Source : BLOG DE PAUL JORION
Des deux côtés de la méditerranée, les peuples s’indignent de la
corruption tandis que dans le même temps, les journaux alignent
« affaires » sur « affaires ». Mardi matin sur France Culture,
Marc Voinchet abordait la corruption en compagnie de Pierre
Lascousmes, de Raphael Einthoven et de Leyla Dakhli, tandis que Pierre
Péan était « l’invité sur bande magnétique ». Je crois utile
d’interroger cette montée « en puissance médiatique » du thème de la
corruption avant que la saturation de nos consciences n’occulte, une
fois encore, son historicité au nom de sa naturalité supposée (Lucien Ayissi - Corruption et Gouvernance ).
Sur la même radio, à 18h, dans sa chronique quotidienne, Alain-Gérard
Slama reprenait ce thème pour souligner en substance que, par la
corruption, le capitalisme creusait sa propre tombe ! Alors au fond, si
la situation est si sérieuse, les médias auraient pu s’en occuper avant
et avec autant de pugnacité, le phénomène est si massif ! Devant cet
état de fait, il me semble légitime de tenter de comprendre comment
cette spectaculaire mise en avant-scène pourrait n’avoir pour effet que
de permettre, sans plus d’examen, de tourner la page du rôle de la
corruption dans l’histoire des soixante dernières années du capitalisme ?
Pour
nos sociétés européennes, les travaux de Pierre Lascoumes sur la
corruption montrent sa prégnance quotidienne (l’attribution d’un
logement social, etc.) et pas seulement en haut de l’échelle ; les
formes diffèrent selon les pays, les « petites enveloppes »
envers les fonctionnaires sont moins nombreuses en France qu’en Grèce,
mais les « réseaux » de passe-droit y ont leur place. Globalement, cette
gangrène exige sans doute d’autres conceptualisations que le
raisonnement fonctionnaliste de type « huile dans les rouages » ou le
pessimiste anthropologique anhistorique qui l’attache à la « nature
humaine ». Un affinement de notre conception de la corruption est
peut-être d’autant plus nécessaire que la menace du « tous pourris » (dont Einthoven se prêtait à produire l’écho) détournent de l’examen du passé par l’annonce de son traitement par les « ayatollahs de vertus »,
selon l’expression de Voinchet : dans l’Italie des années trente, le
fascisme désignait les mafias « hors l’État » et autorisait leur chasse
tandis qu’il s’appropriait de ses pratiques violentes à l’intérieur du
tout État.
Nous avons changé d’ère,
les sociétés capitalistes spectaculaires marchandes ont engendré une
corruption de type capitaliste spectaculaire marchand dans laquelle les
images de la corruption médiatisent les rapports sociaux à la hauteur de
la corruption de ces rapports, par exemple DSK se trouve
instrumentalisé avec pour fonction d’exploser l’audimat du voyeurisme,
fut-il, par ailleurs blanc comme neige. Certes, cela se passe toujours
un peu comme dans les années vingt, lorsque la publication de « Satan conduit le bal »
assouvissait les mêmes désirs, mais à l’époque, Monsieur le Curé en
interdisait la lecture et l’on obéissait ! Bien entendu, la base
anthropologique de la corruption demeure l’assouvissement des passions
vulgaires (Platon, commenté par Ayissi, p.101 et p. 126), tandis que son
usage social demeure la constitution de chaînes de dépendances
hiérarchiques ; cette compréhension n’est pas neuve, la Boétie, en son
temps, désignait nommément la corruption comme « secret de la
domination ». Il existe toutefois une différence essentielle entre le
rôle joué par la corruption dans les sociétés anciennes et les nôtres.
Pour l’ancien, elle participe encore du balancement des affects entre le
« pur » et « l’impur », le « haut » et le « bas » des « passions
corporelles », elle s’inscrit dans le double jeu carnavalesque relatif
au système de normes. L’ancien principe de la réversibilité des rôles
montrait à la fois la nature affective du lien humain et la nature
imaginaire de l’adhésion aux formes sociales. La possibilité même de
cette inversion de rôle confortait et maîtrisait d’un mouvement
convergent cette construction humaine de la nature humaine et la
construction humaine des formes de son adhésion au pouvoir.
