LA PEUR-PANIQUE DU FUTUR NOUS PARALYSE DANS LA PEUR AU PRÉSENT. DIT-ON.


C'EST UN MAUVAIS RÊVE QUI NÉCESSITE D'ÊTRE ENDORMI POUR Y CROIRE.



Affichage des articles dont le libellé est conscience de classe. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est conscience de classe. Afficher tous les articles

dimanche 30 octobre 2011

I'm here to chew bubblegum...


Qui aurait pu prévoir le mouvement Occupy wall street et sa propagation au sein de petites et grandes villes à la manière de fleurs sauvages ?
John Carpenter, aurait pu et il l’a fait.

Il y a presque un quart de siècle le maitre de la terreur des soirs de drague (Halloween, The Thing), écrit et réalisa They Live (film dans son intégralité), un film qui décrivait l’ère Reagan comme une cataclysmique invasion alien. Dans l’une des fabuleuses scènes séminales du film, un bidonville du tiers monde se reflète, le long de l’autoroute, sur les sinistres gratte-ciels entrepreneuriaux aux façades de miroirs du quartier de Bunker Hill.

They live demeure le chef d’œuvre de subversion de Carpenter. Peu de ceux qui l’ont vu peuvent avoir oublié sa description de banquiers milliardaires, de médiacrates malfaisants et de leur pouvoir glacé et zombiesque sur une classe populaire américaine pulvérisée, vivant dans des tentes plantées à flanc de coteaux caillouteux et mendiant des emplois. C’est à partir de cette situation d’égalité négative face au désespoir et à l’absence de toit, et grâce aux lunettes noires magiques trouvées par l’énigmatique Nada (interprété par « Rowdy » Roddy Piper), que le prolétariat finit par construire une unité interraciale, et par décrypter les mensonges subliminaux du capitalisme and se mettre en colère.
Très en colère.

Oui je sais, je vais un peu vite. Le mouvement « Occupy the world » cherche encore ses lunettes magiques (programmes, revendications, stratégies etc.) et sa colère s’exprime encore à un degré gandhien. Mais, comme le montre la vision de Carpenter, expulsez assez d’américains de leurs maisons et licenciez-en un nombre suffisant (ou du moins tourmentez des dizaines de millions d’entre-eux avec cette possibilité) et quelque chose de nouveau et d’important va commencer à se trainer vers Goldman et Sachs. Et contrairement au mouvement « Tea Party », ce quelque chose n’est, jusqu’ici, pas doté de fils de marionnette.

En 1965, alors que j’avais juste 18 ans et que j’étais élu national du SDS, j’ai organisé un sit-in à la Chase Manhattan Bank, après le massacre de manifestants pacifiques, pour attirer l’attention sur son rôle de financeur clef de l’Afrique du Sud en tant que « partenaires de l’apartheid ». C’était la première manifestation de cette génération à Wall Street, et 41 personnes furent embarquées par la police de New-York.

L’un des éléments les plus importants du soulèvement actuel est le simple fait qu’il s’agit d’une occupation de rue et que le mouvement a créé un lien d’identification existentiel avec les sans-abris (bien que, franchement ma génération, formée par le mouvement des civils rights, aurait d’abord pensé à occuper l’intérieur des bâtiments et attendu que la police les mette à la porte ; aujourd’hui les flics préfèrent les bombes lacrymo et les « techniques de contrainte par la douleur »). Je pense qu’envahir les gratte-ciel est une formidable idée mais pour une étape ultérieure de la lutte. Le génie d’ “occupy wall-street », pour le moment, est que le mouvement a libéré certains des mètres carrés de terrain les plus chers au monde et qu’il transformé une place privatisée en un espace public magnétique, catalyseur de protestation.

Notre sit-in d’il y a 46 ans était un raid de guérilla ; la présente opération est le siège de Wall Street par les Lilliputiens. C’est également le triomphe du principe supposément archaïque du face à face, de l’organisation dialogique. Les médias sociaux sont importants mais pas omnipotents. L’auto-organisation militante – soit la cristallisation à partir de discussions libres—prospère encore dans les espaces publics urbains contemporains. Autrement dit, la plupart de nos discours sur internet prêchent des convaincus ; même des méga-sites comme MoveOn.org sont branchés sur le réseau des déjà convertis à la cause ou tout du moins sur celui de leur base démographique.

De la même manière, ces occupations sont des paratonnerres qui attirent avant tout les Démocrates radicaux exclus et méprisés, mais il apparait qu’ils brisent également les barrières générationnelles, offrant le terrain commun nécessaire au dialogue et à l’échange d’analyse entre, par exemple, des enseignants quarantenaires menacés professionnellement et de jeunes étudiants de troisième cycle précarisés.

Plus fondamentalement, les camps sont devenus des lieux symboliques propices à la réparation des divisions internes qui déchirent la coalition du new deal née dans les années Nixon. Ainsi que l’analysait Jon Wiener sur son blog accueilli sur www.TheNation.com, un blog dont l’intelligence ne se dément jamais : “les ouvriers et les hippies — ensemble, enfin.”

Effectivement. Qui ne serait ému de voir Richard Trumka, le président du AFL-CIO, qui avait fait venir les mineurs de son syndicat à Wall-street en 1989 au moment de leur grève amère mais finalement victorieuse contre la Pittson Coal company, demander aux costauds, hommes comme femmes, de son organisation de « venir protéger » le Parc Zucotti contre une attaque imminente de la police de New-York ?

Il est vrai que les vieux militants de gauche radicale dans mon genre sont prompts à reconnaitre dans chaque nouveau-né le messie ; mais cet enfant, « occupy wall-street », nait coiffé. Je pense que nous sommes témoins de la renaissance de ces qualités morales qui ont défini de manière si caractéristique les immigrants et les grévistes de la grande dépression, la génération de mes parents : je parle d’une solidarité et une compassion spontanées et larges fondées sur une éthique dangereusement égalitaire. Une éthique qui dicte de s’arrêter pour prendre en voiture une famille qui fait du stop. De ne jamais briser une grève même lorsque le loyer est en souffrance. De partager sa dernière cigarette avec un étranger. De voler du lait quand vos enfants en manquait et d’en donner la moitié aux petits d’à coté— ce que ma propre mère a fait de manière répétée en 1936. Une éthique qui dicte d’écouter attentivement les gens profondément silencieux qui ont tout perdu sauf leur dignité. De cultiver la générosité du « nous ».

Ce que je veux dire, je crois, est que je suis extrêmement impressionné par les gens qui se sont joints aux occupations pour les défendre malgré les importantes différences d’âge, de classe sociale et de race. Mais pareillement, je suis en adoration devant les gosses courageux qui sont prêts à faire face à l’hiver et à rester dans les rues glacées comme leurs frères et sœurs sans-abris. Retour à la stratégie cependant : quel est le prochain maillon de la chaine (au sens que donnait Lénine à cette expression) qu’il faut attraper ? Dans quelle mesure est-il impératif que les fleurs sauvages tiennent une réunion unitaire, adoptent des revendications programmatiques, et conséquemment se mettent sur le terrain des enchères politiques pour les élections de 2012 ? Obama et les Démocrates vont avoir désespérément besoin de leur énergie et de leur authenticité. Mais il est peu probable que les occupants offrent leur extraordinaire processus d’organisation autonome à la vente.
Personnellement, je penche du coté de la position d’ultra-gauche et de ses impératifs évidents.
Tout d’abord : rendre visible la douleur des 99% ; faire le procès de Wall Street. Faire venir Harrisburg, Loredo, Riverside, Camden, Flint, Gallup, et Holly Springs au centre-ville de New-York. Organiser une confrontation entre les prédateurs et leurs victimes — un procès national du meurtre de masse économique.

