LA PEUR-PANIQUE DU FUTUR NOUS PARALYSE DANS LA PEUR AU PRÉSENT. DIT-ON.


C'EST UN MAUVAIS RÊVE QUI NÉCESSITE D'ÊTRE ENDORMI POUR Y CROIRE.



vendredi 29 octobre 2010

Le point de fusion des retraites




source: la pompe à phynance/le monde diplo
par Frédéric Lordon



Peut-être plus qu’aucune autre, la présente affaire des « retraites » se prête-t-elle à illustrer ce propre des grands conflits sociaux qui est de porter au jour des mécontentements bien au-delà de l’objet circonscrit de la « réforme » en débat. Seul l’élargissement de perspective qui permet de faire entrer le cortège de ces motifs latéraux, et en fait principaux, dans le tableau d’ensemble peut en livrer le sens, celui-là même que les gouvernants se refusent obstinément à voir, bien aidés il est vrai par la cohorte des experts amicaux, eux aussi adeptes de la « réduction technocratique » et surpris de ne rien comprendre à ce qui se passe sous leurs yeux. Si cependant, et pour le malheur de tous ces mal-comprenants, la question des retraites offre une caractéristique singulière, c’est bien celle de faire passer avec une parfaite continuité des questions les plus techniques de la plomberie financière des pensions aux questions les plus politiques des formes mêmes de notre vie sociale – de ce point de vue, on ne pouvait pas mieux, ou plus mal !, choisir le lieu de l’affrontement, selon le degré, au choix, de rouerie ou de bêtise qu’on prêtera aux « réformateurs ».

Une « réforme », mais pour qui ?

Dans une économie sous la domination presque entière de la finance, il ne faut pas s’étonner que le maillon décisif qui fait passer de la « technique » à la politique soit précisément la question de la financiarisation. Il y a davantage lieu en revanche d’être surpris que l’intimité des liens entre la réforme des retraites et « la finance » ne soit pas davantage apparue pour ce qu’elle ne peut pourtant manquer d’être, à savoir une invraisemblable aberration dans une période où, précisément, nous n’en finissons pas d’écoper une crise financière de format séculaire. Par une de ces dissonances cognitives qui disent tout du désordre intellectuel dans lequel vit l’actuel président, il a donc été possible et de menacer la finance, agences de notation en tête, de toutes les foudres de Toulon, et de justifier la réforme des retraites par l’impératif du triple-A de la dette publique française… Mais le spectacle en soi consternant de l’inconséquence d’un président en plein chaos mental ne vaudrait pas une seconde d’attention s’il ne venait souligner par un formidable raccourci – la retraite contre le triple-A – le degré auquel les intérêts fondamentaux du corps social ont été subordonnés à ceux des opérateurs des marchés.
Ainsi par un monstrueux dérèglement dont aucun des habituels curés de la « démocratie » ne semble s’être aperçu, nous assistons à cette situation proprement ahurissante dans laquelle un gouvernement prétendument légitime tente de s’adresser simultanément à deux communautés parfaitement hétérogènes et dont les intérêts sont radicalement antagonistes, à savoir la communauté politique nationale des citoyens et la communauté extra-politique (quoique politique elle le soit mais à sa manière bien à elle) et extra-nationale des créanciers internationaux, le comble du dérèglement venant de ce que, de plus en plus, les arbitrages des politiques publiques sont rendus en faveur de la seconde de ces communautés et contre la première. Dans cette affaire, le spectacle guignolesque d’un pouvoir qui s’aplatit en fait devant les forces qu’il ne menace qu’en mots est quantité négligeable comparé à cette configuration inédite de la politique moderne dans laquelle nous a fait entrer la libéralisation financière internationale. Car on croyait le peuple souverain la seule communauté de référence de l’Etat, son ayant-droit exclusif, l’unique objet de ses devoirs, et l’on aperçoit comme jamais à l’occasion de la réforme des retraites que, contrairement à de stupides idées reçues, le pouvoir politique ne gouverne pas pour ceux dont il a reçu la « légitimité » – mais pour d’autres. Il y a donc un tiers intrus au contrat social et l’on découvre que, littéralement parlant, c’est lui qui fait la loi – et tous nos vœux accompagnent les justificateurs de la « légitimité du mandat » et de ce que « ce n’est pas la rue qui gouvernera », car on se demande bien quelle autre solution il reste, à part la rue à prendre, pour objecter à cette sorte de scandale.

Organisation de la décote
et capitalisation rampante

Mais la collision des retraites et de la finance ne s’arrête pas là et envoie de la tôle froissée dans à peu près toutes les directions. Il y a d’abord que la réforme apparente cache (mais si mal) une réforme furtive, et que la réforme véritable ne s’en tient nullement à la réforme plaidée. On admirera donc l’habileté de la manœuvre qui donne pour une défense et illustration de la retraite par répartition une entreprise de promotion particulièrement insidieuse de la retraite par capitalisation. Quelques décennies d’apprentissage ont enseigné aux libéraux la contre-productivité de la « prise de front ». Désormais bien établie, la stratégie de la paupérisation préalable et délibérée des services publics (lato sensu) se montre autrement plus efficace puisqu’il n’est en effet pas de plus sûr moyen de jeter les usagers dans les bras des opérateurs privés que d’avoir auparavant méthodiquement dégradé les prestations des opérateurs publics. Après le service de l’emploi, le transport ferroviaire, la poste, bientôt l’éducation et puis la santé, la retraite n’échappe pas à cette unité de vue stratégique, peut-être même lui donne-t-elle sa plus considérable illustration, mesurée en tout cas à l’aune de ses enjeux financiers – 230 milliards d’euros au bas mot en 2006 tout de même, 420 à l’horizon 2030 dixit le COR [1]. Et en effet : pourquoi risquer de braquer inutilement la population avec des mots qui blessent, comme « capitalisation », quand il est possible tout en jurant la mission de « sauver la répartition », de la faire tomber comme un fruit mûr par de toutes simples mesures d’âge qui instituent la décote comme règle et le taux plein comme exception. Les « réformateurs » comptent bien sur les effets de l’individualisme comme condition solitaire, où chacun par devers soi est abandonné à ses propres calculs, et n’a pas d’autre choix que de composer avec le système tel qu’il s’offre à lui, hors de sa portée. Le plus rigoureux défenseur de la répartition n’en pourra donc mais : constatant le devenir peau de chagrin de sa retraite, et faute de pouvoir payer la sur-cotisation de répartition qu’il appellerait de ses vœux, il n’aura pas d’autre solution pour échapper à la retraite misérable que d’aller mettre, contre ses propres principes, quelques picaillons dans une caisse quelconque… de capitalisation.
En couverture du Challenges du 9 septembre [2], on sent bien qu’Henri de Castries, président d’Axa, et récipiendaire anticipé du pactole de la capitalisation furtive, a beaucoup pris sur lui pour se composer une physionomie calme et responsable et ne pas laisser complètement éclater sa joie. Dans une parfaite démonstration d’indépendance journalistique, Challenges s’offre même à poser toutes les questions rhétoriques désirées par ses invités : « Retraite, comment l’améliorer », symptomatiquement il n’y a d’ailleurs même pas de point d’interrogation puisque la seule réponse possible prend la forme de l’aimable injonction : « D’abord être propriétaire, et souscrire une assurance-vie ».

Une riche idée : financiariser les retraites
en pleine crise financière !

