La crise ou plutôt les crises qui touchent nos économies depuis cinq
ans (pour les plus marquantes) signeraient selon certains la fin de
l'ultra-libéralisme et pour d'autres (voire les mêmes), le nécessaire
retour d'un interventionnisme public régulateur, voire même keynésien.
Deux remarques toutefois à cela : premièrement, l'ultralibéralisme ne
fut qu'une illusion ; deuxièmement, les Etats n'ont pas les moyens
financiers de leurs ambitions (si tant est d'ailleurs qu'ils aient de
réelles ambitions, les atermoiements des divers G20 depuis novembre 2008
permettent d'en douter!).
Détaillons, tout d'abord, l'illusion que fut l'ultra-libéralisme. Si
l'on revient aux fondamentaux économiques, un pays libéral (ou
ultra-libéral) serait un pays où l'Etat n'intervient que pour assurer
la défense et la sécurité nationale, la justice et la mise en place des
infrastructures nécessaires au bon fonctionnement de la société et de
l'économie, au respect des règles. Ce type d'Etat n'existe, à ma
connaissance, pas. Depuis la fin des années 1960, les Etats se sont
pourtant employés à déréguler et à se désengager de la sphère économique, convaincus par certains que cela était mieux. Qu'en fut-il ?
Incontestablement, l'activité économique fut dérégulée. Les banques se mirent à jouer
les assureurs et les assureurs, les banquiers, sans que personne ne
s'inquiète des conflits d'intérêts potentiels. Nombre d'entreprises
publiques furent privatisées partout dans le monde et des secteurs
traditionnellement considérés comme nécessairement financés par la
collectivité furent ouverts à la concurrence, les prix et les salaires
mais aussi les marchés financiers furent libéralisés et laissés à
l'appréciation et à l'autorégulation du marché. Quels étaient les
objectifs de telles mesures ? Dans un premier temps, le but louable de
tout cela était d'éradiquer
l'inflation avec l'idée que cette inflation systémique venait d'une
concurrence insuffisante parce que limitée par l'intervention publique
et qu'elle (cette inflation) pénalisait le pouvoir d'achat et donc in fine l'activité économique.
De facto et avec du recul, force est de constater
que, dans les années qui suivirent la désinflation compétitive et la
dérégulation, l'activité économique fut plus dynamisée par
l'internationalisation de l'économie mondiale et la montée des
endettements. En effet, la libéralisation permit aux plus grandes
entreprises, en particulier dans les secteurs jusqu'alors publics, les
concentrations nécessaires au financement de grands projets et
investissements, favorisant l'innovation et la création de nouveaux
produits donc de nouveaux marchés. Paradoxalement, dans un monde
toujours plus concurrentiel, elle favorisa la multiplication de marchés
oligopolistiques dominés par cette poignée de grande entreprise.
La concurrence s'organisa alors ailleurs, sur les salaires, le
contrôle et la maîtrise des approvisionnements et entre les pays par le
biais de nouvelles stratégies industrielles et commerciales
d'entreprises devenues multinationales ! Tout semblait fonctionner
puisque les entreprises produisaient toujours plus et toujours moins
chers, les marchés financiers dérégulés et internationalisés finançaient
tout cela et même plus. De l'autre côté de la machine économique, les
consommateurs consommaient toujours plus, tentés par toujours plus de
nouveautés (cf. les nouvelles technologies) et ce, tant grâce à la
baisse des prix mais aussi en s'endettant puisque leurs salaires
stagnaient depuis vingt ans ! Cet endettement privé croissant et
inquiétant fut la première cause de la crise en 2007 via la crise des
subprimes aux Etats-Unis. Il était toutefois encore un peu tôt pour réaliser le danger du surendettement des économies puisque la réponse préconisée aux Etats à ce moment-là fut (à juste titre dans l'urgence d'ailleurs) de soutenir massivement leurs économies.
Sauf que là-encore, ces décisions finiraient par se heurter à une autre illusion (ou un autre paradoxe) de l'ultra-libéralisme : l'augmentation exponentielle de l'endettement public.
Comment expliquer ou justifier en effet que, dans un monde où l'Etat est supposé se désengager, que son endettement ne cesse de croître
? L'explication est au regard des faits assez simple même si la
justification est plus complexe. L'endettement public provient, c'est
une évidence mais qu'il convient de rappeler
tant elle fut si souvent oubliée, d'un double mouvement :
l'augmentation des dépenses publiques d'une part et la baisse des
recettes d'autre part. La baisse des recettes est assez logique du dogme
libéral (ce qui ne signifie pas qu'elle soit cohérente d'ailleurs !).
Se désengager signifie pour l'Etat réduire les taxes et les impôts c'est-à-dire la pression qu'il exerce sur l'activité économique.