Deuxièmement continuer à démocratiser et occuper de manière productive l’espace public (voir l’initiative « reclaim the commons »). Le militant de la première heure originaire du Bronx Mark Naison a proposé un plan audacieux pour transformer les espaces abandonné et en ruines de New-York en espaces de ressources (jardins, campements, espaces de jeu) pour les sans-toits et les sans-emplois. Les manifestants d’Occupy de tout le pays savent désormais ce que c’est que d’être sans-abri et sous le coup d’une interdiction de dormir dans les parcs ou sous une tente. Autant de raisons de briser les verrous et de réduire les barrières qui séparent l’espace inusité des besoins humains urgents.

Troisièmement, rester concentrés sur le véritable objectif. La question essentielle n’est pas une augmentation de l’imposition des riches ou celle d’une meilleure régulation du système bancaire. C’est celle de la démocratie économique : le droit des gens ordinaires de prendre de macro-décisions sur les investissements sociaux, les taux d’intérêts, les transferts de capitaux, la création d’emploi, et le réchauffement climatique. Si le débat ne porte pas sur le pouvoir économique, il est hors de propos.

Quatrièmement, le mouvement doit survivre à l’hiver pour combattre le pouvoir au printemps prochain. Il fait froid dans la rue en janvier. Bloomberg et tous les autres maires et responsables locaux comptent sur un hiver difficile pour défaire les manifestations. Il est donc important de renforcer les manifestations durant les longues vacances de noël. Enfilez vos parkas.

Enfin, nous devons nous calmer— le tour que peuvent prendre les manifestations actuelles est totalement imprévisible. Mais lorsque l’on construit des paratonnerres, il ne faut pas s’étonner si l’électricité finit par sauter.

Des banquiers, récemment interviewés dans le New York Times, prétendent que les manifestations d’Occupy ne sont guère plus qu’une nuisance produite par une analyse simpliste de la Finance. Ils devraient être plus prudents. En effet, ils devraient probablement trembler devant l’image de la charrette des condamnés. Depuis 1987, les africains-américains ont perdu plus de la moitié de leurs patrimoine ; la perte patrimoniale des latinos s’élève à l’incroyable taux de 75%. Depuis 2000, les Etats-Unis ont perdu 5,5 millions d’emplois dans l’industrie, ont vu 42 000 usines fermer et, depuis cette date, toute une génération de diplômés de l’enseignement supérieur est touchée par le plus haut pourcentage de déclassement de l’histoire des Etats-Unis. Brisez le rêve américain et le people vont vous le faire sérieusement payer. Comme l’explique Nada à ses imprudents assaillants dans le formidable film de Carpenter : “Je suis venu ici pour mâcher du chewing-gum et casser des gueules… et je suis à court de chewing-gum. »


Traduit de l’anglais par Samira Ouardi - revue Mouvements.
Le texte a été initialement publié sur le site de la Los Angeles Review of Books :
http://lareviewofbooks.org/post/117...

mardi 18 octobre 2011

Le retour des classes populaires ?...

Le quotidien Le Monde a publié un point de vue du sociologue Christophe Guilluy, qui a récemment publié un essai intitulé Fractures françaises (Bourin, 2010), consacré au retour dans le paysage français des classes populaires.


travailleurs français.jpg

Les classes populaires sont de retour en France

En quelques décennies le Front national est devenu le porte-voix d'une part croissante des catégories populaires. Cette évolution n'est pas la résurgence d'un populisme ancien ou la conséquence d'une droitisation de l'opinion, mais il s'agit d'un processus contemporain lié à une recomposition sociologique et politique sans précédent. Le retour des classes populaires est ainsi corrélé à l'implosion de la classe moyenne tandis que la dynamique frontiste est d'abord le fruit de la fin de la bipolarisation.
L'éclatement de la classe moyenne a libéré un nouveau "champ sociologique" qui rend de nouveau visibles les catégories populaires. Le surgissement dans le débat public de catégories, hier oubliées au profit des classes moyennes, est un indicateur essentiel de la nouvelle donne sociale.
Si les classes moyennes avaient accompagné hier la "moyennisation" de la société française pendant la période des "trente glorieuses", plusieurs décennies de précarisation et de déclassement social favorisent aujourd'hui l'émergence de nouvelles catégories populaires. C'est dans ce contexte qu'il faut analyser la résurgence politique et culturelle des milieux populaires. Désormais, ce sont ces catégories qui reflètent avec le plus d'acuité la réalité sociale du pays. Majoritaires dans la population active, les catégories ouvriers-employés représentent aussi une majorité des retraités. Elles recouvrent ainsi un très large spectre de la sociologie française.
Si ces nouvelles catégories populaires ne se pensent pas comme une nouvelle "classe sociale", elles subissent néanmoins les effets négatifs de la mondialisation. Ainsi, l'essentiel des chômeurs, travailleurs pauvres et/ou à temps partiel sont issus de ces milieux. Cette insécurité sociale se double d'une nouvelle insécurité culturelle liée à l'émergence d'une société multiculturelle.
Cette double insécurité explique que des catégories populaires très diverses, et hier parfois opposées, se retrouvent dans une même perception de la réalité sociale. L'employé du lotissement pavillonnaire, l'ouvrier rural, le chômeur du bassin minier ou le petit paysan peuvent ainsi partager une même critique des choix économiques et politiques des classes dirigeantes depuis vingt ans. Tous subissent aussi les mêmes logiques foncières et l'éloignement des marchés de l'emploi les plus actifs, ceux des métropoles.
Ces nouvelles classes populaires sont-elles de droite ? Après la disparition du "peuple de gauche" au XXe siècle, assiste-t-on à l'émergence d'un nouveau "peuple de droite" ? Rien n'est moins sûr. L'analyse par la "droitisation" occulte une donnée essentielle : la fin de la bipolarisation.
Désormais persuadée de la vacuité du débat droite-gauche, une majorité de Français ne font plus confiance aux grands partis. En 2010, un sondage Sofres/Cevipof estimait à 67 % le nombre de français qui ne faisaient plus confiance ni à la gauche ni à la droite ; une minorité d'entre eux arrivait encore à se situer sur l'échelle gauche-droite. Ce "ni gauche ni droite", particulièrement fort en milieu populaire, n'exprime pas une vague "protestation" ni la résurgence d'un populisme ancien mais résulte d'une réalité sociale et culturelle pour partie occultée par les grands partis.
Pire, les responsables politiques continuent à vanter les mérites d'une mondialisation heureuse, alors même que les catégories populaires subissent une précarisation objective de leurs conditions de vie. C'est dans ce contexte que l'inanité de la bipolarisation ouvre un nouveau "champ politique" au FN.
Mais ce n'est peut-être pas le plus important. Si le FN bénéficie de la fin de la bipolarisation et de la résurgence des catégories populaires, il ne capte qu'une part minoritaire de cette majorité de Français qui ne se reconnaît plus ni à gauche ni à droite. Il existe aujourd'hui un espace considérable pour qui souhaiterait répondre à la demande de protection des classes populaires.
Dès lors, plutôt que de se faire peur avec la montée du "populisme" ou la droitisation des opinions, il convient de prendre acte d'une bonne nouvelle, celle du retour des classes populaires dans le champ politique. Un retour qui impliquera mécaniquement une recomposition politique qu'une majorité de Français attend.
Christophe Guilluy (Le Monde, 25 mai 2011)