C’est signé Henri de Castries mais c’est surtout, à quelques modalités techniques près, la reproduction à l’identique du programme étasunien – la propriété immobilière plus la propriété financière – dont les considérables réalisations n’ont visiblement entamé aucun enthousiasme. Les demi-habiles de la réforme furtive ont donc singulièrement choisi leur moment. Car la promotion, même masquée, de la capitalisation va s’avérer difficile au spectacle de la crise financière et de l’énorme déconfiture des fonds de pension étasuniens. Deux travaux récemment publiés par des économistes du NBER [3], institution peu portée à l’insurrection, jettent un éclairage assez cru sur la situation des fonds de pension publics des états fédérés étasuniens. Le total des engagements non financés des caisses de retraite (capitalisée) de la fonction publique des états atteint… 3300 milliards de dollars. Auxquels il convient d’ajouter 574 milliards de dollars d’impasse financière pour les municipalités et les comtés [4]. Les fonds de pension maison des cent plus grosses entreprises étasuniennes sont pour leur part short de 460 milliards de dollars [5]. C’est que la crise financière attaque les fonds de pension des deux côtés de leurs bilans. Leurs actifs sont évidemment dévalorisés par le plongeon des cours. Mais plus insidieusement, dans le même temps où leurs actifs se contractent, leurs passifs (c’est-à-dire l’ensemble de leurs engagements) gonflent par un effet actuariel lié à la brutale baisse des taux d’intérêt décidée par la banque centrale pour tenter de réanimer les institutions bancaires.
Le lecteur peut s’il le veut faire l’économie de ce passage (un tout petit peu) plus technique. Par définition les fonds de pension souscrivent des engagements de long terme. Or on ne peut valoriser des flux financiers (qu’ils soient à recevoir ou à payer) de la même manière quand ces flux sont très éloignés les uns des autres dans le temps – la « préférence pour le présent » conduira en effet un agent à accorder plus de valeur à un flux financier s’il est très proche dans le temps que s’il est très éloigné. L’actualisation est ainsi la méthode permettant de ramener en quelque sorte à une même unité des flux appartenant à des échéances temporelles différentes. Un flux futur actualisé, ou dit autrement : la valeur dans (ou pour) le présent d’un flux futur, vaut alors non pas sa valeur monétaire nominale mais cette valeur nominale diminuée d’un certain coût d’opportunité égal à ce que le flux considéré aurait rapporté par placement à un certain taux s’il avait été perçu immédiatement. Pour ramener à une même unité des flux étagés dans le temps, l’actualisation leur applique donc une sorte de « taux de change intertemporel » formé à partir du rendement (le taux d’actualisation proprement dit) du placement fictif et, assez logiquement, plus le taux d’actualisation est élevé, plus la valeur (ramenée) dans le présent d’un flux futur est faible. La fixation de ce taux d’actualisation est par nature conventionnelle, or son choix peut être lourd de conséquence, notamment quand il s’agit d’engagements aussi longs et aussi massifs que ceux des fonds de pension.
C’est précisément sur ce point que Rauh et Novy-Marx prennent à revers les évaluations de passifs réalisées par les fonds de pension eux-mêmes. Car ces gros coquins avaient retenu un taux d’actualisation uniforme d’environ 8%, égal au taux de rendement anticipé de leurs actifs sur la période. Or 8% de rendement dans une période de crise financière est une hypothèse qui appartient au monde des rêves. Compte-tenu de la séniorité de la dette « retraites » [6] inscrite au passif des fonds de pension, les auteurs trouvent, non sans raison, plus adéquat d’en actualiser les flux financiers au taux de l’actif sans risque, c’est-à-dire soit au taux des obligations municipales (notées AA+), soit, encore mieux, au taux des bons du Trésor US [7]. Or, par construction, puisqu’il s’agit du taux de l’actif sans risque, donc de l’actif de plus faible rendement, et a fortiori dans le présent environnement de taux d’intérêt très bas, les taux d’actualisation corrigés sont sensiblement en dessous des 8% retenus par la comptabilité maison des fonds de pension… et les passifs ainsi réévalués s’en trouvent tragiquement gonflés (la valeur non seulement actualisée, mais convenablement actualisée, des engagements de retraite à payer par les fonds est passablement plus haute avec des taux d’actualisation entre 1 et 4% qu’avec 8%...)
La situation générale des fonds à prestations définies [8] est tellement dégradée que, par un paradoxe typique de la financiarisation, l’administration Obama a décidé de suspendre la plupart des dispositions du Pension Protection Act de 2006 lui-même pourtant adopté à la suite du krach Internet qui avait déjà fait de sérieux trous et créé une situation de sous-financement généralisée des plus inquiétantes. Mais en 2006 la crise Internet commençait à s’estomper et l’administration (Bush à l’époque) avait décidé qu’il fallait prendre quelques mesures pour sécuriser un système de pensions capitalisées dangereusement fragilisé. Pas de chance : un an plus tard, crise des subprimes… et la capitalisation expérimente les unes après les autres les tares de la financiarisation… dont elle est elle-même l’une des plus belles pièces. Or le Pension Protection Act voté en 2006 pour un commencement d’application en… 2008 imposait aux fonds à prestations définies de viser un taux de couverture de leurs engagements de 100% à horizon de 2013, sous peine pour ceux qui tomberaient au dessous de 80% d’être astreints à des amendes ou de voir leurs cotisations au PBGC [9] augmenter. Las : fin 2009, seuls 10% des fonds de pension public sont pleinement financés, alors que la moitié d’entre eux sont tombés à des taux de couverture compris entre 60 et 80% [10]...
Les entreprises, qui sont en aussi mauvaise posture, n’ont pas tardé à discerner les termes de l’alternative : soit augmenter leurs propres versements à leurs fonds de pension, soit adopter des stratégies de placement plus scabreuses pour augmenter les rendements de l’actif (risques accrus, leviérisation)… soit dépêcher une armée de lobbyistes à Washington pour obtenir la suspension des obligations du Pension Protection Act. Avec le sens des responsabilités que le capital aime plaider à l’usage des autres, c’est la troisième solution qui a fait l’unanimité. Ces messieurs auraient eu tort de se gêner : ils sont tombés sur une administration Obama toute disposée à les écouter – il est vrai que lorsqu’on est jusqu’au cou dans la logique de la financiarisation il n’y a plus que des mauvais choix et s’imposent ceux qui permettent de sauver les meubles à très court terme. Les sponsors de plans DB ont donc gagné une extension à neuf, voire quinze ans de leurs délais de mise en conformité… Quant aux pauvres pensionnés des plans DC [11], eux se débrouilleront comme ils pourront : la dévalorisation des actifs dans lesquels sont investies leurs épargnes-retraite est entièrement pour eux – une étude de l’OCDE suggère que le retournement des marchés a fait baisser le taux de remplacement moyen de 10 points entre 2007 et 2008 [12] à partir de niveaux d’origine déjà très bas. Et comme on voit mal les pensionnés des plans DC, abandonnés à eux-mêmes, compenser ces pertes par des sur-cotisations volontaires en pleine période de récession, il est d’ores et déjà annoncé que bon nombre des salariés étasuniens n’auront pas d’autre choix que de rester au travail (si seulement ils le peuvent) jusqu’à un âge canonique.
Voilà assurément un système de retraites qui a tout pour plaire et l’on ne saurait trop souligner l’à-propos historique du projet de réforme français qui, pour toutes ses dénégations, se propose néanmoins subrepticement d’y conduire, au moment précis où le modèle importé menace ruine. Organiser délibérément l’attrition de la répartition (sous couleur bien entendu de ne penser qu’à la sauver) pour mieux renvoyer les cotisants vers des formules complémentaires de capitalisation privée, en d’autres termes créer artificiellement le problème (du public) pour mieux y apporter la solution déjà prête (du privé), et par là mettre en place toutes les incitations à une substitution de long terme parfaitement silencieuse mais qui aboutira inexorablement à faire transiter une part croissante du financement des pensions par la sphère des marchés, le tout alors que ladite finance des marchés n’en finit pas de démontrer à grand spectacle l’ampleur des destructions de valeur dont elle est capable, voilà une manœuvre qui en dit assez long sur l’aveuglement idéologique du gouvernement présent, ou bien sur son degré de commission aux intérêts de l’industrie financière.

L’ultime verrou de la financiarisation

Mais il y a pire que la perspective de la déconfiture annoncée de la (future) retraite capitalisée. Car la captation par les marchés des retraites n’a pas seulement pour conséquence leur fragilisation financière mais, bien plus profondément, un effet structurel de verrouillage définitif de la libéralisation financière. Par les masses d’épargne qu’elle concerne, la retraite capitalisée pousse l’implication financière du salariat à son comble et, par là même, lie objectivement les intérêts des salariés aux bonnes fortunes de la finance… laquelle prospère précisément de les opprimer. Un sophiste libéral qui passerait par là objecterait sans doute que si les salariés souffrent un peu, les pensionnés qu’ils seront plus tard en profiteront. On lui répondrait d’abord que les appels à la patience pour 40 ans sont bien le propre des nantis d’aujourd’hui (qui font miroiter aux autres leur improbable nantissement de demain). Mais on l’enverra surtout paître en lui faisant observer, expériences désormais suffisamment nombreuses à l’appui, que les fonds de pension DC font et les salariés exploités et les retraités miséreux tout simplement parce que les très nombreux intermédiaires de la division du travail financier se payent sur la bête en prélevant d’effarantes commissions.
Là où les travaux statistiques mesurent les coûts des fonds de pension en proportion du total de leurs actifs, donc compte-tenu de tous les effets de capitalisation, pour aboutir à des ratios très modestes entre 0,75% et 1,5%, la BBC s’est livrée à une enquête beaucoup plus rustique mais combien plus parlante en rapportant les feesprélevés aux sommes versées par les épargnants. S’ils allaient y voir de plus près, les pauvres pensionnés britanniques en auraient les yeux qui dégringolent des orbites à découvrir les proportions phénoménales dans lesquelles se sucrent les principaux gestionnaires de leurs fonds, le pompon revenant à HSBC qui pour 40 années de versements mensuels de 200£, soit un total de 120.000£ (96.000£ plus les avantages fiscaux) se sert sans mollir une commission de… 99.900£, soit un modeste 80% [13] ! L’occasion pourrait incidemment être saisie d’une comparaison avec l’extraordinaire efficacité-coût de la répartition, pourtant réputée ringarde à souhait et promise à être bazardée : c’est que, se passant de l’accumulation financière en organisant directementles transferts redistributifs de la solidarité intergénérationnelle, elle ne supporte que des coûts administratifs proportionnellement très modérés et n’a nul besoin d’engraisser la cohorte des consultants, des stratégistes, des asset managers, desbrokers, etc., et toute cette chaîne du parasitisme financier qui vit d’être directement branché sur la fructification de l’épargne.
Mais il y a par-dessus tout que le salariat désormais – et à son corps défendant – mouillé jusqu’aux yeux dans la logique des marchés voit se fermer toute possibilité d’entrer frontalement en conflit avec la finance pourtant l’instance de toutes ses oppressions. Gageons qu’ainsi caparaçonnés de l’indestructible alibi des pensions, spéculation, plus-values et bonus vont devenir autrement plus faciles à défendre que par les anciennes contorsions qui devaient sans cesse inventer de nouvelles histoires racontant les bénéfices pour la croissance de la libéralisation financière. A tous les amis de la mondialisation qui ont vécu pendant trois décennies sur le maigre viatique argumentatif de la « compétitivité » pour opposer une fin de non-recevoir à toutes les demandes de progrès social, ne sera-t-il pas mille fois plus aisé désormais de renvoyer dans les cordes le moindre projet de desserrer l’emprise de la finance en y voyant un attentat à la retraite des vieux ? Et – ce sera le pire – non sans raison.
L’idée de faire prendre les pertes financières par les actionnaires et les créanciers lors de la prochaine crise, se heurtera inévitablement au fait que les actionnaires et les créanciers de dernier ressort ne sont autres que d’ordinaires salariés impliqués dans la finance par le truchement de leurs fonds de pension et de leurs fonds mutuels. Si par ailleurs il est exact que le sérieux d’un projet de régulation se mesure aux diminutions de rentabilité qu’il fait connaître aux institutions financières [14], comment penser l’arraisonnement de la finance quand ces réductions de rendement seront intégralement transmises à l’épargnant final qui ne sera plus exactement le prototype du possédant auquel on a envie de faire rendre gorge ? Telle est donc la perversité intrinsèque du capitalisme financiarisé, amorcée avec toutes les escroqueries de l’épargne salariale mais portée à son comble avec la captation des retraites : par un diabolique effet de court-circuit, le salariat se trouve placé aux deux extrémités de la chaîne, ainsi devenue boucle, et le schème linéaire du face-à-face du capital (financier) et du travail perd toute consistance pour s’évanouir presque complètement : bien sûr les salariés continuent d’être sous l’emprise de la contrainte de la finance... mais en fait de la « finance », abstraction intermédiaire puisqu’en bout de ligne, la « finance »… c’est eux ! Le fond de private equity qui entre dans telle entreprise pour la restructurer au yatagan ou le fond de pension qui en exige un redressement de rentabilité des capitaux propres n’est pas le bout de chaîne, le clair ennemi de classe. Car il lui est toujours possible d’exhiber ses mandants ultimes, d’ordinaire invisibles par un effet de dissémination mais susceptibles d’être « montrés » à tout instant pour les besoins de la justification, petit peuple de salariés-épargnants totalement ignorants de ce qui est fait de leurs avoirs, et par là d’ailleurs exclusivement (et compréhensiblement) concernés par la rentabilité de leurs placements – et tant pis si c’est l’entreprise de leur voisin qui est restructurée, de toute façon ils ne le sauront pas.
Il n’y a pas à aller chercher très loin les admirables collisions que peut produire cette logique perverse du refermement contradictoire sur lui-même d’un salariat fracturé par son implication financière. Ce printemps n’a-t-il pas vu l’opinion britannique s’insurger des pénalités dont le gouvernement étasunien a menacé BP ? C’est qu’en effet le cumul des amendes anticipées et des coûts de nettoyage du Golfe du Mexique a divisé par deux le cours de l’action BP… à la très grande fureur des retraités anglais loin des flaques de mazout – car BP est un poids lourd de l’indice Footsie et l’un des plus importants supports des pensions britanniques ! Sous le prétexte bien fondé des retraites capitalisées, les entreprises n’ont donc plus guère de mouron à se faire : elles peuvent exploiter tout leur saoul, polluer autant qu’elles veulent et pactiser avec n’importe quelle junte sans plus avoir besoin de payer un rapport de Bernard Kouchner.
Voilà donc le simplissime secret de ce qu’on pourrait appeler l’économie politique de la financiarisation : à quoi la finance carbure-t-elle en effet sinon… à l’épargne ? Et d’où viendra majoritairement l’épargne une fois les masses énormes des pensions jetées dans la bataille sinon… des salariés eux-mêmes ? Collectivement opprimés à leur frais comme salariés alors qu’ils essayent tous de défendre individuellement leurs intérêts comme pensionnés ! N’est-ce pas là manœuvre d’une suprême rouerie ? – et l’on comprend qu’Henri de Castries se morde l’intérieur des joues pour ne pas hurler de jouissance. La grande, l’immense intelligence stratégique du capital financier c’est de s’être retiré du rapport d’antagonisme frontal pour laisser se refermer sur elle-même la boucle salariale-épargnante et n’apparaître plus que comme un « simple »intermédiaire. Evidemment c’est le « modeste intermédiaire » qui organise tout le jeu, se branche sur sa circulation et se goinfre au passage, mais rien n’est plus simple que de renvoyer les éventuels récalcitrants à la contradiction objective des mandants fracturés, salariés sur-exploités par les pensionnés, pensionnés menacés par les salariés. Sitôt poussé cet ultime, et en fait décisif, verrou de la retraite financiarisée, quel espace resterait-il à des propositions de « réduction de la finance », comment seulement envisager une mesure comme le SLAM [15] dont la finalité est précisément de limiter par voie réglementaire et fiscale la rémunération des actionnaires quand, en bout de ligne, les actionnaires sont les futurs pensionnés ?
Voilà donc la finance sanctuarisée dans tous ses compartiments et au moment précis où tout devrait conduire à l’arraisonner brutalement : la finance des produits de taux – celle des subprimes et des dérivés de crédit… – qu’il deviendra « impensable » de réguler puisque réguler (sérieusement) c’est attaquer la rentabilité, et la finance actionnariale, pour les mêmes raisons génériques, mais avec pour particularité que cette finance-là, vivant sur le dos des entreprises, fait directement ses profits par la productivité des salariés, donc très concrètement par l’intensification sans limite de leur travail et la compression continue de leurs salaires. Si lointaine qu’elle semble parfois – le fonds de private equity est à New York ou le fonds de pension à Los Angeles quand l’entreprise est en Haute-Savoie – la finance actionnariale n’en est pas moins celle que les salariés ont à connaître de plus près parce qu’elle est celle qui pèse le plus directement sur leurs conditions d’existence. Celle-là à son tour devient intouchable. Et si, contre toutes les absences du commentaire médiatique ordinaire, il faut sans cesse rappeler ce que doit par exemple le triste destin des salariés de France Télécom à la privatisation, c’est-à-dire au passage sous logique actionnariale, il faut aussi imaginer ce proche avenir dans lequel les « rationalisateurs » n’offriront plus le visage grimaçant des mercenaires de la « création de valeur pour l’actionnaire » mais pleurnicheront d’humanisme que tous ces sacrifices, sans doute bien douloureux, n’ont pas d’autre sens que le devoir sacré des retraites maison à verser – et bientôt peut-être d’en appeler à la « solidarité », puisque le capitalisme n’a jamais fait l’économie d’une obscénité.

