LA PEUR-PANIQUE DU FUTUR NOUS PARALYSE DANS LA PEUR AU PRÉSENT. DIT-ON.
C'EST UN MAUVAIS RÊVE QUI NÉCESSITE D'ÊTRE ENDORMI POUR Y CROIRE.
Affichage des articles dont le libellé est Aristote. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Aristote. Afficher tous les articles
samedi 24 décembre 2011
Philosophie, économie & management
Libellés :
ALIENATION,
anthropologie,
Aristote,
atomisation,
économie,
management,
mort,
Omar AKTOUF,
philosophie,
Platon,
travail,
vie
dimanche 11 décembre 2011
LA DETTE COMME "MOTEUR" DE L'HISTOIRE
un distributeur de billetsde l’empire romain |
L’esclavage de la dette - Comment elle a détruit Rome et comment elle nous détruira si nous la laissons faire (CounterPunch)
Michael HUDSON
Le livre V de La Politique
d’Aristote décrit l’éternel cycle des oligarchies qui se transforment
en aristocraties héréditaires —pour finalement être renversées par des
tyrans ou se déchirer entre elles quand certaines familles décident de
"mettre la multitude dans leur camp" et de réinstaurer la démocratie
dont émerge à nouveau une oligarchie, suivie d’une aristocratie et ainsi
de suite tout au long de l’histoire.
La dette a été la force motrice de ces évolutions —seules les
stratégies changent. La dette clive la richesse en créant une classe de
créanciers dont le pouvoir oligarchique est renversé par de nouveaux
leaders ("tyrans" dans le vocabulaire d’Aristote) qui obtiennent le
soutien populaire en supprimant la dette et en redistribuant les biens
ou en gardant les profits que génèrent ces biens pour l’état.
Depuis la Renaissance, cependant, les banques se sont mises à
soutenir les démocraties. Non pas par souci de liberté ou d’égalité mais
bien plutôt pour sécuriser leurs prêts. Comme l’a expliqué James
Stuart en 1767, les emprunts royaux restaient des affaires privées
plutôt que des dettes publiques. Pour qu’une dette souveraine devienne
la responsabilité d’une pays tout entier, il fallait que des
représentants élus puissent faire passer des augmentations d’impôts pour
payer les intérêts.
En accordant aux contribuables une voix au gouvernement, les
démocraties anglaises et hollandaise ont donné aux créanciers de bien
meilleures garanties de remboursement que les rois et les princes dont
les dettes s’éteignaient avec eux. Mais à cause des récentes
protestations contre la dette, de l’Islande à la Grèce en passant par
l’Espagne, les créanciers retirent leur adhésion aux démocraties. Ils
exigent l’austérité fiscale et même la privatisation des biens publics.
La finance internationale est devenue le fer de lance d’un nouveau
type de guerre. Son objectif est le même que la conquête militaire
d’autrefois : s’approprier la terre et les ressources minières, ainsi
que les infrastructures communales et les revenus de l’extraction. En
réponse les démocraties exigent des référendums pour choisir de payer ou
non les créanciers en vendant le domaine public et en augmentant les
impôts, ce qui engendrera du chômage, des baisses de salaire et une
récession économique. L’alternative étant de réduire le montant de la
dette ou même de l’annuler et de remettre en place des règles pour
contrôler le secteur financier.
Des dirigeants du Proche Orient ont effacé leurs ardoises pour maintenir l’équilibre économique
Faire payer un intérêt sur l’argent ou les marchandises livrées en
avance de règlement n’avait pas pour but au départ de cliver l’économie.
Lorsqu’il a été institué pour la première fois au troisième millénaire
avant JC par un accord contractuel entre les temples et les palais
sumériens et les marchands et les entrepreneurs qui travaillaient dans
la bureaucratie royale, l’intérêt était de 20% (le capital doublait en 5
ans) et représentait une honnête part des profits générés par le
commerce de longue distance ou la location de terre ou d’autres biens
publics comme des usines, des navires et des maisons à boire.
Quand la pratique a été privatisée au profit des collecteurs royaux
de redevances et de loyers, "la royauté divine" protégeait les
créditeurs agricoles. Les lois de Hammourabi (vers 1750 avant JC) ont
décrété la suppression de leurs dettes en cas d’inondation ou de
tornade. Tous les dirigeants de la dynastie babylonienne, en montant sur
le trône, annulaient les dettes des paysans afin de leur permettre de
repartir à zéro. Le travail gratuit des débiteurs, les hypothèques sur
la terre ou la récolte et autres obligations étaient annulés pour
"réinstaurer l’ordre" dans une situation idéale d’équilibre "originel".
Cette coutume s’est poursuivie avec l’année du Jubilée de la Loi de
Moïse comme elle est décrite dans le Lévitique 25.
La logique était claire. Les sociétés anciennes avaient besoin de
lever des armées pour défendre leur terre et pour cela il leur fallait
libérer les citoyens de l’esclavage. Les lois de Hammourabi empêchaient
les conducteurs de chars et autres combattants d’être réduits en
esclavage à cause de leur dette et empêchaient les créanciers de prendre
les récoltes des tenanciers des terres royales, publiques et communales
qui étaient redevables au roi de service sur ses terres et dans son
armée.
En Egypte, le pharaon Bakenranef (vers 720-715 avant JC, “Bocchoris”
en Grec) a proclamé une amnistie de la dette et aboli l’esclavage des
endettés devant la menace d’une invasion militaire de l’Ethiopie. Selon
Diodore de Sicile, (I, 79, écrit en 40-30 avant JC), il a établi que si
un débiteur contestait sa dette, la dette était annulée si le créancier
ne pouvait présenter un contrat écrit. (Il semble que les créanciers
aient toujours eu tendance à exagérer le montant des dettes). Le pharaon
pensait que "les corps des citoyens devaient appartenir à l’état afin
que l’état puisse bénéficier des services que les citoyens lui devaient
en temps de paix comme en temps de guerre. Car il se disait qu’il serait
absurde qu’un soldat... soit mis en prison par son créancier pour ne
pas avoir remboursé un prêt et que l’avidité de personnes privées mette
ainsi en danger la sécurité de tous."
Le fait que les principaux créanciers du Proche Orient étaient les
rois, les temples et leurs collecteurs facilitait l’annulation des
dettes. Il est toujours plus facile d’annuler les dettes qu’on vous doit
à vous. Même les empereurs romains ont brûlé des livres d’arriérés
d’impôts pour empêcher une crise. Mais il est devenu beaucoup plus
difficile d’annuler des dettes dues à des créanciers privés quand la
pratique de l’intérêt s’est répandue à l’ouest vers les royaumes de la
Méditerranée à partir de 750 avant JC environ. Au lieu de permettre aux
familles d’équilibrer les recettes et les dépenses, la dette est devenue
le principal facteur des expropriations et du clivage des sociétés en
deux camps : l’oligarchie créditrice et les clients endettés. En Judée,
le prophète Isaïe (5:8-9) condamne les créanciers qui saisissent les
bien hypothéqués et "ajoutent maisons aux maisons et champs au champs au
point qu’il ne reste plus d’espace libre et qu’ils se retrouve les
seuls habitants du pays".
Le pouvoir des créanciers et la croissance stable n’ont jamais fait
bon ménage. La plupart des dettes personnelles de la période classique
étaient constituées de petites sommes d’argent prêtées à des individus
au seuil de la pauvreté qui avaient du mal à joindre les deux bouts. La
saisie de leur terre et de leurs biens —et de leur liberté personnelle—
enchaînaient irréversiblement les débiteurs. Au 7ième siècle avant JC,
des "tyrans" (leaders populaires) se sont levés pour renverser les
aristocraties de Corinthe et d’autres riches cités grecques en obtenant
le soutien populaire par l’annulation des dettes. D’une manière moins
autoritaire, Solon, a fondé la démocratie athénienne en 594 avant JC en
interdisant l’esclavage de la dette.
Mais les oligarchies se sont reformées et ont appelé Rome à la
rescousse quand les rois de Sparte, Agis, Cléomène et leur successeur
Nabis ont voulu effacer les dettes à la fin du 3ième siècle avant JC.