samedi 15 octobre 2011

Quand même les libéraux prévoient la Révolution

« Une révolution couve probablement aux Etats-Unis. A l’époque de la guerre froide, la CIA s’était vue confier la mission de faire le portrait d’un pays susceptible de connaître une révolution. Elle en avait conclu qu’un tel pays aurait trois caractéristiques :
- un profond fossé entre les riches et les pauvres ;
– une classe moyenne en voie de disparition… ou qui n’avait jamais existé ;
– beaucoup de gens avec beaucoup de griefs.
Les Etats-Unis répondent à chacun de ces critères. Et d’autres encore auxquels la CIA n’avait pas pensé. L’indice U6, une mesure large du chômage américain, est en hausse… avec 16,5% de la population sans emploi. On trouve 6,2 millions de personnes en recherche d’emploi depuis plus de six mois. Les Américains sont 7 000 milliards de dollars plus pauvres, selon David Rosenberg, qu’ils l’étaient il y a quatre ans. Et les prix de l’immobilier continuent de baisser.
Oui, il y a aussi une Grande Correction en cours. Ajoutée aux politiques du gouvernement US, elle lamine les pauvres.
Des millions de personnes marginalement prospères s’estiment flouées par le système. Le chômage des jeunes atteint des niveaux dignes de la Grande Dépression de 1929. Plus de 45 millions d’Américains dépendent des bons d’alimentation.
[...]
Les riches s’enrichissent. Les classes moyennes s’appauvrissent ; elles sont en concurrence avec le pillage impérial — des richesses provenant d’Asie, achetées avec des dollars qui n’ont jamais été gagnés… et ne seront jamais remboursés.
Les classes moyennes des Etats-Unis n’ont pas hésité à vendre leurs propres enfants, les condamnent à la servitude perpétuelle de la dette. Les enfants américains ont des obligations financières dont le montant atteint entre cinq et 15 fois la production annuelle des Etats-Unis. A moins de se révolter, ils devront travailler toute leur vie pour payer les excès de leurs parents.
Mais que feront les Américains lorsque les générations futures n’en pourront plus ? Ils ne peuvent pas devenir esclaves, ils le sont déjà. La plupart sont déjà confrontés à une vie entière de dette d’étudiant, dette immobilière et dette médicale.
Que peuvent-ils faire ? La révolution, bien sûr !  »
A lire aussi: « Chine/Etats-Unis : la guerre du pétrole a déjà commencé »

lundi 27 juin 2011

Communisation vs Sphères

Ce texte est un de ceux qui seront discutés au rassemblement d’été de la revue internationale “SIC” qui doit voir paraître sous peu son N° 1. Nous donnerons sous peu un peu plus d’infos sur cette rencontre. (english translation will follow this text, soon!)
ICI, pour ceux que cela intéresse, le programme de la réunion de la revue “SIC”


Dans la 1ère partie du texte Le pas suspendu de la communisation, intitulée Communisation Vs Socialisation, il s’agissait d’une part de montrer que des emparements d’éléments du capital pouvaient être « communisation », c’est-à-dire « désappropriations » pures, abolition de tout rapport de propriété, même collective et même « prolétarienne ». On s’emparerait donc de ces éléments pour constituer une communauté nouvelle d’individus définissant entre eux, dans leur singularité, des rapports immédiats dans la lutte contre le capital, comme contenu même de cette lutte. Mais, d’autre part, ce processus de « communisation », c’est-à-dire de production du communisme, est intriqué avec l’autre contenu possible de ces emparements : être des appropriations, des socialisations qui entrent dans la constitution d’une nouvelle économie autogérée, sociale et populaire, contrerévolutionnaire. Chacun de ces possibles est, pour l’autre, son autre, c’est-à-dire qu’ils sont dans un rapport conflictuel où chacun, dans sa propre pratique, reconnaît l’autre comme nécessaire, comme un moment de lui-même.

Dans ce processus de la lutte de classe débouchant sur l’abolition des classes, les individus étaient, de fait, posés comme au-delà des genres, car constituant une communauté d’individus immédiatement sociaux. Le dépassement des genres était implicite. C’est cet « implicite », ce « de fait », que cette deuxième partie tente d’expliciter. C’est ce dépassement comme naturellement inclus « dans le mouvement », ce dépassement comme allant de soi, vu la nature et le contenu du mouvement, qui doit être soumis, en tant que tel, à la critique. Il ne suffit pas de dire que la communisation étant communisation, par définition, elle est dépassement des genres. Bien qu’il ne puisse exister de « fronts » distincts dans la lutte, aucune instance de la société de classes ne sera dépassée sans être attaquée pour elle-même.

L’analyse de la domination de genre dans le capitalisme montre que celle-ci est immédiatement division de l’ensemble de la pratique sociale en deux sphères d’activités.

jeudi 12 mai 2011

FUERA!



Lo queremos todo, lo queremos ahora. Llamamiento a un Bloque libertario y autónomo en la manifestación del 15 de mayo



Muchas ciudades del Sur están ardiendo. Mientras, los poderes de este Norte arrogante viven la actual desmovilización social como el placentero resultado de años de consenso democrático para lograr arañar más control sobre nuestras vidas. Incluso ahora que los partidos políticos, los sindicatos y por supuesto todos los organismos económicos (privados y públicos) han entrado en una profunda crisis de legitimidad, parece que todo sigue igual en nuestras calles, curros y hogares. ¿Qué más tiene que suceder para que despertemos? ¿No han dejado ya claro que no velan por nuestros intereses sino por los suyos propios y los de los grandes mercados? Recordad: reforma laboral, rescate a la banca, aumento de la edad de jubilación...
El lenguaje de la protesta de hoy se convierte en el ejercicio del poder de mañana. Quienes tienen el poder están al tanto de la calle y juegan sus cartas con inteligencia. Es una estrategia más del Poder para descongestionar y desarmar la calle. Tanto a la izquierda como a la derecha, los medios de comunicación y esos hooligans que ejercen de tertulianos en sus televisiones de mierda hablan continuamente de transparencia y control, de regulación y derechos sociales, de ecología social y de autoempleo, de desarrollo sostenible y diversidad cultural. Todo ello forma parte del rostro de este nuevo Poder que hoy más que nunca ha terminado por revelarse como un verdadero Crimen Organizado.
Lo que ha sucedido no ha sido producto de un exceso, sino de un sistema, el capitalismo, que es en sí mismo excesivo. Frente a este sistema y todos sus sostenes (partidos políticos, banqueros, instituciones económicas y sindicatos) nuestro deseo es largarlos a TODOS FUERA. Hay que organizar el descontento sin vanguardias. Hay que impulsar un movimiento de ofensiva sin dirigentes. Como libertarios y autónomos, nos sumaremos a la manifestación del 15 de mayo, a pesar de sus aburridas consignas y de sus reclamaciones ciudadanistas y reformistas. Valoramos que la gente se eche a las calles, pero creemos que hay que ir más allá. Tenemos claro que no queremos servir de tropas de choque del siguiente Gobierno. Los problemas que unos han creado solo pueden ser empeorados por los que vengan después. La solución no pasa por un cambio de máscara en el teatro electoral, la única vía es echarles a TODOS FUERA.
Ahora que ha quedado más que demostrado que el Estado y todo su aparato de propaganda no sirven a nuestros intereses (los de la gente) sino a los del capital, es el momento de tomar la iniciativa. No colaborar y resistir supone impugnar todo este mecanismo de legitimación que nos condena a no ser dueños de nuestras vidas y por ello debemos resistir: detener los desahucios, destruir la maquinaria electoral, oponernos a los ataques contra los trabajadores y los que llevan toda su vida sin futuro. Si continuamos cediendo la iniciativa al Poder, la catástrofe de hoy seguirá siendo nuestro escenario cotidiano.
Nosotros no deseamos que las cosas vuelvan a ser “como antes”, porque no queremos ninguna vuelta a una “normalidad” que ya detestábamos. Por eso decimos que indignarse no es suficiente, debemos luchar y recuperar una vida que legítimamente nos pertenece.
Este y no otro es el sentido de organizarnos por medio de este Bloque Libertario y Autónomo. Este es un espacio antiautoritario de acción y contacto, gente de todo tipo que se rebela contra esta situación y que no quiere seguirle el juego al Crimen Organizado, a la Mafia, a aquellos que nos niegan mientras redactan el borrador del siguiente programa político y calculan el calendario de reformas. El Bloque Libertario y Autónomo está formado por gente que ha perdido el miedo, tomado la palabra y que lo quiere TODO. El Bloque Libertario y Autónomo es un espacio abierto cuyo objetivo es estar presente en las luchas y extender el conflicto.
Las hogueras han comenzado a arder en algunos lugares.
Saludamos a todos aquellos que saldrán a la calle el 15 de mayo, pero también decimos que indignarse no es suficiente…
Saludamos a todos aquellos que el día 22 de mayo no darán su voto a un sistema que de nuevo necesita legitimarse y que, por el contrario,  pasearán por las calles de Madrid pensando cómo derribar este sistema criminal…
Un abrazo y todo nuestro ánimo a la familia y amigos/a de Patricia Heras, fallecida tras un montaje judicial y policíaco.
Fuerza y resistencia a todos aquellos que están sin futuro: jóvenes y no jóvenes, trabajadores, precarios, parados, la gente de los guetos, la Cañada Real y los que engordan las prisiones.
Rebélate contra un mundo en descomposición. Acércate al bloque.