Sur-fusion, révolution ?

C’est en ce point précisément que tout vient se nouer. Car l’injustice intrinsèque de la présente réforme fait inévitablement coalescence avec la menace d’arrière-plan d’une destruction planifiée de la répartition, c’est-à-dire la mise à mort de l’un des principes fondamentaux de la société française d’après-guerre, mais aussi la promotion annoncée de la financiarisation définitive alors même que la crise en condamne absolument l’idée, le rejet d’un travail devenu épuisant, et pour certains haïssable, à force de pressions productives… celles-là mêmes que l’onction donnée par pensions interposées à la finance actionnariale va rendre inattaquables, peut-être même porter à un plus haut point encore.
Installés dans un parfait confort d’existence et tout à la jouissance du sort que leur fait un ordre social auquel ils n’ont décidément rien à redire, les pédagogues de la réforme feignent de ne rien comprendre, et probablement ne comprennent-ils rien vraiment, à cette sorte de sur-fusion où devait immanquablement conduire l’attaque des retraites. Aussi tombent-ils des nues, protestent-ils qu’on ne cesse de parler « d’autre chose » que du sujet imposé et tentent-ils de dénoncer comme confusion, pour mieux les discréditer, la variété des motifs de colère qui s’expriment en ce moment. Mais la confusion n’est pas du côté qu’on croit, et ce que ces tentatives de discrédit veulent faire passer pour des amalgames sans pertinence procède en fait des rapprochements les mieux fondés : à beaucoup, le travail est devenu insupportable, du fait même de la soumission de l’économie aux logiques de la finance, promises à l’éternité quand la répartition aura été méthodiquement détruite. L’emprise de la finance a rendu la vie de beaucoup de salariés odieuse. Comme si ça n’était pas suffisant, la capitalisation rampante en fera de même avec celle des pensionnés. La finance renflouée aux frais du public, fauteuse de récession, commanditaire de l’austérité, aussi arrogante que toujours, bonus en bandoulière, attend confiante la chute du pactole des retraites. Est-ce que par hasard ça ne commencerait pas à faire un peu beaucoup ?
Le capital, dont Marx rappelait qu’il était incapable de résister à l’appel de « ses intérêts les plus bornés et les plus malpropres », s’est donné avec Sarkozy le fondé de pouvoir le plus visible, le plus caricatural et le plus détestable – quand le choix de nos amènes socialistes étaient d’une bien meilleure rationalité stratégique de long terme : ceux-là n’ont-ils pas fait avancer la cause du capital dans une parfaite tranquillité au seul prix d’avoir à trémoler régulièrement « justice sociale » et « égalité » entre deux trains de déréglementation (et ne s’offrent-ils pas d’ailleurs à reprendre du service sur le même mode exactement) ? Mais voilà où mène l’hubris des possédants : à tout vouloir ils risquent aussi de tout perdre. La volonté de puissance déboutonnée par trois décennies leur a donné à croire qu’ils n’avaient plus à admettre de borne à leur désir d’accaparement et que Sarkozy était bien l’homme de cette situation-là. Mais la retraite est peut-être leur « pont trop loin », où se mêlent tout à la fois le refus d’une réforme inique, le rejet d’un pouvoir politique insupportable, mais aussi le dégoût absolu du spectacle de la finance, la contestation frontale sinon du capitalisme lui-même du moins de sa forme présente, et pour finir la défense d’une certaine forme de vie. On pouvait difficilement faire plus magistrale erreur de tir. Tragique erreur dans le choix des mots, dont Gérard Mordillat qui signe la préface d’une réédition duCapital  [16]) donne a contrario l’exacte formule : « La France n’a pas besoin de réformes, elle a besoin d’une révolution ».

Notes

[1] Conseil d’orientation des retraites (COR), en milliards d’euros 2006 dans la prévision de 2007.
[2Challenges, n° 223, 9-15 septembre 2010.
[3] NBER : National Bureau of Economic Research. Robert Novy-Marx et Joshua Rauh, “The Risks and Liabilities of State Sponsored Pension Plans”, Journal of Economic Perspectives, vol. 23, n° 4, 2009 ; “The Crisis in Local Government Pensions in the United States, Working Paper.
[4] Le travail de Rauh et Novy-Marx examine 77 plans de pension de 50 agglomérations et comtés majeurs. Pour ne couvrir que 3% des plans municipaux, ils n’en concernent pas moins les 2/3 de la fonction publique municipale. Ces 77 plans de pension présentent une impasse financière (excès des engagements à payer sur la valeur des actifs réalisables) de 383 milliards de dollars, qui par extrapolation (sur la base de l’impasse moyenne par pensionné calculée pour les 77 plans) conduit à une impasse de 574 milliards de dollars pour la totalité du système des pensions municipales.
[5] John Detrixhe, « “Silent Heart Attack” for Pensions Driven by Yields », Bloomberg, 14 septembre 2010.
[6] La séniorité désigne le caractère prioritaire d’une dette. Plus une dette est « senior » plus elle vient haut dans la hiérarchie des créanciers d’une institution.
[7] Et en fait dans les deux cas à partir de la courbe des taux.
[8] Les fonds de pension dits « à prestations définies » (defined benefits, DB) sont les fonds de pension maison des entreprises (ou des entités gouvernementales, fédérales ou locales). Comme leur nom l’indique, ils s’engagent sur un certain niveau des pensions. Ils sont par conséquent les porteurs des divers risques de dévalorisation (des actifs) et de revalorisation (des passifs) et c’est à l’institution (l’entreprise ou l’administration) qu’il appartient d’ajuster ses propres versements à son fonds de pension pour y faire face. Par opposition, les fonds de pension dit « à contributions définies » (defined contributions, DC) ne s’engagent sur aucun montant de sortie de la rente capitalisée et renvoient le risque aux pensionnés eux-mêmes qui réajusteront leurs propres versements ou bien se débrouilleront avec une retraite amputée. Depuis le milieu des années 70, les entreprises étasuniennes ont fait tout ce qu’elles pouvaient pour se débarrasser de leurs fonds de pension DB en les transformant en fonds DC externalisés, notamment sous le statut dit 401(k) – le gouvernement ayant béni cette conversion à l’aide de substantielles exemptions fiscales.
[9] Le PBGC, Pension Benefit Guaranty Corporation, est l’agence (para)gouvernementale d’assurance des pensions.
[10Center for Retirement Research.
[11] Voir note 8.
[12] Pablo Antolin, « Private Pensions and the Financial Crisis : How to Ensure Adequate Retirement Income from DC Pension Plans », Financial Market Trends, OECD, vol. 2, 2009.
[13] BBC Panorama, « Customers losing thousands on pension fees, commissions », 4 octobre 2010, les informations ont été livrées par les fonds eux-mêmes au CFEB (Consumer Financial Education Body), 21 des 24 principaux fonds sollicités ont répondu, et si HSBC se distingue, il est suivi de près par exemple par Co-Op Individual Personal Pension (96.000£ de commissions) ou Legal&General (61.000£).
[14] Voir Jusqu’à quand ? Pour en finir avec les crises financières, éditions Raisons d’agir, 2008, et « Après la crise financière : réguler ou refondre ? Les insuffisances des stratégies prudentielles »Revue de la Régulation, n° 5, 2009.
[15] Voir « Une mesure contre la démesure de la finance : le SLAM »Le Monde diplomatique, février 2007.
[16] Karl Marx, Qu’est-ce que le capitalisme. Volume 1 : les mystères de la plus-value, préface de Gérard Mordillat, Demopolis, 2010.

vendredi 22 octobre 2010

Aliénation marchande

L’aliéné doit rester en mouvement, il est sommé d’apprendre autant que d’oublier : la vie de consommation est une vie d’apprentissage rapide et de prompt oubli. Il en va bien sûr en réalité de la survie non de l’individu, mais du Système, car quel plus grand danger pour cet hyper-capitalisme que la généralisation du consommateur traditionnel, limitant ses achats à ses besoins réels? Derrière la modernité-liquide, il y a bel et bien une nouvelle stratégie du pouvoir, qui provoque bel et bien de grandes souffrances. Si la satisfaction différée caractérisait l’économie centrée sur la production, l’économie centrée sur la consommation, elle, se distingue par la recherche d’une satisfaction permanente, avec des humains synchroniques qui ne vivent qu’au présent. C’est là que la société de consommation se révèle comme une économie de la tromperie : la plus grande menace qui pèse sur une société qui proclame la satisfaction du consommateur comme sa motivation et son but, est précisément le consommateur satisfait. 