L’ambivalence des rôles subsiste, un peu abâtardie et moins « ouverte »,
comme lorsque la tricherie au sommet de l’État s’appuie sur le plaisir
de tricher avec la feuille d’impôt et inversement. Aujourd’hui encore,
la corruption conserve à merveille les jouissances qui lui furent
attachées dans cette période d’accumulation primitive des affects
soutenant les structures du pouvoir, et bien entendu, à l’insu de la
conscience que nous en avons. La corruption n’existe qu’en référence à
un code social, aussi dans sa première phase, l’entrée en corruption
demande une phase de jeu. Et ce jeu est très sérieux, pour beaucoup,
c’est l’entrée dans une chaîne de commandement parallèle motivée par
l’espoir d’échapper ainsi aux contraintes tristes de l’acceptation d’un
salariat étriqué, et pour d’autres, elle ouvre la voie permettant
d’augmenter les jouissances que la promotion de ses propres talents par
ses propres vertus ne pourrait satisfaire. Dans ce jeu ou l’éducation
bascule dans le fossé, le couple corrupteur-corrompu commence par se
tâter. Entre le petit fonctionnaire et son futur client, il s’agit
d’abord de se reconnaître sur le mode de communication des affects et
donc, sans que cela soit dit, de faire passer en réciprocité le message
partagé selon lequel le code social sera mis hors-jeu et pour un enjeu
de plus bas niveau. De plus, le corrompu ne sera pas tenté par le
corrupteur, sans qu’il n’ait montré les signes préalables à la
reconnaissance de sa prédisposition. Les menaces de violence physique
pour rupture du pacte viendront plus tard, les mafias ne contestent à
l’État son rôle de monopole de la violence physique que lorsque l’accord
tacite d’acceptation d’une dominance hiérarchique est rompu et que les
deux clans, désormais d’un même bord, ne viennent à s’affronter pour le
pouvoir.
La corruption véhicule aussi tous les anciens plaisirs de
la magie (Ayissi) : faire exister ce qui n’est pas, faire advenir une
immense fortune, créer des marchés fictifs, et comme pour Giscard faire
croire aux « avions renifleurs » (de pétrole). Bien entendu, la magie
fonctionne, le fonctionnaire qui y réussit le mieux obtiendra, pour de
vrai, le poste de niveau supérieur. Du plus haut niveau de l’échelle
hiérarchique jusqu’au plus bas, la magie de la corruption court-circuite
les exigences de la norme et transforme toute médiocrité en excellence,
le fainéant trouve à s’y employer, tandis que les peu doués accèdent
aux magistratures suprêmes 1 ; mieux encore, au nom de l’intégrité, les plus doués – ces crétins qui n’ont pas les pieds sur terre -
en boivent d’eux-mêmes la ciguë. Tous ces traits anciens sont encore
présents aujourd’hui, et ne distinguent pas fondamentalement notre
rapport à la corruption des rapports anciens. Il y a pourtant une
caractéristique profonde de la corruption sur laquelle nous divergeons :
la corruption , « on la tait » ou bien si l’on en parle ce n’est que
« sur un mode particulier », une façon « de dire qui ne dit pas
vraiment ». Ce silence – l’omerta – tient bien entendu à la nature
parasitaire de la corruption, elle vit sur son hôte, aussi le tuer c’est
se condamner, d’où l’étonnante remarque de Slama sur le suicide du
capitalisme par corruption. Le silence sur la corruption n’est pas non
plus le résultat d’une méconnaissance. Sous l’URSS, par exemple, la
corruption de la nomenklatura était massive et les comportements des
gens entièrement forgés par les passions vulgaires et étriquées qui lui
sont nécessaires pour prospérer et dont elle se nourrit, le tout noyé
d’humour et d’alcool, l’œuvre de Zinoviev en témoigne (pour les
réclamations, adressez-vous à lui pour le sac Vuitton – Glasnost et
Perestroïka – voyez Poutine). Cette notion de discrétion déroule ses
effets à partir du niveau psychologique pour passer ensuite du
micropolitique au macropolitique, le « joue et tais-toi quel que soit le cas »
initial rencontre le sentiment de risque, le sentiment de honte d’avoir
violé la vertu, ensuite la société qui la laisse prospérer et que cette
déchéance condamne perd toute fierté sur elle-même, aucune société
globale ne peut se prendre la corruption comme un impératif moral
catégorique et se dire « tu seras corrompue », pour ensuite soulever
haut ses jupes pour bien montrer combien elle l’est. Pourtant, dans nos
sociétés notre rapport social à la corruption passe plus par la TV que
par les cours de justice, l’écran en est plein tandis que le marais
croupi dans l’ombre, l’à quoi bon. L’image surmultipliée renforce notre
rapport de défaite envers ceux qui nous défont, les peuples sont
battus !
