PAR MIKE DAVIS
Qui aurait pu prévoir le mouvement Occupy wall
street et sa propagation au sein de petites et grandes villes à la
manière de fleurs sauvages ?
John Carpenter, aurait pu et il l’a fait.
John Carpenter, aurait pu et il l’a fait.
Il y a presque un quart de siècle le maitre de la terreur des soirs de drague (Halloween, The Thing), écrit et réalisa They Live (film dans son intégralité), un film qui décrivait l’ère Reagan comme une cataclysmique
invasion alien. Dans l’une des fabuleuses scènes séminales du film, un
bidonville du tiers monde se reflète, le long de l’autoroute, sur les
sinistres gratte-ciels entrepreneuriaux aux façades de miroirs du
quartier de Bunker Hill.
They live demeure le chef d’œuvre de
subversion de Carpenter. Peu de ceux qui l’ont vu peuvent avoir oublié
sa description de banquiers milliardaires, de médiacrates malfaisants
et de leur pouvoir glacé et zombiesque sur une classe populaire
américaine pulvérisée, vivant dans des tentes plantées à flanc de
coteaux caillouteux et mendiant des emplois. C’est à partir de cette
situation d’égalité négative face au désespoir et à l’absence de toit,
et grâce aux lunettes noires magiques trouvées par l’énigmatique Nada
(interprété par « Rowdy » Roddy Piper), que le prolétariat finit par
construire une unité interraciale, et par décrypter les mensonges
subliminaux du capitalisme and se mettre en colère.
Très en colère.
Oui je sais, je vais un peu vite. Le mouvement « Occupy
the world » cherche encore ses lunettes magiques (programmes,
revendications, stratégies etc.) et sa colère s’exprime encore à un
degré gandhien. Mais, comme le montre la vision de Carpenter, expulsez
assez d’américains de leurs maisons et licenciez-en un nombre suffisant
(ou du moins tourmentez des dizaines de millions d’entre-eux avec cette
possibilité) et quelque chose de nouveau et d’important va commencer à
se trainer vers Goldman et Sachs. Et contrairement au mouvement « Tea
Party », ce quelque chose n’est, jusqu’ici, pas doté de fils de
marionnette.
En 1965, alors que j’avais juste 18 ans et que j’étais
élu national du SDS, j’ai organisé un sit-in à la Chase Manhattan Bank,
après le massacre de manifestants pacifiques, pour attirer l’attention
sur son rôle de financeur clef de l’Afrique du Sud en tant que
« partenaires de l’apartheid ». C’était la première manifestation de
cette génération à Wall Street, et 41 personnes furent embarquées par
la police de New-York.
L’un des éléments les plus importants du soulèvement
actuel est le simple fait qu’il s’agit d’une occupation de rue et que
le mouvement a créé un lien d’identification existentiel avec les
sans-abris (bien que, franchement ma génération, formée par le mouvement
des civils rights, aurait d’abord pensé à occuper l’intérieur des
bâtiments et attendu que la police les mette à la porte ; aujourd’hui
les flics préfèrent les bombes lacrymo et les « techniques de contrainte
par la douleur »). Je pense qu’envahir les gratte-ciel est une
formidable idée mais pour une étape ultérieure de la lutte. Le génie d’
“occupy wall-street », pour le moment, est que le mouvement a libéré
certains des mètres carrés de terrain les plus chers au monde et qu’il
transformé une place privatisée en un espace public magnétique,
catalyseur de protestation.
Notre sit-in d’il y a 46 ans était un raid de guérilla ;
la présente opération est le siège de Wall Street par les Lilliputiens.
C’est également le triomphe du principe supposément archaïque du face à
face, de l’organisation dialogique. Les médias sociaux sont importants
mais pas omnipotents. L’auto-organisation militante – soit la
cristallisation à partir de discussions libres—prospère encore dans les
espaces publics urbains contemporains. Autrement dit, la plupart de nos
discours sur internet prêchent des convaincus ; même des méga-sites
comme MoveOn.org sont branchés sur le réseau des déjà convertis à la
cause ou tout du moins sur celui de leur base démographique.
De la même manière, ces occupations sont des
paratonnerres qui attirent avant tout les Démocrates radicaux exclus et
méprisés, mais il apparait qu’ils brisent également les barrières
générationnelles, offrant le terrain commun nécessaire au dialogue et à
l’échange d’analyse entre, par exemple, des enseignants quarantenaires
menacés professionnellement et de jeunes étudiants de troisième cycle
précarisés.
Plus fondamentalement, les camps sont devenus des lieux
symboliques propices à la réparation des divisions internes qui
déchirent la coalition du new deal née dans les années Nixon. Ainsi que
l’analysait Jon Wiener sur son blog accueilli sur www.TheNation.com, un blog dont l’intelligence ne se dément jamais : “les ouvriers et les hippies — ensemble, enfin.”
Effectivement. Qui ne serait ému de voir Richard Trumka,
le président du AFL-CIO, qui avait fait venir les mineurs de son
syndicat à Wall-street en 1989 au moment de leur grève amère mais
finalement victorieuse contre la Pittson Coal company, demander aux
costauds, hommes comme femmes, de son organisation de « venir protéger »
le Parc Zucotti contre une attaque imminente de la police de New-York ?