 La course en avant génère plus de malheur, de ressentiment et de sensation d’insécurité : la société de consommation prospère tant qu’elle réussit à rendre permanente l’insatisfaction, et donc le malheur. 

Le capitalisme et l’économie de marché en tant que dysfonctions


19 OCTOBRE 2010 par PAUL JORION 

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Le capitalisme est un défaut structurel que peuvent présenter certains systèmes économiques

La définition classique est bien entendu différente : le capitalisme y est présenté comme un système économique à part entière. D’où vient le malentendu ?

Le point de départ un peu paradoxal de mon ouvrage Principes des systèmes intelligents (1990) était que nos faibles progrès en intelligence artificielle découlent de la trop haute idée que nous nous faisons des processus qui se déroulent quand nous pensons. Il m’était alors possible, en combinant quelques principes très simples de reproduire des résultats qui nous apparaissent déjà très sophistiqués. L’équivalent, dans le cas qui nous occupe ici, d’un tel paradoxe un peu provocateur, serait de dire que des mots tels « capitalisme », « économie de marché », renvoient à des dysfonctionnements qui n’apparaissent constituer des systèmes qu’en raison des correctifs que nous apportons immanquablement à ces défauts. Ici encore, ce serait une représentation un peu surfaite de ce que nous faisons et de ce que nous sommes qui nous induirait en erreur dans la manière dont nous traitons les problèmes qui surviennent dans le cours de nos affaires au jour le jour.

Le capitalisme ne fonctionne dans cette perspective que parce que, dans un premier temps, nous compensons le fait que le capital constitue un ensemble de ressources qui manquent à la place où elles sont nécessaires, où elles doivent être mobilisées comme « avances » pour permettre la production ou la consommation. Si les ressources manquent là où elles sont nécessaires, nous compensons cette distorsion en important le capital de là où il est vers là où il manque, et nous récompensons dans un cadre de propriété privée généralisée celui qui consent à ce transfert en lui versant des intérêts. La pratique des intérêts présente cependant un effet secondaire : une concentration de richesses en découle immanquablement qui fait qu’au bout d’un moment, le capital cesse d’être là où il est nécessaire dans la quasi-totalité des cas, et le système se grippe dans sa totalité. On en a vu des exemples criants au moment où se dessinent les plus grandes récessions : ce fut ainsi le cas de l’Amérique en 1929 et également, en 2007. Il nous faut alors, dans un deuxième temps, combattre cette concentration du patrimoine qui finit par gripper le système, par différents moyens redistributifs visant à la contrer, tels que l’impôt progressif, l’inflation délibérément provoquée ou, sur un mode involontaire, la guerre.

L’amorce du capitalisme, c’est l’hétérogénéité dans la distribution première des ressources que crée le droit du premier occupant. John Locke, le premier théoricien du libéralisme l’a justifié. Cette hétérogénéité est ensuite renforcée par la pratique des intérêts qui fait que l’argent appelle nécessairement l’argent.

Il en est pour l’économie de marché comme pour le capitalisme : son fonctionnement débouche automatiquement sur son dysfonctionnement : en effet, par un processus darwinien, les plus petits sont inéluctablement éliminés ou absorbés par les plus gros, qui trustent alors des positions dominantes en nombre de plus en plus réduit. Seul moyen de compenser ce mouvement inexorable : imposer une concurrence pénalisant les plus gros, restreignant leur marge de profit et protégeant ainsi les consommateurs. Encore une fois, comme dans le cas du capitalisme, c’est un mécanisme au dysfonctionnement inscrit dans son principe de base, combattu ensuite par une contre-mesure, qui constitue ce que nous appelons de manière un peu ronflante : « un système qui marche ». Dans ce cas de l’économie de marché, la situation se stabilise le plus souvent par l’action des deux forces contradictoires : celle naturelle qui élimine la concurrence et celle qui s’efforce au contraire de la maintenir en vie, par la mise en place d’une situation de compromis : une concurrence apparente mais feinte où les producteurs réalisent entre eux des ententes pour fixer les prix à des niveaux plus élevés que ceux qui résulteraient d’une concurrence authentique. Le consommateur est perdant dans ces situations de pseudo-concurrence dont on le convainc sans trop de mal qu’il s’agit de situations de concurrence parfaite.

Plutôt donc que d’avoir affaire à des « systèmes qui marchent », ce sont plutôt des systèmes bancals (c’est l’histoire à ses stades précédents qui a créé les hétérogénéités – les rentes, les « niches » – facteurs de déséquilibre à qui aucun remède ne fut jamais apporté) dont nous compensons les défauts par des moyens ad hoc, à l’aide de « rustines » qui ne manquent jamais d’amener leurs propres difficultés.

Ce qui fait penser que des systèmes comme le capitalisme marchent, c’est un double phénomène : premièrement le fait qu’il est objectivement très avantageux pour un petit nombre et que cette minorité dispose du fait-même des moyens financiers lui permettant de promouvoir l’idée que « cela marche » (on pense au financement aux États-Unis des facultés de sciences économiques par des établissements financiers et par des milliardaires), et deuxièmement, le fait qu’aux yeux de la masse à qui l’on réussit à cacher la quasi-impossibilité pour elle d’accéder au petit groupe des bénéficiaires du système, son exclusion du nombre des élus peut sembler attribuable à un simple « incident technique » aisément réparable, et dont l’initiative ne semble relever que de la volonté individuelle : « Si je faisais un peu plus d’exercice… si je me levais un peu plus tôt le matin… », autrement dit, le système tire parti de la prédisposition humaine à l’espérance.

Ce que l’on découvre aujourd’hui, c’est que la logique de tels mécanismes où les incohérences de situations antérieures sont compensées de manière ad hoc – sans volonté de véritablement les résoudre avant de passer à l’étape suivante –, les nouveaux grincements aux jointures étant ignorés à leur tour, rencontre ses limitations quand la complexité continue de croître. Quand on évoque la « main invisible » d’Adam Smith, qui assure que la poursuite égoïste de leurs intérêts privés par des individus contribue au bien commun, on oublie deux choses : premièrement qu’il s’agissait peut-être simplement d’un vœu pieux de la part du philosophe écossais, deuxièmement, que même s’il s’agissait chez lui d’un mécanisme réellement observé en son temps, la complexité croissante intervenue entretemps dans les sociétés humaines a dû entraîner sa disparition à un moment du passé difficile à situer avec précision.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.


jeudi 21 octobre 2010

ENFUMAGE SOCIAL


Les délires sur l’Identité ou les discours sur la Diversité sont les deux faces d’un même monnaie, deux tactiques pour une seule stratégie, nier les rapports de classe et d’exploitation, par les seules ouvertures possibles que permet le spectre politique actuel (alternance sans alternative qui bouchonne et clôture l’horizon).

DIVERSITÉ VS ÉGALITÉ



Les Lumières souhaitaient l’émancipation, à la fois physique – pouvoir désirer et réaliser leurs désirs – et spirituelle – guider les désirs par la raison, réalisable par la citoyenneté, la république et la démocratie. Qui dit liberté ne dit pas bonheur, mais recherche du bonheur : par le passage de la République à l’Etat gestionnaire technocratique, cette recherche contourne la devise Liberté, Egalité, Fraternité. Le slogan est désormais : Sécurité, Parité, Réseau. La sécurité est privilégiée au détriment de la liberté, car la responsabilité, l’émancipation des cadres normatifs est devenue trop lourde. La parité s’exalte dans le droit à la reconnaissance – la guerre de reconnaissance, pour Bauman – permettant à l’inégalité économique et sociale structurelle de vivre pérenne dans le respect apparent de la dignité ; les disparités verticales s’accroissent, mais ce qui importe est d’être reconnu dans les disparités horizontales. Quand à la fraternité vraie, elle résulte d’un fait préexistant, elle a une histoire passée, et en cela, s’oppose au réseau, qui se construit et s’entretient avec au centre de lui l’individu-roi seul, permanent et inamovible, déraciné. Flexible et modifiable à volonté, le réseau est une « relation pure » à durée indéterminée, mais il ne crée aucune fraternité, au contraire.

samedi 16 octobre 2010

Quelle société sans classes?

*Article mis à disposition à partir du blog de emcee 

Les classes dominantes aux Etats-Unis ont toujours prétendu que les US constituaient une société sans classes. Et que chacun pouvait arriver au sommet et accéder à la fortune simplement à la force du poignet. Ce fameux « Rêve Américain » qu'ils n'ont cessé de nous vendre et que pérennisent les médias relayés par les gogos psittacistes.
En réalité, les grandes fortunes se sont rarement faites grâce au travail acharné d’un pauvre immigré analphabète arrivé avec un baluchon sur le dos, mais grâce aux opportunités du moment, aux appuis de l’oligarchie en place et /ou à une certaine fortune personnelle ou familiale initiale.
En réalité, la mobilité sociale inter-générationnelle est, selon uneétude de l'OCDE réalisée en 2010 , la plus faible aux États-Unis, en Italie, en Grande-Bretagne et en France.
La hiérarchie sociale ressemblerait plutôt à ça :

orwell_1984_Social_Classes.svg.png

Pyramide des classes sociales en Océania dans “1984” de G. OrwellEn haut : le « Parti Intérieur », classe dirigeante au pouvoir partagé, puis, le « Parti Extérieur », travailleurs moyens (la « middle class, donc), et les « prolos », la "plèbe".
Et, au sommet de la pyramide : Big Brother, qui contrôle tout, comme la « classe possédante » actuellement, et s’assure à ce que tous les autres veillent sur ses intérêts.
Sauf que les prolos sont comptabilisés pour une minorité dans la "middle class", et que le reste fait partie de la catégorie méprisée et délaissée des "pauvres", qui, donc, n'appartiendraient à aucune classe sociale.
Traduction de l’article : What Classless Society?
Ecrit par Jack A. Smith, publié le 2 octobre 2010 par Dissident Voice

Quelle société sans classes?

