LA PEUR-PANIQUE DU FUTUR NOUS PARALYSE DANS LA PEUR AU PRÉSENT. DIT-ON.


C'EST UN MAUVAIS RÊVE QUI NÉCESSITE D'ÊTRE ENDORMI POUR Y CROIRE.



mercredi 28 septembre 2011

LE PORTRAIT DE DORIAN GRAY




On nous dit que c’est un outsider, qui ne représente rien ni personne. Mais justement, seul un outsider pouvait dire cela, et pas un employé de banque qui serait viré dans la minute. 

On nous dit que c’est un sociopathe ou un psychopathe, selon l’école psychiatrique dont on revendique l’autorité, mais cela ne résout pas la question. Est-ce que l’on n’a pas déjà montré sur ce blog et depuis longtemps que tous les traders sont des sociopathes qui font précisément ce qu’il prétend faire ? C’est de cela dont ils doivent se défendre en général, et pas à propos de ce particulier là. 

Peu importe qui il est, ce qui importe c’est ce qu’il dit, et comment c’est pris. Ce qui nous intéresse, ce sont les effets de vérité créés par des discours, même faux. Par exemple, de par les réactions qu’ils suscitent : 

Incrédulité : de ceux qui croyaient encore que les marchés étaient socialement utiles. 

Disqualification : par ceux qui ont des raisons de faire croire que les marchés sont socialement utiles. 

Confirmation : pour ceux qui ont cessé de croire ou n’ont jamais cru que les marchés étaient socialement utiles. 

Braves spéculateurs pères de famille, Mr Alessio Rastani vous tend le miroir de Dorian Gray. Non pas que vous vous y soyez vus éternellement jeunes et avenants mais tout de même bien justifiés de penser à vos vieux jours et « à l’avenir de vos enfants ». Il vous montre ce que c’est que quelqu’un qui prend réellement au sérieux le fait de croire que le monde sera le même après la fin du monde, qu’il y a une crise, dont on peut profiter, et même le plus grand nombre, mais que ce ne sera pas vraiment une crise puisque tout sera encore comme avant. C’est complètement absurde en plus d’être moralement ignoble. 

Mr Alessio Rastani, qu’il soit un personnage réel ou fictif, vous parle d’un monde où cela n’a pas de sens d’avoir des enfants. Mais ce n’est pas pour cela que vous lâcherez votre cassette, n’est-ce pas ? C’est une partie de votre âme, de vous-même, c’est là que vous avez mis toutes vos angoisses et tous vos espoirs. Précipiter la déroute tout en se berçant de l’illusion que c’est la meilleure chose à faire tout autant que l’on n’y est pour rien puisque l’imagination humaine est décidément sans limite. 

Il reste la réaction normale de milliers de gens normaux, qui pensent que l’activité de tous les petits Alessio Rastani est socialement néfaste, et comme telle doit être interdite, maintenant. Des milliers de gens normaux qui ont pour ambition normale de mener une vie juste et décente, pour lesquelles l’accumulation infinie ou pas de richesse est un comportement indécent, anormal et dangereux. Ces milliers de gens dont on nous a prétendu qu’ils n’existaient pas. Ceux qui vont faire le monde de demain, forcément, puisque les autres sont en train de s’auto-détruire. 

Braves petits spéculateurs bons pères de familles, accrocs à l’or ou à la pierre, il est encore temps de ne pas finir en Alessio Rastani de médiocre envergure. On vous a menti et on vous a trompé. Vous pouvez encore parler à votre voisin afin de construire un monde commun. 

Il n’y a pas si longtemps la figure du trader était encore le modèle de réussite proposé à l’admiration des foules rêveuses. Il est en passe de devenir la figure la plus haïe et la plus méprisée du monde moderne. 

C’est cela qui est significatif, et ce n’est pas un bon signe pour le capitalisme, s’il en fallait d’autres pour prouver son agonie…

lundi 26 septembre 2011

DE L'EFFONDREMENT, SUITE (DRAC)

[Voici le texte écrit de la conférence prononcée par Michel Drac sur Teamspeak le 18 septembre 2011. Le texte oral peut différer légèrement, pour des raisons de forme.]


Un rapide tour d’horizon, pour ouvrir le débat. Aucune technique financière : nous allons résumer la situation sans entrer dans les détails. On pourra le faire dans les questions, si vous le souhaitez.
La crise actuelle n’est pas une simple crise d’ajustement. Ce n’est pas une crise comme celle de la fin des années 50, comme celle des années 70, comme celle de 1993. Selon les points de vue, on peut la regarder comme un effondrement civilisationnel, un coup d’Etat ou une crise du sens.
Effondrement civilisationnel, j’ai presque envie de dire religieux, parce que ce qui implose, c’est une religion, une religion qui servait de soubassement à une civilisation : la religion du Progrès. Cette religion annonçait que l’humanité fabriquerait elle-même le Millenium, le millénaire d’or, par la technoscience et le développement quantitatif indéfini.
Coup d’Etat, parce que les « élites » de cette civilisation défunte vont tenter de sauver leur rêve, jadis fait pour toute l’humanité, en le restreignant en gros à elles seules, et, disons, à une minorité qui leur sera associée – ceux qu’un Jacques Attali appelle les hypernomades.
Crise du sens, enfin, si l’on remonte aux interprétations les plus hautes, parce que derrière la religion du Progrès, ce qu’il y avait, c’était une certaine façon de concevoir l’élaboration du sens dans le cerveau global des grands systèmes fédérateurs – une élaboration du sens par la quantité.

