LA PEUR-PANIQUE DU FUTUR NOUS PARALYSE DANS LA PEUR AU PRÉSENT. DIT-ON.


C'EST UN MAUVAIS RÊVE QUI NÉCESSITE D'ÊTRE ENDORMI POUR Y CROIRE.



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mardi 18 octobre 2011

Le retour des classes populaires ?...

Le quotidien Le Monde a publié un point de vue du sociologue Christophe Guilluy, qui a récemment publié un essai intitulé Fractures françaises (Bourin, 2010), consacré au retour dans le paysage français des classes populaires.


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Les classes populaires sont de retour en France

En quelques décennies le Front national est devenu le porte-voix d'une part croissante des catégories populaires. Cette évolution n'est pas la résurgence d'un populisme ancien ou la conséquence d'une droitisation de l'opinion, mais il s'agit d'un processus contemporain lié à une recomposition sociologique et politique sans précédent. Le retour des classes populaires est ainsi corrélé à l'implosion de la classe moyenne tandis que la dynamique frontiste est d'abord le fruit de la fin de la bipolarisation.
L'éclatement de la classe moyenne a libéré un nouveau "champ sociologique" qui rend de nouveau visibles les catégories populaires. Le surgissement dans le débat public de catégories, hier oubliées au profit des classes moyennes, est un indicateur essentiel de la nouvelle donne sociale.
Si les classes moyennes avaient accompagné hier la "moyennisation" de la société française pendant la période des "trente glorieuses", plusieurs décennies de précarisation et de déclassement social favorisent aujourd'hui l'émergence de nouvelles catégories populaires. C'est dans ce contexte qu'il faut analyser la résurgence politique et culturelle des milieux populaires. Désormais, ce sont ces catégories qui reflètent avec le plus d'acuité la réalité sociale du pays. Majoritaires dans la population active, les catégories ouvriers-employés représentent aussi une majorité des retraités. Elles recouvrent ainsi un très large spectre de la sociologie française.
Si ces nouvelles catégories populaires ne se pensent pas comme une nouvelle "classe sociale", elles subissent néanmoins les effets négatifs de la mondialisation. Ainsi, l'essentiel des chômeurs, travailleurs pauvres et/ou à temps partiel sont issus de ces milieux. Cette insécurité sociale se double d'une nouvelle insécurité culturelle liée à l'émergence d'une société multiculturelle.
Cette double insécurité explique que des catégories populaires très diverses, et hier parfois opposées, se retrouvent dans une même perception de la réalité sociale. L'employé du lotissement pavillonnaire, l'ouvrier rural, le chômeur du bassin minier ou le petit paysan peuvent ainsi partager une même critique des choix économiques et politiques des classes dirigeantes depuis vingt ans. Tous subissent aussi les mêmes logiques foncières et l'éloignement des marchés de l'emploi les plus actifs, ceux des métropoles.
Ces nouvelles classes populaires sont-elles de droite ? Après la disparition du "peuple de gauche" au XXe siècle, assiste-t-on à l'émergence d'un nouveau "peuple de droite" ? Rien n'est moins sûr. L'analyse par la "droitisation" occulte une donnée essentielle : la fin de la bipolarisation.
Désormais persuadée de la vacuité du débat droite-gauche, une majorité de Français ne font plus confiance aux grands partis. En 2010, un sondage Sofres/Cevipof estimait à 67 % le nombre de français qui ne faisaient plus confiance ni à la gauche ni à la droite ; une minorité d'entre eux arrivait encore à se situer sur l'échelle gauche-droite. Ce "ni gauche ni droite", particulièrement fort en milieu populaire, n'exprime pas une vague "protestation" ni la résurgence d'un populisme ancien mais résulte d'une réalité sociale et culturelle pour partie occultée par les grands partis.
Pire, les responsables politiques continuent à vanter les mérites d'une mondialisation heureuse, alors même que les catégories populaires subissent une précarisation objective de leurs conditions de vie. C'est dans ce contexte que l'inanité de la bipolarisation ouvre un nouveau "champ politique" au FN.
Mais ce n'est peut-être pas le plus important. Si le FN bénéficie de la fin de la bipolarisation et de la résurgence des catégories populaires, il ne capte qu'une part minoritaire de cette majorité de Français qui ne se reconnaît plus ni à gauche ni à droite. Il existe aujourd'hui un espace considérable pour qui souhaiterait répondre à la demande de protection des classes populaires.
Dès lors, plutôt que de se faire peur avec la montée du "populisme" ou la droitisation des opinions, il convient de prendre acte d'une bonne nouvelle, celle du retour des classes populaires dans le champ politique. Un retour qui impliquera mécaniquement une recomposition politique qu'une majorité de Français attend.
Christophe Guilluy (Le Monde, 25 mai 2011)

samedi 15 octobre 2011

Quand même les libéraux prévoient la Révolution

« Une révolution couve probablement aux Etats-Unis. A l’époque de la guerre froide, la CIA s’était vue confier la mission de faire le portrait d’un pays susceptible de connaître une révolution. Elle en avait conclu qu’un tel pays aurait trois caractéristiques :
- un profond fossé entre les riches et les pauvres ;
– une classe moyenne en voie de disparition… ou qui n’avait jamais existé ;
– beaucoup de gens avec beaucoup de griefs.
Les Etats-Unis répondent à chacun de ces critères. Et d’autres encore auxquels la CIA n’avait pas pensé. L’indice U6, une mesure large du chômage américain, est en hausse… avec 16,5% de la population sans emploi. On trouve 6,2 millions de personnes en recherche d’emploi depuis plus de six mois. Les Américains sont 7 000 milliards de dollars plus pauvres, selon David Rosenberg, qu’ils l’étaient il y a quatre ans. Et les prix de l’immobilier continuent de baisser.
Oui, il y a aussi une Grande Correction en cours. Ajoutée aux politiques du gouvernement US, elle lamine les pauvres.
Des millions de personnes marginalement prospères s’estiment flouées par le système. Le chômage des jeunes atteint des niveaux dignes de la Grande Dépression de 1929. Plus de 45 millions d’Américains dépendent des bons d’alimentation.
[...]
Les riches s’enrichissent. Les classes moyennes s’appauvrissent ; elles sont en concurrence avec le pillage impérial — des richesses provenant d’Asie, achetées avec des dollars qui n’ont jamais été gagnés… et ne seront jamais remboursés.
Les classes moyennes des Etats-Unis n’ont pas hésité à vendre leurs propres enfants, les condamnent à la servitude perpétuelle de la dette. Les enfants américains ont des obligations financières dont le montant atteint entre cinq et 15 fois la production annuelle des Etats-Unis. A moins de se révolter, ils devront travailler toute leur vie pour payer les excès de leurs parents.
Mais que feront les Américains lorsque les générations futures n’en pourront plus ? Ils ne peuvent pas devenir esclaves, ils le sont déjà. La plupart sont déjà confrontés à une vie entière de dette d’étudiant, dette immobilière et dette médicale.
Que peuvent-ils faire ? La révolution, bien sûr !  »
A lire aussi: « Chine/Etats-Unis : la guerre du pétrole a déjà commencé »

mercredi 7 septembre 2011

Travailler sans le savoir : le chef-d’œuvre du capital

Par Carlo Formenti – article publié dans Alfabeta2 n°2 (Traduction : Serge Quadruppani)