Le soi-disant fossé entre riches et pauvres dans une Amérique "sans classes" est un euphémisme pour désigner l'existence d'une lutte des classes accélérée contre les travailleurs et les pauvres par une minorité relativement peu importante qui possède ou a accès aux richesses et au pouvoir.
Le Bureau du recensement des États-Unis annonçait le 24 septembre qu'en 2009 l'écart de revenus entre les riches et les pauvres aux Etats-Unis était le plus important depuis que ces statistiques existent. Un autre rapport du Bureau du recensement deux semaines auparavant révélait que la hausse du taux de pauvreté la plus importante sur une année civile avait eu lieu en 2009, même si l'estimation à 43,6 millions de personnes vivant dans la pauvreté est largement sous-évaluée à cause de critères d'évaluation obsolètes. De jeunes travailleurs et des enfants plongent rapidement tout en bas de l'échelle. L'an dernier, le taux de pauvreté a flambé chez les "adultes les moins qualifiés" entre 18 et 24 ans et 20% des enfants vivent en dessous de la pauvreté.
L"'Associated Press annonçait le 28 septembre que, selon les chiffres publiés récemment par le Bureau du recensement, les 20% d'Américains qui disposent des revenus les plus élevés — ceux qui gagnent plus de 100.000 dollars par an — ont reçu 49.4% de l'ensemble des revenus touchés aux Etats-Unis, par rapport aux 3,4% perçus par ceux qui sont en dessous du seuil de pauvreté. Ce pourcentage de 14,5 contre 1 est supérieur au taux de 13,6 de 2008 et représente près du double des 7,69 de 1968, le taux le plus bas qui ait été enregistré.
En calculant avec le coefficient de Gini, on trouve que les écarts de revenus sont les plus importants depuis que le Bureau du recensement a commencé à publier des statistiques en 1967. Ce sont les Etats-Unis qui ont également la plus grande disparité parmi les pays occidentaux industrialisés membres de l'Organisation de coopération et de développement économiques. Voici des statistiques et des déclarations récentes qui montrent le profond fossé qui existe entre les classes supérieures et le reste de la société américaine, depuis les plus pauvres parmi les pauvres en remontant vers la classe ouvrière et les classes moyennes.
(Remarquez dans les paragraphes suivants la différence entre "revenu", c'est- à-dire ce qu'on gagne par an, et "richesses", c'est à dire les revenus plus le patrimoine – à savoir tout ce qu'on possède par ailleurs, comme la maison, la voiture, tout le mobilier, les économies, les actions et les obligations, les bateaux, les bijoux, etc.).
Selon le Wall St. Journal, une étude de 2008 sur les richesses aux Etats-Unis conclut que les 0,01% les plus riches (c'est-à-dire un centième de 1%, ou 14.000 familles) possèdent 22.2% des richesses du pays. Les 90% d'en bas, à savoir 133 millions de familles, n'en possèdent que 4%. Les 9,99% restants font bouillir la marmite avec les 73,8% restants.
David DeGraw écrit également qu'une étude récente réalisée parCapgemini et Merrill Lynch Wealth Management déclare que 1% à peine des Américains encaissent 13 trillions (treize mille milliards) de dollars de richesses investissables … et cela, sans tenir compte de l'argent qu'ils ont caché dans des paradis fiscaux.
Un rapport récent publié par Ray B. Williams indique que le “Bureau du recensement des Etats-Unis" et le "World Wealth Report" 2010 de Capgemini sur les fortunes annoncent tous deux une augmentation des revenus pour 5% des ménages les plus riches malgré la crise actuelle.
D'après les chiffres de l'Internal Revenue Service, l'IRS (agence dépendant du Trésor US, NDT), les 1% les plus riches aux Etats-Unis ont triplé leur part de revenus globaux en une génération.
En 1980, les 1% les plus riches aux Etats-Unis empochaient 1 dollar sur 15 du revenu global. Aujourd'hui, ils empochent 3 dollars sur 15 … Les écarts de revenus se creusent depuis la fin des années 1970, et ont atteint aujourd'hui un niveau inégalé depuis l'Age d'Or (de 1870 à 1900), période de l'histoire Etats-Unis définie ainsi à cause du contraste qui existait entre les excès des super-riches et la misère dans laquelle se trouvaient les pauvres".
Selon Paul Buchheit de l'Université de DePaul, "en 1965, le salaire moyen d'un PDG d'une grande entreprise US représentait 25 fois le salaire d'un travailleur moyen. Aujourd'hui, le salaire moyen d'un PDG atteint 250 fois celui du travailleur moyen.
Le New York Times annonçait le 31 mars 2010, "les plus grands gestionnaires des fonds spéculatifs ont réalisé des opérations en bourse en 2009 qui ont rapporté des gains record, les 25 les plus payés, selon cette étude, ayant perçu collectivement 25,3 milliards de dollars, battant largement l'ancien record de 2007”. Le PIB annuel de près de 90 pays membres des Nations Unies est inférieur à ce que ces gens ont ramené chez eux l'an dernier. Le PDG le plus payé sur cette liste est David Tepper, d'Appaloosa Management qui a encaissé 4 milliards de dollars l'an dernier.
Si l'année 2009 a été une catastrophe économique pour un nombre record d'Américains, la caste des milliardaires US – et des millionnaires aussi, bien entendu – a connu une année excellente.
Selon Forbes magazine, 2009 “a été une mine d'or pour les milliardaires", Bill Gates réalisait 13 milliards de dollars de bénéfices (ce qui a fait atteindre sa fortune à 53 milliards de dollars), et Warren Buffett empochait 10 milliards de dollars (ce qui a fait passer sa fortune à 47 milliards de dollars).
Il y a 1011 milliardaires dans le monde (parmi lesquels 40% sont Américains) qui totalisent en moyenne un revenu net de 3,6 milliards de dollars – à peine plus que les "richesses" possédées par la moitié la plus pauvre de l'ensemble de la population mondiale.
On explique aux Américains moyens tout le long de leur vie, à l'école, à l'église et dans les médias de masse qu'ils vivent dans une société sans classes sociales, et que la notion de classes, de lutte des classes ou de guerre des classes n'est que de la propagande gauchiste.
On admet qu'il y ait des différences de revenus – mais on prétend que dans la mesure où l'ascension sociale et l'accession au Rêve Américain sont possibles pour tout le monde s'ils travaillent suffisamment dur, il n'y a qu'une classe sociale, malgré les écarts de fortunes. Cette classe, c'est la "middle class", apparemment avec des segments spécifiques pour les très riches et les très pauvres. Mais le Rêve Américain et l'ascension sociale n'ont jamais été accessibles à tout le monde et depuis ces trente dernières années, ils ont été considérablement réduits pour beaucoup de nouvelles générations de travailleurs.
Combien de fois avez-vous entendu les élus d'un des deux partis politiques employer des termes comme: "classe ouvrière", "classes moyennes inférieures", "prolétariat", "bourgeoisie" et "classe dirigeante"?
Aux Etats-Unis, pratiquement tout le monde semble avoir été rassemblé sous l'appellation de "middle class" s'ils gagnent entre 25,000 et 250.000 dollars par an, ce qui est une parodie grotesque des véritables rapports de classes.
Les représentants de ces deux revenus différents ont peu de choses, voire rien, en commun, si ce n'est la classe sociale qu'on leur a attribuée.
Les millions de personnes qui vivent dans la pauvreté sont appelés les "pauvres" et sont, dans l'esprit des gens, souvent tenus pour responsables de leur condition (paresseux, inefficaces, ignares). Les très riches sont appelés les "Top 1%" et les riches tout court, les "Top 10%,” et sont souvent admirés et remerciés parce qu'ils créent les emplois qui empêchent la middle-class de tomber dans la catégorie des pauvres.
Depuis ces trente-quarante dernières années, la haute bourgeoisie et ses agents intensifient leur offensive contre les salaires et le niveau de vie des classes ouvrières et des classes moyennes inférieures et, plus récemment, de ceux de la classe moyenne également, poussant de plus en plus de gens vers les classes les plus défavorisées.
Un des exemples qui illustre ce phénomène est que les salaires ne sont plus liés aux augmentations de la productivité, comme c'était le cas au cours des trente années qui ont suivi la fin de la Seconde Guerre Mondiale, et un autre exemple est l'érosion de l'impôt progressif.
De plus, le pouvoir de l'argent qui influence la Maison Blanche et le Congrès a permis de veiller à ce que, depuis 40 ans, pratiquement aucune législation importante sur les protections sociales n'émane de Washington.
Le Président Obama fait passer sa loi sur l'assurance maladie pour une avancée extraordinaire, mais ce sommet de la contribution sociale du gouvernement actuel se situe à droite des propositions du président Harry Truman en 1948 et du programme de 1972 du président républicain Richard Nixon.
Truman et Nixon ont échoué, et il y a eu une telle régression politique au cours de ces dernières décennies que les programmes du Parti démocrate sont aujourd'hui assimilables à ceux du centre ou du centre droit.
Le problème n'est pas uniquement la disproportion de l'argent détenu par une petite minorité d'individus alors que le niveau de vie de la plupart des Américains baisse, mais ce à quoi est employé tout cet argent. Il sert à élire des présidents, des gouverneurs et des maires dans la plupart des grandes villes. Il sert à élire les sénateurs et représentants des assemblées des états. Si vous avez des millions de dollars à dépenser sans tiquer, vous avez de l'influence politique, et une influence souvent décisive, qui est essentiellement utilisée pour favoriser davantage encore les possédants au détriment de ceux qui n'ont rien.
C'est ce qu'on veut dire par guerre des classes et elle n'est menée actuellement , semble-t-il, que par les Top 10% (les riches) qui détiennent 90% des richesses contre les 90% de la population (de la classe ouvrière, des classes moyennes) qui en détiennent 4%.
Les 50% de la population qui appartiennent aux classes les plus défavorisées, représentent à peine un pourcentage de 1% des richesses en Amérique.
N'est-il pas temps que les 90% d'"en bas" se rassemblent pour contre-attaquer et réclamer leur dû?
Jack A. Smith est rédacteur en chef de Activist Newsletter et ancien rédacteur en chef du Guardian (US), un hebdo radical.
No comment.
On le sait déjà, mais ça va mieux en le répétant.
Et puis, en complément:
Le mythe de Bill Gates (en anglais), qui aurait bâti son empire Microsoft avec son ami Paul Allen, il y a plus d’une trentaine d’années, grâce à du bricolage dans un garage.
Et également, une petite histoire, fort connue, mais significative:
Un jour, le jeune Rockefeller achète pour 5 cts une pomme à un marchand de rue.
Il la nettoie bien, la polit et la revend ensuite 10 cts.
Avec ces 10 cts, il achète deux autres pommes, qu'il nettoie bien, etc. et revend 20 cts. Et ainsi de suite, ce qui lui permet de se constituer un petit pécule.
Et puis, à 18 ans … il hérite de la fortune de son père.
Pour l'oligarchie, il faut des modèles qui justifient de la "réalité" du Rêve Américain et qui leur servent de vitrine, certes, mais s'ils déméritent, ils seront impitoyablement déchus.
Les exemples ne manquent pas, que ce soit dans le milieu des affaires, de la politique ou dans le show bizness et les médias.

