LA PEUR-PANIQUE DU FUTUR NOUS PARALYSE DANS LA PEUR AU PRÉSENT. DIT-ON.


C'EST UN MAUVAIS RÊVE QUI NÉCESSITE D'ÊTRE ENDORMI POUR Y CROIRE.



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dimanche 11 décembre 2011

LA DETTE COMME "MOTEUR" DE L'HISTOIRE


un distributeur de billets 

de l’empire romain


L’esclavage de la dette - Comment elle a détruit Rome et comment elle nous détruira si nous la laissons faire (CounterPunch)

Michael HUDSON


 
Le livre V de La Politique d’Aristote décrit l’éternel cycle des oligarchies qui se transforment en aristocraties héréditaires —pour finalement être renversées par des tyrans ou se déchirer entre elles quand certaines familles décident de "mettre la multitude dans leur camp" et de réinstaurer la démocratie dont émerge à nouveau une oligarchie, suivie d’une aristocratie et ainsi de suite tout au long de l’histoire.
La dette a été la force motrice de ces évolutions —seules les stratégies changent. La dette clive la richesse en créant une classe de créanciers dont le pouvoir oligarchique est renversé par de nouveaux leaders ("tyrans" dans le vocabulaire d’Aristote) qui obtiennent le soutien populaire en supprimant la dette et en redistribuant les biens ou en gardant les profits que génèrent ces biens pour l’état.
Depuis la Renaissance, cependant, les banques se sont mises à soutenir les démocraties. Non pas par souci de liberté ou d’égalité mais bien plutôt pour sécuriser leurs prêts. Comme l’a expliqué James Stuart en 1767, les emprunts royaux restaient des affaires privées plutôt que des dettes publiques. Pour qu’une dette souveraine devienne la responsabilité d’une pays tout entier, il fallait que des représentants élus puissent faire passer des augmentations d’impôts pour payer les intérêts.
En accordant aux contribuables une voix au gouvernement, les démocraties anglaises et hollandaise ont donné aux créanciers de bien meilleures garanties de remboursement que les rois et les princes dont les dettes s’éteignaient avec eux. Mais à cause des récentes protestations contre la dette, de l’Islande à la Grèce en passant par l’Espagne, les créanciers retirent leur adhésion aux démocraties. Ils exigent l’austérité fiscale et même la privatisation des biens publics.
La finance internationale est devenue le fer de lance d’un nouveau type de guerre. Son objectif est le même que la conquête militaire d’autrefois : s’approprier la terre et les ressources minières, ainsi que les infrastructures communales et les revenus de l’extraction. En réponse les démocraties exigent des référendums pour choisir de payer ou non les créanciers en vendant le domaine public et en augmentant les impôts, ce qui engendrera du chômage, des baisses de salaire et une récession économique. L’alternative étant de réduire le montant de la dette ou même de l’annuler et de remettre en place des règles pour contrôler le secteur financier.


Des dirigeants du Proche Orient ont effacé leurs ardoises pour maintenir l’équilibre économique