En 1961, naît Quaderni Rossi(« Cahiers Rouge » - NdT), revue destinée à agiter les eaux stagnantes du marxisme italien, envasé dans une gluante orthodoxie théorique (à laquelle le pragmatisme « révisionniste » du PCI faisait un paradoxal contre-chant). Y écrivent des auteurs comme Mario Tronti, Raniero Panzieri, Vittorio Rieser et Antonio Negri, qui proposent une réinterprétation des pages les plus « visionnaires » de Marx : le cycle capitaliste n’est pas gouverné par les lois « objectives » de l’économie, mais reflète l’effort continu d’ « adaptation » du capital aux comportements subjectifs des travailleurs. La contribution fondamentale de cette hérésie « opéraïste » (comme elle sera baptisée) consiste dans le fait d’avoir repris le point de vue de la « critique de l’économie politique », c’est-à-dire de l’unique perspective en mesure de démasquer la nature idéologique de la « science » économique, en mettant en lumière les rapports de force entre les classes sociales qui se cachent derrière ses soi-disant vérités objectives.
Cependant, à ce mérite indiscutable était associé un vice destiné à influencer lourdement sur les possibilités de traduire en action politique efficace la théorie opéraïste : à savoir la tendance à « absolutiser » l’autonomie du travail par rapport au capital, duquel on tendait à sous-évaluer l’incroyable capacité à inventer toujours de nouvelles modalités de subordination du travail. À cause de cette sous-évaluation, l’opéraïsme s’est constamment refusé de prendre acte de l’alternance entre phases historiques – à des phases d’autonomisation du travail succèdent des phases de crise et de restructuration capitaliste, au cours desquelles naissent de nouvelles modalités de subordination du travail – en s’obstinant à décrire l’évolution de la réalité sociale comme un mouvement « ascensionnel » dans lequel l’initiative stratégique est constamment du côté du travail, tandis que le capital apparaît contraint de répondre à son action à travers des réponses tactiques.
Voyons maintenant comment ces points de force et de faiblesse ont influé sur les interprétations de quarante ans d’histoire sociale. Dans les années 70, l’opéraïsme a su saisir avec lucidité la relation entre la stagflation – aggravée par l’événement exogène de la crise pétrolière – et les niveaux d’autonomie acquis par l’ouvrier-masse [3] durant le cycle de luttes entre la fin des années 60 et le début des années 70 ; de même qu’il a su reconnaître dans le binôme crise-restructuration les deux faces d’un même projet de démantèlement de l’usine fordiste, ancien terrain de concentration du contre-pouvoir ouvrier, en vue de la transition vers l’organisation du travail post-fordiste. En même temps, il a nourri de pernicieuses illusions sur le présumé rôle révolutionnaire de ce qu’il a appelé l’ouvrier social – un concept qui ne prendrait de consistance que des décennies plus tard, avec la diffusion de l’organisation productive en réseaux, alors qu’à l’époque il fut utilisé pour évoquer l’expulsion de l’ouvrier masse des usines et les premières mises en forme de mise au travail du territoire (usine diffuse). Le défaut de reconnaissance de l’efficacité de la contre-offensive capitaliste incita à attribuer à l’ouvrier social des niveaux d’autonomie inexistants, avec des effets politiques dévastateurs bien connus [4].
Le schéma se répète avec les interprétations du cycle de l’ascension et de la crise successive de lanew economy, du milieu des années 90 à aujourd’hui. Le point de vue qui place au centre l’autonomie du travail permet en fait de mettre en évidence quelques éléments de nouveauté absolue du capitalisme informationnel. En premier lieu, le fait que la totalité de l’appareil technico-culturel (machines, programmes, protocoles, langages, relations et règles communautaires, etc.), qui a permis l’avènement du capitalisme dot.com, a été projeté et construit par les couches supérieures des knowledge workers (autrement définis hackers ou classe créative), en totale autonomie par rapport au marché, à travers des formes de coopération sociale spontanée et gratuite dont la communauté des développeurs de logiciels open source constitue un exemple paradigmatique. Du moment où le capital a commencé à investir massivement dans les secteurs de l’information médiatisée par l’ordinateur, il s’est vu contraint de convaincre ces travailleurs – à taux élevé d’autonomie – de « rentrer » dans les entreprises en leur offrant des tâches et des revenus élevés (sous forme de participation aux profits à travers les stock options), des horaires flexibles, afin d’assurer une difficile « fidélisation » (dans les années 90, les travailleurs de la connaissance américains changeaient d’entreprise tous les trois ans, exploitant les occasions d’amélioration que mettait à leur disposition un marché du travail en constante expansion). C’est aussi et surtout pour gérer ces rapports de force que le « capitalisme digital » a adopté un modèle de développement fondé sur des rythmes vertigineux d’innovation, financés à travers la surévaluation structurale des titres boursiers (les valeurs ne reflétaient pas les capitaux de l’entreprise mais des profits futurs).
Le point de vue se révèle tout autant efficace dans la lecture de la crise actuelle, dans la mesure où il permet de mettre en lumière la continuité substantielle entre l’écroulement des titres technologiques en 2000-2001 et l’actuelle crise financière déclenchée par les subprimes (les dettes « titrisées » de la middle class américaine). La première phase a fauché emplois et revenus des travailleurs de la connaissance (perte irréversible, vu que ces emplois ont été « externalisés » en Chine, Inde, Brésil et autres pays émergents). Puis s’est déclenchée la deuxième phase, caractérisée par un double saut de qualité : d’un côté, la consommation, qui risquait de s’écrouler à cause de la chute de l’emploi et des salaires, a été alimentée à travers des financements à haut risque de l’endettement privé ; de l’autre, on a tenté de transformer en source de profit (toujours à travers des processus de tertiarisation/financiarisation) le travail gratuit de millions de « prosumers » (producteurs-consommateurs puisque l’acte de production et celui de consommation tendent à se confondre sur la Toile – NdT) qui s’agrègent autour des plate-formes du Web 2.0.
Existe-t-il un risque de répéter une erreur semblable à celle de la fin des années 60, quand on sous-évalua la puissance de la contre-offensive capitaliste ? Seul un aveuglement éclatant pourrait conduire à ne pas voir à quel point ont été détruits les rapports de force des knowledge workers. Pour s’en rendre compte, il suffit de lire un article publié voilà quelques mois par l’Economist, au sujet de l’extension des agences de placement on-line pour travailleurs free-lance. Ces entreprises qui, dans les années précédentes, fonctionnaient surtout comme intermédiaires entre employeurs des pays riches et travailleurs des pays en voie de développement, fonctionnent toujours plus souvent comme recruteurs de free-lance à qualification élevée dans les pays avancés. On estime que cette modalité d’accès au travail domestique, précaire et « au projet » (comme on dirait en Italie – ou « à la tâche », pourrait-on dire en France), concerne désormais douze millions de travailleurs américains, soumis à des rythmes de travail très durs (les employeurs utilisent des logiciels de contrôle qui prennent des « clichés » périodiques du bureau de l’ordinateur, mesurent le temps d’utilisation de la souris et contraignent les travailleurs à tenir des « journaux » sur la progression du travail), sous-payés (l’employeur peut refuser de payer s’il considère que les objectifs n’ont pas été atteints) et privés de toute espèce de garanties juridiques et syndicales. En ce cas, parler d’ « autonomie » voudrait dire s’aligner sur les thèses de l’ultra-libéral Economist, qui a le culot de soutenir que ce type de solution offre aux travailleurs la « flexibilité » en leur permettant de consacrer plus de temps aux affects domestiques et aux hobbies personnels !
En revanche, le moment où l’erreur risque de se répéter, c’est quand l’analyse se concentre sur le Web 2.0 et sur des millions d’usagers-consommateurs qui produisent et distribuent des contenus « auto-produits » à travers blogs, wiki, réseaux sociaux et autres plates-formes. Ici, il ne faut pas se laisser embobiner par les thèses d’auteurs comme Yochai Benkler, Kevin Kelly, Jeremy Rifkin, Clay Shirky et d’autres, qui vont partout blablater sur les troisième voie, le post-capitalisme, l’économie du don, le socialisme digital, etc. Les arguments sont connus :
1. Aujourd’hui, la valeur se crée surtout dans les secteurs qui produisent connaissances et informations, le coût des moyens de production nécessaires à mener de telles activités (ordinateur, programmes, connexions de réseau) est toujours plus bas, donc nous assistons à une redistribution des moyens de production, désormais accessibles à une myriade de producteurs indépendants ;
2. Ces prosumers, souvent motivés par la passion et la recherche de satisfactions personnelles, plus que par des fins lucratives, s’agrègent en communautés qui divisent librement leurs produits respectifs, donc l’économie de l’information évolue vers une sorte de capitalisme distributif (il y a quelques années, le sociologue italien Aldo Bonomi faisait figure de précurseur en parlant de « capitalisme moléculaire ») ou de socialisme coopératif ;
3. La forme en réseau prise par ces modalités productives inédites permet de dépasser les rapports hiérarchiques traditionnels, donc le travail est près de s’émanciper, sans devoir nécessairement passer par la lutte de classes.
Et pourtant, il suffit de peu pour démonter ces illusions :
1. Le capitalisme informationnel (colosses du hardware et du software, télécom, dot.com et nouvelle industrie culturelle) est aujourd’hui au centre d’un processus de concentration monopolistique (accéléré par la crise) dans des proportions jamais vues ;
2. Les commons (richesses et espaces communs) engendrés par la créativité et l’intelligence collective des communautés on line font l’objet de réappropriation gratuite par les compagnies internet qui réussissent à les « mettre au travail » (même si ceux qui sont victimes de cette forme d’exploitation ne sont presque jamais conscients de la nature de travail non rétribué que prend son travail) pour en extraire la plus-value ;
3. Le passage de l’entreprise traditionnelle au wiki sert non pas tant à aplatir les hiérarchies qu’à résoudre une contradiction séculaire des grandes structures hiérarchiques, à savoir la chute du taux de profit associée aux coûts de gestion des appareils bureaucratiques pléthoriques, dans la mesure où les réseaux sociaux se révèlent capables de gérer spontanément et à coût zéro le travail de coordination nécessaire à la réalisation de projets déterminés.
En conclusion : la phase historique que nous vivons, comme toutes les phases de crise et de restructuration capitaliste, n’est nullement caractérisée par une autonomie accrue du travail, mais bien par une puissante contre-offensive capitaliste qui, pour la première fois, ne se limite pas à redimensionner les rapports de force du travail, mais tente carrément de le faire disparaître, dans la mesure où elle réussit à faire croire qu’une série d’activités vitales sont en train de se « libérer » du marché justement au moment où ce dernier se prépare à les coloniser.