LA VEROLE

Il est des cartes qui ressemblent parfois à des radiographies : celle qu’a publié avant-hier Libération sur les collectivités locales concernées par les crédits dits « pourris » ressemble à s’y méprendre à la cartographie d’une gangrène en phase évolutive. Le corps, qu’il soit social ou physique, doit parfois pouvoir regarder sa pathologie en face. Et celle que l’on nous présente, sous forme de petits ronds d’intensité variable, relève d’une maladie que l’on croyait éradiquée ou à tout le moins dont nous étions sauvegardés des méfaits, un peu comme la tuberculose, des maladies liées à ce que d’aucuns dénommeraient des contingences externes ou même individuelles mais qui sont de fait constitutives de notre système de vie actuel : la rapacité.
En fait, on pourrait plutôt qualifier cette maladie de « vérole », tant les stigmates et le mode de propagation y ressemblent à s’y méprendre.

samedi 24 septembre 2011

Les illusions de l'ultra-libéralisme…

SOURCE : LE MONDE/IDEES (sic)

La crise ou plutôt les crises qui touchent nos économies depuis cinq ans (pour les plus marquantes) signeraient selon certains la fin de l'ultra-libéralisme et pour d'autres (voire les mêmes), le nécessaire retour d'un interventionnisme public régulateur, voire même keynésien. Deux remarques toutefois à cela : premièrement, l'ultralibéralisme ne fut qu'une illusion ; deuxièmement, les Etats n'ont pas les moyens financiers de leurs ambitions (si tant est d'ailleurs qu'ils aient de réelles ambitions, les atermoiements des divers G20 depuis novembre 2008 permettent d'en douter!).

Détaillons, tout d'abord, l'illusion que fut l'ultra-libéralisme. Si l'on revient aux fondamentaux économiques, un pays libéral (ou ultra-libéral) serait un pays où l'Etat n'intervient que pour assurer la défense et la sécurité nationale, la justice et la mise en place des infrastructures nécessaires au bon fonctionnement de la société et de l'économie, au respect des règles. Ce type d'Etat n'existe, à ma connaissance, pas. Depuis la fin des années 1960, les Etats se sont pourtant employés à déréguler et à se désengager de la sphère économique, convaincus par certains que cela était mieux. Qu'en fut-il ?

Incontestablement, l'activité économique fut dérégulée. Les banques se mirent à jouer les assureurs et les assureurs, les banquiers, sans que personne ne s'inquiète des conflits d'intérêts potentiels. Nombre d'entreprises publiques furent privatisées partout dans le monde et des secteurs traditionnellement considérés comme nécessairement financés par la collectivité furent ouverts à la concurrence, les prix et les salaires mais aussi les marchés financiers furent libéralisés et laissés à l'appréciation et à l'autorégulation du marché. Quels étaient les objectifs de telles mesures ? Dans un premier temps, le but louable de tout cela était d'éradiquer l'inflation avec l'idée que cette inflation systémique venait d'une concurrence insuffisante parce que limitée par l'intervention publique et qu'elle (cette inflation) pénalisait le pouvoir d'achat et donc in fine l'activité économique.


De facto et avec du recul, force est de constater que, dans les années qui suivirent la désinflation compétitive et la dérégulation, l'activité économique fut plus dynamisée par l'internationalisation de l'économie mondiale et la montée des endettements. En effet, la libéralisation permit aux plus grandes entreprises, en particulier dans les secteurs jusqu'alors publics, les concentrations nécessaires au financement de grands projets et investissements, favorisant l'innovation et la création de nouveaux produits donc de nouveaux marchés. Paradoxalement, dans un monde toujours plus concurrentiel, elle favorisa la multiplication de marchés oligopolistiques dominés par cette poignée de grande entreprise.

La concurrence s'organisa alors ailleurs, sur les salaires, le contrôle et la maîtrise des approvisionnements et entre les pays par le biais de nouvelles stratégies industrielles et commerciales d'entreprises devenues multinationales ! Tout semblait fonctionner puisque les entreprises produisaient toujours plus et toujours moins chers, les marchés financiers dérégulés et internationalisés finançaient tout cela et même plus. De l'autre côté de la machine économique, les consommateurs consommaient toujours plus, tentés par toujours plus de nouveautés (cf. les nouvelles technologies) et ce, tant grâce à la baisse des prix mais aussi en s'endettant puisque leurs salaires stagnaient depuis vingt ans ! Cet endettement privé croissant et inquiétant fut la première cause de la crise en 2007 via la crise des subprimes aux Etats-Unis. Il était toutefois encore un peu tôt pour réaliser le danger du surendettement des économies puisque la réponse préconisée aux Etats à ce moment-là fut (à juste titre dans l'urgence d'ailleurs) de soutenir massivement leurs économies.

Sauf que là-encore, ces décisions finiraient par se heurter à une autre illusion (ou un autre paradoxe) de l'ultra-libéralisme : l'augmentation exponentielle de l'endettement public.

jeudi 22 septembre 2011

SITUATION DE TRANSHUMANCE


François Baroin qui a présidé la réunion du G20, a continué à bâtir pierre par pierre sa réputation en déclarant « il n’y a pas de raison d’avoir une stratégie alternative, dès lors que celle à laquelle nous croyons n’est pas encore en place », apportant son incontestable contribution aux débats.