Faire payer un intérêt sur l’argent ou les marchandises livrées en avance de règlement n’avait pas pour but au départ de cliver l’économie. Lorsqu’il a été institué pour la première fois au troisième millénaire avant JC par un accord contractuel entre les temples et les palais sumériens et les marchands et les entrepreneurs qui travaillaient dans la bureaucratie royale, l’intérêt était de 20% (le capital doublait en 5 ans) et représentait une honnête part des profits générés par le commerce de longue distance ou la location de terre ou d’autres biens publics comme des usines, des navires et des maisons à boire.
Quand la pratique a été privatisée au profit des collecteurs royaux de redevances et de loyers, "la royauté divine" protégeait les créditeurs agricoles. Les lois de Hammourabi (vers 1750 avant JC) ont décrété la suppression de leurs dettes en cas d’inondation ou de tornade. Tous les dirigeants de la dynastie babylonienne, en montant sur le trône, annulaient les dettes des paysans afin de leur permettre de repartir à zéro. Le travail gratuit des débiteurs, les hypothèques sur la terre ou la récolte et autres obligations étaient annulés pour "réinstaurer l’ordre" dans une situation idéale d’équilibre "originel". Cette coutume s’est poursuivie avec l’année du Jubilée de la Loi de Moïse comme elle est décrite dans le Lévitique 25.
La logique était claire. Les sociétés anciennes avaient besoin de lever des armées pour défendre leur terre et pour cela il leur fallait libérer les citoyens de l’esclavage. Les lois de Hammourabi empêchaient les conducteurs de chars et autres combattants d’être réduits en esclavage à cause de leur dette et empêchaient les créanciers de prendre les récoltes des tenanciers des terres royales, publiques et communales qui étaient redevables au roi de service sur ses terres et dans son armée.
En Egypte, le pharaon Bakenranef (vers 720-715 avant JC, “Bocchoris” en Grec) a proclamé une amnistie de la dette et aboli l’esclavage des endettés devant la menace d’une invasion militaire de l’Ethiopie. Selon Diodore de Sicile, (I, 79, écrit en 40-30 avant JC), il a établi que si un débiteur contestait sa dette, la dette était annulée si le créancier ne pouvait présenter un contrat écrit. (Il semble que les créanciers aient toujours eu tendance à exagérer le montant des dettes). Le pharaon pensait que "les corps des citoyens devaient appartenir à l’état afin que l’état puisse bénéficier des services que les citoyens lui devaient en temps de paix comme en temps de guerre. Car il se disait qu’il serait absurde qu’un soldat... soit mis en prison par son créancier pour ne pas avoir remboursé un prêt et que l’avidité de personnes privées mette ainsi en danger la sécurité de tous."
Le fait que les principaux créanciers du Proche Orient étaient les rois, les temples et leurs collecteurs facilitait l’annulation des dettes. Il est toujours plus facile d’annuler les dettes qu’on vous doit à vous. Même les empereurs romains ont brûlé des livres d’arriérés d’impôts pour empêcher une crise. Mais il est devenu beaucoup plus difficile d’annuler des dettes dues à des créanciers privés quand la pratique de l’intérêt s’est répandue à l’ouest vers les royaumes de la Méditerranée à partir de 750 avant JC environ. Au lieu de permettre aux familles d’équilibrer les recettes et les dépenses, la dette est devenue le principal facteur des expropriations et du clivage des sociétés en deux camps : l’oligarchie créditrice et les clients endettés. En Judée, le prophète Isaïe (5:8-9) condamne les créanciers qui saisissent les bien hypothéqués et "ajoutent maisons aux maisons et champs au champs au point qu’il ne reste plus d’espace libre et qu’ils se retrouve les seuls habitants du pays".
Le pouvoir des créanciers et la croissance stable n’ont jamais fait bon ménage. La plupart des dettes personnelles de la période classique étaient constituées de petites sommes d’argent prêtées à des individus au seuil de la pauvreté qui avaient du mal à joindre les deux bouts. La saisie de leur terre et de leurs biens —et de leur liberté personnelle— enchaînaient irréversiblement les débiteurs. Au 7ième siècle avant JC, des "tyrans" (leaders populaires) se sont levés pour renverser les aristocraties de Corinthe et d’autres riches cités grecques en obtenant le soutien populaire par l’annulation des dettes. D’une manière moins autoritaire, Solon, a fondé la démocratie athénienne en 594 avant JC en interdisant l’esclavage de la dette.
Mais les oligarchies se sont reformées et ont appelé Rome à la rescousse quand les rois de Sparte, Agis, Cléomène et leur successeur Nabis ont voulu effacer les dettes à la fin du 3ième siècle avant JC. Ils ont été assassinés et leurs supporters chassés. Depuis l’antiquité, ça a été une constante politique de l’histoire que les créanciers s’opposent à la fois à la démocratie populaire et au pouvoir royal qui pouvaient tous les deux empêcher la conquête de la société par la finance —une conquête qui a pour objectif de transformer en dette productrice d’intérêts autant de pans de l’économie qu’il est possible.
Quand les frères Gracchus et leurs adeptes ont essayé de réformer les lois sur le crédit en 133 avant JC, la classe sénatoriale dominante a réagi avec violence et les a fait assassiner, inaugurant de la sorte un siècle de guerre sociale qui s’est terminée avec le sacre de l’empereur Auguste en 29 avant JC.