Notes

[1] À côté de son œuvre poétique et picturale très reconnue, il est notamment l’auteur d’un roman qui raconte de l’intérieur les vicissitudes de ses militants Gli Invisibili - en français : Les Invisibles, P.O.L., 1992 - ainsi que d’un autre, Vogliamo tutto - en français : Nous voulons tout, 2009, ed. Entremonde - écrit à partir du témoignage d’un ouvrier de Fiat, sur l’automne chaud italien.
[2] J’y ai publié un texte sur Haïti dans le numéro zéro.
[3] C’est ainsi qu’était désigné l’ouvrier peu qualifié des grandes usines, souvent un migrant du Sud de l’Italie venu travailler dans les fabriques du Nord.
[4] Ici, mon ami Sergio Bianchi, éditeur de DeriveApprodi, qui a participé au mouvement de l’autonomie ouvrière et a fait quelques années de prison pour cela, s’insurge : « Ce qui a eu des effets dévastateurs, ce n’est pas tellement le défaut de reconnaissance de l’efficacité de la contre-offensive capitaliste que le fait qu’on a mis dix-mille personnes proches de l’autonomie en prison !  »

mercredi 6 juillet 2011

Deux ou trois choses que vous ignorez sur le sexe... (et que vous ne risquez pas d’apprendre auprès des « féministes »)

« Ce qui est devenu évident, c’est qu’en ce qui concerne l’assignation sexuelle, plus rien n’est évident. » Cette phrase n’est tirée d’aucun ouvrage. Mais elle aurait pu l’être de nombreux textes d’inspiration féministe. En effet, on pourrait présenter la revendication féministe comme avant tout la remise en cause de ce qui, en matière de sexe, allait de soi, ad majorem viri gloriam. Et d’abord que le sexe, dans sa plénitude, était l’attribut de l’homme, du mâle. La femme n’étant définie que par son absence. Ce qu’on formulait par une suave antiphrase, en disant que la femme était « le beau sexe », voire « le sexe ». À cet égard, le titre même de l’essai fondamental de Simone de Beauvoir, « Le deuxième sexe » (1949), constituait une prise de position féministe : le sexe masculin « n’est que » l’un des deux sexes.
On peut considérer « Le deuxième sexe » comme le texte fondateur du féminisme moderne. Certes, des femmes avaient de longue date refusé de n’être que les descendantes de la côte du premier homme. Mais l’essai de Simone de Beauvoir, outre qu’il faisait le bilan de toutes les représentations de la femme dans l’histoire, la science, la philosophie et la littérature, posait les bases d’une identité sexuelle propre. Face à l’homme, et à égalité avec lui, elle pouvait et devait (en cohérence avec la doctrine existentialiste) exister dans un projet de mitsein avec l’autre sexe. Simone de Beauvoir fondait philosophiquement la lutte du « deuxième sexe » pour la reconnaissance et l’égalité face à l’autre sexe (le « premier » ?), mais elle permettait aussi une critique fondamentale de l’assignation sexuelle. Un aspect auquel le féminisme va largement rester aveugle, ce qui le mettra paradoxalement, et au rebours de sa prétention, dans l’incapacité d’en comprendre le sens et d’améliorer radicalement le sort des femmes.

lundi 27 juin 2011

Communisation vs Sphères

Ce texte est un de ceux qui seront discutés au rassemblement d’été de la revue internationale “SIC” qui doit voir paraître sous peu son N° 1. Nous donnerons sous peu un peu plus d’infos sur cette rencontre. (english translation will follow this text, soon!)
ICI, pour ceux que cela intéresse, le programme de la réunion de la revue “SIC”


Dans la 1ère partie du texte Le pas suspendu de la communisation, intitulée Communisation Vs Socialisation, il s’agissait d’une part de montrer que des emparements d’éléments du capital pouvaient être « communisation », c’est-à-dire « désappropriations » pures, abolition de tout rapport de propriété, même collective et même « prolétarienne ». On s’emparerait donc de ces éléments pour constituer une communauté nouvelle d’individus définissant entre eux, dans leur singularité, des rapports immédiats dans la lutte contre le capital, comme contenu même de cette lutte. Mais, d’autre part, ce processus de « communisation », c’est-à-dire de production du communisme, est intriqué avec l’autre contenu possible de ces emparements : être des appropriations, des socialisations qui entrent dans la constitution d’une nouvelle économie autogérée, sociale et populaire, contrerévolutionnaire. Chacun de ces possibles est, pour l’autre, son autre, c’est-à-dire qu’ils sont dans un rapport conflictuel où chacun, dans sa propre pratique, reconnaît l’autre comme nécessaire, comme un moment de lui-même.

Dans ce processus de la lutte de classe débouchant sur l’abolition des classes, les individus étaient, de fait, posés comme au-delà des genres, car constituant une communauté d’individus immédiatement sociaux. Le dépassement des genres était implicite. C’est cet « implicite », ce « de fait », que cette deuxième partie tente d’expliciter. C’est ce dépassement comme naturellement inclus « dans le mouvement », ce dépassement comme allant de soi, vu la nature et le contenu du mouvement, qui doit être soumis, en tant que tel, à la critique. Il ne suffit pas de dire que la communisation étant communisation, par définition, elle est dépassement des genres. Bien qu’il ne puisse exister de « fronts » distincts dans la lutte, aucune instance de la société de classes ne sera dépassée sans être attaquée pour elle-même.

L’analyse de la domination de genre dans le capitalisme montre que celle-ci est immédiatement division de l’ensemble de la pratique sociale en deux sphères d’activités.

lundi 21 février 2011

Le zombie moderne, catharsis d’un urbanisme de classe







Un petit mot de l’auteur :-)





Géographe, consultant freelance en prospective urbaine, je déploie habituellement mon flow sur pop-up urbain,   “popservatoire d’urbanités” où j’explore les imaginaires de la ville  de  demain dans la pop-culture contemporaine. Au menu : des billets  jeunes et ambitieux, parfois vicieux, souvent LOL mais toujours sérieux !