Il est vrai que les vieux militants de gauche radicale
dans mon genre sont prompts à reconnaitre dans chaque nouveau-né le
messie ; mais cet enfant, « occupy wall-street », nait coiffé. Je
pense que nous sommes témoins de la renaissance de ces qualités morales
qui ont défini de manière si caractéristique les immigrants et les
grévistes de la grande dépression, la génération de mes parents : je
parle d’une solidarité et une compassion spontanées et larges fondées
sur une éthique dangereusement égalitaire. Une éthique qui dicte de
s’arrêter pour prendre en voiture une famille qui fait du stop. De ne
jamais briser une grève même lorsque le loyer est en souffrance. De
partager sa dernière cigarette avec un étranger. De voler du lait quand
vos enfants en manquait et d’en donner la moitié aux petits d’à coté— ce
que ma propre mère a fait de manière répétée en 1936. Une éthique qui
dicte d’écouter attentivement les gens profondément silencieux qui ont
tout perdu sauf leur dignité. De cultiver la générosité du « nous ».
Ce que je veux dire, je crois, est que je suis
extrêmement impressionné par les gens qui se sont joints aux occupations
pour les défendre malgré les importantes différences d’âge, de classe
sociale et de race. Mais pareillement, je suis en adoration devant les
gosses courageux qui sont prêts à faire face à l’hiver et à rester dans
les rues glacées comme leurs frères et sœurs sans-abris.
Retour à la stratégie cependant : quel est le prochain maillon de la
chaine (au sens que donnait Lénine à cette expression) qu’il faut
attraper ? Dans quelle mesure est-il impératif que les fleurs sauvages
tiennent une réunion unitaire, adoptent des revendications
programmatiques, et conséquemment se mettent sur le terrain des enchères
politiques pour les élections de 2012 ? Obama et les Démocrates vont
avoir désespérément besoin de leur énergie et de leur authenticité. Mais
il est peu probable que les occupants offrent leur extraordinaire
processus d’organisation autonome à la vente.
Personnellement, je penche du coté de la position d’ultra-gauche et de ses impératifs évidents.
Tout d’abord : rendre visible la
douleur des 99% ; faire le procès de Wall Street. Faire venir
Harrisburg, Loredo, Riverside, Camden, Flint, Gallup, et Holly Springs
au centre-ville de New-York. Organiser une confrontation entre les
prédateurs et leurs victimes — un procès national du meurtre de masse
économique.
Deuxièmement continuer à
démocratiser et occuper de manière productive l’espace public (voir
l’initiative « reclaim the commons »). Le militant de la première heure
originaire du Bronx Mark Naison a proposé un plan audacieux pour
transformer les espaces abandonné et en ruines de New-York en espaces de
ressources (jardins, campements, espaces de jeu) pour les sans-toits et
les sans-emplois. Les manifestants d’Occupy de tout le pays savent
désormais ce que c’est que d’être sans-abri et sous le coup d’une
interdiction de dormir dans les parcs ou sous une tente. Autant de
raisons de briser les verrous et de réduire les barrières qui séparent
l’espace inusité des besoins humains urgents.
Troisièmement, rester concentrés sur
le véritable objectif. La question essentielle n’est pas une
augmentation de l’imposition des riches ou celle d’une meilleure
régulation du système bancaire. C’est celle de la démocratie
économique : le droit des gens ordinaires de prendre de macro-décisions
sur les investissements sociaux, les taux d’intérêts, les transferts de
capitaux, la création d’emploi, et le réchauffement climatique. Si le
débat ne porte pas sur le pouvoir économique, il est hors de propos.
Quatrièmement, le mouvement doit
survivre à l’hiver pour combattre le pouvoir au printemps prochain. Il
fait froid dans la rue en janvier. Bloomberg et tous les autres maires
et responsables locaux comptent sur un hiver difficile pour défaire les
manifestations. Il est donc important de renforcer les manifestations
durant les longues vacances de noël. Enfilez vos parkas.
Enfin, nous devons nous calmer— le
tour que peuvent prendre les manifestations actuelles est totalement
imprévisible. Mais lorsque l’on construit des paratonnerres, il ne faut
pas s’étonner si l’électricité finit par sauter.
Des banquiers, récemment interviewés dans le New York Times,
prétendent que les manifestations d’Occupy ne sont guère plus qu’une
nuisance produite par une analyse simpliste de la Finance. Ils devraient
être plus prudents. En effet, ils devraient probablement trembler
devant l’image de la charrette des condamnés.
Depuis 1987, les africains-américains ont perdu plus de la moitié de
leurs patrimoine ; la perte patrimoniale des latinos s’élève à
l’incroyable taux de 75%. Depuis 2000, les Etats-Unis ont perdu 5,5
millions d’emplois dans l’industrie, ont vu 42 000 usines fermer et,
depuis cette date, toute une génération de diplômés de l’enseignement
supérieur est touchée par le plus haut pourcentage de déclassement de
l’histoire des Etats-Unis. Brisez le rêve américain et le people vont
vous le faire sérieusement payer. Comme l’explique Nada à ses imprudents
assaillants dans le formidable film de Carpenter : “Je suis venu ici
pour mâcher du chewing-gum et casser des gueules… et je suis à court de
chewing-gum. »
Traduit de l’anglais par Samira Ouardi - revue Mouvements.
Le texte a été initialement publié sur le site de la Los Angeles Review of Books :
http://lareviewofbooks.org/post/117...
Le texte a été initialement publié sur le site de la Los Angeles Review of Books :
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