Ils ont été assassinés et leurs supporters chassés. Depuis l’antiquité,
ça a été une constante politique de l’histoire que les créanciers
s’opposent à la fois à la démocratie populaire et au pouvoir royal qui
pouvaient tous les deux empêcher la conquête de la société par la
finance —une conquête qui a pour objectif de transformer en dette
productrice d’intérêts autant de pans de l’économie qu’il est possible.
Quand les frères Gracchus et leurs adeptes ont essayé de réformer les
lois sur le crédit en 133 avant JC, la classe sénatoriale dominante a
réagi avec violence et les a fait assassiner, inaugurant de la sorte un
siècle de guerre sociale qui s’est terminée avec le sacre de l’empereur
Auguste en 29 avant JC.
L’oligarchie créancière romaine gagne la Guerre Sociétale, réduit la population en esclavage et c’est le début des années noires
Les choses étaient plus sanglantes à l’étranger. Aristote n’a pas
mentionné la construction d’une empire dans son schéma politique, mais
la conquête étrangère a toujours été un instrument capital dans la
création de dettes et les guerres ont été la cause principale des dettes
publiques des temps modernes. Rome a été le plus intraitable créancier
de l’Antiquité ; ses collecteurs rançonnaient l’Asie Mineure, sa
province la plus prospère. Le droit n’existait plus quand les
"chevaliers" qui levaient le tribut arrivaient. Mithridate de Ponts a
mené trois révoltes populaires et les populations d’Ephèse et d’autres
cités se sont soulevées et ont tué 80 000 Romains en 88 avant JC selon
les estimations. L’armée romaine a riposté et Sulla a imposé un tribut
de guerre de 20 000 talents en 84 avant JC. En 70 avant JC les amendes
pour les intérêts en retard avaient multiplié la somme par six.
Tite Live, Plutarque et Diodore, entre autres historiens célèbres de
Rome, ont rejeté la responsabilité de la chute de la République sur
l’intransigeance des créanciers qui a provoqué une guerre sociétale de
100 ans (133 à 29 avant JC) marquée par les meurtres politiques. Des
leaders populaires ont essayé d’obtenir le soutien populaire en
demandant l’annulation de la dette (la conspiration de Catilina en 63-62
avant JC). Ils ont été assassinés. Au 2ième siècle après JC, environ un
quart de la population était réduite en esclavage. Au 5ième siècle,
l’économie de Rome s’est effondrée car il ne lui restait plus un sou.
Pour survivre les gens retournèrent dans les campagnes.
Libellés :
anthropologie,
Aristote,
AUDIT,
crédit,
cupidité,
default,
désindustrialisation,
DETTE,
esclavage,
Histoire,
insurrection,
juges et parties,
oligarchie,
prolétarisation
vendredi 18 mars 2011
VALONS-NOUS UN PRIX ?
source : pauljorion.com
La religion de la matière
La théorie aristotélicienne du prix ne recourt pas à la terminologie de la valeur. La notion de valeur est une invention de l’Occident gréco-judéo-chrétien théorisée entre autres par Albert le Grand et Thomas d’Aquin au XIIIème siècle. L’adjonction du terme valeur aux prédicats d’usage et d’échange qui déterminent la définition du prix chez Aristote entraîne toute la science économique, à partir de la scolastique, à théoriser le prix par la notion de valeur. Dans son analyse du prix, Paul Jorion reprend toute l’explication d’Aristote qui effectivement n’utilise pas le prédicat de valeur, inexistant dans la langue du stagirite. La question est donc posée du sens du prédicat de la valeur relative au prix.
Comme la notion de valeur apparaît dans le contexte du monothéisme postérieur à Aristote, on peut poser l’hypothèse d’une récupération religieuse de la science du prix. Ainsi le savoir économique développé à partir du XVIIIème siècle peut être vu comme une doctrine religieuse et non comme théorisation expérimentable d’un objet observé. Paul Jorion constate dans "Le prix" (p. 41) de la conception marginaliste du prix comme rapport égalisant la valeur de la demande à la valeur de l’offre : « qu’elle est un modèle normatif au sens du droit et non un modèle descriptif au sens de la science ; qu’elle ignore d’intention délibérée l’influence possible des facteurs sociologiques et politiques ; qu’elle feint – par un a priori subjectiviste – de prendre en considération l’action des individus, mais d’ignorer en réalité comme non pertinent l’impact des décisions individuelles ». La valeur n’est pas une matière vraiment observable séparément du prix. Elle n’a pas d’existence distincte dans le phénomène du prix et y apparaît comme cause révélée et non comme cause mesurée.
Placé dans le référentiel aristotélicien de causalité matérielle, formelle, finale et efficiente, l’économisme de marché pose le prix comme effet du marché. Le marché explique le prix. De là, l’économisme contemporain explique le marché soit par lui-même, soit par la valeur. Si le marché est sa propre cause d’intelligibilité, il suffit d’être le marché ou dans le marché pour avoir part au prix. Si la cause du prix est la valeur, il suffit de maîtriser l’explication de la valeur pour contraindre le rapport d’échange. La financiarisation du monde est un phénomène d’unification de l’existence humaine dans un marché unique et ouvert sur tout l’espace présent et futur. Par le concept de valeur matériellement révélé dans le langage politique, juridique, mathématique et informatique, la financiarisation instaure un culte où des prêtres enchantent le prix par la valeur. Tout le peuple s’extasie et rend des offrandes à la caste des prêtres financiers pour avoir part à la valeur du prix.
Basculement dans la modernité matérialiste
Dans la cosmologie moderne du bien-être matériel, la valeur apparaît comme un concept totalisant non analysable qui effectue le marché et qui est l’effet du marché. Zébu constate que l’individu est enfermé dans l’alternative : y croire pour avoir ce qu’il ne peut objectivement mesurer ou renoncer. Par la valeur, le marché est une religion des individus au service de leurs besoins inintelligibles. Replacé dans un référentiel aristotélicien, la valeur est un pur effet qui englobe indistinctement une fin non identifiable dans une matière informe. Avant d’être devenue purement financière, la valeur a été d’usage et d’échange. L’analyse économique a cherché à expliquer l’échange par l’usage ; le prix par l’utilisation de l’objet du prix. La science économique classique est moins abstraite qu’aujourd’hui. L’effet de prix dépend d’un objet qui n’est pas seulement un modèle financier, mais l’utilité matérielle de quelque chose de formé pour remplir une fin. L’économie classique est effectivement normative mais au lieu d’aborder l’objet économique par sa seule forme, l’analyse par la fin qui transforme la matière en prix d’échange.
Si l’on suit Paul Jorion, il existe jusqu’à Marx une discussion de la valeur d’utilité en fonction d’un sujet humain actif à spécifier le prix. L’économie est alors la matière de la politique. L’utilité économique est l’application du débat politique sur le partage de la valeur produite dans le prix des échanges. Après Marx, l’économie s’abstrait de la politique. L’économie n’est plus la valeur concrète du vivre ensemble ; elle applique ses propres lois indépendantes des structures produites par la politique. Dans une analyse aristotélicienne, la matière formée par le discours économique ne répond plus à des finalités politiques. Après Marx, l’objet principal de l’économie n’est plus un ordre politique de partage de la valeur mais la maximisation de la production dans le prix de ses facteurs. Le prix n’est plus une valeur négociable mais le résultat d’une rationalité objective sans implication du sujet. Le prix est seule forme économique de la matière. L’objet fétichisé ne contient plus de fin personnelle discutée par la société. Le travail humain se réduit au coût.
Avant Marx, la théorisation économique reconnaît bien l’échange comme cause efficiente du prix. Mais elle pose la valeur comme matière du prix pour en chercher la formation dans la finalité des acteurs économiques. L’économie est activité de décisions d’échange de la valeur intermédiaire contre la valeur finale, de production de la valeur intermédiaire par la transformation du travail et d’accumulation de la valeur par le temps ; accumulation par des moyens matériels de production, par le savoir faire de transformation et par un système politique de régulation durable des échanges. La science économique est explicitement normative. Elle vise un contexte politique de pouvoirs sociaux et personnels qui créent un potentiel de richesse à la fois individuel et collectif. La main invisible d’Adam Smith n’est pas une rationalité révélée mais une logique de la personne en société qui sert la collectivité en servant ses intérêts propres.