Urban after all est né d’une discussion avec Nicolas Nova, consultant chez Liftlab, suite à la fermeture du Laboratoire des villes invisibles  qu’il animait et auquel j’avais eu la chance de contribuer. Dans cette  perspective, Urban after all s’envisage comme une plateforme  collaborative où interviendront de temps à autre d’autres intervenants  au regard acéré sur la ville.




Le zombie est dans l’air du temps, c’est indéniable. Les films  (originaux ou remakes acclamés, mais aussi parodies), comics et séries (The Walking Dead), ou encore jeux vidéo exploitant le genre, prolifèrent depuis quelques années. Le phénomène descend aujourd’hui dans la rue pour quelques joyeux “Zombie Walk” à travers le monde. Bref, le mort-vivant a la cote, à tel point que Wired prédit même l’éclatement prochain de cette “bulle zombie”  [en], qui sature nos écrans de morts-vivants en tous genres.  L’industrie culturelle n’est d’ailleurs pas la seule à contribuer à  l’inflation : même les prix Nobel [en] s’y mettent, comme le rappelle avec humour le très sérieux Econoclaste, pour qui 2011 sera “l’année des zombies” économiques.

Tout  a été dit sur le sujet.. ou presque. Car ce “retour” du zombie  est plus subtil qu’il n’y paraît. À première vue, rien de bien nouveau :  dans l’esthétique comme dans l’attitude, les morts-vivants n’ont que  peu évolué, à l’exception du fameux “zombie sprinteur” imaginé par Zach  Snyder dans son remake de Dawn of the Dead. C’est peut-être un détail pour vous mais pour les zombies ça veut dire beaucoup, comme l’explique Slate [en] : “Peut-être [...] l’obsolescence du zombie lent signale le déclin de la culture “mobocratique” [en] au bénéfice d’un penchant moderne pour l’individualisme.” Cinétudes s’interroge aussi sur cette (r)évolution, et y perçoit un  “révélateur de cet état d’esprit très contemporain où non seulement la  croyance en  la science [...] mais aussi la croyance en l’homme [...]  donnent une  certaine naïveté au propos” du film. Le zombie sprinteur dédouanerait donc l’homme de ses responsabilités communautaires… Une figure moderne, dites-vous ?



Les trois époques “zombie”



Mais mettons de côté pour l’instant cet exemple notable, mais encore  isolé dans la mythologie zombologique. C’est davantage dans des détails  plus subtils que l’on peut constater une mutation pleine de sens. À y  regarder de plus près, le zombie des années 2000-2010 diffère en effet  de son aîné des seventies, popularisé par Romero et quelques autres,  malgré un comportement similaire. Dans sa chronique sur Influencia, Thomas Jamet distingue ainsi trois “époques zombie” dans la culture moderne occidentale, auxquelles il fait correspondre trois périodes de “transition” sociétale :
“La  première époque zombie a été incarnée par le « Frankenstein »  de Mary Shelley, le thème du Prométhée moderne symbolisant le passage à  l’ère industrielle à la fin du 19e siècle victorien et dénonçant les dangers de la technique et de la science.
Le  deuxième âge a été la fin de cette ère moderne avec les films de  Romero, dénonçant une société de consommation et ses travers, et  appelant à la révolte contre l’ordre bourgeois en pleine période de   libération des mœurs. Le zombie apparaît alors dans les années 60 comme  un symbole de soumission contre lequel il faut se dresser.
Le  thème du zombie a été traité depuis, mais on peut peut-être voir une  troisième époque apparaître avec le retour en force de ce mythe. Le  zombie revient en effet à un moment où le monde connaît une lente  période de transition et de remise en cause du modèle économique, social   et politique et une mutation profonde de tous ordres.”

Nous  aurions donc affaire à un “zombie nouveau”, cuvée 2000. Un  zombie à l’image de notre société occidentale, marquée par la crise  économique et sociale, mais aussi par la peur croissante de “l’ennemi de   l’intérieur”. [note : la figure moderne du terroriste, “née dans les valeurs occidentales”,  en est un bon exemple, largement couvert par les médias suite entre  autre aux attentats de Londres ou à la fusillade de  Fort Hood.].
Et Thomas Jamet de conclure en ces termes : “Laissons les zombies nous raconter l’histoire, comme la catharsis d’un monde qui ne tient toujours pas droit”…
Quelle est donc cette “histoire” que nous content les zombies post-modernes ? Land of the Dead [vidéo], dernier volet de la tétralogie zombologique du maître Romero, sera notre premier témoin. Dans Cadrage, le chercheur Max Rousseau se propose ainsi “de rendre compte de la critique radicale de l’espace urbain exposée” dans le film :
“Encerclée par des fleuves traversés de ponts-levis, par des murs  d’enceinte et par des miradors, la ville de Romero évoque une  forteresse. À l’intérieur de celle-ci coexistent deux mondes regroupés  dans des  univers parfaitement étanches : les riches, regroupés dans la  tour, et les pauvres dans les rues qui entourent celle-ci. En plus du  siège subi par les humains, il existe ainsi, en sus, un second état de  siège dans Land of the Dead : celui des élites se coupant du reste de la ville.
L’imperméabilité entre ces deux mondes rappelle les écrits du sociologue américain Mike Davis [dans City of Quartz]   sur ce qu’il nomme « la militarisation de la vie urbaine » : « nous   vivons dans des “villes forteresses” polarisées à l’extrême, entre, d’un  côté, les “cellules fortifiées” de la société d’abondance, et, de  l’autre, les “espaces de la terreur” où la police mène une guerre contre   des pauvres criminalisés. »”
En un mot :


Land  of the Dead reflète parfaitement ces tendances  actuelles à l’œuvre dans l’urbanisme américain [nord et sud] et,  au-delà, occidental”.


L’auteur vise ici la croissance des “gated-communities”, espaces clos réservés aux plus fortunés (communément appelés “ghettos de riches”), avant de conclure ainsi :
“La  plupart des phénomènes de séparatisme social travaillant  actuellement des villes occidentales se vivant de plus en plus comme  ‘assiégées de  l’intérieur’ sont présents dans Land of the Dead.”



Le zombie des années 2000 symbolise le  “lumpenprolétariat”  urbain menaçant l’ordre bourgeois des centre-villes



Cette analyse permet de prendre la pleine mesure de cette “troisième époque”  qu’évoque Thomas Jamet. Hier métaphore de la classe moyenne  consumériste, le zombie des années 2000 symbolise le   “lumpenprolétariat”  urbain menaçant l’ordre bourgeois des  centre-villes. Un zombie dont l’errance n’est plus le fait d’une volonté  consommatrice [réclamant sa  dose de “braaaains”], mais bien de  l’éviction des classes précaires vers les marges de la ville. Nos deux  derniers témoins, qui s’éloignent volontairement des figures  traditionnelles du zombie, attestent de cette vision moderne.
Premier  exemple : en haillons, fouillant les poubelles, le mort-vivant joué par François Sagat dans L.A. Zombie  de Bruce La Bruce représente clairement la figure du clochard  californien. [note : il s’agit d’un  film porno gay, mais le trailer  reste totalement Safe For Work. Vous pouvez donc cliquer sans inquiétude  !]



On  traverse maintenant le continent pour atterrir sur la côte Est, à  New York, avec ce superbe clip accompagnant le retour au micro du grand  Gil Scott-Heron. Si l’on n’y retrouve pas de “zombie” à proprement  parler, le maquillage des jeunes skateurs noirs évoque celui des rites  vaudous (l’origine du mythe zombie) ; de même, l’apparence du clochard  divaguant dans la seconde partie du film ne laisse pas de doutes sur  l’interprétation. Le “zombie” sert là encore de métaphore au vagabond  urbain, errant car chassé par les forces de l’ordre établi (renforcé par  la présence de nombreux SDF au long du clip)



Comment  expliquer l’émergence de cette figure nouvelle du zombie  errant ? Rien d’étonnant, à bien y regarder : celle-ci apparaît en  réaction de la gentrification des centres urbains occidentaux, qui s’est accélérée dans les années 1990-2000. Témoin visible de cette évolution : “la chasse aux pauvres” s’inscrit maintenant dans les formes mêmes de la ville, et notamment de son mobilier urbain (“barres   ou piques métalliques, cactus… le mobilier urbain s’équipe de tout un   arsenal d’options qui visent à chasser les SDF des trottoirs, porches  et autres devantures”).