L’oligarchie créancière romaine gagne la Guerre Sociétale, réduit la population en esclavage et c’est le début des années noires

Les choses étaient plus sanglantes à l’étranger. Aristote n’a pas mentionné la construction d’une empire dans son schéma politique, mais la conquête étrangère a toujours été un instrument capital dans la création de dettes et les guerres ont été la cause principale des dettes publiques des temps modernes. Rome a été le plus intraitable créancier de l’Antiquité ; ses collecteurs rançonnaient l’Asie Mineure, sa province la plus prospère. Le droit n’existait plus quand les "chevaliers" qui levaient le tribut arrivaient. Mithridate de Ponts a mené trois révoltes populaires et les populations d’Ephèse et d’autres cités se sont soulevées et ont tué 80 000 Romains en 88 avant JC selon les estimations. L’armée romaine a riposté et Sulla a imposé un tribut de guerre de 20 000 talents en 84 avant JC. En 70 avant JC les amendes pour les intérêts en retard avaient multiplié la somme par six.
Tite Live, Plutarque et Diodore, entre autres historiens célèbres de Rome, ont rejeté la responsabilité de la chute de la République sur l’intransigeance des créanciers qui a provoqué une guerre sociétale de 100 ans (133 à 29 avant JC) marquée par les meurtres politiques. Des leaders populaires ont essayé d’obtenir le soutien populaire en demandant l’annulation de la dette (la conspiration de Catilina en 63-62 avant JC). Ils ont été assassinés. Au 2ième siècle après JC, environ un quart de la population était réduite en esclavage. Au 5ième siècle, l’économie de Rome s’est effondrée car il ne lui restait plus un sou. Pour survivre les gens retournèrent dans les campagnes.

vendredi 27 mai 2011

SITUATION DE TRANSHUMANCE (diagnostic)


Les civilisations mourantes préfèrent l’espoir, même l’espoir absurde à la vérité.  Le déni est le premier recours de notre conscience sociale pour « composer » avec l’apocalypse à venir. 

L’opposition à ce système d’emprise se construit par la base en se lovant dans le statut social et politique (ou anti-statut) de paria, d’anti-larbin. C'est la seule position possible, le seul angle révélateur.

L'action pour sortir du circuit inertiel, la gravité du système, s'apparente à un processus ordalique. L'amorce de cette conscience qui s'émancipe est de devenir un objet de crainte, et fondamentalement pour soi-même. 

Il n'y a pas vraiment d'autres manières.

L'apprentissage de la limite, la familiarité avec la lisière, apportent ces horizons dont nous avions besoin, ils sont les dépôts furieux qui rendent les fables aux fées et les tributs aux rois.

mercredi 25 mai 2011

SITUATION DE TRANSHUMANCE (sentiment)

L'obscur désir de dictature des classes moyennes qui se sentent en danger – désir exaucé dans l'histoire – permet aux oligarchies de renforcer la répression, et la capacité puritaine à nier la réalité est typique d'une sous - idéologie et d'une psychologie bien adaptées au Spectacle, et bien adapté à se la jouer plus proche des intérêts de l'oligarchie que des pauvres, ces salauds sans mœurs. Pourtant la haine puritaine pourrait déborder l'oligarchie actuelle .

