Toute
personne possédant un tant soit peu de mémoire pourrait se demander où
ont bien pu passer les masses de crédit à haut risque
pour lesquelles, après le maelström financier de 2008, il fallait
trouver une sépulture – la plus discrète possible. Une chose est sûre :
elles n’ont pas été remboursées. Au contraire,
l’immense dette fictive n’a cessé de gonfler, tant il est vrai que
le jeu favori du secteur privé depuis des lustres consiste à faire
semblant de croire qu’on remboursera les vieilles créances
par de nouvelles, et les nouvelles par d’autres, encore à venir.
D’un autre côté, du fait des sommes colossales que représentent ces
fameux « actifs toxiques », il ne pouvait être
question de les amortir en totalité (sinon, de façon purement
cosmétique, en les dissimulant sous le tapis des écritures bancaires) :
c’eût été provoquer, selon les propres termes des
gourous de la finance, la « fusion du cœur »[2]
du
système financier international. Afin que les banques puissent néanmoins
rééquilibrer leur bilan, on leur permit de se délester de
leurs créances pourries. Cependant, on ne parle plus du tout de ces
« bad banks »[3]
qui, avec l’appui des garanties gouvernementales, ont eu la lourde tâche d’enrayer provisoirement la débâcle du « système
bancaire fantôme »[4]
consécutive à l’éclatement de la bulle immobilière.
Il n’y a
pas trois ans que les marchés financiers se sont effondrés, et voilà
qu’à leur tour, épuisées par les mesures anticrise, les
finances publiques d’un nombre croissant de pays se retrouvent
asphyxiées. Il arrive aujourd’hui aux obligations d’Etat ce qui est
arrivé aux titres de la finance privée. Une part toujours plus
conséquente d’une dette déjà difficilement maîtrisable bascule dans
une sorte de « budget fantôme »[5].
A l’instar de ce qui s’est passé pour le crédit hypothécaire, les
emprunts d’Etat se transforment un à un en déchets toxiques. Mais cela
n’empêchera pas les banques centrales de les accepter eux
aussi avec gratitude. Les Asiatiques achètent-ils moins de bons du
Trésor US ? Qu’à cela ne tienne, la Réserve fédérale américaine
elle-même en réclame comme si elle était en état de manque.
De la même façon, la crise de la dette souveraine européenne serait
aujourd’hui beaucoup plus grave, en dépit de tous les plans de
renflouement, si la BCE ne rachetait pas aux pays de l’Union
frappés par la crise, d’importants volumes d’obligations depuis
longtemps sans valeur. Ironie du sort, ce sont donc précisément les
banques centrales, soi-disant bastions de la stabilité
financière, qui font office de dépotoirs accueillant les déchets
toxiques du système financier international. Pour ces actifs c’est la
fin du voyage, car les banques centrales n’ont plus derrière
elles aucune institution susceptible de les délester à leur tour de
ce fardeau. La façade de normalité érigée à partir de 2008 s’avère en
définitive une hasardeuse politique de création de
monnaie s’appuyant, en guise de « garantie », sur un tas de créances
pourries.
Kurz est membre du groupe allemand Exit !