Cet “urbanisme” porte un nom, aussi opaque qu’insidieux : la “prévention situationnelle”, ou comment diminuer les violences urbaines en reconfigurant les formes et lieux de la ville dense. Florilège :


Ne  plus construire de toits plats (pour éviter que des  émeutiers y  stockent des pierres), améliorer l’éclairage public, ne  plus construire  d’auvents (pour limiter les rassemblements) ou  interdire les coursives (perçues comme propices aux trafics et qui  compliquent la  surveillance)…


Si  cet urbanisme sécuritaire ne vise pas précisément les classes  précaires (contrairement au mobilier “anti-stationnement”, plus  explicite dans sa formulation), la logique reste la même : repousser  certaines populations à l’écart des centres bourgeois. SDF, roms,  racailles ou  prostitué(e)s : ces catégories de population forment les  nouveaux  “zombies” de nos villes. [note : pas étonnant, dès lors, de  voir qu’un rappeur se réapproprie [vidéo] la terminologie au nom de la “street”…].
Il  est d’ailleurs intéressant de constater que ce type de mesures  préventives “fabrique” au final de nouveaux zombies : en obligeant le “mouvement”   de ces populations, l’urbanisme sécuritaire contribue à alimenter le   flot des errants urbains qui viendront tôt ou tard assiéger les centres   aseptisés… Ce n’est qu’une question de temps, si l’on continue dans  cette voie. Bientôt sur vos écrans ?

lundi 17 janvier 2011

LA DOMESTICATION INDUSTRIELLE (OS CANGANCEIROS)

La domestication industrielle
Leopold Roc , Os Cangaceiros (première parution : juin 1987)

Présentation

Os Cangaceiros est un groupe clandestin, actif en france dans les années 80, qui tient son nom des bandits sociaux brésiliens de la fin 19ème siècle et du début du 20ème. Les nouveaux Cangaceiros, ceux des années 1980 sont, eux, issus entre autre des Fossoyeurs du Vieux Monde. Basé à l’origine à Nice, les Fossoyeurs publient entre 1977 et 1983 quatre numeros de leur revue dans laquelle ils explicitent leurs visions politiques et critiques du mouvement révolutionnaire. Ills sont à la recherche de complices comme l’indique explicitement les titres de certains textes comme : « choisir ses fréquentations », ou « sur la rencontre » dont voici quelques phrases : « Rarement autant ont éprouvé le besoin impérieux de sortir de leur isolement pratique, et rarement, paradoxe désolant, les rencontres n’ont véhiculées autant d’illusions et de prétentions disproportionnées... La stratégie des rencontres est fondée sur ce seul projet ; la découverte des armes nécéssaires à la pratique du bavardage, au bavardage pratique » Cela prend du temps, et les premiers contact ne sont pas toujours fructueux, comme en témoigne les correspondances publiées. Dans leur revue on trouve aussi des compte-rendus de leurs activités, du moins ce qu’ils peuvent dire. Même si ces actions laissent parfois une impression d’échec, plutot que de les décourager, ils tentent et reflechissent à d’autres moyens.
Ils mettent l’accent sur le role des syndicats et des partis politiques dans les trahisons successives des mouvement sociaux, passés et actuels, ainsi que celui des avant-gardes révolutionnaires de l’époque, marxiste-léninistes, autonomes, anarchistes et autres, armées ou pas. Ils leurs reprochent principalement de vouloir détourner et orienter à leurs propres fins les révoltes sociales qui parcourent en permanence la société. Os cangaceiros dira d’ailleurs plus tard « Nous n’avons qu’une seule forme de relation avec les groupes et organisations politiques : la guerre. Ils sont tous nos ennemis, il n’y a pas d’exception ». Les Fossoyeurs se définissent eux-mêmes comme des délinquants et non comme militants ou gauchistes. Empruntant le discours et la critique de la quotidienneté des situationnistes, ils se pensent en tant que groupe de marginaux par leur rejet du monde dans lequel ils vivent et leurs choix de vie et de survie. Dans leurs textes, ils se reconnaissent dans les formes de délinquance, de révoltes et de conflits sociaux indépendants des organisations, partis, syndicats ou avant-gardes. Les fossoyeurs refusent le travail salarié, avec pour letmotiv : Ne jamais travailler. Une affiche de 1980 résume très bien leur approche générale : « Si nous cassons les banques, c’est que nous avons reconnu l’argent comme cause centrale de tous nos malheurs. Si nous cassons des vitrines, ce n’est pas parce que la vie est chère mais parce que la marchandise nous empêche de vivre à tout prix. Si nous cassons des machines, ce n’est pas parce que nous voulons défendre l’emploi mais attaquer l’esclavage salarié. Si nous attaquons la salope policière, ce n’est pour la faire sortir des facultés mais pour la faire sortir de notre vie. Le spectacle a voulu nous voir redoutables. Nous entendons bien être pires ». Les Fossoyeurs sont souvent étiquetés « pro-situs » pour les différencier des autres formes d’antagonismes politiques. Quelques textes des Fossoyeurs et plus tard de Os Cangaceiros seront d’ailleurs signés : des situationnistes.
[extrait du texte de présentation dans BI#09]