vendredi 1 avril 2011

Le syndrome du larbin (2): maladie démocratique

Chronique de Flore VASSEUR sur France Culture du 29 mars 2011

Il existe enfin une explication à l’abrutissement des foules, l’atonie des classes dites supérieures face à la montée des injustices, le vote UMP en 2007 et la généralisation d‘un égoïsme social qui sert d’engrais au Front National. Il s’agit d’un mal qui torpillerait jusqu’à sa mort peut être la profession de journaliste. Cette maladie du siècle c’est le syndrome du … larbin.
Le larbin souffre d’un comportement pathologique qui lui fait prendre systématiquement la défense des classes les plus favorisées au détriment de celle dont il est issu. Le larbin n’a pas de conscience politique. Il agit dans le sens de ceux qui l’exploitent pour s’attirer leur bienveillance.
C’est sur Youtube que j’ai trouvé cette explication fracassante, sous forme de clip hilarant au message pourtant terrible : « après des siècles d’esclavagisme et de féodalité, la transmission génétique aurait permis la formation d’une souche vivace de larbins domestiques au profit d’une nouvelle espèce de primate : l’homo larbinus. Le trouble se développe dès l’enfance mais le processus s’aggrave à l’âge adulte lorsque le sujet prend conscience de la médiocrité de sa condition. Le larbin développe des stratégies inconscientes visant à instaurer un équilibre cognitif pour justifier l’acceptation de sa subordination. » Et j’ajoute : pour sublimer sa désillusion. « Le larbin s’identifie à ses maitres en s’imaginant appartenir au corps social qui l’exploite. Et du coup, il finit par en défendre mordicus les intérêts ».
Le larbin a un vague sentiment d’injustice … mais pour les autres. Eduqué, intégré socialement, il est persuadé d’être du bon coté de la barrière. Il encaisse à merveille les mesures d’austérité ou de restriction des libertés. Le larbin est pour le bouclier fiscal même si cela ne le concerne pas. Il est pour les cameras de surveillance même si elles ne le protègent de rien. Ruse de l’histoire : il est rassuré d’appartenir à une classe à laquelle … il n’appartient pas. D’après les pères du syndrome du larbin - que je cite à nouveau - 20% des français seraient ainsi convaincus de faire partie des 1% les plus riches. L’élection d’un Président au service des ploutocrates révèlerait un seuil de contamination critique.
C’est probablement ce syndrome qui explique que les soi-disants « grands médias » n’aient pas ou alors très mal parlé de tous les mouvements populaires occidentaux de ces dernières semaines. Certes l’actualité était riche mais tout de même… Prenons pour exemple, le dernier en date : la manifestation « march for the alternative » à Londres samedi dernier, contre la politique d’austérité de Cameron.
Il y avait des médecins, des étudiants, des retraités, beaucoup d’enfants, bref 399 800 personnes manifestant pacifiquement leur refus grosso modo de payer pour une crise qu’ils n’avaient pas créée. Il y avait des cotillons, des déguisements, des pièces de théâtre improvisées, des lectures décalées, bref un carnaval d’actions de désobéissance civique mené par le collectif UK uncut. Mais BBC, Skynews et du coup tous les autres, n’ont montré que les images des quelques excités (200 grand maximum) qui ont saccagé des banques et autres enseignes expertes en évasion fiscale. Piccadilly en état de siège, vitrines cassées, affrontement avec des policiers … L’aspiration légitime des Uncuts à ne plus être pris précisément pour des larbins a été torpillé en 2 minutes chrono à l’artillerie lourde. A Paris, les Uncuts français n’ont même pas eu le temps de croiser une caméra. La police les aurait arrêté avant qu’ils n’aient pu déployer une banderole.
Moralité numéro un : soyons réalistes : on est toujours le larbin de quelqu’un. En privilégiant ces images ou en se taisant, les journalistes servent la soupe à un pouvoir qui, avec ses politiques d’austérité, sert lui même la soupe aux marchés financiers.
Moralité numéro 2 : le syndrome du larbin est un problème de santé publique dont la résolution devrait être une cause nationale chez les larbins dans mon genre : le larbinus journalisticus.