S'IL N'EXISTAIT PAS LE NÉANT SERAIT "VRAIMENT" DÉPEUPLÉ.

mercredi 21 septembre 2011

CORRUPTION ET SORCELLERIE DES MÉDIAS, par Jean-Luce Morlie

 
Des deux côtés de la méditerranée, les peuples s’indignent de la corruption tandis que dans le même temps, les journaux alignent « affaires » sur « affaires ». Mardi matin sur France Culture, Marc Voinchet  abordait la corruption en compagnie de Pierre Lascousmes, de Raphael Einthoven et de Leyla Dakhli, tandis que Pierre Péan était « l’invité sur bande magnétique ». Je crois utile d’interroger cette montée « en puissance médiatique » du thème de la corruption avant que la saturation de nos consciences n’occulte, une fois encore, son historicité au nom de sa naturalité supposée (Lucien Ayissi  - Corruption et Gouvernance ). Sur la même radio, à 18h, dans sa chronique quotidienne, Alain-Gérard Slama reprenait ce thème pour souligner en substance que, par la corruption, le capitalisme creusait sa propre tombe ! Alors au fond, si la situation est si sérieuse, les médias auraient pu s’en occuper avant et avec autant de pugnacité, le phénomène est si massif ! Devant cet état de fait, il me semble légitime de tenter de comprendre comment cette spectaculaire mise en avant-scène pourrait n’avoir pour effet que de permettre, sans plus d’examen, de tourner la page du rôle de la corruption dans l’histoire des soixante dernières années du capitalisme ?

dimanche 18 septembre 2011

1789: LES ZOMBIES ATTAQUENT LES VAMPIRES

Ce fut la révolte des paysans français nommée la GRANDE PEUR qui ravagea les campagnes française après le 14 Juillet 1789 qui provoqua quelque chose comme une « prise de conscience ». Les paysans en de nombreux endroits commencèrent à bruler les châteaux et les papiers seigneuriaux. Il y eu même une centaine de morts car comme en Tunisie ou en Egypte les choses n’étaient pas encore en l’état ou elles devaient parvenir aux cours des évènements qui s’ensuivirent. Cependant comme la nuit porte conseil, celle du 4 août 1789 permit aux citoyens représentants du peuple de réfléchir que ces révoltes annonçaient si elles n’étaient pas satisfaites leurs disparitions pure et simple.
Sans ces insurrections, ce jour là, les membres de la Constituantes élaboraient une nouvelle constitution qui apparemment n’aurait pas du tout été aussi radicale au sujet des privilèges aristocratiques et n’aurait conduit la France qu’à copier l’Angleterre sans éradiquer aussi complètement les traces du féodalisme et donc sans qu’elle soit aussi typiquement française c’est à dire à l’époque universelle..

dimanche 11 septembre 2011

EN ATTENDANT L'ATERRISSAGE

L’interview de Jean-Luc Gréau dans le dernier numéro de Causeur (n°39, septembre 2011):
« L’éclatement de l’euro est l’issue la plus probable. Ni la Banque centrale de Francfort, ni le gouvernement allemand ne sont préparés à un changement « copernicien » de la politique monétaire et du système bancaire. Il est clair que les dirigeants allemands attendent l’échéance électorale de septembre 2012 pour faire le ménage en Europe et séparer la « bonne » Europe du Nord de la « mauvaise » Europe du Sud. Mais je crois que leur calcul sera déjoué par les évènements. L’affaiblissement de la conjoncture ne fait plus de doute pour les économistes de tous bords. La répercussion sur les comptes publics et les crédits des Etats et des banques n’attendra pas les échéances électorales française et allemande de 2012. La baisse de l’euro qui s’ensuivra sur le marché des changes fera réagir l’Allemagne qui demandera que certains pays sortent de l’euro pour protéger la valeur internationale de la devise européenne. Même si on ne peut pas écrire précisément le scénario de la crise à venir, ses grandes lignes se dessinent. »
(Gréau, « La règle d’or est une digue de papier », Causeur, p.23).

Ode a Charles FOURIER

Et pourtant quelle erreur d’aiguillage d’aiguillage a pu être commis rien n’annonce le règne de l’harmonie
Non seulement Crésus et Luculus
Que tu appelais à rivaliser au sous-groupe des tentes de la renoncule
On toujours contre eux Spartacus
Mais en regardant d’arrière en avant on a l’impression que les parcours de bonheurs sont de plus en plus clairsemés
Indigence fourberie oppression carnage ce sont toujours les mêmes maux dont tu as marqué la civilisation au fer rouge
Fourier on s’est moqué mais il faudra bien qu’on tâte un jour bon gré mal gré de ton remède
Quitte à faire subir à l’ordonnance de ta main telles corrections corrections d’angle

(A. Breton, Ode à Charles Fourier)