Finance fondée par la scolastique
La science économique classique est l’héritière de la pensée scolastique structurée par la matière, la forme, la fin et l’effet. Vue à partir de la pensée post-moderne où les notions de société et de personne s’effacent dans le relativisme individualiste, la notion de valeur n’ajoute rien aux catégories aristotéliciennes. Dans l’univers du stagirite, l’usage détermine l’échange et l’usage est établi par le statut social dans la politie. Les prix ne sont pas déterminés par des quantités offertes et demandées. La réalité économique est conçue indissociable de l’ordre politique. Toute offre et toute demande est matériellement formée par le rôle assigné à l’individu dans la production des moyens d’existence de la collectivité. Le statut des individus est réputé immuable et les besoins ne changent pas. Les chocs exogènes au système politique sont transformés en changements économiques par une ré-assignation des statuts qui induit un ajustement des prix. Le marché est dans la démocratie grecque un lieu de négociation indirecte des prix par l’information des statuts dans des rapports de force sociaux.
L’économie d’Albert le Grand et Thomas d’Aquin utilise une causalité du prix transformée par la personne, la société et la valeur. Cette causalité sera réduite dans la théorisation économiste par l’oblitération de la personne, puis de la société et enfin de la valeur. A la fin du Moyen-Age le monothéisme judéo-chrétien redécouvre Aristote. Le monde créé issu de sa cause divine peut recevoir une existence distincte et autonome du logos divin. Dieu donne une matière à sa créature humaine qui peut exister comme personne maîtresse de ses propres fins. La cosmologie judéo-chrétienne ré-utilise le langage structuré par Aristote. Le logos divin transmet à l’homme l’intelligence de la valeur. Chaque personne reçoit la capacité de se nommer soi-même pour nommer ce qu’elle veut à l’intérieur de la société qui la met en relation avec le monde créé, cause matérielle de son existence.
Dans la scolastique, la personne est l’effet présent du divin dans le monde temporel. La raison d’être de la société est de former, d’informer et de transformer la personne. La personne donne et reçoit la matière de sa valeur par la société qui la met en relation avec ses fins. La valeur scolastique est un effet distinct de ses trois causes : la fin choisie par la personne, la forme permise par la société et la matière produite par le travail. Distingué de la matière, de la forme et de la fin de la personne intégrée dans la société formée dans la Loi, l’effet de valeur a trois conséquences radicales sur le prix ; trois conséquences qu’Aristote ne peut évidemment pas concevoir. Le prix résulte des décisions personnelles synthétisées par un ordre social qu’on appelle aujourd’hui l’État. Le prix varie non seulement par les statuts sociaux mais par l’information que chaque personne apporte de son offre et de sa demande à l’intérieur d’un statut adaptable. Enfin le prix équilibre dans l’espace la transformation d’une réalité objective indépendante de la volonté du sujet. Le sujet ne peut agir sur le prix objectif que par le temps.
Division financière de la réalité humaine
La scolastique fonde la finance sur la théologie, la morale et la science. La finance est l’effet rendu dans le prix actuel de la foi en l’existence d’une valeur future, du choix d’une bonne fin dans l’objet de la valeur future et de la mesure rationnelle de la transformation temporelle de la matière physique observée. La théologie explique la responsabilité libre de la personne dans la valeur. La morale livre les outils de discernement des objets de construction et de destruction de la personne. La science apporte des modèles de réalisation concrète de la personne dans la matérialité physique présente. La scolastique vient enrichir la démocratie par le financement personnel de la valeur sociale du bien commun. Mais elle ne fournit aucun principe de régulation du pouvoir financier qu’elle attribue à l’initiative individuelle. Cette omission va être mise à profit par les individus les plus forts pour privatiser la valeur et amener la civilisation à son point actuel de basculement.
Dans le monde marqué par la révélation de la personne, le prix est la mesure de la valeur de l’échange en société. La valeur est l’effet du prix à la condition de la liberté éclairée de l’acheteur et du vendeur, de la pleine expression des besoins demandés et des attentes offertes et de la réalisation matérielle concrète dans le temps de la promesse sous-jacente au prix. Dans le combat des forts contre les faibles livré depuis le Moyen Age, le pouvoir financier virtuellement hégémonique va systématiquement détruire les moyens de régulation sociale. Il va d’abord soustraire la démocratie de l’attention personnelle d’un monarque. L’unité du bien commun va être dissoute. Il va ensuite idéaliser la loi afin de la rendre inopérante dans la vie économique concrète. Il va enfin morceler les marchés par des lois civiles différentes. La circulation de l’information sera réglée par la finance afin de biaiser l’intelligence de la valeur au profit d’une minorité.
Le pouvoir politique libéré de sa responsabilité de l’économie du bien va néanmoins s’organiser pour le discuter et l’influencer par l’agrégation des actions individuelles. L’organisation du pouvoir politique en forces séparées de délibération des lois, d’exécution de la décision publique et de juridiction de l’équilibre du droit entre intérêts particuliers va armer la société contre son démembrement par les intérêts financiers. Mais l’économie s’unifie par la liberté des échanges mondiaux et la mise en commun de la connaissance humaine par l’informatique de réseau. A l’inverse, l’autorité politique est méthodiquement divisée contre elle-même par la rivalité des pouvoirs et des nations formées dans des systèmes juridiques non convertibles. La monnaie qui quantifie le droit des personnes est livrée au pouvoir financier ; selon ses intérêts, il fixe le prix relatif des droits humains entre des nationalités différentes.
Destruction financière réciproque
Dans le monde d’aujourd’hui, la finance mondialisée possède l’économie. Agissant dans l’ordre de la matière, elle maîtrise la matérialité du prix, c’est à dire les quantités produites et réparties entre les individus. En revanche elle ne maîtrise pas les finalités retenues en dehors d’elle-même, ni les effets qualitatifs des échanges sur les personnes et sur l’environnement physique. Le pouvoir politique privé de ses moyens d’action économique ne peut plus défendre la société, les personnes, ni le milieu de vie. Les nations qui portent l’état de droit se désagrègent. Les individus ne sont plus reliés par un bien commun ; ils sortent progressivement de la consommation de valeur donc de la collaboration à la production et à la transformation de la valeur. La politique ne produit plus de lois intelligibles qui rendent la valeur transparente.
Les formes de la valeur réduites à des modèles de prix sont propriété des intérêts financiers strictement quantitatifs. Il n’est plus question de formaliser d’autres finalités que financières, d’autres objectifs que l’accroissement régulier des prix financiers indépendamment de toute réalité humaine hors de la quantité. Entre la quantité captée par la finance et la qualité diluée dans le démembrement du pouvoir politique, la société, la personne et la valeur disparaissent. Une seule réalité demeure intelligible au calcul de la finance et de l’autorité politique ; la monnaie exprime le prix et réalise le décompte de la valeur autorisée par l’ordre politique. La monnaie expliquée par Aristote est matière de l’échange dans le prix, forme de réalité comme contrepartie intelligible de l’objet échangé et fin de l’échange dans la conservation du pouvoir d’échanger dans le futur.
La politie dans l’antiquité grecque et la société politique aujourd’hui sont condition d’existence de la monnaie. Sans relation ordonnée entre des individus qui sont potentiellement des personnes, la monnaie ne compte plus rien, n’est plus une contrepartie utile de l’échange ni ne porte de valeur dans le temps. La destruction financière des sociétés et de la personne politiques vide la monnaie de sa substance. La monnaie devient pure virtualité numérique. La mondialisation financière sans État de droit renvoie la civilisation humaine à son stade primitif avant la démocratie grecque transformée par la révélation de la liberté personnelle dans le judéo-christianisme. Un pouvoir financier politico-religieux règle les échanges entre des individus soumis et programmés.