Voir :

SITUATION DE TRANSHUMANCE (ALTERNATIVE)

jeudi 3 mars 2011

Notes sur le Complexe (dde.crisis)

Nous prenons le prétexte du 50ème anniversaire du fameux discours d’Eisenhower (le 17 janvier 1961) sur le complexe militaro-industriel pour présenter une analyse de ce phénomène, – le Complexe, ou CMI, ou bien encore le Pentagone, que certains surnomment Moby Dick. Il s’agit d’une appréciation ontologique et “spirituelle” du phénomène, le Complexe perçu à la fois comme un système anthropotechnocratique et comme une égrégore.
L’appréciation est faite à la lumière de notre époque, qui voit la crise du Complexe atteindre un point paroxystique, de caractère eschatologique (hors du contrôle humain, et même de l’influence humaine). Certains comportements semi-secrets de personnalités importantes du Complexe marquent le désarroi des personnes soumises à ce système, devant son processus d’effondrement. C’est le cas de ces officiers généraux, dont Seymour Hersh a révélé récemment qu’ils avaient des contacts avec les Chevaliers de Malte et l’Opus Dei, et se considéraient comme faisant partie d’une croisade mystique, – éventuellement contre les “infidèles”, aisément identifiables.

La mystique des origines

Il faut bien situer combien les origines réelles du Complexe rencontrent la dynamique américaniste et, plus généralement, celle de l’“idéal de puissance”.
• Au départ, l’aspect militaire est absent. Cette absence impliquera, lorsque l’aspect militaire sera intégré, le développement de la bureaucratie et de ses comportements nécessaires aux dépens des vertus militaires comme l’héroïsme. Cette bureaucratie sera engendrée par le besoin de gestion du système du technologisme qui est le fondement du Complexe, et qui a effectivement une dimension mystique essentielle pour l’américanisme, qui en fait la transcription de l’“idéal de puissance” pour cet américanisme.
• Ce mysticisme trouve une transcription terrestre par une dimension idéologique basée sur le suprématisme anglo-saxon, ou WASP, appuyé sur le déchaînement de la puissance du capitalisme (également mystique) dans les années 1920, puis utilisé comme instrument de sauvegarde de ce même capitalisme, à partir de 1935-1936, après le paroxysme de la Grande Dépression.
«Le Complexe est donc d’abord une initiative de sauvegarde et de renaissance de l’américanisme et, au-delà, de l’“idéal de puissance” que les USA ont pris à leur compte, à la suite de l’Allemagne vaincue, en 1918. Il implique potentiellement une affirmation de puissance capable de changer le destin du monde (ce qui justifie le suprématisme affiché), et de le changer dans un sens mystique impliquant que le Complexe s’estime indirectement être une sorte d’“instrument de Dieu”.»

Le Complexe a “charge de psychologie”

Pure création de l’américanisme, le Complexe a donné tout leur sens à certains traits essentiels de la psychologie américaniste. C’est essentiellement l’“inculpabilité” dont nous voulons parler (cette «disposition de la psychologie qui exonère l’américanisme de tout sentiment de culpabilité, qui affirme la vertu de l’innocence de l’américanisme pour sanctifier toutes les ambitions et tous les actes de l’américanisme»).
Notre appréciation est que cette énorme entité (le Complexe) qui prit naissance dans les dernières années 1930 joua un rôle fondamental pour “réparer” la psychologie américaniste déchirée et presque anéantie par la Grande Dépression. Elle a donc “charge de psychologie”, comme on a charge d’âme, et suggère l’hypothèse qu’elle a elle-même une psychologie propre qui fut effectivement inspiratrice de l’américanisme sauvé in extremis de la catastrophe de la Grande Dépression.
«On peut même dire, et c’est notre sentiment dans l’hypothèse que nous développons, que cette entité en formation créa d’elle-même des conditions telles qu’elle s’affirma d’une façon unitaire. Elle réunifia le caractère américaniste déchiré par la Grande Dépression sur la base désormais universelle et acceptée inconsciemment par tous, et bientôt caractérisant les psychologies individuelles, de l’inculpabilité…»