Néanmoins et c'est là que réside le paradoxe, les Etats furent tous
confrontés depuis quarante ans à une augmentation difficilement
maîtrisables de leurs dépenses publiques. Les explications à cela sont
nombreuses. On peut penser qu'au même titre que l'endettement des ménages, les dépenses redistributives permirent dans une certaine mesure de soutenir la consommation lorsque le pouvoir d'achat stagnait. La montée des inégalités peut être une autre explication, il fallait pour les Etats limiter la montée des inégalités (ou peut-être seulement les masquer) grâce à l'augmentation des dépenses sociales afin de maintenir une certaine cohésion sociale (ou peut-être seulement à des fins électoralistes…).
Enfin, et ceci reste à démontrer mais on peut penser
que l'instabilité d'un système libéral (instabilités des prix, des taux
de changes, de l'activité économique…) et les incertitudes qu'il génère
(chômage, crises économiques…) ont entraîné un besoin croissant
d'assurances et de garanties. Cela s'est traduit par une expansion sans
précédent des sociétés d'assurance dans le monde mais aussi par
l'augmentation des dépenses des systèmes de sécurité sociale. Le
vieillissement des populations enfin et les besoins de financement des
retraites mais aussi des soins aux personnes âgées sont un autre facteur
explicatif enfin.
L'illusion majeure de cette situation fut aussi de croire
que l'économie fonctionnerait mieux sans les Etats alors même que, dans
un paradoxe qui n'a semble-t-il étonné personne, on attendait des Etats
qu'ils trouvent les solutions aux problèmes générés par cette situation
cqfd ! Les Etats se sont donc désengagés d'un côté, laissant libre
cours à tous les abus d'ailleurs pour panser les plaies et pallier
aux lacunes de ces évolutions d'un autre côté. C'est plus cette double
contradiction qui fut fatale : si l'économie se veut libérale alors
l'Etat doit accepter de réduire
ses dépenses dans des proportions au moins aussi importante que
baissent les recettes publiques. Si les décideurs politiques avaient été
avertis et fermes sur ce point, nul doute que l'ultra-libéralisme
n'aurait pas perduré bien longtemps !
Ce ne fut pas le cas et la situation économique mondiale est
aujourd'hui dans une impasse. Il faudra beaucoup d'imagination et une
incontestable volonté politique pour trouver une issue à cette crise. Les Etats n'ont en effet plus les moyens financiers de mener des politiques budgétaires ambitieuses, dans le même temps, ils doivent soutenir l'activité économique pour relancer une croissance indispensable à la réduction de l'endettement public et privé. Les recettes publiques donc les impôts devront augmenter, tout le monde commence à le comprendre, en témoignent les déclarations en Europe et aux Etats-Unis des "très riches" comme on les appelle aujourd'hui.
A nos décideurs politiques maintenant d'avoir le courage de faire
les bons choix. Les décisions des agences de notations ces dernières
semaines illustrent d'ailleurs plus certainement leurs craintes face au
manque de volonté politique des Etats que face à la montée de
l'endettement public. La dégradation de la note américaine quelques
jours à peine après l'accord décevant pour remonter le plafond de la dette aux Etats-Unis en est un exemple.
Pour ce qui est de l'imagination politique pour sortir de cette impasse, il faut définir les objectifs et les instruments de ces politiques économiques. L'objectif central est la croissance sans pour autant amplifier
la dette publique. Mission impossible diront certains ! Pas forcément :
une bonne gestion de la dépense et une rationalisation des choix
peuvent permettre d'atteindre l'objectif fixé. Toutefois rationnaliser les choix publics supposent aussi de fixer des objectifs plus précis que la seule croissance.
Une croissance durable comme l'ont souhaité les dirigeants du G20 en
son temps réclame la réduction des déséquilibres mondiaux, cela a déjà
été dit moult fois. Réduire les déséquilibres ne signifie pas seulement réguler la finance internationale ou réformer le système monétaire international (concept d'ailleurs un peu flou pour en comprendre les enjeux !). Réduire les déséquilibres de manière durable supposera aussi de penser des convergences entre les économies, de remettre
l'homme au cœur du système et l'économie ou le développement économique
au service de l'homme, de la collectivité et de la société.
Le fil conducteur de tout cela, est probablement la réduction des
inégalités tant internes aux pays qu'internationales. En son temps, ces
inégalités furent réduites ou interdites par des révolutions, souvent
sanglantes et dramatiques qui furent autant le symptôme du mal que son
remède. Dans les années 1930 et après la seconde guerre mondiale, des
leaders politiques plus avertis et plus courageux réussirent à relever ce défi par une méthode plus douce mais aussi plus porteuse de prospérité. Espérons que cette deuxième voie l'emporte à l'avenir pour sortir de la crise !