Libertarios y Autónomos de Madrid


jeudi 17 février 2011

EL BEBER DE NO VER



TÍTULO: Borracheras NO. Pasado, presente y futuro del rechazo a la alcoholización AUTOR: Félix Rodrigo Mora EDITAN: Aldarull Edicions, Distri Maligna, madecap (ediciones) y Rompe la norma. Junio 2010. PRECIO: 2 € PÁGINAS: 84

En un estilo punzante que no puede ser más directo, Félix Rodrigo Mora compone esta pequeña obra destinada a conmover el sentido de propia coherencia de la militancia revolucionaria.
Las ideas vertidas son tan breves y sencillas que no precisan de gran extensión, y de ahí la escasa longitud del libro.
La tesis viene a consistir –y si no atinamos con ella que sea el propio autor quien nos enmiende- en lo siguiente:
La forma que se tiene actualmente en la sociedad del estado español de relacionarse con diferentes sustancias narcóticas, entre las que se destaca el cannabis, pero sobre todo el alcohol, es radicalmente diferente a la que venía siendo tradicional y mantenida hasta hace un par de generaciones. En tiempos anteriores al franquismo no existía prácticamente la cultura de “colocarse”; antes bien, eran mal vistas socialmente las personas que abusaban de cualquier sustancia “emborrachante”. El alcohol en general se consumía fermentado (como vino principalmente o cerveza) en forma de complemento alimenticio, siempre con ingesta moderada. Fue el franquismo quien potenció masivamente la proliferación desaforada del consumo alcohólico entre las clases populares. Los motivos vienen explicados en el libro, aunque no es tan difícil imaginarlos. A partir de la era llamada “transición” la política de convertir a la clase obrera en una sociedad “de beodos” continuó de la mano principalmente de los gobiernos del PSOE, quienes tuvieron un insospechado aliado: las organizaciones de izquierda revolucionaria. Estas últimas son contra quienes con más fuerza arremete el autor.
Evidentemente esta apresurada simplificación queda lejos de describir las argumentaciones y datos que aporta Félix Rodrigo en su tesis.
Cosa buena es que el libro no se queda en la crítica sino que avanza en la propuesta. Sus aldabonazos y llamadas a la toma de conciencia y a la responsabilidad pretenden aclarar mentes y movilizar voluntades para una práctica política que pueda ser coherente y –por ende- fructífera. Ofrece un buen puñado de recetas concretas para pasar gradualmente de la actual situación de idolatría de la droga con todas las consecuencias que provoca, a una forma de vida más atemperada que nos permita extraer lo mejor de nuestras capacidades y ponerlas al servicio de la revolución a la que aspiramos. Evidentemente la propuesta no plantea prohibiciones ni políticas punitivas, sino tomas de conciencia que conduzcan a opciones completamente voluntarias y libres.
Dice la contraportada del libro:
“… Debemos saber vivir con un mínimo de cosas, para desarrollarnos como seres con un máximo de cualidades y capacidades, espirituales y materiales, de tal modo que, desde la autonomía y la fortaleza así construidas, podamos librar una lucha de aniquilación contra el actual orden político y económico. En esa renuncia, en ese abstenerse y decir no, está la esencia de la libertad verdadera en los tiempos que corren…”
Es posible que muchas de las cosas que se dicen en el libro ofendan a algunos o resulten exageradas a otras. Quizá algunas afirmaciones suenen a un alto volumen y hubieran precisado de matización, fundamentación, ponderación, contextualización etc. Sin duda ello habría enriquecido la obra y hubiera facilitado que numerosos lectores/as pudieran empatizar más fácilmente con sus ideas principales. Otras afirmaciones nos resultan innecesariamente repetidas, alguna de forma reiterativa. Un defecto formal más señalaremos: la excesiva tendencia del autor a la enumeración y a la subordinación, construyendo así interminables frases que ahogarían a cualquiera que tratara de leerlas en alta voz y que, en cualquier caso, no facilitan precisamente la comprensión de los conceptos.
Sin embargo el estilo acaba siendo así: duro, incisivo, inmisericorde… sorprendentemente ágil, o mejor diríamos “veloz”. Y no en vano esta es una de las causas que ayudan a su amena lectura. “Borracheras NO” se devora en un abrir y cerrar de ojos y el interés no decrece de la primera a la última página.
Se aborda aquí uno de tantos temas tabú entre los movimientos sociales, tan alérgicos siempre a entrar en disquisiciones éticas, espirituales o “individuales”. Se sacan a la palestra cuestiones de primer orden siempre soslayadas, que además cuentan con implicaciones prácticas nada desdeñables. Por ello nos parece una lectura más que recomendable, imprescindible.
Fragmentos
Obsequiamos a los lectores y lectoras del artículo con algunos párrafos escogidos que copiamos a mano:
“España es el primer país de Europa, y en bastantes cuestiones también del mundo, en todo lo malo, en todo, desde el uso de drogas a la alcoholización de la juventud, desde el porcentaje de paro al consumo obsesivo, desde el número de presos al número de policías, desde el desplome de la natalidad hasta la manía de los viajes y las vacaciones sin fin, desde la completa putrefacción de la vida intelectual al desarrollo de una inmoralidad de masas que deja pasmados a los viajeros más lúcidos, desde los millones de hectáreas desertificadas a la conversión de todo el litoral en un descomunal muestrario de ladrillo y hormigón, desde el culto más ciego por el dinero a la pérdida, pronto completa, de la sociabilidad. Siendo los primeros en todo lo malo, y los últimos en todo lo bueno, hemos de reconocer que el franquismo, el izquierdismo y la progresía unidos han realizado a conciencia su trabajo, por lo que ahora somos la cloaca de Europa, el país basura por excelencia.”
. . .
“…se ha puesto de moda, ya desde los años 60 del pasado siglo, una concepción de la libertad que, además de ser desacertada, realiza la predicción de Orwell sobre que en las sociedades totalitarias el vocablo libertad es la nueva forma de nombrar la inexistencia, y también la renuncia alucinada a ser libre en una buena parte de sus integrantes. En efecto, es la supuesta libertad como posibilidad de emborracharse y consumir narcóticos sin trabas, como capacidad ilimitada para hacer lo que el orden de dominación ordena que se haga, niega la verdadera libertad de manera obvia, en un doble sentido, como facultad para escoger otro comportamiento diferente al que nos es inducido y, de hecho, impuesto desde el poder, y como aptitud para prescindir de las cosas en todo lo posible, en particular de aquellas que nos arrebatan nuestra autonomía, nos destruyen en tanto que seres humanos e incluso nos matan. Lograr esa libertad exige un esfuerzo de auto-construcción como ser humano integral, y por tanto el esfuerzo es la expresión decisiva de la libertad. Ésta, pues, no es nunca dada u otorgada, sino sólo realizada y conquistada.”
. . .