Conditions de vérité financière
L’alternative est le soulèvement politique des personnes liées par la société réelle dans l’économie de l’échange humain. Elle implique une décision politique de franchir la dernière étape conceptuelle du développement économique et politique de l’humanité, celui de la responsabilité financière personnelle mondiale. Toute personne représente une société. Toute société présente des personnes responsables de la valeur. Toute valeur a un prix dans les limites du monde réel physique et temporel. Tout prix est nomination d’une forme intelligible de valeur. Toute nomination de la valeur est assumée par une personne engagée à réaliser le prix par l’échange. Le modèle, la forme, du prix nommant la réalité assumée par un vendeur porté par une société génératrice d’une loi existe depuis l’aube de la civilisation. C’est l’option ; justement l’outil dont abuse la finance pour leurrer la responsabilité politique, asservir les personnes et capter la valeur.
La matière d’une option est le choix fixé dans le temps, d’un acheteur identifié, d’acquérir un objet réel nommé contre paiement en monnaie. La forme d’une option est l’engagement d’un vendeur de réaliser à terme la livraison de l’objet ; et de nommer immédiatement l’objet afin d’en anticiper le prix de vente. La fin d’une option est l’achat du risque de nomination imprécise de l’objet qui est la non-réalisation à terme au prix anticipé. La finalité de l’option est le prix du risque acheté par le propriétaire de la valeur à terme nommée dans un objet réalisable et effectivement livrable à son acheteur devant la société. La logique de l’option est la rationalité de l’engagement d’une réalité à terme entre trois personnes reliées par une même loi de la valeur. L’effet de l’option est la transformation de la parole humaine en activité d’intelligence du réel livrable à un acheteur par le temps.
La finance dévoie l’option pour l’argent. L’argent désormais remplacé par le bit d’information est la matière qui représente la monnaie. La monnaie contient à la fois la matière, la forme, la fin et l’effet de la valeur. Elle est l’outil d’échange des objets de valeur comme des composants de l’explication de la valeur ; en l’occurrence l’option d’un vendeur de former le prix d’un objet matérialisable à une fin nommée du temps. L’argent qui matérialise la monnaie est la toute puissance de la valeur produite par l’homme. La tentation est forte pour l’individu de renoncer à sa personne, à l’ordre politique qui l’institue et à la loi du vivre ensemble pour acquérir cette toute puissance financière. Or l’option permet de vendre de la vérité comme du mensonge. Le mensonge efficace sépare la parole de toute réalité vérifiable : employer un langage qui n’a pas de sens humain, jouer avec les mots en dehors de toute loi sociale, s’extraire physiquement de la société.
Discrimination des causes de valeur
La finance spéculative opère à partir des paradis fiscaux, vend des modèles mathématisés de choix juridique sans contenu et rachète toute promesse avant d’avoir livré une quelconque réalité visible de ce qu’elle avait vendu. La politique absorbée dans la finance achète les voix de la démocratie en distribuant des primes d’option sans prix ; en annonçant des prix nominaux sans calcul du prix de la prime ; et en manipulant le langage qui consolide une demande face à l’offre réalisable sous-jacente aux options disponibles. L’option est un outil systémique : elle met en relation une société de personnes par un même objet réalisable dans le présent au futur dans la transformation de la valeur de la prime versée en monnaie. La transformation de la valeur présente en valeur future s’opère par la nomination de l’objet qui est de valeur partiellement incertaine tant que sa réalité n’est pas présente, tant que l’échéance n’est pas arrivée.
Pour simuler la réalité par des paroles ou des paroles par la réalité, il suffit de confondre le présent et le futur, le certain visible avec l’incertain et avec l’invisible. Pour rompre la confusion, il suffit de désigner systématiquement le lieu et l’instant d’une livraison visible de l’objet d’une promesse ; de ne reconnaître aucun prix promis dont la réalisation de l’objet nommé ne soit pas garantie par une prime d’option ; de séparer les acheteurs de prime des acheteurs du prix et les acheteurs du prix des acheteurs de l’objet. L’existence concomitante d’acheteurs différents de la prime, du crédit du prix et de la réalité sous-jacente à terme prouve la réalité de la valeur effective. Elle prouve également l’efficience de la Loi qui nomme l’objet et lie les contractants. Elle prouve enfin la valeur réelle de la monnaie versée au présent dans la prime et versée au futur dans le paiement du sous-jacent.
L’option est moteur de la valeur réelle de la monnaie présente et future qui matérialise le prix par l’application d’une loi politique commune aux contractants effectivement engagés. Si la monnaie est réformée comme matière universelle du prix nominal d’une option, si l’option est négociable dans un cadre politique universel formé par l’obligation de vendre le risque de tout objet nommé, si des États de droit s’obligent à vendre leur monnaie nationale comme unité comptable de la valeur universelle de leurs lois, si ces États s’engagent à appliquer leur Droit à tout utilisateur de la monnaie réformée, alors la monnaie définie par Aristote se réalise définitivement comme unité d’échange de la valeur, unité de compte de l’économie de la personne dans la société de droit. La monnaie d’option accomplit la valeur de la démocratie. Elle soumet par la monnaie le pouvoir politique à la réalité humaine personnelle.
Politique verrouillée par la finance du réel
La personne élit son statut social par la liberté instituée de choisir le marché où elle échange. Si elle choisit le marché national, le statut social fixé par la loi nationale détermine une capacité d’emprunt ou d’achat de la monnaie nationale dont le statut économique légal est la prime. La collectivité nationale assume par la valeur extérieure de sa monnaie la valeur des primes de statut qu’elle accorde. Si la personne choisit le marché international, le statut social n’est pas fixé par la loi nationale mais par la prime qu’une autre personne achète pour garantir l’emprunt du prix en monnaie universelle. Le statut social international est purement économique, réglé à terme par le tiers garant de la valeur de l’emprunt de la monnaie universelle, c’est à dire par le bénéficiaire du paiement de la prime.
L’obligation de négocier la prime de crédit international de tout emprunteur en monnaie universelle impose un prix économique et non politique à tout statut social valorisé par une prime universelle. Une prime universelle que n’importe quelle personne peut acquérir sous statut extra-national en anticipation de la plus ou moins-value d’application des lois nationales. L’acheteur primaire extra-national en monnaie universelle évalue librement le prix à terme des engagements en monnaie nationale. Une prime universelle négociée dans la société de marché universelle ne peut se régler entre son acheteur et son vendeur que par la négociation à terme de la réalité d’une valeur nécessairement nationale pour être livrable.
Le marché extra-national d’option universelle instaure l’étalon monétaire universel de la valeur par le calcul des primes de change des prix en droit national. Toute monnaie nationale devient formellement l’unité de compte d’un État de droit national qui forme des prix par l’application d’une loi nationale ; d’une loi négociée, formulée et appliquée par un certain régime juridique sous une autorité politique personnellement identifiable et financièrement responsable sur le marché extra-national. La négociation des primes de change hors le contrôle des titulaires du pouvoir politique responsables de la valeur de la Loi détermine un prix objectif économiquement juste de toute option politique nationale de bien commun. La valeur politique de la personne est objectivement réconciliée avec sa production économique. Plus aucun prix ne peut échapper au jugement marchand d’une société librement formée par la loi d’un même bien commun humain.
Prime mondiale de valeur personnelle
La valeur scolastique invente sa cause dans la personne en société. Elle est l’accomplissement réel du potentiel de la démocratie grecque. La démocratie primitive forme le prix de la collectivité par l’assignation d’un statut à tous les individus qui la composent. L’introduction dans la politie d’Aristote de la personne formée par la société, ouvre la démocratie à sa réalisation totale. Pas seulement à la liberté politique de tous et à la liberté économique de quelques uns ; mais à l’accomplissement économique et politique universel de la personne par la société, à la transformation permanente et solidaire des statuts pour accroître la valeur de chaque personne. La philia qui réunit les individus dans la cité grecque devient le bien commun librement négociable des personnes construites et rassemblées par des sociétés.