Le vertige du technologisme

La question de la psychologie, et la façon qu’elle sera “réparée”, suggère le développement, l’explosion du système de la communication. Ce sera fait. Le deuxième pilier du Système, c’est le système du technologisme. Lui aussi vit son développement accéléré et magnifié par l’influence et la puissance du Complexe.
La période entre 1945 et 1950 est capitale à cet égard. Alors que l’industrie d’armement s’effondre du fait de l’effondrement des commandes de la guerre, le Pentagone, et particulièrement l’USAF, poussent au développement de toutes les technologies possibles, avec un plan à 25 ans établi en 1944-45. Lorsque l’industrie de l’armement se redresse avec les premières commandes de la Guerre froide, en 1948-1950, elle s’inscrit naturellement dans un cadre dont le moteur est le système du technologisme. De cette poussée naîtront les grandes forces de la postmodernité, dont l’électronique et l’informatique, tout cela composant le bras armé de l’“idéal de la puissance”, paré d’une dimension spirituelle affirmée.
«Le système du technologisme n’est pas une “force” identifiable comme matérielle mais une force matérielle dissimulée, ou parée si l’on veut, d’atours conceptuels et mystiques, qui exercent effectivement une influence spirituelle. Désormais, le système du technologisme exerce une influence décisive sur le Complexe, et cette influence peut effectivement être, notamment mais puissamment, décrite en des termes “spirituels”. Il s’agit d’une spiritualité basse, inversée, pervertie et subversive, la spiritualité de la matière masquée qui exerce une pression entropique de déstructuration et de dissolution; il n’empêche qu’elle répond à un processus spirituel et trompe d’autant mieux les psychologies, les âmes et, au-delà, les esprits et les jugements...»

L’inspiration de “la montagne de fer”

Cette logique de force conduit à une transformation radicale du Complexe en gestation en ce système anthropotechnocratique, ou cette égrégore selon les perceptions, dont nous parlions en ouverture. C’est dans les années 1960 que cette transformation s’effectue, transformant également le Complexe, au travers de ses exigences et de son diktat permanent, en une crise permanente. Le discours d’Eisenhower ne marque donc pas la naissance du Complexe mais la naissance de la crise du Complexe.
Le Complexe devient donc système, soit technocratique, soit mystique (égrégore), ou les deux à la fois, et il établit aussitôt son empire. Divers signes nous informent de cette transformation radicale. Le plus étrange et le plus caractéristique est un “livre” présentant un soi-disant rapport officiel rédigé par un rassemblement d’experts, qui est un faux caricatural écrit par les adversaires du Complexe, mais qui rencontre involontairement les ambitions du Complexe. Report From Iron Mountain, – le bien nommé avec cette référence à une “montagne de fer”, – établit la nécessité d’une “guerre perpétuelle” pour l’accomplissement de la “destinée manifeste” du Complexe. Ce faux rapport résonne étrangement, comme s’il était vrai, à l’heure de la guerre sans fin contre la Terreur.
…On peut alors envisager que le Complexe pourrait être perçu comme «un acteur autonome, inspirateur et fondamental de l’évolution générale de notre civilisation et du Système, jusqu’au paroxysme de notre crise générale et eschatologique actuelle».