“Las normas morales son, sobre todo, personales, aunque existe una moral social, pero lo sustantivo de la ética es que proporciona criterios de conducta al individuo, al que muestra como se debe vivir. La moral ha de ser auto-construida, esto es, elaborada y escogida por el sujeto, en colaboración con sus iguales. Hoy padecemos el amoralismo de masas, impuesto desde el poder, que para expandirse aún más necesita barrer todo criterio ético. Cuando el Estado crece lo que triunfa es la norma jurídica, que es coercitiva, puesto que se fundamenta en la pena legal, en la acción policial en definitiva, de manera que ello lleva al declive de la moralidad, que no es coercitiva, pues su meollo es el obrar por convicción interior. Precisamente uno de los más aciagos cambios que tuvieron lugar tras el triunfo de EEUU, forma superior de Estado y de capitalismo, en la segunda guerra mundial, fue la sustitución de la moralidad por la absolutización del llamado “imperio de la ley”. Desde entonces el sujeto medio ya no obra conforme a convicciones, sino exclusivamente por temor al castigo o por esperanza del premio.
Eso ha originado un empobrecimiento y desintegración radical de la vida espiritual de la persona, un estado de confusión interior, al no saber qué hacer ni cómo comportarse, más allá de lo jurídico, situación de anomia y caos que propicia el uso de sustancias narcóticas. Al mismo tiempo, la falta de ética debilita a la persona, que deja de ser una realidad que se asienta en el interior de sí, para transformarse en un ente construido desde fuera, desde y por el poder constituido.”
. . .
“Otra conclusión a extraer es la negatividad de la abundancia material. En el pasado, los credos proletaristas encontraban especulativamente la cusa de todos los males en la pobreza y la escasez. Hoy que vivimos en una sociedad de abundancia casi ilimitada, aunque quizá ya por poco tiempo, estamos comprobando que la riqueza material, tal como nos expusieron los moralistas clásicos (que tuvieron ante sí el caso de la sociedad romana), es un motivo de numerosos males, entre ellos el de la gula, la obesidad, la beodez de masas y las toxicomanías, además del servilismo, el egotismo, el decaimiento de la voluntad, el colapso de las facultades reflexivas y la degeneración corporal. La riqueza material ha contribuido poderosamente a casi privarnos de nuestra condición humana, haciendo de nosotros unos subhumanos sin inteligencia, libre albedrío, amor por la libertad, aprecio por la verdad, sensibilidad y aprecio desinteresado por nuestros iguales. Una futura sociedad libre, autogobernada y autogestionada, ha de basarse en una pobreza decorosa, no en la riqueza, y ello por motivos más humanos, esto es, políticos, civilizatorios y morales, que medioambientales.”
. . .
“Los poderhabientes no desean que, verbigracia, la reflexión acerca de la muerte enturbie la, al parecer, ilimitada felicidad de masticar, deglutir, zampar, defecar, trasegar, empinar, trincar, soplar, abrevar, miccionar, regoldar, potar, echar, expeler y vomitar, por lo tanto se ha constituido un orden social en que la muerte es ocultada, de la misma manera que lo son todos los demás aspectos “negativos” de la condición humana, para concentrar al neo-siervo de la modernidad en una única cuestión; producir y consumir, esto es, obedecer en todo y auto-destruirse en tanto que persona. Pero lo que es irremediable en el destino humano sigue estado ahí, por más que se impida su consideración, aunque sin una cosmovisión que permita al individuo pensarse, inteligir su verdadera naturaleza, construirse a sí mismo y vivir conforme a ella. De esa operación lo que resulta es una carga colosal de angustia existencial y pánico vivencial que suele buscar alivio en la ingestión compulsiva (esto es, específicamente moderna) de productos narcóticos. Para evitar esto necesitamos afrontar, no sólo de manera cavilativa sino también emocional, e incluso ritual, los lados más arduos de nuestra condición, tarea que ha de convertirse en un quehacer diario, personal y colectivo, para que seamos humanos conscientes, no subhumanos inconscientes, que huyen de sí mismos y que en esa patética desbandada caen, cada día más, en el mortífero océano del alcohol.”
. . .
“En este contexto hay que poner fin al estilo de vida izquierdista. Sus fundamentos son la pereza, el apoltronamiento, la irresponsabilidad, el aferramiento maniático al tabaco, el porro y la cerveza, la adhesión a la nueva religión hedonista y felicista propia de la sociedad de consumo, la amoralidad autosatisfecha, la renuncia a pensar, el narcisismo, el individualismo y egocentrismo, la execración del esfuerzo, el rechazo de toda idea de deber y servicio, las extravagancias, el desdén por el esfuerzo físico y el trabajo manual, la fe en que todos los problemas tienen solución bajo el actual orden político sin cambio revolucionario, y el desprecio por las necesidades espirituales del ser humano. Tal es lo convertido en práctica diaria por quienes siguen las consignas de la socialdemocracia y de la progresía en el poder, los cuales pretenden ser “anti-burgueses” y meramente son los nuevos reaccionarios, el tipo de sujeto que ahora el poder constituido preconiza para un sector determinado de la socidad. En efecto, el tabaco y el alcohol incrementan sustancialmente los ingresos tributarios del Estado, que los usa para pagar más policía, y la sustancia activa del porro proviene de una vasta red que es dirigida por los servicios especiales de los Estados, de manera que lo “antisistema” de aquel modo de vida es un procedimiento para mantener y reforzar el aparato estatal, además del capitalismo.
Ser antisistema de verdad es trabajar por la revolución, no fumar y beber como bestias, no hacer lo que la izquierda institucional, que es la fuerza política fundamental del par capital-Estado hoy, nos dique que hagamos.
La tarea pendiente de la izquierda “antisistma”, en este asunto y en todos, es diferenciarse de la socialdemocracia, dejar de ser su ala “radical”.

mercredi 16 février 2011

DANS LE CUL, LES CLASSES MOYENNES (RECENSION D'OUVRAGE)

sablier
« L’effet sablier » de Jean-Marc Vittori (JMV) est paru en octobre 2009. On pourrait le décrire comme une tentative d’optimisme sociologique tempéré en période de régression sociale majeure. C’est sans doute le caractère méritoire de l’exercice optimiste qui a valu à ce livre un certain succès : par les temps qui courent, tout le monde a envie de se convaincre qu’après tout, les choses ne vont pas aussi mal qu’il peut sembler de prime abord.
La thèse générale de « L’effet sablier » est que nous n’assistons pas à un simple écrasement des classes moyennes, mais plutôt à leur coupure en deux : une partie des classes moyennes descend, et va rejoindre les classes inférieures, mais une autre partie monte, et va rejoindre les classes supérieures.
Les anciennes sociétés d’ordre, nous rappelle JMV, présentaient une structure de revenus en « chapeau chinois » : un immense plateau en bas, une toute petite pointe en haut. Les sociétés issues des Trente Glorieuses, elles, proposaient une forme pyramidale aplatie, avec un « milieu » important. Les sociétés de demain, nous dit l’auteur de « L’effet sablier », auront la forme d’un sablier : deux classes et deux seulement ; un tiers de riches en haut, deux tiers de pauvres en bas.