La domestication industrielle

« Si le capital prend la science à son service, l’ouvrier récalcitrant sera contraint d’être docile »
Andrew Ure, Philosophie des manufactures, 1855
« Autrefois, si quelqu’un traitait d’ouvrier un homme de métier, il risquait la bagarre. Aujourd’hui qu’on leur dit que l’ouvrier est ce qui se fait de mieux dans l’Etat ils insistent tous pour être ouvriers. »
M. May, 1848
Le terme de révolution industrielle couramment utilisé pour qualifier la période qui va de 1750 à 1850 est un pur mensonge bourgeois, symétrique de celui sur la révolution politique. Il ne contient pas le négatif, et procède d’une vision de l’histoire comme seule histoire des progrès technologiques. C’est un coup double pour l’ennemi, qui légitime ainsi l’existence des managers et de la hiérarchie comme conséquence inéluctable de nécessités techniques, et impose une conception mécaniste du progrès, considéré comme une loi positive et socialement neutre. C’est le moment religieux du matérialisme, l’idéalisme de la matière. Un tel mensonge était évidemment destiné aux pauvres, parmi lesquels il devait faire des ravages durables. Il suffit pour le réfuter de s’en tenir aux faits.
La plupart des innovations techniques qui ont permis aux usines de se développer avaient été découvertes depuis un certain temps déjà, mais étaient restées inemployées. Leur application à grande échelle n’en est pas une conséquence mécanique, mais procède d’un choix, historiquement daté, des classes dominantes. Et celui-ci ne répond pas tant à un souci d’efficacité purement technique (efficacité souvent douteuse) qu’à une stratégie de domestication sociale. La pseudo-révolution industrielle se résume ainsi à une entreprise de contre-révolution sociale. Il n’y a qu’un seul progrès : le progrès de l’aliénation.
Dans le système qui existait antérieurement, les pauvres jouissaient encore d’une grande indépendance dans le travail auquel ils étaient contraints. La forme dominante en était l’atelier domestique : les capitalistes louaient les outils aux ouvriers, leur fournissaient les matières premières, et leur rachetaient à vil prix les produits finis. L’exploitation n’était pour eux qu’un moment du commerce, sur lequel ils n’exerçaient pas de contrôle direct. Les pauvres pouvaient encore considérer leur travail comme un « art » sur lequel ils avaient une marge notable de décision. Mais surtout ils restaient maîtres de l’emploi de leur temps : travaillant à domicile et pouvant s’arrêter quand bon leur semblait, leur temps de travail échappait à tout calcul. Et la variété, autant que l’irrégularité, caractérisait leur travail, l’atelier domestique n’étant le plus souvent qu’un complément aux activités agricoles. S’ensuivaient des fluctuations de l’activité industrielle incompatibles avec l’essor harmonieux du commerce. Ainsi les pauvres disposaient-ils encore d’une force considérable qu’ils exerçaient en permanence. La pratique de la perruque, le détournement de matières premières, était monnaie courante et venait alimenter un vaste marché parallèle. Surtout, les travailleurs domestiques pouvaient faire pression sur leurs employeurs : les fréquentes destructions de métiers étaient le moyen d’un « marchandage collectif par l’émeute » (Hobsbawn). Du fric ou on casse tout !
C’est pour supprimer cette indépendance menaçante des pauvres que la bourgeoisie se voit contrainte de contrôler directement la sphère de l’exploitation. Voilà la raison qui préside à la généralisation des usines. Il s’agit d’autonomiser la sphère du travail, temporellement et géographiquement. « Ce ne sont pas tant ceux qui sont absolument oisifs qui font du tord au public, mais ceux qui ne travaillent que la moitié de leur temps », écrivait déjà Ashton en 1725.
L’art militaire est appliqué à l’industrie, et les usines sont littéralement construites sur le modèle des prisons, qui leur sont d’ailleurs contemporaines. Un vaste mur d’enceinte vient les séparer de tout ce qui est extérieur au travail, et des vigiles sont chargés de refouler ceux qui au début trouvaient naturel de rendre visite à leurs infortunés amis. A l’intérieur, des règlements draconiens avaient pour premier objet de civiliser les esclaves. En 1770, un écrivain avait projeté un nouveau plan pour produire des pauvres : la Maison de la Terreur, dont les habitants seraient maintenus au travail quatorze heures par jour, et tenus en main par la diète. Son idée ne précéda que de peu la réalité : une génération plus tard, la Maison de la Terreur s’appelait tout bêtement une usine.
C’est en Angleterre que se généralisèrent d’abord les usines. Dans ce pays, les classes dominantes avaient depuis longtemps surmonté leurs conflits internes, et pouvaient donc s’adonner sans retenus à la passion du commerce. Et la répression qui avait suivi l’échec de l’assaut millénariste des pauvres [1] avait préparé le terrain de la contre-offensive industrielle. Les pauvres en Angleterre eurent donc le triste sort de subir les premiers toute la brutalité d’un mécanisme social en formation. Il va sans dire qu’ils considéraient un tel sort comme une dégradation absolue, et ceux qui l’acceptaient subissaient le mépris de leurs semblables. Déjà au temps des Niveleurs, il était courant de penser que ceux qui vendaient leur force de travail contre un salaire abandonnaient de fait les droits des « Anglais nés libres ». Avant même de commencer, les premiers propriétaires d’usines avaient déjà eu du mal à recruter de la main-d’œuvre, devant souvent parcourir de longues distances pour cela. Il leur fallait ensuite fixer les pauvres à leur nouveau travail, et les désertions étaient massives. Voilà pourquoi ils prirent en charge l’habitat de leurs esclaves, en tant qu’anti-chambre de l’usine. La constitution de cette vaste armée de réserve industrielle entraîna une militarisation de l’ensemble de la vie sociale.
Le luddisme fut la réponse des pauvres à l’instauration de ce nouvel ordre. Dans les premières décennies du XIX ème siècle, le mouvement de destruction des machines se développa dans un climat de fureur insurrectionnelle. Il ne s’agissait pas seulement d’une nostalgie d’un âge d’or de l’artisanat. Certes, l’avènement du règne du quantitatif, de la camelote en série, entrait pour une bonne part dans la colère des gens. Désormais, le temps nécessaire pour accomplir un travail primait sur la qualité du résultat, et cette dévalorisation du contenu de tout travail particulier conduisit les pauvres à s’en prendre au travail en général qui manifestait ainsi son essence. Mais le luddisme fut avant tout une guerre d’indépendance anticapitaliste, une « tentative de destruction de la nouvelle société » (Mathias). « Tous les nobles et tous les tyrans doivent être abattus », disait un de leurs tracts. Le luddisme est l’héritier du mouvement millénariste des siècles précédents : bien que ne s’exprimant plus par une théorie universelle et unificatrice, il demeure radicalement étranger à tout esprit politique et à toute pseudo-rationalité économique. A la même époque en France, les soulèvements des canuts, qui étaient aussi dirigés contre le processus de domestication industrielle, étaient en revanche déjà contaminés par le mensonge politique. « Leur intelligence politique les illusionnait sur la source de la misère sociale et faussait chez eux la conscience de leur véritable but », écrit le Marx de 1844. Leur slogan était « vivre en travaillant ou mourir en combattant ». En Angleterre, alors que le trade-unionisme naissant était faiblement réprimé, voire toléré, la destruction des machines était punie de mort. La négativité absolue des luddites les rendait intolérables socialement. L’Etat répondit de deux manières à cette menace : il constitua une police professionnelle moderne, et reconnut officiellement les trade-unions. Le luddisme fut d’abord défait par la répression brutale, puis s’éteignit à mesure que les trade-unions parvinrent à imposer la logique industrielle. En 1920, un observateur anglais note avec soulagement que « le marchandage sur les conditions du changement l’a emporté sur la seule opposition au changement ».
Joli progrès !
Parmi toutes les calomnies qui ont été déversées sur les luddites, la pire est venue des apologues du mouvement ouvrier, qui y ont vu une manifestation aveugle et infantile. Ainsi ce passage du Capital, contresens fondamental d’une époque :
« Il fallut du temps et de l’expérience avant que les travailleurs apprennent à faire la distinction entre les machines elles-mêmes et la manière dont elles sont utilisées par le capital ; et qu’ils dirigent leurs attaques non contre les instruments matériels de production, mais contre la forme sociale particulière dans laquelle ils sont utilisés. »
Cette conception matérialiste de la neutralité des machines suffit à légitimer l’organisation du travail, la discipline de fer (sur ce point Lénine fut un marxiste conséquent), et finalement tout le reste. Prétendument arriérés, les luddites avaient du moins compris que les « instruments matériels de production » sont avant tout des instruments de domestication dont la forme n’est pas neutre, puisqu’elle garantit la hiérarchie et la dépendance.