Caste dirigeante, classe politique et médias: la coalition contre la population aux Etats-Unis




Article traduit et mis à disposition par emcee 

Source:
Understanding America's Class System
Honk if you love caviar
August 16, 2010


Comprendre le système de classes en Amérique



Tapez dans vos mains si vous aimez le caviar

Alors, tu as vu les élites politiques, hein? 5 millions de dollars pour le mariage de Chelsea, 15000 dollars rien que pour la location des chiottes climatisées – des énormes pissotières en chrome et en verre avec eau chaude et tout le bastringue. Pas de masques à gaz et des feuilles de papier hygiénique rugueux pour ces gars-là.
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Oui, ça fait un sacré effet vu du poulailler. Mais la réalité, c'est que quand nous regardons les "élites" politiques, nous regardons le singe qui danse et pas l'homme qui joue de l'orgue de barbarie.
La classe politique à Washington est à peu près aussi éloignée des citoyens ordinaires que la classe dirigeante l'est de la classe politique.
Par exemple, pour gagner leur croûte, ils n'ont pas un boulot à proprement parler, ils tirent leurs revenus de trucs abstraits comme l'investissement et la législation, dont ni l'un ni l'autre n'ont jamais provoqué chez quiconque ni une hernie ni un problème de canal carpien.
En comparaison, les classes dirigeantes ne font rien du tout.
Question argent, la classe politique à Washington est plus riche que la classe ouvrière dans les mêmes proportions que l'est la classe dirigeante par rapport à la classe politique. Ce qui donne à la classe politique un objectif à atteindre. A cette fin, elle a adopté le comportement, les goûts et le style de vie des classes dirigeantes, en vue d'en faire partie. De plus, c'est un processus de mue qui commence avec la bonne université et les bonnes relations et qui atteint son apogée quand on se lance à l'assaut de Washington avec tous les autres jeunes papillons privilégiés et ambitieux.
Ils gagnent assez de pognon pour, au moins, faire semblant avant de pouvoir en être vraiment. 51 des 100 membres du Sénat US sont au minimum millionnaires – probablement plus que ça, dans la mesure où les résidences de plusieurs millions de dollars sont exemptées de figurer dans le calcul officiel du patrimoine. Par exemple, selon ce qu'on prend en compte, à la Chambre des Représentants, la fortune de Nancy Pelosi s'élève soit à 13 millions de dollars soit à 92 millions.
Pourquoi ils se fatiguent à minimiser de telles sommes d'argent, c'est un mystère. 13 millions, 92 millions la différence ne va pas changer notre opinion sur Nancy. Notre opinion étant que la nana est bourrée aux as. Plus que bourrée aux as. Les élus du Congrès relativement pauvres en comparaison, comme Barney Frank, sont presque millionnaires. Le patrimoine qu'il déclare officiellement s'élève à 976.000 dollars. J'ai beau chercher, je ne vois pas comment ils s'en sortent.
En plus des coutumes, la classe politique adopte le canon social et les présupposés de la caste dirigeante, et en particulier, ce qui est le plus nécessaire pour se faire accepter, à savoir que la population a collectivement le QI d'un poulet.
D'accord, c'est peut être difficile de prouver le contraire en ce moment, mais il faut conserver une certaine apparence d'égalité. En tous cas, en tant que groupe, la classe politique pense, a l'air et agit pareil, et agit dans son propre intérêt. C'est ce qui en fait une classe à part entière.


Rien à foutre des prolos, comptons l'argent

Cette classe politique se place entre nous tous ici bas et la minorité infime de la caste dirigeante si loin là-haut qu'on ne sait même pas jusqu'où ça va. Pas la peine de plisser des yeux, on ne les aperçoit pas de là où nous sommes. Ce qui est super pratique pour nier l'existence d'une caste dirigeante. D'autre part, pas besoin d'être un génie pour savoir à quoi s'attendre – ou pas. Les états de service de la classe politique sont limpides.
En tant que couche de millionnaires qui bichonne les castes supérieures qui financent leurs campagnes, ils ont fait leur boulot. Ils ont approuvé l'énorme réduction d'impôts pour les riches de l'administration Bush. Ils ont abandonné le crédit d'impôts par enfant pour les familles dont le revenu est inférieur à 20.000 dollars. Ils ont "réformé" le déremboursement des médicaments de Medicare. Ils ont réformé l'assurance maladie qui va injecter des centaines de milliards de dollars de bénéfices au secteur des assurances.
Toutefois, le meilleur coup qu'ait réalisé la classe politique aux Etats-Unis s'est produit en septembre 2008 quand la machine à rapacité financière du placement immobilier a capoté. Les partis républicain et démocrate, les grands groupes privés, et ceux qui façonnent l'opinion publique se sont alliés pour monter la plus grande opération bipartisane du passé récent en Amérique.
On ne pouvait rien faire d'autre, disaient-ils tous, que racheter pour 700 milliards de dollars d'actifs financiers "toxiques". Sinon, prophétisaient-ils, ce serait la fin du monde. Voulant dire que lachaîne de Ponzi utilisée actuellement aux US, et qu'ils ont toujours vendue à la population comme étant la base de l'économie US, s'effondrerait définitivement.
Et au cas où il y aurait des sceptiques parmi les prolos, il a été rappelé à la population ce qu'elle pouvait y perdre – à savoir tout. Installée dans la salle des chaudières, l'équipe secrète d'agents de Goldman Sachs avait ficelé l'"économie " avec des outils financiers suffisamment explosifs pour pouvoir s'emparer de la maison des travailleurs, ou de ce qu'ils avaient économisé pour leur retraite que le secteur médical siphonnait déjà à une allure inquiétante. Il fallait faire quelque chose avant que le secteur de la santé ne rafle tout le pactole.
Yessiiiir! On allait avoir un "effondrement systémique", nom de dieu, et s'il fallait une preuve, il n'y avait qu'à voir comment George Bush et Barack Obama s'accordaient à dire que certains grands groupes US étaient trop importants pour qu'on les laisse sombrer et que, donc, il était temps que la population se mette à écoper la barque. Pendant ce temps, les économistes du royaume étaient unanimes à dire que ce "sauvetage" allait demander 10 trillions de dollars supplémentaires à très brève échéance. Donc, cela doit être sacrément grave et nous n'avons que cette solution. D'accord, les gars?
Montrant un bon sens inhabituel, la population aux Etats-Unis a répondu "N'importe quoi!" à trois ou quatre contre un, selon les régions. Cela n'a pas tellement inquiété la caste politico-économique. Qu'est-ce qu'ils en savent de toute façon, les prolos?
Et alors, en plein milieu du processus, les classes possédantes politico-économiques ont changé les chevaux, après avoir réalisé qu'il y avait plus de blé à se faire en achetant les banques et les grandes industries. C'était anticonstitutionnel, mais on s'en foutait, c'est à ça que servent les Cours Suprêmes. Les prolos ont râlé et scruté leurs écrans télé dans l'attente d'explications qui ne sont jamais venues.
Evidemment, le parti d'opposition étant ce qu'il est actuellement – un fossé plein de sang avec des hyènes hurlantes – l'élection d'Obama signifiait que le parti républicain se devait de dénoncer pour la parade le nouveau président démocrate ou au moins, chier dans le Bureau Ovale, et dire que c'était lui.
Et donc la plupart des républicains qui exerçaient des fonctions officielles en 2008 se devaient de dénoncer publiquement le TARP ("Troubled Asset Relief Program"), le programme gouvernemental de sauvetage du secteur bancaire, les plans de relance, et les énormes sommes distribuées pour renflouer les groupes privés.
De plus, il fallait déployer le bandeau publicitaire de "l'économie de marché autorégulée" suffisamment largement pour dissimuler le Parti Républicain installé dans l'arrière-salle où se passent les marchés.
Le lieu où les compagnies de ventes d'armes élaborent leur stratégie, en se servant d'élus du Congrès et de généraux comme représentants de commerce. Là où il est établi que, comme l'a souligné John Kenneth Galbraith vers la fin de sa vie, quand on pouvait dire la vérité sans risque, "l'actionnaire n'est que du menu fretin, c'est celui qui sera tenu pour responsable à la place des grands groupes privés, et les actions en bourse ne sont que des jetons pour miser sur les Hedge funds ou la Bourse", ainsi que pour les gogos qui s'imaginent réellement être plus malins que le " High Frequency Trading" – connu également sous le nom de "Fraude à Très Grande Vitesse" .
Ah, mais je m'égare.
Quoi de neuf encore? Le principal c'est que la fumée s'est aujourd'hui dissipée, l'argent est bien au chaud dans les coffres de la caste dirigeante, et on fait tourner actuellement la boule pour désigner quelques coupables pour divertir les gens au cours des prochaines années. Les bûchers sur la place publique médiatique nationale attirent toujours les foules.


Bouhouhou! Obama ne veut pas nous laisser jouer!

Heureusement, pour les deux partis, il n'existe pas de mémoire politique aux US. Que Lindsay Lohan soit sortie avec le snowboarder Riley Giles quand ils étaient en clinique de désintoxication, ça oui, on s'en souvient.
Mais que les républicains aient accepté de distribuer des prodigalités comparables, même si elles étaient moins élevées, sous papy Clinton et Papy Bush – eh bien, pour les Américains, cela pourrait tout aussi bien dater de l'Egypte Ancienne.
Comme le fait que les deux partis aient imposé aux banques de faire signer des contrats de prêts immobiliers à un taux élevé à des personnes qui ne remplissaient pas les conditions requises, parce que la hausse excessive des prix de l'immobilier pendant la formation de la bulle immobilière rapporterait des milliards de dollars aux gros investisseurs qui savaient quand retirer leurs billes. S'ils profitent un peu trop de la fête et qu'ils se cassent la figure, ils battent le rappel aux cris de: " too big to fail" (trop importants pour faire faillite). L'administration qui n'a plus la moindre idée de comment faire tourner l'économie, leur fait parvenir des tombereaux d'argent. C'est ce qu'un banquier appelle un "marché gagnant-gagnant": quand le banquier gagne sur les deux tableaux.
Pendant ce temps, les républicains haut-placés avaient quand même besoin de s'en prendre au Négro nouvellement arrivé à la Maison Blanche qui venait de les virer et qui était à l'époque encore très populaire.
Tout ce qu'ils ont trouvé à dire sur le plan de sauvetage, c'est qu'on ne les avait pas assez consultés. "Obama ne nous laisse pas jouer avec lui. Bouhouhou!"
Une façade, bien entendu, puisqu'il faisait exactement ce qu'ils auraient fait: distribuer à tous les banquiers républicains jusqu'au dernier cent que possédaient les gens et encore bien plus de ce qu'ils n'avaient pas, mais qu'ils pouvaient rembourser, euh, disons sur les cent prochaines années ou jusqu'à l'effondrement final, selon ce qui viendrait en premier.
Pour finir, toutefois, personne à Washington n'a contesté le droit de la classe dirigeante de dicter la politique à mener. Après tout, la classe politique était d'accord avec le principal postulat de la classe dirigeante, à savoir que la populace n'y comprend que dalle, n'a jamais rien compris et ne comprendra jamais rien.
Egalement, parce qu'il vaut mieux ne pas trop énerver la population, non pas qu'elle ait un quelconque pouvoir (le pouvoir c'est l'argent en Amérique et ce sont les castes supérieures qui l'ont tout récupéré actuellement) mais parce que les élus auraient à répondre à des questions stupides de la part de gens comme les Tea Party. Ou des adeptes de Ron Paul.
Seigneur!


Howard, reviens, s'il te plait!

Les US ont toujours eu une classe dirigeante, et ils ont toujours raconté au monde entier qu'ils n'en avaient pas. Mais au moins, la classe dirigeante de l'époque était-elle intéressante et variée, parce que divers types d'Américains devenaient riches.
Il y avait les chercheurs de pétrole du Texas. Il y avait les aristocrates du sud, planteurs de coton et de tabac, qui s'envoyaient du bourbon, et caressaient leur portefeuille d'actions et leurs servantes noires. Il y avait les industriels, et les agents immobiliers de Californie et de Floride, les Brahmanes de Bostonet les banquiers de New York. Il y avait également Joseph P. Kennedy (père de John Kennedy, NDT), spéculateur boursier et importateur d'alcool de contrebande pendant la Prohibition, sans parler de Prescott Bush qui faisait des affaires avec les nazis pendant la seconde Guerre Mondiale.
Il y avait des gens qui avaient fait des études différentes, ou, parfois, pas d'études du tout. Ils venaient de nombreuses régions, à une époque où l'Amérique avait encore des régions de cultures diverses avant d'être complètement uniformisées et stratifiées pour un maximum d'efficacité capitaliste.
Quoi qu'ils aient été, ils étaient rarement ternes. J'aurais adoré faire la connaissance d'Howard Hughes, un type capable de réaliser un film, et de construire l'avion le plus grand au monde, leSpruce Goose , un avion de 200 tonnes entièrement fabriqué en bois,
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sans parler du soutien-gorge avec armatures de la pulpeuse Jane Russell.
Comparez avec Bill Gates et les autres patrons insipides actuels. A vous faire presque regretter les " robber barons ", les anciens capitaines d'industrie.