Aristote invente l’économie politique en formulant une loi d’attribution d’un statut à tous les membres de la démocratie. Albert le Grand et Thomas d’Aquin inventent la finance en attribuant une justification personnelle à tous les prix d’échange en société. Les Lumières inventent la république en découpant le champ de la raison humaine entre le pouvoir religieux, le pouvoir politique et le pouvoir économique. La mondialisation peut inventer la démocratie vivante en soumettant l’intelligence optionnelle au jugement universel, celui de la foi en la personne humaine, celui de la raison soumise à la réalité observable et celui de la vie intelligente au service de la liberté personnelle.
Libellés :
Albert le Grand,
Aristote,
cléricature,
critique de la valeur,
économisme,
fétichisation,
finance,
Paul JORION,
PRIX,
SCOLASTIQUE,
superstition,
Thomas d'Aquin
mercredi 16 mars 2011
LA PRETENDUE « THEORIE DE LA VALEUR » D’ARISTOTE : DES SCOLASTIQUES A PAUL JORION
Dans ‘Le Prix’, Paul Jorion s’attache à démonter les mécanismes de la formation des prix en se basant sur l’analyse qu’en fait Aristote dans son ouvrage ‘Ethique à Nicomaque’ (Livre V Chapitre V).
Ceci appelle immédiatement plusieurs remarques. Le Stagirite a rarement écrit sur l’économie et quand il le fait, il en parle brièvement et toujours inséré dans des réflexions philosophiques importantes, notamment la justice dans cet ouvrage. Une grande partie de la pensée économique ‘classique’, de l’Ecole de Salamanque jusqu’à Marx en passant par Smith, remonte jusqu’à cette source, qui fut utilisée par les scolastiques à un moment spécifique et bien daté de l’Histoire de la pensée occidentale (13ème siècle), qui est à l’origine de la création du concept de valeur.
C’est dire toute l’importance qu’a ce texte, pour ces deux raisons mais aussi l’importance d’être certain de ce qu’avait voulu décrire Aristote dans ces quelques pages et ce d’autant plus qu’une grande part de la pensée économique ‘apocryphe’ fonde ses hypothèse, ses théories, ses concepts sur celui de la valeur.
Or, un des fondements de la théorie de Paul Jorion sur la formation des prix est de justement démontrer, de manière radicale, que le concept de valeur … n’existe pas dans les écrits d’Aristote. Et non seulement que cette conceptualisation lui est étrangère mais que la pensée économique qui se réclame, depuis les scolastiques, de ce concept de valeur est erronée. Non pas nulle et non avenue, mais tout simplement fausse.
Si Paul Jorion dit ‘vrai’, pour une pensée économique qui se décrit elle-même comme une ‘science économique’, il y a là un gouffre béant qui s’ouvre sous ses pieds car jusqu’il y a peu, la pensée économique ‘classique’, y compris marxiste, fondait sur la valeur sa compréhension des réalités économiques mais aussi de la monnaie.
Marx déclare ainsi que « Aristote nous dit lui-même où son analyse vient échouer – contre l’insuffisance de son concept de valeur » (‘Le Prix’, p.47), concept qu’il critique mais dont il se sert pour ses propres concepts. Smith utilise aussi la description qu’effectue Aristote dans ‘Ethique à Nicomaque’ de ce qu’est la valeur pour utiliser un concept de valeur [« L'une peut être appelée 'valeur d'usage' ; l'autre, 'valeur d'échange' », (id., p.48)], sans toutefois parvenir a en expliquer les racines.
Paul Jorion démontre au contraire l’inexistence d’une telle ‘théorie’ chez Aristote car celle-ci signifierait que la notion de ‘valeur’ qu’il aurait intentionnellement produite ait le même sens que Marx et Smith lui attribuent et donne tort, en passant, à un ‘prix Nobel’ d’économie (rien de moins), Schumpeter, qui écrit : « Si j’ai raison, c’est qu’Aristote était à la recherche de quelque théorie du prix fondé sur le coût du travail, qu’il était incapable de formuler explicitement ». Paul Jorion part pour ce faire de la suggestion de Polanyi, qui indique qu’il est nécessaire de repartir de l’analyse que faisait Aristote de la formation des prix car elle apparaît comme cruciale.
En fait, bien plus qu’une inexistence de la présence d’un tel concept dans les écrits du Stagirite, c’est tout simplement l’inexistence même du mot dans ‘l’Ethique à Nicomaque’ que démontre Paul Jorion. Aristote utilise ainsi dans ses écrits le terme ‘user‘ et ‘échanger‘ et non ‘valeur d’usage‘ et ‘valeur d’échange‘. Quel serait la cause de cette modification entre les textes originaux et l’interprétation qu’en a fait Smith comme Marx, entre autres, sans même parfois interroger l’origine de ce concept ou sa prétendue ‘insuffisance’ ?
Pour Paul Jorion, l’idée platonicienne d’apparentia (phenomenon en grec) serait à l’origine de cette modification. En effet, le ‘phénomène‘ cache une vérité réelle plus profonde que la simple réalité observée pour Platon. De sorte que si on observe effectivement que les prix oscillent, cette variabilité que l’on ne peut pas expliquer en apparence ne peut l’être que par une raison plus profonde : l’existence de la valeur. Si cette démarche est philosophiquement valable dans un cadre platonicien, elle ne l’est pas dans celle aristotélicienne, a fortiori par Aristote lui-même, qui utilise méthodologiquement une toute autre analyse : il part des éléments singuliers pour observer des régularités, qui forment des lois universelles, soit une approche phénoménologique, différente de l’approche platonicienne.
Une lecture néo-platonicienne aurait été utilisée lors des analyses de ‘Ethique à Nicomaque’, notamment par les scolastiques dont l’attrait pour les thèses néo-platoniciennes n’est pas inconnu et pourrait expliquer la ‘transsubstantiation’ (sans ironie aucune) des termes écrits par Aristote en concept de valeur. Cette théorie permet d’expliquer scientifiquement, au travers d’une analyse philosophique, méthodologique et sémantique que le concept de valeur n’existe pas et n’a même jamais existé dans les écrits et la pensée d’Aristote.
Le ‘point aveugle’ néanmoins qui perdure est le ‘comment’ : comment une telle modification a pu se réaliser et quelles purent être les motivations (hors des motivations philosophiques ou de mise en cohérence d’un texte ‘en apparence’ difficile à lire et à interpréter) de ceux qui la réalisèrent, soit les scolastiques ? A ce jour, il n’y avait pas d’explicitations autres que celles données par Paul Jorion, si ce n’est ‘l’insuffisance’ de Marx.
Cette ‘boîte noire’ vient d’être ouverte mais d’une autre manière, par Sylvain Piron, maître de conférences à l’EHESS (Ecoles des Hautes Etudes en Sciences Sociales), qui développe dans un article intitulé ‘Albert le Grand et le concept de valeur‘ une autre analyse, historique cette fois, qui vient définitivement renforcer les théories de Paul Jorion quant à la formation des prix car l’historien base lui aussi son analyse de l’émergence du concept de valeur non seulement sur une modification des écrits mais même d’un renversement de ceux-ci par les scolastiques.
Il identifie l’apparition du terme ‘valeur’ vers le 11ème siècle et une ‘rupture’ dans la pensée économique occidentale qui se serait produite entre le 10ème et le 12ème siècle, liée selon lui à la révolution agricole en cours durant ces deux siècles. Mais c’est vers la seconde moitié du 13ème siècle que ces mots qui décrivent de nouvelles réalités (‘coût’ par exemple) en viennent à devenir des notions et à être reliés à des catégories. ‘L’Ethique à Nicomaque’ vient jouer un rôle de cadre théorique sur lequel les scolastiques viendront s’appuyer. Or, « La notion de valor est absente du texte d’Aristote dans la traduction de Robert Grosseteste qui se voulait strictement littérale. C’est Albert le Grand qui a introduit le mot, dans la première exposition de ce cinquième livre produite dans le monde latin, en imposant de la sorte une torsion considérable au texte commenté. Le pli qui a été pris à cette occasion a marqué durablement l’approche philosophique de la valeur et de l’échange, à tel point qu’on peut faire de ce premier commentaire de l’Éthique la scène inaugurale de l’histoire de la pensée économique occidentale. » (p.3-4). Ainsi donc, le terme de ‘valeur’ est bien absent du texte du Stagirite, comme l’avait déjà souligné Paul Jorion.