La résistance des premiers ouvriers d’usine se manifestait principalement à propos de ce qui avait été une de leurs rares propriétés, et dont ils se voyaient dépossédés : leur temps. Un vieil usage religieux voulait que les gens ne travaillent ni le dimanche ni le lundi, appelé « Lundi Saint ». Le mardi étant consacré à se remettre de deux jours de beuveries, le travail ne pouvait raisonnablement commencer que le mercredi ! Générale au début du XIX ème siècle, cette saine pratique subsista dans certains métiers jusqu’en 1914. Les patrons usèrent de divers moyens coercitifs pour combattre cet abstentionnisme institutionnalisé, sans résultats. Ce fut à mesure que les trade-unions s’implantèrent que le samedi après-midi férié vint se substituer au « Lundi Saint », une glorieuse conquête : la semaine de labeur augmentait ainsi de deux jours !
Ce n’était pas seulement la question du temps de travail qui était en jeu dans le Lundi Saint, mais aussi celle de l’usage de l’argent. Les ouvriers ne revenaient pas travailler avant d’avoir dépensé tout leur salaire. Dés cette époque, l’esclave n’était plus seulement considéré comme travailleur, mais aussi comme consommateur. Adam Smith avait théorisé la nécessité de développer le marché intérieur en l’ouvrant aux pauvres. De plus, comme l’écrivait l’évêque Berkeley en 1755 : « La création de besoins ne serait-elle pas le meilleur moyen de rendre le peuple industrieux ? » De manière encore marginale, le salaire alloué aux pauvres vint donc s’adapter aux nécessités du marché. Mais ceux-ci n’utilisèrent pas ce surcroît de numéraire selon les prévisions des économistes ; l’augmentation du salaire, c’était du temps gagné sur le travail (ce qui est un heureux retournement de la maxime utilitariste de Benjamin Franklin : « time is money »). Le temps gagné sur l’usine se passait dans les public houses, les biens nommées (à cette époque, les révoltes se communiquaient de pub en pub). Plus les pauvres avaient d’argent, plus ils le buvaient. C’est dans les spiritueux qu’ils ont d’abord découvert l’esprit de la marchandise, au grand dam des économistes qui prétendaient leur faire dépenser utile. La campagne pour la tempérance menée alors conjointement par la bourgeoisie et les « fractions avancées (et donc sobres) de la classe ouvrière », ne répondait pas tant à un souci de santé publique (le travail fait encore plus de dégâts, sans qu’ils en demandent l’abolition), qu’à une exhortation à bien utiliser son salaire. Cent ans après, les mêmes ne conçoivent pas que des pauvres puissent se priver de bouffer pour s’acheter une marchandise « superflue ».
La propagande pour l’épargne vint combattre cette propension à la dépense immédiate. Et là encore, il revint à « l’avant-garde de la classe ouvrière » d’instaurer des établissements d’épargne pour pauvres. L’épargne accroît encore l’état de dépendance des pauvres, et le pouvoir de leurs ennemis : grâce à elle, les capitalistes pouvaient surmonter les crises passagères en baissant leurs salaires, et contenir les ouvriers dans la pensée du minimum vital. Mais Marx relève dans les Grundrisse une contradiction alors insoluble : chaque capitaliste exige que ses esclaves épargnent, mais seulement les siens, en tant que travailleurs ; tous les autres esclaves sont pour lui des consommateurs, et doivent donc dépenser. Cette contradiction ne pourra être levée que beaucoup plus tard, lorsque le développement de la marchandise permettra l’instauration du crédit à l’usage des pauvres. Quoi qu’il en soit, la bourgeoisie, si elle a pu un temps civiliser la conduite des pauvres dans leur travail, n’a jamais pu domestiquer totalement leur dépense. L’argent est ce par quoi la sauvagerie revient toujours…
Après que la suppression du Lundi Saint eût allongé la semaine de labeur, « les ouvriers prenaient désormais leur temps de loisir sur le lieu de travail » (Geoff Brown). Le coulage des cadences était de règle. Ce fut finalement l’instauration du travail à la pièce qui imposa la discipline dans les ateliers : l’assiduité et le rendement augmentèrent ainsi par la force. L’effet majeur de ce système, qui se généralisa à partir des années 1850, fut de contraindre les ouvriers à intérioriser la logique industrielle : pour gagner plus ; il fallait travailler plus, mais ceci se faisait au détriment du salaire des autres, et les moins ardents pouvaient même se trouver licenciés. Pour remédier à cette concurrence sans frein s’imposa la négociation collective sur la quantité de travail à fournir, sa répartition et sa rémunération. Ainsi se trouvèrent consacrées les médiations trade-unionistes. Une fois remportée cette victoire sur la productivité, les capitalistes consentirent à diminuer les horaires de travail. La fameuse loi des dix heures, si elle constitue effectivement une victoire du trade-unionisme, est donc une défaite des pauvres, la consécration de l’échec de leur longue résistance au nouvel ordre industriel.
La dictature omniprésente de la nécessité fut ainsi instaurée. Une fois supprimés les vestiges de l’organisation sociale antérieure, plus rien n’existait dans ce monde, qui ne soit déterminé par les impératifs du travail. L’horizon des pauvres se limitait à la « lutte pour l’existence ». On ne saurait cependant comprendre le règne absolu de la nécessité comme un simple accroissement quantitatif de la pénurie : c’est avant tout la colonisation des esprits par le principe trivial et grossier de l’utilité, une défaite dans la pensée. On mesure là la conséquence de l’écrasement de cet esprit millénariste qui animait les pauvres dans la première phase de l’industrialisation. A cette époque, le règne du besoin brutal était clairement conçu comme l’œuvre d’un monde, ce monde de l’Antéchrist fondé sur la propriété et l’argent. L’idée de la suppression du besoin ne se séparait pas de l’idée de la réalisation de l’Eden de l’humanité, « ce Canaan spirituel où coulent le vin, la lait et le miel, et où l’argent n’existe pas » (Coppe). Avec l’échec de cette tentative de renversement, le besoin accède à une apparence d’immédiateté. La pénurie apparaît dès lors comme une calamité naturelle à laquelle seule l’organisation toujours plus poussée du travail pourra remédier. Avec le triomphe de l’idéologie anglaise, les pauvres, déjà dépossédés de tout se voient en plus dépossédés de l’idée même de la richesse.
C’est dans le protestantisme, et plus précisément dans sa forme anglo-saxonne puritaine, que le culte de l’utilité et du progrès trouve sa source et sa légitimité. Faisant de la religion une affaire privée, l’éthique protestante entérina l’atomisation sociale générée par l’industrialisation : l’individu se retrouvait isolé face à Dieu comme il se retrouvait isolé face à la marchandise et à l’argent. Ensuite, elle mit en avant les valeurs qui étaient précisément requises des pauvres modernes : honnêteté, frugalité, abstinence, travail, épargne. Les puritains, qui avaient combattu sans relâche les fêtes, les jeux, la débauche, tout ce qui venait s’opposer à la logique du travail, et voyaient dans l’esprit millénariste « l’étouffement de tout esprit d’entreprise chez l’homme » (Webbe en 1644) taillèrent la route à la contre-offensive industrielle. De plus, on peut dire de la Réforme qu’elle fut le prototype du réformisme : née d’une dissidence, elle favorisa à son tour toutes les dissidences. Elle « n’exige pas que l’on professe ce christianisme, mais qu’on ait de la religion, une religion quelconque ».
C’est en France et en 1789 que ces principes allaient trouver leur pleine réalisation, en se dépouillant définitivement de leur forme religieuse et en s’universalisant dans le Droit et la politique. La France était retardataire dans le processus d’industrialisation : un conflit irréconciliable opposait la bourgeoisie et la noblesse rétive à toute mobilisation de l’argent. C’est paradoxalement ce retard qui conduisit la bourgeoisie à avancer le principe le plus moderne. En Grande-Bretagne, où les classes dominantes avaient fusionné depuis longtemps en un cours historique commun, « la Déclaration des droits de l’homme pris corps, non pas habillée de la toge romaine, mais sous le manteau des prophètes de l’Ancien Testament » (Hobsbawn). Voilà précisément la limite, l’inachèvement de la contre-révolution théorique anglaise : finalement, la citoyenneté y repose encore sur la doctrine de l’élection, les élus se reconnaissant au fruit de leur travail et à leur adhésion morale à ce monde. Elle laissait donc en dehors d’elle-même une populace qui pouvait encore rêver au pays de cocagne. La mise au travail forcé dans les usines eut d’abord pour but de réduire cette force menaçante, de l’intégrer par la force d’un mécanisme social. Il manquait encore à la bourgeoisie anglaise ce raffinement dans le mensonge qui devait caractériser son homologue d’outre-Manche, lui permettant de réduire les pauvres d’abord par l’idéologie. Aujourd’hui encore les défenseurs britanniques du vieux monde ne font pas tant état de leurs opinions politiques que de leur rectitude morale. La frontière sociale, particulièrement visible et arrogante, qui sépare les riches des pauvres dans ce pays, est à la mesure de la faible pénétration de l’idée d’égalité politique et juridique des individus.