Parvenu au stade spectaculaire marchand, le capitalisme
est aujourd’hui aux mains d’une oligarchie financière mafieuse ayant
réussi la mise en coupe réglée des États, lesquels viennent de donner
aux banques les liquidités par lesquelles elles spéculent et continuent à
faire de l’argent en pariant sur l’endettement des États qu’elles
viennent juste de mettre sur la paille. Ce cercle magique absolu et par
lequel s’achève sous nos yeux l’ascension capitaliste appelle un
retournement vers une forme de conception substantialiste de la
corruption, qu’il s’agit peut-être, et pour autant que ce soit désiré,
de prévenir et donc d’expliquer. L’astuce de ce retournement est d’une
très grande banalité : il s’agit simplement de faire oublier
l’historicité de l’instrumentalisation de la corruption dans la genèse
de cette dernière phase du capitalisme, avant que de passer à autre
chose. Nous aurons donc été défaits par les mauvais instincts que nous
partageons tous ! L’amorce d’un débat sur la place de la corruption
semble pourtant s’annoncer : ce mardi, sur France Culture, Raphael
Einthoven s’abritait sous le rôle de l’avocat du diable pour défendre la
thèse de la naturalité en s’aidant d’un éventail argumentaire allant de
« tout le monde n’est pas comme ça », « ce n’est pas toujours si
grave » à la « possibilité de rédemption du pêcheur » ; moins léger, et à
propos des dispositions fiscales délinquantes intra européennes, Pierre
Lacousmes rappelait qu’il s’agit bien de deal politique et non d’une
simple disposition schizoïde des dirigeants, lesquels autoriseraient
pour leur main gauche, et sans en avoir nullement conscience, de faire
ce que pour leur main droite ils refuseraient. Cette discussion sur
l’intentionnalité de la corruption dans l’histoire du capitalisme
présente un enjeu dont, je crois, il faudrait débattre en profondeur,
ainsi, Paul Jorion sur son blog tient à apporter sur ce sujet la
précision suivante :
« Dans ces exposés, Janet Tavakoli
présente la crise des subprimes comme une « pyramide » ou une
« cavalerie », non pas « spontanée », mais orchestrée. Autrement dit,
tandis que je présente la crise des subprimes comme
étant essentiellement une dynamique disons « de type physique », elle la
présente elle comme résultant essentiellement de fraudes
intentionnelles. Il ne me viendra jamais à l’esprit de dire que la
fraude est étrangère à la crise des subprimes. Il y a eu fraude, mais
celle-ci n’a pas joué à mon sens un rôle plus important dans la crise
des subprimes que celui qu’elle joue en permanence en finance – et dans
le monde des affaires en général où elle est endémique. »
Pour Jorion, la corruption est de tout temps et de partout, mieux encore , dans son article Comment l’on devient l’anthropologue de la crise, il relate comment l’acceptation ou le refus de sa pratique trace le mur de verre
par lequel les décideurs se séparent du commun et assurent leur
pouvoir. Il semble toutefois que Paul Jorion considère que la corruption
intervient à titre de variable extérieure à la dynamique propre des
systèmes financiers et économiques. L’enjeu de ce cantonnement est en
effet d’importance lorsqu’il s’agit de concevoir les règles d’un
fonctionnement économique moins susceptible d’effondrement que la forme
actuelle du capitalisme. Assurément, si la corruption devient un facteur
explicatif, si le capitalisme est, bien au-delà d’un système de
production destiné à satisfaire nos besoins, essentiellement un
développement et une tentative de perpétuation dans le but de satisfaire
le bonheur à dominer de quelques-uns, alors à quoi bon se tracasser d’une constitution pour l’économie,
puisque rien ne peut s’opposer à l’éternel retour des débâcles,
lesquelles seront tout au plus retardées (accessoirement s’il faut
régler l’économie, organisons la production et choisissons des produits
susceptibles de satisfaire de plus bénéfiques passions que les passions
vulgaires, et surtout prenons, des précaution pour que l’économie ne
serve plus de faux-nez à des visées de domination). Jorion apporte un
argument supplémentaire : ne considérer que la corruption conduirait à
jeter la critique avec l’eau du bain en faisant croire à la possibilité
de régler ce genre de problème par quelques condamnations. Ces questions
méritent discussions. Ainsi, pour Jean de Maillard,
la corruption est devenue une nécessité fonctionnelle de l’économie à
partir de la crise des Saving & loan (1970). Selon de Maillard, la
succession des crises est engendrée par les déséquilibres résultant des
moyens mis en œuvre pour stabiliser la crise précédente. À chaque fois,
les seuls moyens de rééquilibrer à nouveau furent de sortir toujours
davantage du cadre légal. Dans sa chronique, Slama évoquait le fait que
l’accentuation réglementaire de la finance favorise l’émergence des
failles qui permettent son exploitation délictueuse et terminait sa
chronique en rappelant que les montages financiers nécessaires au
maquillage des comptes de la Grèce pour son entrée dans l’UE furent
commandés à Goldman Sachs : l’intentionnalité est patente. Il me semble
que deux niveaux d’interprétation du rôle de la corruption peuvent être
pris en considération et de façon simultanée. Casamayor remarquait déjà
en 1973 que la complexité des systèmes, la multiplication des arcanes et
des failles offraient un terrain propice à la corruption 2.