*

Pour JMV, ce qui caractérise notre époque, c’est la disparition du milieu, dans tous les domaines. C’est cette disparition qui explique la montée de la peur dans nos sociétés : quand il n’y a plus de milieu, il n’y a plus de Purgatoire symbolique dans l’ordre social, ne reste que l’Enfer et le Paradis, et tous, même ceux qui sont au Paradis, tous ont peur de déchoir, d’aller en Enfer – car rien n’est acquis, jamais. Mais c’est aussi cette disparition du milieu qui explique la multiplication des grosses cylindrées dans nos rues : en pinçant la classe moyenne, la dynamique contemporaine en éjecte une partie vers le bas, mais elle en propulse une autre partie vers le haut.
La destruction de l’imaginaire des classes moyennes est au cœur de ce mécanisme, explique JMV. Les classes moyennes n’étaient en effet pas seulement « ce qui se trouve au milieu de la structure sociale ». C’était aussi, en tant que concept, l’affirmation implicite d’un imaginaire commun de progrèspartagé par toute l’humanité, ou presque.
Aujourd’hui, cet imaginaire s’évanouit, en même temps que les catégories sociales dont il était la production idéologique spontanée.
Dans les entreprises, les échelons intermédiaires s’évanouissent : les progrès en matière de système d’information rendent possible un management « en râteau », avec une forte augmentation du nombre de N-1 par manager, et en corolaire, une forte réduction du nombre de niveaux hiérarchiques. Le passage au management par projet vient encore accentuer ce mécanisme. Les anciennes organisations hiérarchiques permettaient plus ou moins aux traînards de s’intégrer dans les processus de production dans les fonctions subalternes, où leur sous-performance était compensée par la surperformance de leurs collègues les plus efficaces. Les organisations par projet suppriment cette possibilité : désormais, les « maillons faibles » sont systématiquement éliminés. A l’ancienne pression hiérarchique, très relative, s’est substituée la pression du groupe, autrement plus redoutable, parce qu’un principe de concurrence permanente vient la relancer indéfiniment. La pression qui en  résulte « pince » la structure des entreprises : elle propulse un tiers de gagnants vers le haut, et deux tiers de perdants vers le bas. Et le bas de ce bas tombe, lui, dans l’exclusion pure et simple.
Dans les vitrines, le milieu de gamme se réduit à la portion congrue. Jadis, il y avait le bas de gamme, franchement mauvais (fromage plein de listéria, etc.) et réservé aux derniers quantiles de la structure sociale, le haut de gamme, franchement prestigieux (haute couture, etc.) et réservé à une toute petite minorité de nantis, et puis il y avait le « demi-luxe », le milieu de gamme, correct et accessible aux deux tiers de la population, deux tiers regroupés dans les classes moyennes. Aujourd’hui, nous dit JMV, il y a un bas de gamme très amélioré (correspondant peu ou prou au niveau de qualité de l’ancien « demi-luxe »), accessible à la « classe de masse » qui regroupe les deux tiers de la population, et un « nouveau haut de gamme », qui a fusionné le meilleur de l’ancien demi-luxe et l’ancien haut de gamme, et qui vise la clientèle du tiers supérieur en termes de revenus, ou à peu près.
Les deux évolutions s’adossent l’une à l’autre. La « partie haute » du sablier veut un haut de gamme accessible, en réalité un demi-luxe transformé en haut de gamme, tandis que la « partie basse » veut un bas de gamme élevé vers  le demi-luxe. Réciproquement, le gain en qualité attendu par cette nouvelle structure sociale impose des organisations de production plus souples, donc privilégiant l’organisation par projet, la réduction des niveaux hiérarchiques, la sous-traitance à des sociétés spécialisées qui n’embauchent que les meilleurs de chaque domaine. Partout, l’effet sablier entraîne une accentuation des concurrences, une dislocation des consciences de classe, une hyper individualisation anxiogène, et par contrecoup, une dépolitisation malsaine.

*

Telle est la thèse de JMV. Il est évident qu’elle recoupe en partie la réalité. Mais, à notre avis, en partie seulement…
Le point faible de « L’effet sablier » est l’absence de séries statistiques.
Si l’on s’intéresse à l’évolution des revenus par quantiles dans les sociétés occidentales, sur les dernières décennies, la thèse de JMV est fort mise à mal, et de deux façons.
D’une part, on observe que 80 % des accroissements de richesse tombe dans l’escarcelle des quelques pourcents du haut, voire, dans certains pays, dans celle du 1 % du haut. Cette donnée statistique ne correspond pas à un « effet sablier », mais plutôt à un « effet chapeau chinois », un retour aux structures des anciennes sociétés préindustrielles.
D’autre part, au sein des 95 % qui ne bénéficient pas des gains de richesse récents, on assiste plutôt à une concentration progressive autour du salaire médian, lequel a tendance à descendre en termes de pouvoir d’achat réel – tandis qu’une minorité, exclue, s’effondre littéralement. Soit exactement le contraire d’un « effet sablier » : on pourrait parler ici d’effet toupie, au niveau des classes moyennes stricto sensu.
JMV se défend en arguant que les changements majeurs échappent souvent aux chiffres, dans un premier temps du moins, et que l’observation qualitative, à tout prendre, vaut  largement l’appareillage statistique, quand il s’agit d’anticiper, et non simplement de décrire le présent. Il n’a probablement pas tout à fait tort, mais pour notre part, nous formulerons une autre hypothèse.
« L’effet sablier » ne rend pas compte de la réalité des structures de revenus de nos sociétés, mais de la réalité de leur perception. A côté des impacts chiffrés des évolutions récentes, celles-ci ont produit un fait non quantifiable par les statisticiens : un biais perceptif partagé par une très grande partie du corps social, et qui donne l’impression d’un « effet sablier ».
Il nous semble que trois faits concourent à renforcer ce biais perceptif : d’une part, l’exacerbation par la publicité des concurrences ostentatoires au sein de la classe moyenne (il y a ceux qui ont le dernier modèle de tel ou tel gadget, et les autres…) ; d’autre part, la crainte du déclassement débouche sur une focalisation perverse, et la politique suivie par les DRH, dans toutes les entreprises, renforce ce mécanisme psychologique (il y a ceux qui sont surmenés parce qu’on les « veut » sur tous les projets, et les autres, qui ne dorment plus parce qu’ils ont peur de se faire virer…) ; enfin, à un moment de l’Histoire où tout le monde pressent plus ou moins qu’on s’approche d’une rupture majeure, l’idée fait son chemin que cette rupture historique va fonctionner comme un test, comme une épreuve que certains passeront, et d’autres pas.
Du coup, les anciennes classes moyennes, pour ne pas voir qu’elles sont tout simplement en train de se transformer en gigantesques « nouvelles classes inférieures », s’exagèrent les différences qui les traversent, afin de reconstituer un espace de compétition à leur portée. C’est le syndrome du bobo en Audi d’occasion achetée à crédit, crédit exagéré au regard de son salaire de sous-chef de projet en position instable, et qui s’imagine dans la partie haute du « sablier » parce qu’il double sur l’autoroute un autre sous-chef de projet, plus prudent celui-là, qui roule dans une Citroën C2 neuve. A aucun moment, notre bobo sous-chef de projet en Audi d’occasion ne réalise qu’il vit au-dessus de ses moyens en profitant d’une politique monétaire laxiste, ainsi que du dumping salarial des sous-traitants d’Audi, en Europe de l’est ou ailleurs. Quoique : il est fort possible que notre sous-chef de projet en Audi ait voté « oui » au traité de Maastricht, tandis que son alter ego plus raisonnable, en Citroën C2, a voté non. Rien n’arrive par hasard.
Sous cet angle, il nous semble que le petit livre de JMV n’est pas révélateur de la réalité économique de nos sociétés, mais plutôt de leur réalité mentale collective – en particulier dans l’esprit de ces « analystes symboliques » qui font sans doute le gros du lectorat de JMV, et que l’implosion de l’économie virtualisée risque fort de rejeter du mauvais côté du sablier.
En quoi, d’ailleurs, « L’effet sablier » n’est pas un livre inintéressant : il nous renseigne un peu sur les illusions qui vont s’éteindre, à l’heure des vérités amères, et, en particulier, sur ces classes moyennes qui ne veulent pas voir qu’elles sont désormais, collectivement et sans exception aucune,programmées pour perdre.