jeudi 8 septembre 2011

PREMIERES BRIQUES DE LA PROCHAINE MAISON

Les manifestations les plus exemplaires et massives se poursuivent depuis des semaines en Israël et au Chili. Que peuvent-elles avoir en commun, vu leurs contextes si éloignés, qui fait aujourd’hui écho aux indignés portugais et espagnols ?
En premier lieu, d’exprimer avec persévérance et la force du nombre, sur une longue période, l’exigence d’une justice sociale mise en cause par la logique du capitalisme financier, ses réalisations comme ses promesses réaffirmées.
En second, de faire preuve dans leur soudaineté d’une grande détermination et de mobiliser bien au-delà des frontières de la protestation traditionnelle pour rassembler et unir des foules combatives.
En troisième, de faire preuve d’inventivité, tant dans les slogans et les revendications que dans les formes d’action. D’être radicales et de réclamer des ruptures, de s’affranchir des formalismes.
En quatrième, enfin, de ne pas se laisser jouer par les roueries d’un monde politique usé et dont la corruption n’a plus de secret, et de mettre en pratique une nouvelle démocratie pour s’y opposer.
Ces mouvements ont en commun de poser les premières briques de la prochaine maison, sans plus de prétention et sans avoir en tête son architecture d’ensemble. Ils débouchent sur des victoires partielles, en imposant des reculs, et doivent faire des pauses pour reprendre leur souffle.
Pour retrouver de tels mouvements laissant de telles profondes traces, il est nécessaire de revenir bien en arrière. Dans la seconde moitié des années 60, lorsque fut sonnée la fin d’une période – marquée par la grande défaite américaine au Vietnam et les derniers soubresauts du colonialisme sous sa forme classique – et qu’émergea sur la scène une jeunesse nombreuse aspirant à une délivrance sociale, morale et culturelle, qui réclamait sans attendre un autre avenir et prétendait le vivre au présent.
Mais le contexte de l’époque n’était pas celui de la crise que nous connaissons, qui incite à un changement de paradigme plus global. Tant en raison de la profondeur de la crise financière que de l’arrivée à maturité de nouvelles préoccupations liées à l’exploitation des ressources de la planète et à la qualité de la vie. Il diffère aussi en cela que les pays développés connaissent une tiersmondisation tandis que des classes moyennes se développent dans les pays émergents. Induisant, comme la révolution arabe en cours le démontre, une conjonction là où il y avait auparavant séparation.
Nous assistons actuellement à une même révolte que, pour simplifier, on peut attribuer aux classes moyennes, en empruntant ce concept particulièrement flou. Constant qu’il s’agit des grandes victimes toutes désignées, avec les plus démunis, de La Grande Perdition, qui prennent progressivement conscience de ce qu’elles vont perdre : l’effritement de leur statut social, qui ne fait que commencer, aboutissant au renforcement d’une polarisation sociale accentuant encore les inégalités de distribution de la richesse et la différenciation des modes d’existence.
Un mouvement inverse se produit entre les pays développés et les pays émergents, qui voit chez les uns se déliter ce qui se développe chez les seconds. Là, à la faveur d’une forte croissance économique, les miettes de la nouvelle richesse parviennent jusqu’au pied de l’échelle sociale. Diminuant un peu la pauvreté pour la rendre moins insupportable, sans cependant empêcher le renforcement des inégalités. Favorisant l’essor de classes moyennes dont les revenus n’ont que peu à voir avec ceux des pays développés. Elles aspirent à être reconnues, à bénéficier de la distribution de la richesse et à la liberté, quand elles n’en disposent pas a minima, s’opposant au clientélisme et à la corruption qui leur fait obstacle.
De quoi les classes moyennes des pays avancés peuvent-elles être porteuses, une fois constaté que le prolétariat n’est plus ce qu’il était et la classe ouvrière non plus ? Comment peuvent-elles dépasser le stade du refus, qu’elles manifestent quand elles sont touchées et qu’une conjonction de circonstances imprévisibles les incite à sortir de la résignation qui leur est prêtée ?
Elles sont loin d’être homogènes, toutes leurs composantes n’étant pas destinées à accomplir un rôle exemplaire. Leur protestation a une dimension plus morale que politique, comme l’a exprimé leur appellation d’indignés, ce qui en fait à la fois la force et en marque les limites. Comme s’il était ressenti en leur sein une exigence qui ne pouvait se traduire que par le rejet, sans nécessairement trouver ses formulations quand il faudrait passer au stade de la construction. Mais qui, marginalement encore, se traduit par de nouvelles pratiques sociales, renouant avec cette même exigence vécue il y a plus de quarante ans, selon laquelle il n’est plus possible d’attendre. S’inscrivant dans une sorte de double pouvoir caractéristique des périodes de transition.
Le réalisme a changé de camp. Il devient de plus en plus manifeste pour beaucoup que ceux qui s’y drapent encore sont de dangereux aventuriers dépassés par ce qu’ils ont enfanté. Le changement dont ils sont porteurs – la rupture, comme ils disent – n’a comme unique visée que de continuer comme avant, préparant au pire vu la quasi-récession prolongée qu’ils annoncent. Leur programme est de mettre en cause des pans entiers de l’Etat-Providence (en anglais, Welfare State n’a pas les mêmes connotations : l’Etat du bien-être) au nom des exigences d’un système oligarchique aux effets dévastateurs, qu’il n’est plus nécessaire de prédire car ils sont survenus. Réduire le rôle de l’Etat et élargir le terrain de jeux a pour objectif d’accroître la sphère financière, afin de lui redonner son assise perdue. L’eldorado étant représenté par les marchés des pays émergents.
En face, il n’est plus vraiment question de redonner à l’Etat ses lettres perdues de noblesse. Soit à cause des connivences avérées de ses représentants avec le pouvoir de l’argent, soit en raison de sa logique bureaucratique et de son inefficacité avérée à gérer les rapports économiques et sociaux. Mais au contraire à étendre le champ de la démocratie à l’économie et à inventer des formes nouvelles de participation collective et représentative. Une tâche ardue en raison de la complexité de nos sociétés, mais rendue plus aisée par l’élévation de leur niveau culturel et d’éducation. Sous sa forme actuelle, l’Etat a vocation à dépérir, mais pas nécessairement au profit du marché.
Ne sommes-nous pas, pour aller à l’essentiel, devant trois grands enjeux ? La refondation et l’élargissement de la démocratie, le rétrécissement de la sphère des valeurs marchandes, et la meilleure préservation et allocation des ressources de la planète ?
Pour commencer, observons que les conditions existent, comme cela est d’ailleurs démontré à grande échelle au Brésil, bien que fort imparfaitement, pour qu’une allocation financière soit distribuée afin de garantir à tous le toit, la nourriture, la santé et l’éducation, et des accès à coût réduit à l’eau, l’énergie et à Internet.
Une chose est ce qui permet de garder tout juste le nez hors de l’eau, une autre ce qui permet d’améliorer son sort et qui emprunte souvent des voies informelles, c’est à dire hors du contrôle de l’Etat, et qu’il est nécessaire d’aider et non de combattre. L’informalité est aussi l’organisation de la survie quand elle se développe en bas, comme d’ailleurs elle le fait dans nos pays avancés actuellement.
Ce n’est pas seulement le statut improductif de rentier qui peut être remis en question, mais également celui du travail salarié sous sa forme actuelle. Une partie de la rémunération pourrait en être déconnecté et devenir un revenu social. Le seigneur d’aujourd’hui est l’argent, ce pouvoir immatériel déifié, l’affranchissement de son esclavage est la clé.
Le partage entre temps de travail et de loisir a déjà considérablement évolué dans nos sociétés. Il n’est plus question de la reconstitution de la force de travail pour qualifier le temps de non-travail, mais plutôt de la généralisation de dérivatifs. Eléments constitutifs de la société de consommation et instruments d’un contrôle social. Comme le travail, les loisirs méritent d’être requalifiés et revalorisés (et mieux distribués). A l’alternance des périodes de la vie d’antan peut succéder une toute autre conception du partage des activités, incluant l’éducation et la formation. La vie doit être considérée dans toute son amplitude et non plus privilégiée uniquement en raison de ses capacités productives et reproductives.
Aucune de ces premières pistes tracées à très grands traits ne prétend à l’originalité. Mises ensemble, elles prennent un autre relief, tout en appelant à être poursuivies, élargies à d’autres domaines et mises en pratique autant que faire se peut. Afin de procéder à l’inventaire de demain, une formule paradoxale qui a pour sens de volontairement perturber l’échelle du temps et d’affirmer le présent.
Ce qui est dorénavant en cause, c’est que ces idées deviennent des forces matérielles, que l’utopie d’hier soit reconnue comme le réalisme d’aujourd’hui, que non seulement elles soient formulées, mais qu’elles commencent à s’inscrire dans les faits. Les grandes incantations appartiennent au passé, le temps de la réalisation des exigences est arrivé.
Il y a les grands mouvements spectaculaires qui se déroulent et l’on retient, mais il y a aussi tous ces gestes individuels et collectifs qui appartiennent au quotidien, eux aussi concourent à insensiblement faire basculer le monde. Sans garantie illusoire d’y parvenir, mais avec une conviction s’appuyant sur ce dont chacun dispose comme certitudes, de fait largement partagées.