De plus, Sylvain Piron définit ce moment historique comme un tournant stratégique dans la pensée économique. En effet, comme Schumpeter, les économistes ont considéré qu’avant Smith, l’histoire de la pensée économique se résumait à l’histoire des observations et des intuitions, ce qui impliqua que toutes les analyses économiques sur le texte d’Aristote furent produites à partir de concepts que l’historien qualifie ‘d’anachroniques‘. A l’inverse, il cite Karl Polanyi comme un des rares à fonder une analyse tenant compte du contexte des idées comme élément d’analyse. Il faut donc « (…) récuser l’idée que ces pages relèvent d’une pensée économique, au sens où les modernes ont construit cette notion ; elles traitent d’une question éthique et politique, qui mérite d’être lue dans ses propres termes. » (p.6). En ce sens, Sylvain Piron rejoint Paul Jorion quant à l’analyse contextuelle de la pensée économique de Karl Polanyi et son utilité pour expliciter les conditions de productions intellectuelles des théories économiques.
« Ce n’est qu’à partir du milieu du XIIIe siècle que le concept de valeur fait son entrée en philosophie, à la faveur de la lecture du cinquième livre de l’Éthique. » (p.7). D’un point de vue contextuel, il est ainsi important de saisir que, contrairement à la mesure dans l’échange (‘proportion diagonale’) dont parle Aristote, les scolastiques parleront de la mesure des biens échangés, car l’utilisation monétaire dans les cités médiévales n’est plus celle qu’en faisaient les cités grecques d’Aristote. Ce renversementphilia (besoin et reconnaissance d’un besoin mutuel, ‘amitié’) vers l’abstraction de la valeur, où la relation et même les individus disparaissent au profit du bien. déplace alors le concept de justice dans les échanges de la
Comment ce renversement a-t-il pu se produire ?
Une traduction complète de ‘l’Ethique à Nicomaque’ fut réalisée par Robert Grossteste en 1247, dans laquelle le terme ‘besoin’ fut remplacé par un autre terme que celui utilisé normalement mais dont les notes permettent de comprendre la signification, procédé qui sera d’ailleurs rectifié avant 1260. Cependant, Albert le Grand utilise la première version de Grossteste en 1250, ce qui facilite d’ailleurs la compréhension de ce texte à la lumière d’une philosophie propre à celle du contexte de la lecture mais non de l’écriture : il fait l’impasse sur les diagonales des échanges pour se focaliser sur les liens entre les individus et les biens : « Pour que l’échange soit juste, ce ne sont pas les personnes qu’il faut ramener à l’égalité, mais les productions qui doivent être rendues égales. (…) Toute idée de besoin mutuel ayant disparu de ces pages, c’est la juste rémunération des activités productrices qui assure désormais la permanence de l’échange social (…) » (p.13).
Chaque métier, dans la cité médiévale d’Albert le Grand, a donc sa place et c’est sa juste rémunération qui permettra l’échange social et non l’existence de besoins mutuels et de leurs reconnaissances sociales : la valorisation de l’effort dans la philosophie médiévale ‘correspondait‘ bien au terme de valeur. Un concept était né.
Dans le même mouvement, Albert le Grand renverse la notion de la monnaie en y lisant les termes ‘in utile’ en lieu et place ‘d’inutile’, produisant là encore des transformations importantes en termes de pensée économique, notamment sur l’abstraction de la monnaie.
Pierre de Jean Olivi finit vers la fin du 13ème siècle par parachever cette conceptualisation en utilisant de manière systématique le terme ‘valeur’ dans son ouvrage qui reprend les contributions d’Albert le Grand et Thomas d’Aquin sur le sujet et en rendant les relations sociales complexes dépendantes d’un rapport aux choses.
Néanmoins, Sylvain Piron précise que « C’est par anachronisme que l’on a cherché à attribuer diverses « théories de la valeur » à Albert le Grand, comprises au sens de la recherche d’un fondement absolu de la valeur. Il s’est contenté ici de poser le problème et d’en montrer les implications sociales (l’équilibre entre les différents métiers constituant la communauté). Mais ce faisant, il a suggéré toutes les voies des discussions futures. » (p.18). De sorte qu’entre les erreurs de transcription entre deux versions, les interprétations selon les concepts sociaux et philosophiques du moment et les volontés anachroniques de situer l’origine de la création du concept de la valeur à Albert le Grand, force est de constater que le dit concept relève d’un niveau d’inventivité remarquable et ce depuis son ‘invention’ au 13ème siècle en Occident.
Ce travail d’historien, publié récemment (octobre 2010), permet ainsi de conforter la théorie de Paul Jorion sur la formation des prix d’un point de vue historique, à savoir que depuis les scolastiques (Albert le Grand) une grande partie de la pensée économique a construit des châteaux en Espagne car ni le terme ni le concept de ‘valeur’ n’ont jamais existé dans les écrits d’Aristote. Bien au contraire, si on réexamine ses écrits dans une position qui ne soit pas anachronique, force est d’admettre que ce qu’a voulu écrire Aristote, c’est la description d’un besoin et d’une reconnaissance mutuelle des besoins d’échanges, soit l’affirmation d’une philia, nécessaire au maintien de la paix sociale, en lieu et place du besoin d’échanger des biens entre individus. Mais aussi que la justice dans les échanges est liée à la justice entre les individus, soit, comme le démontre Paul Jorion dans ‘Le Prix’, fonction des statuts sociaux entre individus membres de l’échange, statuts sociaux dont les termes déterminent la formation des prix. La théorie de l’offre et de la demande, basée, elle, sur le besoin d’échanger des biens, estimpropre à expliquer cette formation des prix : elle n’est ainsi qu’une ‘apparentia’.
Contre les tenants donc de la ‘science économique’, Karl Polanyi puis Paul Jorion, en revenant à la source, soit l’analyse du texte d’Aristote et uniquement celui-ci, ont permis de rétablir une filiation en droite ligne avec le philosophe, sans passer par les erreurs et versions de traductions, les anachroniques représentations du moment ou les projections idéologiques de la pensée économique qui s’autodétermina ensuite comme une ‘science’ : la Philosophie et l’Histoire ne l’ont pas entendu de cette oreille.
Point final à cette histoire ?
Rien n’est moins sûr. Du moins, quant à l’origine et à la cause de ce renversement si essentiel dans la pensée économique car Albert le Grand, lors de son analyse de la traduction de l’’Ethique à Nicomaque’ possédait aussi une traduction réalisée quelques années auparavant (1240) par Hermann l’Allemand du commentaire moyen d’un des derniers grands philosophes arabes, Ibn Rushd, plus connu sous le nom … d’Averroès. Ce dernier en effet, grand spécialiste et commentateur d’Aristote du 12ème siècle en Espagne musulmane, a commenté ce texte, dont la version originale en arabe a été perdue. Il serait donc très intéressant de savoir ce qu’Averroès disait de ce texte, si tant est que son commentaire ait porté sur la partie concernant le sujet. Il serait aussi intéressant de connaître là encore les éventuels écarts de traductions qui auraient pu exister entre la version d’Aristote et celle qu’Albert le Grand a eu traduite du commentaire arabe d’Averroès. Il serait enfin intéressant de vérifier si Albert le Grand reçut la traduction du commentaire d’Averroès avant ou après la première version de Robert Grosstete, afin de savoir, selon le contenu de ce commentaire, si les aléas de l’Histoire ont là encore joué un rôle.
Car au-delà d’Averroès, un des derniers passeurs arabes de la pensée philosophique grecque vers le monde occidental, c’est tout un ensemble de passeurs que l’on peut évoquer : Ibn Khaldoun l’historien et le sociologue, qui aborda avant Keynes le rôle de l’Etat dans l’économie ; Al Farabi, le second maître (le premier n’étant qu’Aristote), qui commenta lui aussi l’’Ethique à Nicomaque’ (mais dont l’original a été perdu et dont seuls restent des bribes) ; Al Kindi à Bagdad qui développa au contact des oeuvres d’Aristote le mouvement si spécifique dans le monde musulman du mutazilisme, …
En effet, contrairement (encore) à Schumpeter, force est de constater que dans le fameux ‘gap’ (fossé, blanc) de la pensée économique qu’il identifie entre les chrétiens orthodoxes ou les nestoriens, transmetteurs des œuvres grecques, et les scolastiques, il y a ces philosophes arabes, qui réinterprétèrent (souvent matinées de néo-platonicisme) les œuvres grecques, dont celle d’Aristote, sur le sujet économique.