Alors que l’endoctrinement moral puritain avait eut d’abord pour effet d’unifier et de conforter tous ceux qui avaient quelque intérêt particulier à défendre dans un monde changeant et incertain, il vint faire ses ravages sur les classes inférieures après que celles-ci se soient déjà trouvées pliées sous le joug du travail et de l’argent, pour parachever leur défaite. Ainsi Ure recommandait-il à ses pairs d’entretenir avec autant de soin la « machinerie morale » que la « machinerie mécanique », dans le but de « rendre l’obéissance acceptable ». Mais cette machinerie morale allait surtout révéler ses effets néfastes une fois relayée par les pauvres, en marquant de son empreinte le mouvement ouvrier naissant. Ainsi se multiplièrent les sectes ouvrières méthodistes, wesleyennes, baptistes et autres, jusqu’à rassembler autant de fidèles que l’Eglise d’Angleterre, institution d’Etat. Dans cet environnement hostile des nouveaux sites industriels, les ouvriers se replièrent frileusement autour de la chapelle. On est toujours porté à justifier les affronts desquels on ne se venge pas : la nouvelle morale ouvrière érigea la pauvreté en grâce et l’austérité en vertu. Dans ces localités, le syndicat fut le rejeton direct de la chapelle, et les prédicateurs laïcs se transformèrent en délégués du trade-union [2]
La campagne menée par la bourgeoisie pour civiliser les pauvres ne devait avoir raison de la haine sociale que par ricochet, une fois relayée par les représentants ouvriers qui, dans leurs luttes contre les maîtres parlaient désormais le même langage qu’eux. Mais les formes encore religieuses que pouvait prendre la domestication dans la pensée n’étaient qu’un épiphénomène. Celle-ci avait une base autrement plus efficiente dans le mensonge économique.
J. et P. Zerzan [3] relèvent fort justement cette contradiction : c’est dans le deuxième tiers du XIXème siècle, au moment où les pauvres subissent les conditions les plus dégradantes et mutilantes dans tous les aspects de leur vie, au moment où toute résistance à l’instauration du nouvel ordre capitaliste est défaite, c’est à ce moment donc que Marx, Engels et tous leurs épigones saluent avec satisfaction la naissance de « l’armée révolutionnaire du travail » et estiment que les conditions objectives sont enfin réunies pour un assaut prolétarien victorieux. En 1864, dans sa célèbre adresse à l’Internationale, Marx commence par dresser un tableau détaillé de la situation épouvantable des pauvres anglais, pour ensuite célébrer « ces merveilleux succès » que sont la loi des dix heures (on a vu ce qu’il en était) et l’établissement de manufactures coopératives marquant « une victoire de l’économie politique du travail sur l’économie politique de la propriété » ! Si les commentateurs marxistes ont abondamment décrit le sort effroyable des ouvriers au XIX éme siècle, ils le jugent quelque part inévitable et bénéfique. Inévitable parce qu’ils y voient une conséquence fatale des exigences de la Science et nécessaire développement des « rapports de production ». Bénéfique, dans la mesure où « le prolétariat se trouve unifié, discipliné et organisé par le mécanisme de production » (Marx). Le mouvement ouvrier se constitue sur une base purement défensive. Les premières associations ouvrières étaient des « sociétés de résistance et de secours mutuel ». Mais alors qu’auparavant les pauvres en révolte s’étaient toujours reconnus négativement, en nommant la classe de leurs ennemis, c’est dans et par le travail, placé par la contrainte au centre de leur existence, que les ouvriers en vinrent à rechercher une communauté positive, produite non par eux mais par un mécanisme extérieur. Cette idéologie devait prendre corps en premier lieu dans la « minorité aristocratique » des ouvriers qualifiés, « ce secteur auquel s’intéressent les politiciens et d’où viennent ceux que la société n’est que trop empressée à saluer comme les représentants de la classe ouvrière », comme le note avec pertinence Edith Simcox en 1880. L’immense masse des travailleurs encore intermittents et non qualifiés n’a de ce fait pas droit de cité. Ce sont eux qui, lorsque les portes des trade-unions s’ouvriront, préserveront le légendaire esprit combatif et sauvage des travailleurs anglais. Un long cycle de luttes sociales commence alors, parfois très violentes, mais qui resteront dépourvues de tout principe unificateur.
« Quoique l’initiative révolutionnaire partira probablement de la France, l’Angleterre peut seule servir de levier pour une révolution sérieusement économique. (…) Les Anglais ont toute la matière nécessaire à la révolution sociale. Ce qui leur manque, c’est l’esprit généralisateur et la passion révolutionnaire. » Cette déclaration du conseil général de l’Internationale porte en elle à la fois la vérité et la fausse conscience d’une époque. Du point de vue social, l’Angleterre a toujours constitué une énigme : le pays qui a donné naissance aux conditions modernes d’exploitation et a donc le premier produit une grande masse de pauvres modernes est aussi celui dont les institutions sont restées inchangées depuis maintenant trois siècles, n’ayant jamais été ébranlées par un assaut révolutionnaire. Voilà qui contraste avec les nations du continent européen, et vient contredire la conception marxiste de la révolution. Les commentateurs ont tenté d’expliquer une telle énigme par quelque atavisme britannique, d’où les salades maintes fois répétées sur l’esprit réformiste et antithéorique des pauvres anglais, en regard de la conscience radicale animant les pauvres de France, toujours prêts à monter sur les barricades. Une telle vision a-historique oublie tout d’abord le foisonnement théorique des années de guerre civile, au XVIIème siècle, ensuite la chronicité et la violence qui ont toujours caractérisé les luttes sociales des pauvres anglais, et qui se sont sans cesse amplifiées depuis le milieu de ce siècle. En réalité, l’énigme se résout ainsi : la révolte des pauvres est toujours tributaire de ce à quoi elle s’affronte.
En Angleterre, c’est sans phrases, par la force brutale d’un mécanisme social, que les classes dominantes ont mené leur entreprise de domestication. Aussi les historiens anglais déplorent-ils souvent que la « révolution industrielle » n’ait pas été accompagné d’une « révolution culturelle » qui aurait intégré les pauvres à « l’esprit industriel » (de telles considérations se sont multipliées dans les années 70, quand l’extension des grèves sauvages en a révélé l’acuité). En France, la contre-offensive bourgeoise a d’abord été théorique, par la domination de la politique et du Droit, « ce miracle qui depuis 1789 tient le peuple abusé » (Louis Blanc). Ces principes représentaient un projet universel, c’était une promesse de participation faite aux pauvres dés lors qu’ils en feraient leurs les modalités. Vers 1830, une partie des pauvres s’en fit le porte-parole, revendiquant que « soient rendus à leur dignité de citoyens des hommes que l’on infériorise » (Proudhon). A partir de 1848, les mêmes principes furent invoqués contre la bourgeoisie, au nom de la « république du travail ». Et on sait à quel point le poids mort de 1789 pèsera lourd dans l’écrasement de la Commune. C’est un projet social qui se scinde en deux au XIX ème siècle. En Angleterre, métropole du Capital, les luttes sociales ne peuvent se fondre dans un assaut unitaire, restant de ce fait travesties en luttes « économiques ». En France, berceau du réformisme, cet assaut unitaire reste contenu dans une forme politique, laissant ainsi le dernier mot à l’Etat. Le secret de l’absence de mouvement révolutionnaire outre-Manche est donc identiquement le secret de la défaite des mouvements révolutionnaires continentaux.
Aujourd’hui s’achève le processus dont nous venons de décrire la genèse : le mouvement ouvrier classique s’est définitivement intégré à la société civile, alors que s’amorce une nouvelle entreprise de domestication industrielle. Aujourd’hui donc apparaissent en pleine lumière tant la grandeur que les limites des mouvements passés, qui déterminent toujours les conditions sociales particulières à chaque région de ce monde.
Léopold ROC
Texte paru dans Os Cangaceiros n°3, pp 43-48, juin 1987. On peut télécharger ce numéro dans la Fanzinotheque.

[1] Cf. l’Incendie millénariste, p.233-258
[2] Un exemple significatif : l’Eglise travailliste, fondée à Manchester en 1891, eut pour seule fonction d’amener les ouvriers du nord à rejoindre un Parti travailliste indépendant, après quoi elle disparut.
[3] Industrialism & Domestication, Black Eye Press, Berkeley, 1979.