Dettes publiques : l’appétit vient en auditant !...


Etant donné que la crise de la dette était jusqu'à très récemment le « privilège » exclusif des pays du Tiers Monde, il n’est pas surprenant qu’il n’y ait ni d’expériences, ni de leçons tirés d’expériences et encore plus aucune bibliographie relative a la préparation, l’organisation et la réalisation d’audits de la dette publique dans les pays du Nord global. C’est donc exactement pour cette raison qu’il est presque « normal » qu’un livre qui ambitionne de constituer un « manuel pour les audits » de la dette énumère et s’inspire des faits, des situations et surtout, des expériences concrètes d’audits réalisés exclusivement dans ce Tiers Monde tant éprouvé. Alors, au moment où la crise de la dette se déplace massivement au Nord global et nous-mêmes ici en Grèce sommes appelés a nous y confronter, contestant et dénonçant en actes ce cauchemar qui est la dette publique grecque, nous ne pouvons évoquer aucun précédent, tirer des enseignements d’aucune expérience d’audit en Europe Unie ou plus généralement au Nord développé. Cependant, on ne part pas de zéro. Les expériences et les leçons tirées des luttes au Sud global sont ici, a notre disposition, et il ne reste qu’en profiter pour initier, pour le compte aussi des autres peuples européens, celle qui est, peut être, la plus décisive des batailles présentes et a venir : la bataille contre la dette qui ravage des sociétés et détruit des vies humaines, tout en constituant un des outils les plus éprouvés pour rendre les riches scandaleusement plus riches et les pauvres inhumainement plus pauvres…
Il n’y a pas de doute que les différences entre les crises de la dette au Nord et au Sud soient réelles et pas du tout négligeables. Cependant, tant au Sud qu’au Nord, les objectifs d’un authentique audit de la dette publique sont identiques à ceux décrits au livre que vous avez en mains :
« Le premier objectif d’un audit est de clarifier le passé, de démêler l’écheveau de la dette, fil par fil, jusqu'à reconstruire la pelote des enchainements qui ont conduit a l’impasse actuelle. Qu’est devenu l’argent de tel emprunt, a quelles conditions cet emprunt a-t-il été conclu ? Combien d’intérêts ont été payés, a quel taux, combien du principal a déjà été remboursé ? Comment la dette s’est-elle enflée sans qu’on voie la couleur de l’argent ? Quel chemin ont suivi les capitaux ? A quoi ont-ils servi ? Quelle part a été détournée et comment? »
Et en plus de tout ca:
« Qui a emprunté et au nom de qui ? Qui a prêté et quel a été son rôle ? Comment l’Etat s’est-il trouvé engagé, par quelle décision, prise à quel titre ? Comment des dettes privées sont-elles devenues « publiques » ? Qui a engagé des projets bidon, qui y a poussé, incité, qui en a profité ? Quels crimes ont été commis avec cet argent ? Pourquoi n’établit-on pas les responsabilités civiles, pénales et administratives ? »
Il suffit d’avoir en tète ces interrogations pour comprendre combien énorme est le champ d’action d’un audit de la dette publique, qu’il n’a absolument rien à voir avec sa caricature qui le réduit a une simple vérification de chiffres faite par des comptables routiniers. Alors, ce n’est pas du tout un hasard que les partisans des audits argumentent en faveur de leur nécessaire réalisation en invoquant toujours deux besoins fondamentaux et vitaux de la société : ceux de la transparence et du control démocratique de l’Etat et des gouvernants pas les citoyens.
Il s’agit sans doute des besoins qui se référent a des droits démocratiques tout a fait élémentaires, bien que violés en permanence, reconnus par le droit international. Le droit des citoyens de connaître les actes de ceux qui les gouvernent, de s’informer de tout ce qui concerne leur gestion, leurs objectifs et leurs motivations est intrinsèque a la démocratie elle-même puisqu’il émane du droit fondamental des citoyens d’exercer leur control sur le pouvoir et de participer activement aux affaires communes.
Alors, le fait que ce pouvoir refuse obstinément de réaliser l’audit de sa propre dette et a horreur même de l’idée que quelques intrus « non institutionnels » oseraient de le réaliser a sa place, est indicatif de notre démocratie (bourgeoise et néolibérale) malade et profondément déficitaire. Une démocratie infirme, qui d’ailleurs n’arrête pas de nous bombarder avec sa rhétorique sur la transparence.