Ceci appelle immédiatement plusieurs remarques. Le Stagirite a rarement écrit sur l’économie et quand il le fait, il en parle brièvement et toujours inséré dans des réflexions philosophiques importantes, notamment la justice dans cet ouvrage. Une grande partie de la pensée économique ‘classique’, de l’Ecole de Salamanque jusqu’à Marx en passant par Smith, remonte jusqu’à cette source, qui fut utilisée par les scolastiques à un moment spécifique et bien daté de l’Histoire de la pensée occidentale (13ème siècle), qui est à l’origine de la création du concept de valeur.
C’est dire toute l’importance qu’a ce texte, pour ces deux raisons mais aussi l’importance d’être certain de ce qu’avait voulu décrire Aristote dans ces quelques pages et ce d’autant plus qu’une grande part de la pensée économique ‘apocryphe’ fonde ses hypothèse, ses théories, ses concepts sur celui de la valeur.
Or, un des fondements de la théorie de Paul Jorion sur la formation des prix est de justement démontrer, de manière radicale, que le concept de valeur … n’existe pas dans les écrits d’Aristote. Et non seulement que cette conceptualisation lui est étrangère mais que la pensée économique qui se réclame, depuis les scolastiques, de ce concept de valeur est erronée. Non pas nulle et non avenue, mais tout simplement fausse.
Si Paul Jorion dit ‘vrai’, pour une pensée économique qui se décrit elle-même comme une ‘science économique’, il y a là un gouffre béant qui s’ouvre sous ses pieds car jusqu’il y a peu, la pensée économique ‘classique’, y compris marxiste, fondait sur la valeur sa compréhension des réalités économiques mais aussi de la monnaie.
Marx déclare ainsi que « Aristote nous dit lui-même où son analyse vient échouer – contre l’insuffisance de son concept de valeur » (‘Le Prix’, p.47), concept qu’il critique mais dont il se sert pour ses propres concepts. Smith utilise aussi la description qu’effectue Aristote dans ‘Ethique à Nicomaque’ de ce qu’est la valeur pour utiliser un concept de valeur [« L'une peut être appelée 'valeur d'usage' ; l'autre, 'valeur d'échange' », (id., p.48)], sans toutefois parvenir a en expliquer les racines.
Paul Jorion démontre au contraire l’inexistence d’une telle ‘théorie’ chez Aristote car celle-ci signifierait que la notion de ‘valeur’ qu’il aurait intentionnellement produite ait le même sens que Marx et Smith lui attribuent et donne tort, en passant, à un ‘prix Nobel’ d’économie (rien de moins), Schumpeter, qui écrit : « Si j’ai raison, c’est qu’Aristote était à la recherche de quelque théorie du prix fondé sur le coût du travail, qu’il était incapable de formuler explicitement ». Paul Jorion part pour ce faire de la suggestion de Polanyi, qui indique qu’il est nécessaire de repartir de l’analyse que faisait Aristote de la formation des prix car elle apparaît comme cruciale.
En fait, bien plus qu’une inexistence de la présence d’un tel concept dans les écrits du Stagirite, c’est tout simplement l’inexistence même du mot dans ‘l’Ethique à Nicomaque’ que démontre Paul Jorion. Aristote utilise ainsi dans ses écrits le terme ‘user‘ et ‘échanger‘ et non ‘valeur d’usage‘ et ‘valeur d’échange‘. Quel serait la cause de cette modification entre les textes originaux et l’interprétation qu’en a fait Smith comme Marx, entre autres, sans même parfois interroger l’origine de ce concept ou sa prétendue ‘insuffisance’ ?
Pour Paul Jorion, l’idée platonicienne d’apparentia (phenomenon en grec) serait à l’origine de cette modification. En effet, le ‘phénomène‘ cache une vérité réelle plus profonde que la simple réalité observée pour Platon. De sorte que si on observe effectivement que les prix oscillent, cette variabilité que l’on ne peut pas expliquer en apparence ne peut l’être que par une raison plus profonde : l’existence de la valeur. Si cette démarche est philosophiquement valable dans un cadre platonicien, elle ne l’est pas dans celle aristotélicienne, a fortiori par Aristote lui-même, qui utilise méthodologiquement une toute autre analyse : il part des éléments singuliers pour observer des régularités, qui forment des lois universelles, soit une approche phénoménologique, différente de l’approche platonicienne.
Une lecture néo-platonicienne aurait été utilisée lors des analyses de ‘Ethique à Nicomaque’, notamment par les scolastiques dont l’attrait pour les thèses néo-platoniciennes n’est pas inconnu et pourrait expliquer la ‘transsubstantiation’ (sans ironie aucune) des termes écrits par Aristote en concept de valeur. Cette théorie permet d’expliquer scientifiquement, au travers d’une analyse philosophique, méthodologique et sémantique que le concept de valeur n’existe pas et n’a même jamais existé dans les écrits et la pensée d’Aristote.
Le ‘point aveugle’ néanmoins qui perdure est le ‘comment’ : comment une telle modification a pu se réaliser et quelles purent être les motivations (hors des motivations philosophiques ou de mise en cohérence d’un texte ‘en apparence’ difficile à lire et à interpréter) de ceux qui la réalisèrent, soit les scolastiques ? A ce jour, il n’y avait pas d’explicitations autres que celles données par Paul Jorion, si ce n’est ‘l’insuffisance’ de Marx.
Cette ‘boîte noire’ vient d’être ouverte mais d’une autre manière, par Sylvain Piron, maître de conférences à l’EHESS (Ecoles des Hautes Etudes en Sciences Sociales), qui développe dans un article intitulé ‘Albert le Grand et le concept de valeur‘ une autre analyse, historique cette fois, qui vient définitivement renforcer les théories de Paul Jorion quant à la formation des prix car l’historien base lui aussi son analyse de l’émergence du concept de valeur non seulement sur une modification des écrits mais même d’un renversement de ceux-ci par les scolastiques.
Il identifie l’apparition du terme ‘valeur’ vers le 11ème siècle et une ‘rupture’ dans la pensée économique occidentale qui se serait produite entre le 10ème et le 12ème siècle, liée selon lui à la révolution agricole en cours durant ces deux siècles. Mais c’est vers la seconde moitié du 13ème siècle que ces mots qui décrivent de nouvelles réalités (‘coût’ par exemple) en viennent à devenir des notions et à être reliés à des catégories. ‘L’Ethique à Nicomaque’ vient jouer un rôle de cadre théorique sur lequel les scolastiques viendront s’appuyer. Or, « La notion de valor est absente du texte d’Aristote dans la traduction de Robert Grosseteste qui se voulait strictement littérale. C’est Albert le Grand qui a introduit le mot, dans la première exposition de ce cinquième livre produite dans le monde latin, en imposant de la sorte une torsion considérable au texte commenté. Le pli qui a été pris à cette occasion a marqué durablement l’approche philosophique de la valeur et de l’échange, à tel point qu’on peut faire de ce premier commentaire de l’Éthique la scène inaugurale de l’histoire de la pensée économique occidentale. » (p.3-4). Ainsi donc, le terme de ‘valeur’ est bien absent du texte du Stagirite, comme l’avait déjà souligné Paul Jorion.
De plus, Sylvain Piron définit ce moment historique comme un tournant stratégique dans la pensée économique. En effet, comme Schumpeter, les économistes ont considéré qu’avant Smith, l’histoire de la pensée économique se résumait à l’histoire des observations et des intuitions, ce qui impliqua que toutes les analyses économiques sur le texte d’Aristote furent produites à partir de concepts que l’historien qualifie ‘d’anachroniques‘. A l’inverse, il cite Karl Polanyi comme un des rares à fonder une analyse tenant compte du contexte des idées comme élément d’analyse. Il faut donc « (…) récuser l’idée que ces pages relèvent d’une pensée économique, au sens où les modernes ont construit cette notion ; elles traitent d’une question éthique et politique, qui mérite d’être lue dans ses propres termes. » (p.6). En ce sens, Sylvain Piron rejoint Paul Jorion quant à l’analyse contextuelle de la pensée économique de Karl Polanyi et son utilité pour expliciter les conditions de productions intellectuelles des théories économiques.