SOURCE : ÉQUIPE SCRIPTO

mercredi 15 décembre 2010

L'architecture du Sarkosistan

Spécialiste de la haute bourgeoisie, Michel Pinçon, aidé par sa femme, Monique Pinçon-Charlot, a rédigé une « enquête sur l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy ».
Il est difficile de résumer cet ouvrage, collection d’anecdotes révélatrices. Forcément, la note de lecture ci-dessous ne peut que transcrire les très grandes lignes, exprimer la sensation générale du lecteur. Mais ne serait-ce que pour donner envie de lire ce livre, cela vaut la peine de le commenter.
C’est un sujet d’actualité, ô combien. Non que Nicolas Sarkozy en lui-même soit important. Mais parce qu’il représente quelque chose, sa présence à l’Elysée signifie quelque chose : elle veut dire que les « élites » de notre pays sont devenues les ennemies de leur propre peuple.
Nous sommes passés de la lutte des classes à la guerre des classes. La lutte, c’était tant que les classes supérieures avaient besoin des classes inférieures. Maintenant, elles n’en ont plus besoin, et c’est la guerre.  Dans cette guerre, pour l’instant, ce sont les riches, les très riches, qui gagnent.
Voilà le décor planté, le personnage principal peut apparaître…


*

Nicolas Sarkozy (NS), c’est d’abord un réseau d’amis : Dominique Desseigne (Groupe Lucien Barrière), Vincent Bolloré (Havas, Groupe Bolloré), Martin Bouygues (Groupe Bouygues), Bernard Arnault (LVMH), Serge Dassault (Groupe Industriel Dassault, Le Figaro), Jean-Claude Decaux (Groupe Decaux, mobilier urbain), le Canadien Paul Desmarais et le Belge Albert Frère (Groupe Bruxelles Lambert), Agnès Cromback (branche française de Tiffany), Mathilde Agostinelli (Prada), Antoine Bernheim (Banque Lazard). Ce sont ces gens-là qui ont convergé vers le Fouquet’s le 7 mai 2007 au soir. Plus discrètes, les grandes familles, Rothschild, Wendel, n’avaient pas fait le déplacement : mais elles comptent aussi parmi les « bons amis » de NS.
Quand on connaît ce réseau d’amis, qui ont financé NS et fêté avec lui sa victoire de mai 2007, on ne s’étonne pas de l’avalanche de mesures favorables aux riches, aux très riches, qui a marqué les premiers mois du quinquennat : abaissement du seuil du bouclier fiscal, multiplication des nouvelles niches fiscales, défiscalisation de fait de la majorité des successions, défiscalisation des donations entre parents en enfants. D’une manière générale, c’est une politique favorable aux familles fortunées.
En réalité, une oligarchie a pris le pouvoir en France avec NS. Cette oligarchie n’a pas d’appartenance ethnique, religieuse ou géographique précise, même s’il existe quelques « noyaux » identifiables. Globalement, c’est l’oligarchie des très riches, un réseau de quelques centaines de familles, structuré par des liens informels mais étroits. Les membres de cette oligarchie forment un « milieu ». Ils ont leurs lieux (les conseils d’administration du CAC 40, mais aussi le dîner du Siècle, les loges de l’hippodrome de Longchamp, le Golf de Morfontaine, etc.). Et si cette oligarchie n’a pas d’organisation formelle pour la structurer, c’est qu’elle n’en a pas besoin : elle est structurée par un fonctionnement en vase clos, où les très riches ne fréquentent que les très riches, s’adjoignant de temps à autres quelques comparses utiles, recrutés dans les classes associées à la domination.
Analysons les « lieux » et « sous-milieux » de cette oligarchie. Il y a d’abord bien sûr les points de convergence des très, très riches (Bolloré, Bouygues, etc.). La Villa Montmorency dans le XVI°, le Cap Nègre, etc. Des endroits où le gratin des affaires fréquente le gratin du showbiz, sous l’œil du gratin politique. Avis aux amateurs : si vous voulez harceler l’oligarchie, c’est aux sorties de ses lotissements privés qu’il faut se poster : on y trouvera du beau monde, encore plus beau qu’au dîner du Siècle !
Mais au-delà de ces ghettos de riches, on peut relever…
CAC 40 : 445 administrateurs. 98 d’entre eux, qui siègent pour la plupart à plusieurs conseils, trustent 43 % des droits de vote. Ainsi, Michel Pébereau est président du CA de la BNP, mais il est aussi administrateur chez TOTAL, EADS, AXA, Saint-Gobain et Lafarge. Les quatre plus hauts dirigeants de la BNP siègent en tout dans douze CA du CAC 40. Il suffit en pratique de deux dizaines de personnes pour résumer à peu près toute la réalité du pouvoir économique dans les grandes entreprises françaises. Ces gens se croisent constamment, s’entendent constamment. En pratique, le CAC 40 est syndicat des puissants, pas un indice boursier. L’épine dorsale de ce sous-milieu au sein de l’oligarchie est constituée par les anciens Inspecteurs des Finances.
Haute magistrature : c’est une classe associée à la domination du « milieu », en échange de quoi elle doit garantir un traitement judiciaire favorable au reste du « milieu ». Le procureur Philippe Courroye, imposé par le pouvoir politique au Parquet de Nanterre, contre l’avis du Conseil Supérieur de la Magistrature, est un exemple de cette sous-oligarchie, associée à l’oligarchie dominante. Ce sont ces magistrats qui auront un jour, si la réforme pénale envisagée sur l’abus de bien social est adoptée, le « plaisir » de constater que, la prescription courant du jour du délit, la plupart des abus sont en pratique impossibles à poursuivre, pourvu qu’ils aient été commis par quelqu’un en poste assez longtemps pour se couvrir lui-même, ou pour se faire couvrir par son successeur.
Les conseillers du Prince : c’est une autre classe associée à la domination, selon la formule classique des « producteurs d’idéologie » qui vendent un discours légitimant au pouvoir en place, en échange des miettes du gâteau. Minc, Attali, etc. Moins connu et plus ambigu, le conseiller discret peut aussi, lui, vendre une forme de compétence spécifique, non médiatisée ou peu médiatisée. Exemple : Mathieu Pigasse,  membre du Parti Socialiste et banquier chez Lazard Frères. C’est un technicien, mais il a élargi son domaine d’action aux médias, avec l’achat des Inrockuptibles. Le conseiller du Prince est, dans l’oligarchie sarkozyste, une figure souvent à l’intersection de plusieurs sous-milieux dominants.
L’ensemble de ces réseaux finit par fabriquer une classe sociale au sens marxiste du terme, c'est-à-dire un milieu regroupant des individus et des familles bénéficiaires d’un certain mode de fonctionnement socio-économique (le capitalisme virtualisé), milieu conscient de son positionnement et s’organisant collectivement pour défendre ses intérêts.
Fondamentalement, NS est le fédérateur de cette classe sociale. C’est ce qui explique que ce personnage en lui-même falot, presque médiocre, ait pu devenir Président la République Française : il est tout simplement le mandant d’une classe sociale dominante, prédatrice et très consciente d’elle-même.