mercredi 7 septembre 2011

Travailler sans le savoir : le chef-d’œuvre du capital

Par Carlo Formenti – article publié dans Alfabeta2 n°2 (Traduction : Serge Quadruppani)

En 1961, naît Quaderni Rossi(« Cahiers Rouge » - NdT), revue destinée à agiter les eaux stagnantes du marxisme italien, envasé dans une gluante orthodoxie théorique (à laquelle le pragmatisme « révisionniste » du PCI faisait un paradoxal contre-chant). Y écrivent des auteurs comme Mario Tronti, Raniero Panzieri, Vittorio Rieser et Antonio Negri, qui proposent une réinterprétation des pages les plus « visionnaires » de Marx : le cycle capitaliste n’est pas gouverné par les lois « objectives » de l’économie, mais reflète l’effort continu d’ « adaptation » du capital aux comportements subjectifs des travailleurs. La contribution fondamentale de cette hérésie « opéraïste » (comme elle sera baptisée) consiste dans le fait d’avoir repris le point de vue de la « critique de l’économie politique », c’est-à-dire de l’unique perspective en mesure de démasquer la nature idéologique de la « science » économique, en mettant en lumière les rapports de force entre les classes sociales qui se cachent derrière ses soi-disant vérités objectives.
Cependant, à ce mérite indiscutable était associé un vice destiné à influencer lourdement sur les possibilités de traduire en action politique efficace la théorie opéraïste : à savoir la tendance à « absolutiser » l’autonomie du travail par rapport au capital, duquel on tendait à sous-évaluer l’incroyable capacité à inventer toujours de nouvelles modalités de subordination du travail. À cause de cette sous-évaluation, l’opéraïsme s’est constamment refusé de prendre acte de l’alternance entre phases historiques – à des phases d’autonomisation du travail succèdent des phases de crise et de restructuration capitaliste, au cours desquelles naissent de nouvelles modalités de subordination du travail – en s’obstinant à décrire l’évolution de la réalité sociale comme un mouvement « ascensionnel » dans lequel l’initiative stratégique est constamment du côté du travail, tandis que le capital apparaît contraint de répondre à son action à travers des réponses tactiques.
Voyons maintenant comment ces points de force et de faiblesse ont influé sur les interprétations de quarante ans d’histoire sociale. Dans les années 70, l’opéraïsme a su saisir avec lucidité la relation entre la stagflation – aggravée par l’événement exogène de la crise pétrolière – et les niveaux d’autonomie acquis par l’ouvrier-masse [3] durant le cycle de luttes entre la fin des années 60 et le début des années 70 ; de même qu’il a su reconnaître dans le binôme crise-restructuration les deux faces d’un même projet de démantèlement de l’usine fordiste, ancien terrain de concentration du contre-pouvoir ouvrier, en vue de la transition vers l’organisation du travail post-fordiste. En même temps, il a nourri de pernicieuses illusions sur le présumé rôle révolutionnaire de ce qu’il a appelé l’ouvrier social – un concept qui ne prendrait de consistance que des décennies plus tard, avec la diffusion de l’organisation productive en réseaux, alors qu’à l’époque il fut utilisé pour évoquer l’expulsion de l’ouvrier masse des usines et les premières mises en forme de mise au travail du territoire (usine diffuse). Le défaut de reconnaissance de l’efficacité de la contre-offensive capitaliste incita à attribuer à l’ouvrier social des niveaux d’autonomie inexistants, avec des effets politiques dévastateurs bien connus [4].
Le schéma se répète avec les interprétations du cycle de l’ascension et de la crise successive de lanew economy, du milieu des années 90 à aujourd’hui. Le point de vue qui place au centre l’autonomie du travail permet en fait de mettre en évidence quelques éléments de nouveauté absolue du capitalisme informationnel. En premier lieu, le fait que la totalité de l’appareil technico-culturel (machines, programmes, protocoles, langages, relations et règles communautaires, etc.), qui a permis l’avènement du capitalisme dot.com, a été projeté et construit par les couches supérieures des knowledge workers (autrement définis hackers ou classe créative), en totale autonomie par rapport au marché, à travers des formes de coopération sociale spontanée et gratuite dont la communauté des développeurs de logiciels open source constitue un exemple paradigmatique. Du moment où le capital a commencé à investir massivement dans les secteurs de l’information médiatisée par l’ordinateur, il s’est vu contraint de convaincre ces travailleurs – à taux élevé d’autonomie – de « rentrer » dans les entreprises en leur offrant des tâches et des revenus élevés (sous forme de participation aux profits à travers les stock options), des horaires flexibles, afin d’assurer une difficile « fidélisation » (dans les années 90, les travailleurs de la connaissance américains changeaient d’entreprise tous les trois ans, exploitant les occasions d’amélioration que mettait à leur disposition un marché du travail en constante expansion). C’est aussi et surtout pour gérer ces rapports de force que le « capitalisme digital » a adopté un modèle de développement fondé sur des rythmes vertigineux d’innovation, financés à travers la surévaluation structurale des titres boursiers (les valeurs ne reflétaient pas les capitaux de l’entreprise mais des profits futurs).