Cette position rejoint celle adoptée aujourd’hui par Jorion. Toutefois,
il convient de prendre en considération la coévolution des systèmes par
la sélection de leurs opérateurs concepteurs, car de fait, une fois
passé le mur de verre, le choix de développer la complexité
résulte d’une simple succession de tactiques destinées à abriter
l’intention de tricher des décideurs cooptés. Dans ce mécanisme, la
complexité est instrumentalisée pour déguiser la triche, et dès lors,
c’est bien une forme de corruption qui en définitive gouverne le
système. Parallèlement et indépendamment des enseignements auquel un
débat de ce type pourrait nous conduire, nous pouvons également nous
poser la question, toute différente, des intérêts liés à la
représentation médiatique de ce débat, ce qui ultérieurement (je
n’aborde pas cet aspect) conduirait à comprendre les distorsions que
l’image imposée de la corruption imprime aux rapports de corruptions
effectifs.
Au stade de l’oligarchie financière, le capitalisme
spectaculaire marchand autorise – nous le constatons – un « arrêt sur
image » sur la corruption financière. Si les journalistes n’y faisaient
pas attention, il est fort à redouter que le matraquage médiatique ne
réactive notre rapport archaïque à la corruption. Comme l’écrit le
professeur Ayissi dans son (très remarquable et plaisant) traité de
phénoménologie de la corruption 3 :
La substantialisation de la corruption lors de sa dénonciation dans les discours officiels a quelque chose de superstitieux : on s’imagine qu’on dénonce un être coupable d’aliéner un cosmos et d’instaurer un chaos. Cette représentation fantastique est assortie de la croyance superstitieuse qu’à force de dénoncer publiquement cet être diabolique, on pourra finir par le tenir absolument en son pouvoir ; on pourra le neutraliser en enfermant hermétiquement son pouvoir destructeur dans les mots. C’est le bon vieux principe de la vigilance magique.
Dans
cette perspective, la crise de la finance se révélerait dès lors comme
un abcès de fixation, une plume apotropaïque, recrachée par le
capitalisme en quête de la croyance à sa propre guérison (l’effet Buffet).
Du pillage de l’Amérique latine par l’United Fruit dans les années
cinquante à la relégation en Afrique de nos déchets encombrants, en
passant par le transit des valises par les paradis de la délinquance
fiscaux, et l’exceptionnel management de Tepco, le capitalisme n’a
prospéré que par la volonté des acteurs de sa construction de tisser, en
quelques décennies de spectaculaire intégré, une toile de corruptions
aussi serrée que diffuse, et dont l’usage spectaculaire consistait
précisément à nous en présenter sous le nez de petites bouchées
hollywoodiennes afin de nous tenir à l’écart de la perception de son
mouvement d’ensemble. Il reste que substantialiser la corruption, la
renvoyer à la partie démoniaque de la nature humaine gomme son
historicité (Ayissi, p. 185) et par là même, nous prive des moyens
d’avancer d’un pas dans l’histoire humaine de la nature humaine.
1 Casamayor, cité et commenté par Ayissi, P.76
2 « La
corruption, comme tous les vices, part d’abord d’une vertu : la
tolérance. Puis aussi de résignation : « on n’y peut rien », avec une
pointe d’orgueil : » je suis réaliste. » Elle n’est pas seulement un
vice, elle est une maladie, et elle est aussi un défaut technique, ou
tout au moins elle en révèle un grave, elle prospère sur les pannes du
système, sur la complication, comme les champignons sur le fumier… c’est
si vrai que l’on pourrait s’en servir comme d’un détecteur de panne… »
Casamayor, « La Corruption », in Esprit, N°420 – janvier 1973
3
L’ouvrage d’Ayissi pourrait, de façon jubilatoire, se retrouver dans
l’une des poches de chaque indigné, en construction de l’émancipation
qui vient.