*

Au-delà du cas NS, Michel Pinçon nous décrit l’ensemble des réseaux de cette classe oligarchique.
Ce qui frappe en premier lieu, c’est l’existence de passerelles innombrables entre l’UMP de Sarkozy et le PS de Strauss-Kahn. Outre Pigasse, on peut s’intéresser par exemple au cas de Stéphane Richard. Ancien du cabinet de DSK en 1991, il est parachuté à la branche immobilière de Vivendi, qu’il brade (ce qui lui rapportera 35 millions d’euros de stock-options). Deux décennies plus tard, bien qu’il soit sous le coup d’un redressement fiscal, Sarkozy Président fera de lui un conseiller de Christine Lagarde au ministère de l’économie et des finances.
En second lieu, on peut relever que l’opposition public/privé a largement perdu toute substance, étant donné les stratégies de cooptation et d’infiltration de l’oligarchie. Henri Proglio, président du conseil d’administration de Veolia (groupe privé) devient en même temps PDG d’EdF (groupe public). Le Fonds stratégique d’investissement, créé par Sarkozy en 2008 pour orienter les dépenses de relance de l’Etat, est présidé par un monsieur Dehecq, qui se trouve aussi être président du CA de Sanofi-Aventis.
A gauche et à droite, dans le privé et dans le public : l’oligarchie est partout à la fois. Pour verrouiller le pouvoir, elle ne s’appuie pas sur un parti unique : elle est l’épine dorsale de tous les partis.
A lire Michel Pinçon, on éprouve la sensation très nette que cette vaste opération de verrouillage ne renvoie à aucune finalité idéologique (d’où la facilité avec  laquelle l’oligarchie peut singer aussi bien la droite que la gauche). Il n’y a pas vraiment de ligne directrice au sarkozysme, sauf une : maximiser les gains financiers de l’oligarchie elle-même. L’étude du dépeçage de l’audiovisuel public, par exemple, indique que les enjeux financiers (pour TF1, donc pour le groupe Bouygues) ont largement décidé du tempo de l’opération. Avoir le pouvoir pour faire de l’argent, faire de l’argent pour maximiser son influence, et disposer d’une forte influence pour garder le pouvoir. C’est tout.
La psychologie qui sous-tend cette aridité des motivations n’est compréhensible, nous dit Pinçon, que si on s’intéresse au vécu des enfants du sommet des classes supérieures, dont sont issus presque tous les oligarques sarkozystes. Ils ont grandi dans un univers où les rapports de force étaient pratiquement les seuls rapports possibles, le pouvoir ayant pour propriété de saturer l’espace mental de celui qui le détient. Jusque dans le foyer familial, la présence de la domesticité a induit une compréhension des rapports sociaux enfermée dans les logiques de domination.  Les plus agressifs de ces oligarques, fort logiquement, sont ceux qui viennent du bas de ce groupe supérieur : c’est là que la soif de pouvoir est la plus intense, puisque l’espace mental est saturé par le pouvoir qu’on a, et cette saturation est rendue plus douloureuse du fait que, malheureusement, on n’a pas tout le pouvoir. C’est exactement le milieu d’origine de NS.
Autre caractéristique de NS qui explique qu’il ait pu, malgré son évidente médiocrité, devenir le fédérateur de ce milieu oligarchique : c’est un avocat d’affaires. Or, la maîtrise du droit est devenue un élément-clef du pouvoir des oligarchies. La bourgeoisie de jadis s’enorgueillissait de ses ingénieurs, de ses capitaines d’industrie. Aujourd’hui, l’oligarchie sarkozyste ne s’intéresse pas à la technique (c’est devenu trop difficile, la concurrence des forts en maths de la classe moyenne est trop forte), peu à l’industrie (délocalisations, prime au capital spéculatif sur le capital productif), et la plupart des oligarques sont des « fils de » qui n’ont pas réellement bâti une fortune par leur courage, mais qui en ont hérité. Comme toute oligarchie en réalité déclassée dans l’ordre de l’économie productive réelle, l’oligarchie contemporaine s’est donc barricadée dans la bonne connaissance des mécanismes sociaux, le droit étant, dans ce domaine, la voie royale. Que le « président des riches » soit un avocat d’affaires est un bon indice du caractère défensif profond de l’oligarchie contemporaine, malgré  son évidente rapacité, qui peut donner l’impression de l’esprit offensif. Si cette oligarchie tient tant à verrouiller le pouvoir, ce n’est pas seulement parce qu’elle vit par lui, c’est aussi parce qu’elle redoute de le perdre. Pinçon ne formule pas ainsi le diagnostic, mais c’est la conclusion qu’on tire en le lisant.
Enfin, ce qui caractérise cette oligarchie et qui, sans doute, dénote le plus clairement son caractère profondément décadent, c’est une incroyable déconnexion avec les exigences du simple bon sens, de la décence la plus ordinaire. Pinçon raconte l’arrivée surréaliste de NS à une assemblée des copropriétaires du Cap Nègre. On vient de lui apprendre la mort de dix soldats français en Afghanistan. Mais comme il a pris en main la gestion de la superbe villa de sa belle-famille italienne (nous sommes peu de temps après son mariage avec  Carla), notre Président priorise, et décide qu’avant d’aller en Afghanistan (où il se comportera comme on sait), il doit se rendre à l’assemblée des copropriétaires du Cap Nègre, pour exiger… le raccordement au tout-à-l’égout. Une anecdote révélatrice de l’univers mental où évoluent nos oligarques, y compris leur fédérateur président : un univers où le petit confort des oligarques eux-mêmes est infiniment plus important que la vie et la mort des Français ordinaires.
En conclusion, disons que le tableau du sarkozysme par Michel Pinçon n’est pas sans rappeler celui du Second Empire finissant par Zola, tandis que l’ambiance générale des fêtes de madame Carla évoque vaguement celles de Marie-Antoinette. La France est manifestement parvenue à une de ses fins de cycle, qu’elle connaît régulièrement, où la reproduction des élites impose un fonctionnement oligarchique en vase clos. On sait qu’historiquement, ce genre de décadence a toujours débouché soit sur la révolution (1789, 1830, 1848), soit sur la défaite (1870, 1940), soit sur le mélange des deux (1871).

mercredi 3 novembre 2010

CALL CENTER: NÉO-PROLÉTARIAT ET DIVISION DU TRAVAIL POST-MODERNE


Call centers : les nouveaux prolétaires
envoyé par sudteleperformance

Pour y avoir travaillé, dans ces calls center, on ne peut qu'acquiescer cette description du taylorisme dans le secteur tertiaire.
Mais que celui qui a la chance de ne pas être soumis à ce type d'exploitation ne croit pas qu'il puisse s'en tirer à si bon compte puisque son métier de consommateur implique une prolétarisation des esprits conditionnée par le modèle de l'usine étendue à la société humaine dans son ensemble. Il n'y a pas d'industrialisation de la vie quotidienne sans perte de savoir sur la vie quotidienne, sans capture de ce savoir par le marketing et le management, déterminé et orienté par l'intensification de la logique de maximisation du taux de profit. Le projet est limpide historiquement, voire logique si l'on se place dans une certaine disposition d'esprit, il s'agit de faire travailler les "masses" une seconde fois à l'accumulation du capital, en les incitant à consommer à la maison ce qu'elles ont produit à l'usine.
Avec toujours cette volonté de découper, de mutiler le savoir expérientiel en un ensemble de segments exploitables et manipulables, dont on ne connaît pas l'enchaînement -que l'on occulte- si ce n'est l'impression diffuse et le plus souvent refoulée d'être un simple maillon de la chaîne. Nous n'avons plus de mythe pour nous placer dans l'ordre des choses, pour le mettre en doute ou le remettre en cause. La segmentation comportementale, le narcissisme des petites différences, voilà qui confine la mesure de notre petit savoir, une prolétarisation achevée (ou l'art de la démolition pour les plus pervers).