Le point de vue se révèle tout autant efficace dans la lecture de la crise actuelle, dans la mesure où il permet de mettre en lumière la continuité substantielle entre l’écroulement des titres technologiques en 2000-2001 et l’actuelle crise financière déclenchée par les subprimes (les dettes « titrisées » de la middle class américaine). La première phase a fauché emplois et revenus des travailleurs de la connaissance (perte irréversible, vu que ces emplois ont été « externalisés » en Chine, Inde, Brésil et autres pays émergents). Puis s’est déclenchée la deuxième phase, caractérisée par un double saut de qualité : d’un côté, la consommation, qui risquait de s’écrouler à cause de la chute de l’emploi et des salaires, a été alimentée à travers des financements à haut risque de l’endettement privé ; de l’autre, on a tenté de transformer en source de profit (toujours à travers des processus de tertiarisation/financiarisation) le travail gratuit de millions de « prosumers » (producteurs-consommateurs puisque l’acte de production et celui de consommation tendent à se confondre sur la Toile – NdT) qui s’agrègent autour des plate-formes du Web 2.0.
Existe-t-il un risque de répéter une erreur semblable à celle de la fin des années 60, quand on sous-évalua la puissance de la contre-offensive capitaliste ? Seul un aveuglement éclatant pourrait conduire à ne pas voir à quel point ont été détruits les rapports de force des knowledge workers. Pour s’en rendre compte, il suffit de lire un article publié voilà quelques mois par l’Economist, au sujet de l’extension des agences de placement on-line pour travailleurs free-lance. Ces entreprises qui, dans les années précédentes, fonctionnaient surtout comme intermédiaires entre employeurs des pays riches et travailleurs des pays en voie de développement, fonctionnent toujours plus souvent comme recruteurs de free-lance à qualification élevée dans les pays avancés. On estime que cette modalité d’accès au travail domestique, précaire et « au projet » (comme on dirait en Italie – ou « à la tâche », pourrait-on dire en France), concerne désormais douze millions de travailleurs américains, soumis à des rythmes de travail très durs (les employeurs utilisent des logiciels de contrôle qui prennent des « clichés » périodiques du bureau de l’ordinateur, mesurent le temps d’utilisation de la souris et contraignent les travailleurs à tenir des « journaux » sur la progression du travail), sous-payés (l’employeur peut refuser de payer s’il considère que les objectifs n’ont pas été atteints) et privés de toute espèce de garanties juridiques et syndicales. En ce cas, parler d’ « autonomie » voudrait dire s’aligner sur les thèses de l’ultra-libéral Economist, qui a le culot de soutenir que ce type de solution offre aux travailleurs la « flexibilité » en leur permettant de consacrer plus de temps aux affects domestiques et aux hobbies personnels !
En revanche, le moment où l’erreur risque de se répéter, c’est quand l’analyse se concentre sur le Web 2.0 et sur des millions d’usagers-consommateurs qui produisent et distribuent des contenus « auto-produits » à travers blogs, wiki, réseaux sociaux et autres plates-formes. Ici, il ne faut pas se laisser embobiner par les thèses d’auteurs comme Yochai Benkler, Kevin Kelly, Jeremy Rifkin, Clay Shirky et d’autres, qui vont partout blablater sur les troisième voie, le post-capitalisme, l’économie du don, le socialisme digital, etc. Les arguments sont connus :
1. Aujourd’hui, la valeur se crée surtout dans les secteurs qui produisent connaissances et informations, le coût des moyens de production nécessaires à mener de telles activités (ordinateur, programmes, connexions de réseau) est toujours plus bas, donc nous assistons à une redistribution des moyens de production, désormais accessibles à une myriade de producteurs indépendants ;
2. Ces prosumers, souvent motivés par la passion et la recherche de satisfactions personnelles, plus que par des fins lucratives, s’agrègent en communautés qui divisent librement leurs produits respectifs, donc l’économie de l’information évolue vers une sorte de capitalisme distributif (il y a quelques années, le sociologue italien Aldo Bonomi faisait figure de précurseur en parlant de « capitalisme moléculaire ») ou de socialisme coopératif ;
3. La forme en réseau prise par ces modalités productives inédites permet de dépasser les rapports hiérarchiques traditionnels, donc le travail est près de s’émanciper, sans devoir nécessairement passer par la lutte de classes.
Et pourtant, il suffit de peu pour démonter ces illusions :
1. Le capitalisme informationnel (colosses du hardware et du software, télécom, dot.com et nouvelle industrie culturelle) est aujourd’hui au centre d’un processus de concentration monopolistique (accéléré par la crise) dans des proportions jamais vues ;
2. Les commons (richesses et espaces communs) engendrés par la créativité et l’intelligence collective des communautés on line font l’objet de réappropriation gratuite par les compagnies internet qui réussissent à les « mettre au travail » (même si ceux qui sont victimes de cette forme d’exploitation ne sont presque jamais conscients de la nature de travail non rétribué que prend son travail) pour en extraire la plus-value ;
3. Le passage de l’entreprise traditionnelle au wiki sert non pas tant à aplatir les hiérarchies qu’à résoudre une contradiction séculaire des grandes structures hiérarchiques, à savoir la chute du taux de profit associée aux coûts de gestion des appareils bureaucratiques pléthoriques, dans la mesure où les réseaux sociaux se révèlent capables de gérer spontanément et à coût zéro le travail de coordination nécessaire à la réalisation de projets déterminés.
En conclusion : la phase historique que nous vivons, comme toutes les phases de crise et de restructuration capitaliste, n’est nullement caractérisée par une autonomie accrue du travail, mais bien par une puissante contre-offensive capitaliste qui, pour la première fois, ne se limite pas à redimensionner les rapports de force du travail, mais tente carrément de le faire disparaître, dans la mesure où elle réussit à faire croire qu’une série d’activités vitales sont en train de se « libérer » du marché justement au moment où ce dernier se prépare à les coloniser.