Son destin est accompli

Fondamentalement, l’identité du Complexe en tant que phénomène unitaire est parfaitement définissable. Il s’agit à la fois de la création, et de l’inspirateur qui le relance, de cet “idéal de puissance”, selon l’expression de Guglielmo Ferrero, qui a caractérisé la puissance allemande puis la puissance américaniste dans la logique déferlante du “déchaînement de la matière” identifiable depuis le début du XIXème siècle». Le Complexe devint effectivement cela pendant la Guerre froide.
Après la fin de la Guerre froide qui mettait tout son équilibre en grand danger, «le Complexe bannit la réalité pour imposer sa propre réalité en affirmant in fine qu’il proposait une issue eschatologique à force de certitude à la question de la Fin des Temps (ce que d’autres nommèrent “la fin de l’Histoire”); il posait enfin l’affirmation qu’il représentait l’“idéal de puissance” jusqu’à l’être complètement lui-même, et complètement accompli. La civilisation était sauvée.»
A la fin des années 1990, le Complexe pouvait affirmer, comme certains économistes perçus avec la plus grande considération par Alan Greenspan, qu’il se trouvait “au-delà de l’Histoire” (“beyond history”). Il pouvait croire qu’il avait achevé son destin et qu’il l’avait imposé à l’univers.

“Les Lumières, c’est désormais le Pentagone”

Parallèlement (dans les années 1990), le Complexe développa sa propre métaphysique. C’est l’époque où il incorpora dans ses rangs, l’essentiel des bataillons conformistes et libéraux de l’américanisme-occidentalisme. La guerre du Kosovo, à propos de laquelle Vaclav Havel, le président-poète, parla de «bombardements humanitaires», vit effectivement les cohortes d’intellectuels libéraux, humanitaristes et interventionnistes, s’enrôler sous la bannière du Complexe.
De la même façon que, en 1820-1825, le “parti” de l’industrie naissante avait rallié à lui et à ses confortables moyens les intellectuels libéraux, le Complexe fit de même entre 1989 et 1999. Le premier cas amena à l’observation, par H. Rouhier, que «les Lumières, c’est désormais l’industrie» ; cela nous invite nous-mêmes à conclure, pour la période qui nous importe, que “les Lumières, c’est désormais le Pentagone”.
«C’est un événement considérable que la “légitimité métaphysique” du Progrès ait englobé à partir de la fin de la Guerre froide, comme un de ses principaux composants, le Complexe, ou Pentagone, avec ses us et coutumes. Il place l’esprit humain de notre époque, représenté par le Progrès en général, devant la tâche remarquable mais redoutable de faire d’un système entièrement tourné vers la destruction et la déstructuration, l’outil de l’accomplissement de notre civilisation…»

La nostalgie règne

Revenant aux généraux US dont nous parle Seymour Hersh, avec leurs tentations de rallier des groupes et des mouvements dont les racines se mélangent à la mystique des croisades, nous observons :
«Les tentations bizarres de certains généraux américanistes, pour tenter de donner un sens à leurs actes et donc à la logique du Complexe, relèvent ainsi d’une nostalgie qui est caractéristique d’un état psychologique très spécifique; même les serviteurs du Système sont psychologiquement épuisés, avec des attitudes et des réactions qui n’ont plus l’efficacité ni l’ardeur requises en général par le service du Système. […] Cet épuisement se traduit, dans les conditions de la postmodernité générale, par un comportement qui équivaut à l’affection de la maniaco-dépression, entre les entreprises virtualistes, voire les rêveries romantiques et nostalgiques, conduites et suscitées par les épisodes dépressifs devant les réalités du Système.»
Cet épisode est symbolique de l’état présent du Complexe, entré dans la phase terminale de sa crise fondamentale. Dans cette séquence, sa crise devient eschatologique en échappant complètement, non seulement au contrôle humain dont le Complexe n’a jamais été comptable, mais à l’influence humaine. Il s’est inséré dans la phase terminale de la crise fondamentale du Système, dont il a toujours été un des principaux éléments, et il ne fournit plus aucun apport constructifs aux sapiens qui lui sont asservis, ceux-ci perdant ainsi leur référence fondamentale. Ainsi règne-t-il dans leurs rangs une intense nostalgie et une humeur dépressive.