Vous croyez que Tony Hayward en a quelque chose à cirer?

De nos jours, on entend cela tout le temps: les 1% les plus riches aux US ont plus de biens que l'ensemble des 45% au bas de l'échelle.
J'ai rarement rencontré un Américain qui pensait que c'était une bonne chose et rarement rencontré quelqu'un qui comprenait comment les classes dirigeantes s'étaient enrichies à ce point. Pour faire simple, c'est grâce au développement d'un Etat plus envahissant et aux structures complexes, qui crée des méandres judiciaires et techniques qui permettent de rabattre l'argent vers eux au niveau national et mondial, et, au passage, de protéger leurs arrières.
Et c'est ainsi qu'on se retrouve avec des projets de loi sur l'assurance maladie de 3000 pages (qui définissent quels secteurs privés vont bénéficier du gâteau et dans quelles proportions) ou l'ALENA avec ses 2000 pages et ses 9000 codes produits.
Une fois la population prise dans un tourbillon de paperasserie juridique, de traitements transactionnels, de simulations sur ordinateur, il était facile de prétendre que le monde était devenu si complexe que les qualifications et l'intelligence pour le diriger étaient extrêmement rares et que ceux qui avaient ces aptitudes étaient de sacrés génies. Ce sont des gens qui sont tellement au-dessus du commun des mortels qu'il faudrait leur donner des sommes d'argent considérables et ne jamais remettre en cause leurs décisions. Et c'est comme ça que nous retrouvons des ratés amnésiques comme Timothy Geithner (qui a toujours eu des emplois payés d'une manière ou d'une autre par l'Etat) à la tête du ministère des Finances et des dizaines de milliers de branleurs de l'empire, des commissaires juridiques mesquins, et jusqu'aux Alan Greenspan de cette engeance – un vieux con arrogant et empoté qui n'a jamais compris grand chose, mais qui connaissait les règles: avoir l'air énigmatique et détruire toute l'administration au pouvoir, quelle qu'elle soit.
En fait la sélection naturelle du capitalisme par la médiocrité explique comment British Petroleum a hérité de Tony Hayward, qui a eu le malheur d'être éjecté du bateau pour se retrouver en slip sur les plages des médias.
Si tant est qu'il existe un spécimen de salamandre capitaliste visqueuse, nous l'avons vue là-bas, nue et pleurnicharde. Apparemment, la salamandre va recevoir 18 millions de dollars, plus une retraite atteignant 1 million de dollars par an, et dont l'éventuelle confiscation fait de bons papiers permettant de faire oublier la négligence, l'escroquerie et l'intimidation commises par BP.
Et donc la populace hurle et lance des œufs sur l'homme de paille qui empochait 1,6 millions de dollars par an et qui est maintenant installé sur son yacht pour "essayer de se reconstruire".
Y a-t-il des gens pour croire que Tony Hayward en a quelque chose à cirer de tout ça? Oh, il y aura peut-être de bonnes nouvelles annonçant la disparition de BP, qu'elle a été "absorbée" par une autre compagnie ou comme ça s'est passé pour Enron, qui a été revendue petit à petit, bradée à vil prix à d'autres compagnies géantes pendant que tout le monde suivait l'histoire de Ken Lay(l'ex-PDG d'Enron, NDT).
On aurait pu croire qu'on en aurait tiré les leçons. Les compagnies ne disparaissent pas: elles mutent tout simplement, aspirant l'argent d'une génération à l'autre.
Ils ne l'avoueront jamais, mais les néocons savent qu'ils ont un fond de méchanceté en eux. Ils savent également que s'ils veulent profiter du partage du butin national, ils doivent conquérir les cœurs et les esprits. Ils doivent avoir l'air vertueux et sincères tout en mentant éhontément et en nous faisant les poches. En d'autres termes, ils ont une bonne maîtrise de la politique et des affaires aux US – ce qui est la même chose, évidemment.
La plupart des libéraux américains cultivés, toutefois, croient tout simplement qu'être progressistes fait d'eux, par défaut, les sauveurs du pays – moralement et intellectuellement corrects en toutes circonstances. Pour preuve, ils lisent davantage et sont, censément, plus ouverts que la plupart des conservateurs, sauf quand leur fille sort avec un beauf du nom d'Ernest qui habite dans une caravane installée sur un terrain derrière le centre commercial.
Ils font, de toute évidence, partie de classes cultivées dans un pays connu pour ses écoles lamentables et un public apathique, saturé et peu curieux. L'éducation et l'accès aux études sont actuellement à la base de ce qui délimite les classes sociales. Les études universitaires sont maintenant réservées aux privilégiés. Et ce privilège, quelles que soient la profession ou la carrière choisies, est une opportunité qui dépend de l'Etat. Que le gouvernement soit libéral ou conservateur, peu importe. En fait, cette classe de privilégiés vote démocrate plus sûrement que la classe ouvrière, les latinos ou les noirs.
Et donc, quand les libéraux cultivés lèvent le nez de leur exemplaire de "The Nation" ou de l'émission de Jon Stewart, ils se retrouvent devant une vision d'horreur: des foules de costauds agitant des sachets de thé qui exigent de réductions d'impôts pour permettre de financer de nouvelles écoles et de nouveaux ponts, une Sarah Palin renaissant des cendres de la campagne électorale de McCain pour devenir la grande prêtresse des tribus de gros dégueulasses, avec un mormon du nom de Glenn Beck qui exhorte des millions de fondamentalistes à s'emparer du pays. Ils ont le sentiment que quelque chose s'est terriblement détraqué dans ce pays.
Et ils en concluent aussitôt que c'est la faute du peuple, de son attitude arriérée, son manque de compréhension et sa colère mal orientée, et que c'est sans doute bien fait pour lui, il n'avait qu'à se rassembler derrière la bannière progressiste.
Pas que la bannière progressiste flottait vraiment. Les libéraux US ont baissé leur étendard il y a 40 ans pour se ruer vers les postes confortables dans le technique, l'administration et l'enseignement dans le gouvernement, les universités et les ONG. "Ah, oui," gémissaient-ils, le peuple nous a lâchés. Ils sont absolument écœurants!", et les libéraux approuvaient, et ils approuvent toujours. Il n'y a qu'à voir les commentaires sur le Huffington Post ou le Daily Kos.
Ou bien voyez l'arrogance de la description que fait Barack Obama des Américains "qui s'accrochent à dieu et à leurs fusils". Ce qui est vrai. Toutefois, dans cette déclaration, il est implicite qu'à la fois dieu et les armes désignent une classe de losers ignorants. Quand ses adversaires l'ont épinglé pour cette remarque, il l'a justifiée en soulignant qu'il avait dit: "Ce que tout le monde estime exact". Voulant dire dans sa caste, la caste libérale éduquée.
Difficile d'imaginer que ses prédécesseurs ont été des hommes et les femmes fers-de-lance de luttes comme le procès Scopes, la journée de huit heures, les syndicats, l'anti-maccarthysme, César Chavez, le mouvement des Droits civiques.


Ce sont les grands chiens qui mangent d'abord

La caste dirigeante reste au pouvoir grâce au soutien que les deux partis apportent à leurs donateurs. Ils s'accrochent à leurs dirigeants ou les suivent, comme les rémoras s'accrochent aux gros requins et les poissons pilotes accompagnent les requins, heureux de récupérer les miettes. Les deux partis offrent à leurs militants et à leurs sympathisants des postes grâce à des programmes ou des législations qui permettent justement aux riches de s'enrichir.
Un exemple typique: ce sont les psychologues, les médecins et les travailleurs sociaux qui mettent la moitié du pays sous antidépresseurs et stabilisateurs d'humeur, termes qui devraient foutre la trouille à quiconque saisit le concept de l'Etat-entreprise. Ils obtiennent leurs postes grâce aux fonds publics, ou grâce à la recherche qui définit certains comportements comme étant des pathologies à traiter avec de puissants psychotropes.
Celle qui est à la mode, actuellement, c'est le TOP, le Trouble oppositionnel avec provocation, où les enfants ont des comportements – surprise, surprise – stupides, comme cela peut être éventuellement le cas pour des enfants.
La rébellion à l'adolescence devient un trouble psychologique. Un des symptômes cités par le "manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux" est: "conteste souvent les adultes ", un comportement d'adolescents inouï qui demande la prise immédiate d'antipsychotiques comme le Risperidone. Parmi les effets secondaires du Risperidone, on trouve: une érection qui peut durer des heures, la lactation et les tendances suicidaires. Pffiou!
Big Pharma empoche des milliards supplémentaires sous prétexte de soulager les souffrances de gens. De toute évidence, il y a des millions de gens qui souffrent véritablement, mais si c'est le cas, alors, c'est la société américaine qui souffre.
Jamais, on ne posera publiquement la question de savoir exactement de quelle angoisse psychique souffre l'Amérique. Parce que la réponse est la maladie des matières premières capitalistes et le trouble psychique d'être l'Amérique. Cela voudrait dire qu'il faut consulter M. Marx, qui en a prédit une grande partie, ou le psychiatre Arthur Barsky, qui a mis à jour la définition.
Pour les Américains, l'examen de conscience n'est pas seulement rare, il n'existe pas, ce qui constitue une des causes de notre pathologie.
Sont absents de notre caractère national l'amour du bien-être de tous et notre responsabilité collective civile mutuelle. Mais si nous admettions qu'il y a des responsabilités collectives vis-à-vis des individus de notre société, alors, il nous faudrait nous intéresser à la notion de classes sociales. Il vaut mieux mettre tout le pays sous anxiolytiques.
Pour y parvenir, il faut un Etat tentaculaire.
Ainsi, ceux qui sont déjà riches s'enrichissent et la bourgeoisie dépend davantage des riches. Comme le signale Angelo M. Codevilla, rédacteur en chef et journaliste conservateur, dans un article de juillet 2010:
"En taxant et en distribuant plus d'un tiers de ce que produisent les Américains, grâce à des règlementations qui pénètrent au cœur de la vie en Amérique, notre classe dirigeante se fait l'arbitre entre richesses et pauvreté". 
Un tiers, c'est amplement suffisant pour faire pencher la balance à leur avantage.