« Ce n’est qu’à partir du milieu du XIIIe siècle que le concept de valeur fait son entrée en philosophie, à la faveur de la lecture du cinquième livre de l’Éthique. » (p.7). D’un point de vue contextuel, il est ainsi important de saisir que, contrairement à la mesure dans l’échange (‘proportion diagonale’) dont parle Aristote, les scolastiques parleront de la mesure des biens échangés, car l’utilisation monétaire dans les cités médiévales n’est plus celle qu’en faisaient les cités grecques d’Aristote. Ce renversementphilia (besoin et reconnaissance d’un besoin mutuel, ‘amitié’) vers l’abstraction de la valeur, où la relation et même les individus disparaissent au profit du bien. déplace alors le concept de justice dans les échanges de la
Comment ce renversement a-t-il pu se produire ?
Une traduction complète de ‘l’Ethique à Nicomaque’ fut réalisée par Robert Grossteste en 1247, dans laquelle le terme ‘besoin’ fut remplacé par un autre terme que celui utilisé normalement mais dont les notes permettent de comprendre la signification, procédé qui sera d’ailleurs rectifié avant 1260. Cependant, Albert le Grand utilise la première version de Grossteste en 1250, ce qui facilite d’ailleurs la compréhension de ce texte à la lumière d’une philosophie propre à celle du contexte de la lecture mais non de l’écriture : il fait l’impasse sur les diagonales des échanges pour se focaliser sur les liens entre les individus et les biens : « Pour que l’échange soit juste, ce ne sont pas les personnes qu’il faut ramener à l’égalité, mais les productions qui doivent être rendues égales. (…) Toute idée de besoin mutuel ayant disparu de ces pages, c’est la juste rémunération des activités productrices qui assure désormais la permanence de l’échange social (…) » (p.13).
Chaque métier, dans la cité médiévale d’Albert le Grand, a donc sa place et c’est sa juste rémunération qui permettra l’échange social et non l’existence de besoins mutuels et de leurs reconnaissances sociales : la valorisation de l’effort dans la philosophie médiévale ‘correspondait‘ bien au terme de valeur. Un concept était né.
Dans le même mouvement, Albert le Grand renverse la notion de la monnaie en y lisant les termes ‘in utile’ en lieu et place ‘d’inutile’, produisant là encore des transformations importantes en termes de pensée économique, notamment sur l’abstraction de la monnaie.
Pierre de Jean Olivi finit vers la fin du 13ème siècle par parachever cette conceptualisation en utilisant de manière systématique le terme ‘valeur’ dans son ouvrage qui reprend les contributions d’Albert le Grand et Thomas d’Aquin sur le sujet et en rendant les relations sociales complexes dépendantes d’un rapport aux choses.
Néanmoins, Sylvain Piron précise que « C’est par anachronisme que l’on a cherché à attribuer diverses « théories de la valeur » à Albert le Grand, comprises au sens de la recherche d’un fondement absolu de la valeur. Il s’est contenté ici de poser le problème et d’en montrer les implications sociales (l’équilibre entre les différents métiers constituant la communauté). Mais ce faisant, il a suggéré toutes les voies des discussions futures. » (p.18). De sorte qu’entre les erreurs de transcription entre deux versions, les interprétations selon les concepts sociaux et philosophiques du moment et les volontés anachroniques de situer l’origine de la création du concept de la valeur à Albert le Grand, force est de constater que le dit concept relève d’un niveau d’inventivité remarquable et ce depuis son ‘invention’ au 13ème siècle en Occident.
Ce travail d’historien, publié récemment (octobre 2010), permet ainsi de conforter la théorie de Paul Jorion sur la formation des prix d’un point de vue historique, à savoir que depuis les scolastiques (Albert le Grand) une grande partie de la pensée économique a construit des châteaux en Espagne car ni le terme ni le concept de ‘valeur’ n’ont jamais existé dans les écrits d’Aristote. Bien au contraire, si on réexamine ses écrits dans une position qui ne soit pas anachronique, force est d’admettre que ce qu’a voulu écrire Aristote, c’est la description d’un besoin et d’une reconnaissance mutuelle des besoins d’échanges, soit l’affirmation d’une philia, nécessaire au maintien de la paix sociale, en lieu et place du besoin d’échanger des biens entre individus. Mais aussi que la justice dans les échanges est liée à la justice entre les individus, soit, comme le démontre Paul Jorion dans ‘Le Prix’, fonction des statuts sociaux entre individus membres de l’échange, statuts sociaux dont les termes déterminent la formation des prix. La théorie de l’offre et de la demande, basée, elle, sur le besoin d’échanger des biens, estimpropre à expliquer cette formation des prix : elle n’est ainsi qu’une ‘apparentia’.
Contre les tenants donc de la ‘science économique’, Karl Polanyi puis Paul Jorion, en revenant à la source, soit l’analyse du texte d’Aristote et uniquement celui-ci, ont permis de rétablir une filiation en droite ligne avec le philosophe, sans passer par les erreurs et versions de traductions, les anachroniques représentations du moment ou les projections idéologiques de la pensée économique qui s’autodétermina ensuite comme une ‘science’ : la Philosophie et l’Histoire ne l’ont pas entendu de cette oreille.
Point final à cette histoire ?
Rien n’est moins sûr. Du moins, quant à l’origine et à la cause de ce renversement si essentiel dans la pensée économique car Albert le Grand, lors de son analyse de la traduction de l’’Ethique à Nicomaque’ possédait aussi une traduction réalisée quelques années auparavant (1240) par Hermann l’Allemand du commentaire moyen d’un des derniers grands philosophes arabes, Ibn Rushd, plus connu sous le nom … d’Averroès. Ce dernier en effet, grand spécialiste et commentateur d’Aristote du 12ème siècle en Espagne musulmane, a commenté ce texte, dont la version originale en arabe a été perdue. Il serait donc très intéressant de savoir ce qu’Averroès disait de ce texte, si tant est que son commentaire ait porté sur la partie concernant le sujet. Il serait aussi intéressant de connaître là encore les éventuels écarts de traductions qui auraient pu exister entre la version d’Aristote et celle qu’Albert le Grand a eu traduite du commentaire arabe d’Averroès. Il serait enfin intéressant de vérifier si Albert le Grand reçut la traduction du commentaire d’Averroès avant ou après la première version de Robert Grosstete, afin de savoir, selon le contenu de ce commentaire, si les aléas de l’Histoire ont là encore joué un rôle.
Car au-delà d’Averroès, un des derniers passeurs arabes de la pensée philosophique grecque vers le monde occidental, c’est tout un ensemble de passeurs que l’on peut évoquer : Ibn Khaldoun l’historien et le sociologue, qui aborda avant Keynes le rôle de l’Etat dans l’économie ; Al Farabi, le second maître (le premier n’étant qu’Aristote), qui commenta lui aussi l’’Ethique à Nicomaque’ (mais dont l’original a été perdu et dont seuls restent des bribes) ; Al Kindi à Bagdad qui développa au contact des oeuvres d’Aristote le mouvement si spécifique dans le monde musulman du mutazilisme, …
En effet, contrairement (encore) à Schumpeter, force est de constater que dans le fameux ‘gap’ (fossé, blanc) de la pensée économique qu’il identifie entre les chrétiens orthodoxes ou les nestoriens, transmetteurs des œuvres grecques, et les scolastiques, il y a ces philosophes arabes, qui réinterprétèrent (souvent matinées de néo-platonicisme) les œuvres grecques, dont celle d’Aristote, sur le sujet économique.
Libellés :
Aristote,
critique de la valeur,
Paul JORION,
Zébu
Inscription à :
Articles (Atom)