Notes

[1] À côté de son œuvre poétique et picturale très reconnue, il est notamment l’auteur d’un roman qui raconte de l’intérieur les vicissitudes de ses militants Gli Invisibili - en français : Les Invisibles, P.O.L., 1992 - ainsi que d’un autre, Vogliamo tutto - en français : Nous voulons tout, 2009, ed. Entremonde - écrit à partir du témoignage d’un ouvrier de Fiat, sur l’automne chaud italien.
[2] J’y ai publié un texte sur Haïti dans le numéro zéro.
[3] C’est ainsi qu’était désigné l’ouvrier peu qualifié des grandes usines, souvent un migrant du Sud de l’Italie venu travailler dans les fabriques du Nord.
[4] Ici, mon ami Sergio Bianchi, éditeur de DeriveApprodi, qui a participé au mouvement de l’autonomie ouvrière et a fait quelques années de prison pour cela, s’insurge : « Ce qui a eu des effets dévastateurs, ce n’est pas tellement le défaut de reconnaissance de l’efficacité de la contre-offensive capitaliste que le fait qu’on a mis dix-mille personnes proches de l’autonomie en prison !  »

FOOD SPECULATION

SITUATION DE TRANSHUMANCE


Courage fuyons, c’est le stade 3 de la gestion de la plupart des dirigeants politiques.
Voici les phases 1 et 2 ;
Phase 1 : Il est urgent d’attendre (phase dite d’observation)
Phase 2 : Ces mystères nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs (phase dite de réflexion)
La phase 3 (courage fuyons) est la phase de l’action politique ordinaire.

vendredi 2 septembre 2011

Des dépotoirs pour les créances pourries

 
Toute personne possédant un tant soit peu de mémoire pourrait se demander où ont bien pu passer les masses de crédit à haut risque pour lesquelles, après le maelström financier de 2008, il fallait trouver une sépulture – la plus discrète possible. Une chose est sûre : elles n’ont pas été remboursées. Au contraire, l’immense dette fictive n’a cessé de gonfler, tant il est vrai que le jeu favori du secteur privé depuis des lustres consiste à faire semblant de croire qu’on remboursera les vieilles créances par de nouvelles, et les nouvelles par d’autres, encore à venir. D’un autre côté, du fait des sommes colossales que représentent ces fameux « actifs toxiques », il ne pouvait être question de les amortir en totalité (sinon, de façon purement cosmétique, en les dissimulant sous le tapis des écritures bancaires) : c’eût été provoquer, selon les propres termes des gourous de la finance, la « fusion du cœur »[2] du système financier international. Afin que les banques puissent néanmoins rééquilibrer leur bilan, on leur permit de se délester de leurs créances pourries. Cependant, on ne parle plus du tout de ces « bad banks »[3] qui, avec l’appui des garanties gouvernementales, ont eu la lourde tâche d’enrayer provisoirement la débâcle du « système bancaire fantôme »[4] consécutive à l’éclatement de la bulle immobilière.
Dans les milieux officiels, on fondait en effet de grands espoirs sur les garanties apportées par l’Etat : elles restaureraient bientôt un climat de « confiance » tel que des titres depuis longtemps sans valeur pourraient à nouveau se voir cotés à un prix qui ne soit pas totalement dérisoire. Un tel miracle n’était toutefois possible qu’à condition que le secteur de l’immobilier étasunien, d’où avait démarré l’onde de choc, opère un redressement spectaculaire. Il n’en a visiblement pas pris le chemin. Quant aux garanties étatiques, elles n’étaient pas davantage exigibles et il ne fallait surtout pas qu’elles le soient, sans quoi la « fusion du cœur », après un petit détour par le budget des Etats, aurait repris sans que plus rien ne puisse l’arrêter. Alors qu’a-t-on fait des déchets hautement toxiques du système financier ? En vérité, on a trouvé un site où les enfouir définitivement : les banques centrales. Oui, celles-là même qui aujourd’hui inondent le monde entier de dollars, d’euros, etc. – autant dire insufflent de l’oxygène dans les bronches d’une économie-monde cliniquement morte. Certes, elles n’en sont pas encore à jeter littéralement l’argent par les fenêtres, mais déjà elles en abreuvent les banques commerciales sous la forme de prêts, à des taux d’intérêts très bas, voire même nuls. Comme pour tout prêt, on demande aux banques des « garanties ». Mais quelle caution pourraient bien apporter nos banques en difficultés ? Leurs monceaux de créances toxiques, bien sûr. Que les banques centrales s’empressent de prendre en pension comme s’il s’agissait des joyaux de la couronne.
Il n’y a pas trois ans que les marchés financiers se sont effondrés, et voilà qu’à leur tour, épuisées par les mesures anticrise, les finances publiques d’un nombre croissant de pays se retrouvent asphyxiées. Il arrive aujourd’hui aux obligations d’Etat ce qui est arrivé aux titres de la finance privée. Une part toujours plus conséquente d’une dette déjà difficilement maîtrisable bascule dans une sorte de « budget fantôme »[5]. A l’instar de ce qui s’est passé pour le crédit hypothécaire, les emprunts d’Etat se transforment un à un en déchets toxiques. Mais cela n’empêchera pas les banques centrales de les accepter eux aussi avec gratitude. Les Asiatiques achètent-ils moins de bons du Trésor US ? Qu’à cela ne tienne, la Réserve fédérale américaine elle-même en réclame comme si elle était en état de manque. De la même façon, la crise de la dette souveraine européenne serait aujourd’hui beaucoup plus grave, en dépit de tous les plans de renflouement, si la BCE ne rachetait pas aux pays de l’Union frappés par la crise, d’importants volumes d’obligations depuis longtemps sans valeur. Ironie du sort, ce sont donc précisément les banques centrales, soi-disant bastions de la stabilité financière, qui font office de dépotoirs accueillant les déchets toxiques du système financier international. Pour ces actifs c’est la fin du voyage, car les banques centrales n’ont plus derrière elles aucune institution susceptible de les délester à leur tour de ce fardeau. La façade de normalité érigée à partir de 2008 s’avère en définitive une hasardeuse politique de création de monnaie s’appuyant, en guise de « garantie », sur un tas de créances pourries.
Kurz est membre du groupe allemand Exit !