Etourdissons-les constamment avec des manœuvres de diversion

En attendant, il y a nous tous. Cette énorme masse de brailleurs attachés à la famille, les gens de profession libérale comme les agriculteurs, les libertariens, les patriotes, ceux qui croient en dieu et ceux qui exècrent la religion, ceux qui pensent encore que travailler dur, c'est, contre toute évidence, la voie qui mène à la réussite, ceux qui en savent plus que les autres parce qu'ils vendent des voitures d'occasion ou travaillent à la Poste, des citoyens qui, à juste titre, soupçonnent que les impôts de l'état sont là pour simplement nourrir la bête, ou qui pensent, à juste titre encore, qu'aucun élu ne représente réellement leurs intérêts et que le gouvernement s'occupe actuellement, d'ingénierie sociale (i.e. de manipulations des structures sociales) à des fins économiques.
Chrétiens fondamentalistes, homos, petits commerçants, latino-américains, producteurs bio, anti-IVG, défenseurs de l'IVG, syndicalistes du nord et les anti-syndicalistes du sud, enseignants et bonimenteurs – nous nous sentons tous menacés par l'Etat.
Mais, en même temps, afin de se prémunir d'une révolution, de conserver les militaires comme chair à canon et de préserver les contrats de l'industrie de la défense, ils nous ont lourdement endoctrinés pour nous laisser croire que l'Amérique mène le monde pour tout, et que le reste de l'humanité connaît des conditions moins prospères, vit des vies moins libres et convoite notre "style de vie". En bref, que ce sont des sous-humains.
Et pourtant, nous avons en commun que personne parmi nous n'aime l'idée qu'il existe une classe dirigeante. C'était déjà le cas au tout début. Mais nous ne menons plus d'actions concrètes parce qu'il est devenu impossible de savoir comment s'y prendre pour changer quoi que ce soit.
Au lieu de cela, nous réagissons aux événements. C'est ce que cherche la classe dirigeante, parce que si nous sommes dans la réaction spontanée, alors il est possible d'en maîtriser l'impact en maîtrisant les stimuli.
Etourdissons-les constamment avec des manœuvres de diversion. Et donc, les stimuli ne cessent de nous parvenir plus vite que nous ne l'imaginons. Et ils sont présentés comme le fruit du hasard ou bien la conséquence "d'un monde qui change rapidement", ou l'effondrement d'une banque que personne n'aurait pu imaginer – des événements où il nous faut réagir immédiatement. La plupart d'entre nous baissent les bras. Ce qui, à nouveau, est ce que cherche la classe dirigeante - faire de nous des masses complètement malléables.
Parce que la destruction révolutionnaire du système économique, aussi mauvais soit-il, ferait plonger l'économie encore plus vite que les pratiques de pillage actuelles, il y a peu de chances que nous voyions une révolution véritable destinée à renverser les classes dirigeantes.
Voyez la pitoyable "Tea Party Revolution", dont les membres vont devoir s'allier au Parti républicain (auquel appartiennent les leaders en coulisses, d'ailleurs) en 2012 s'ils veulent représenter quoi que ce soit. Le tapage médiatique sur les Tea Party n'en fait pas un mouvement révolutionnaire, et il ne renverse certainement pas les classes dirigeantes, qui se fichent bien de la colère de la populace tant qu'elle ne se met pas en travers de leur argent.
Et, de plus, c'est la classe dirigeante qui détient tout le pognon, sans parler des médias qui informent les masses de tout ce qui se passe dans le pays. Elle contrôle notre assurance maladie, notre système bancaire et nos fonds de pension. Elle contrôle notre éducation, ou notre absence d'éducation, et elle contrôle le prix, la quantité et la qualité de ce que nous mangeons. Elle contrôle la qualité de l'air que nous respirons, et bientôt, grâce à des crédits de pollution, même le prix que nous payerons pour cet air.
Pire encore, elle s'est accaparée du pouvoir exécutif et législatif, sans parler de la structure des deux partis qui permet de s'arroger davantage de pouvoir encore.
Face à tout cela, se trouve une population très disparate, qui, en dépit de ce que certains prétendent après quelques bières, n'est pas près de prendre les armes ou d'utiliser la force pour renverser la classe dirigeante. Quand sa propre vie et celle de sa famille sont contrôlées à ce point par des gens et des forces invisibles, on ne prend pas de tels risques. Ce n'est pas de la lâcheté. C'est du bon sens.
Et donc, il ne vous reste plus qu'un jeu truqué qu'on appelle l'action législative.
C'est le processus d'un pouvoir invisible, masqué par un autre processus appelé stratégie de communication, qui alimente un autre processus appelé médias, qui choisissent ce qu'on doit voir ou entendre.
Et il y a plein de choses qu'on n'a pas à entendre. Un exemple parmi d'autres: NPR (National Public Radio), le New York Times et des milliers d'autres organes de presse refusent d'utiliser le mot "torture" pour parler du supplice de la simulation de noyade(waterboarding) préférant parler de "techniques d'interrogatoire agressives", ou "interrogatoire sans contraintes", "interrogatoire libre", ou tout autre euphémisme.
NPR justifie l'emploi d'euphémismes pour désigner la torture telle qu'elle est pratiquée par les Etats-Unis en disant que "le terme de torture est chargé de connotations politiques et sociales".
Ah, ouais?


La vérité est une route difficile à prendre

Après des dizaines d'années de consumérisme forcené, l'aliénation qui en découle, et une conscience collective fabriquée par les salades et jeux de miroirs capitalistes, il est évident que la population aux US a bien du mal à reconnaître la vérité, quelle qu'elle soit. Une petite partie de la population commence à saisir la vérité sur ce qui est arrivé à son pays – à savoir qu'il a été racheté par une caste dans un pays censé être dépourvu de classes sociales.
Ils commencent à se rendre compte que, quand il s'agit de véritablement gouverner le pays, nous sommes impuissants en tant qu'individus – même les membres de la classe politique – et nous satisfaisons l'ensemble des désirs de ses véritables propriétaires. Il en est ainsi depuis si longtemps que nous sommes conditionnés pour accepter cela comme un état de fait, quelque chose qu'on ne peut pas changer et dont on ne sait même pas comment le remettre en cause, parce que, comme l'atmosphère, il est là tout simplement.
La Vérité avec un grand V on la reconnait quand on la rencontre. On n'a peut-être pas les mots appropriés, ni la connaissance de tous les faits, mais on la ressent au plus profond de nous-mêmes.
L'intuition est la première lueur dans le lointain. Il va sans dire que nous pouvons toujours ne pas regarder dans la direction de la vérité, ni même la rechercher. Car il est rare que ce soit un spectacle agréable, ce qui est le signe principal qu'il s'agit bien de la vérité. Même le meilleur approche au son de cloches angoissant. Je pense à ce jeune lecteur, Brent B., qui prend le temps de m'envoyer des mails de temps en temps. Aujourd'hui, il a écrit, résumant la seule chose dont je sois certain:
"C'est dur de connaître la vérité dans ce monde, c'est comme si quelque chose en vous mourait, mais parfois, il faut quand même en avoir connaissance".
Joe Bageant a écrit: " Deer Hunting with Jesus: Dispatches from America's Class War". Son dernier livre: "Rainbow Pie: A Redneck Memoir", évoque le sous-prolétariat blanc aux Etats-Unis et comment il a été délibérément créé.








Note perso de emcee

Hé bien, ce phénomène, après la mise en selle de ce loser de NS, choisi sans doute pour sa servilité, son adhésion totale à la classe dirigeante, sa capacité à faire avaler des couleuvres aux gogos, son obsession maladive et puérile de vouloir fréquenter les "grands" de ce monde - et d'être en bonne place sur la photo ("Tu as vu? C'estPapa à côté d'Obama!"; "Regarde, ici, c'est moi aux JO en Chine") - et son âpreté au gain, est exactement ce qui est en train de se passer en France.
Difficile de trouver meilleur VRP.
Sauf que le voyageur de commerce en fait actuellement des tonnes et la caste supérieure n'aime pas l'ostentation. La discrétion est de mise chez les porteurs de valises de pognon.
Mais la stratégie de déploiement est la même qu'aux Etats-Unis, évidemment:
Placer des gens sûrs, de préférence incompétents, de façon à ce qu'ils ne prennent pas d'initiatives personnelles préjudiciables, à des postes sensibles importants, voire haut-placés (la tentative de nomination du fils du président est, en cela, caractéristique, mais aussi le fait que les remaniements ministériels ne soient pas possibles – les meilleurs bourrins, la garde rapprochée, sont déjà tous en place et on les fait jouer aux chaises musicales, en sacrifiant deux ou trois seconds couteaux);
Acheter la loyauté ou le silence en octroyant des privilèges et / ou des sinécures – en particulier à ceux qui pourraient s'avérer dangereux ;
Museler les médias, y mettre des serviteurs dociles grassement payés et prêts à toutes les compromissions, et s'assurer que les médias ne diffusent que ce qui va dans le sens des intérêts de l'oligarchie et pour cela, canaliser les indignations pour détourner l'attention et la colère, et multiplier les provocations pour décourager les luttes.
Ainsi, alors qu'il y a généralement une accalmie en été, où ministres et président partent en villégiature, qu'a-t-on vu, alors que Woerth, le responsable chargé de faire passer en force la contre-réforme des retraites, venait d'être sacrément mis à mal par Médiapart et d'autres?
Ministres et porte-parole, probablement dûment mandatés par le roi fainéant (qui prend ses ordres plus haut, ne l'oublions pas) qui se prélassait au bord de la piscine (rappelez-vous les longues vacances de Bush dans son ranch la première année de son mandat – ce qui lui avait d'ailleurs été reproché parce que cela faisait tache – et qui en dit long sur les responsabilités effectives d'un président, fût-il des Etats-Unis!), se sont épanchés à tour de rôle devant les micros pour lancer une provocation après l'autre.
En première ligne, omniprésent, le ministre de l'intérieur qui annonce, par exemple, une augmentation de 259% de la « délinquance roumaine » à Paris. Fureur.
H*rtefeux et les mensonges: il fait fi des chiffres officiels du ministère qu'il est censé gérer, ce qui, bien entendu, déclenche aussitôt la polémique.
H*rtefeux, Ciotti : contre le sursaut citoyen, la pathétique défense des xénophobes d’Etat
(Ciotti, en voilà un qui est brusquement sorti de nulle part ).
Et le maire de Nice qui déclare, le 1er août: "Les socialistes n'assument pas leurs responsabilités" : dénonçant le "laxisme" de certains maires en matière de sécurité et leur reprochant de ne pas s'être dotés de … vidéo-surveillance (encore des gadgets pour faire profiter les riches de la manne des fonds publics). Scandale.
Plus ils sont bêtes et primaires, et, évidemment, plus ils soulèvent l'indignation. Une stratégie qui paie pour détourner l'attention et la colère des citoyens.
Ce ne sont que quelques exemples, il y en a pléthore.
Et pour contenir la foule: le fichage et la répression sélective- vidéo-surveillance, gardes à vue, constitution de dossiers informatiques, arrestations arbitraires, prélèvements ADN, police de proximité (dénoncée pour "laxisme") remplacée par des unités musclées, impunité policière, encouragement à la création de polices municipales, voire de polices privées, etc.
Nous ne sommes pas encore en phase de verrouillage définitif, mais à l'allure où ça va, nous n'en sommes plus loin.
Si la contre-réforme des retraites passe, ce sera un boulevard pour casser définitivement toutes les protections sociales que nous avons réussi à créer ou à préserver grâce aux luttes successives.
Ce sera aussi la fin définitive d'un syndicalisme vaguement à l'écoute des salariés pour être remplacé par un syndicalisme carrément aux ordres des patrons.
Comme aux Etats-Unis.
A nous de voir.