LA PEUR-PANIQUE DU FUTUR NOUS PARALYSE DANS LA PEUR AU PRÉSENT. DIT-ON.


C'EST UN MAUVAIS RÊVE QUI NÉCESSITE D'ÊTRE ENDORMI POUR Y CROIRE.



lundi 27 juin 2011

Communisation vs Sphères

Ce texte est un de ceux qui seront discutés au rassemblement d’été de la revue internationale “SIC” qui doit voir paraître sous peu son N° 1. Nous donnerons sous peu un peu plus d’infos sur cette rencontre. (english translation will follow this text, soon!)
ICI, pour ceux que cela intéresse, le programme de la réunion de la revue “SIC”


Dans la 1ère partie du texte Le pas suspendu de la communisation, intitulée Communisation Vs Socialisation, il s’agissait d’une part de montrer que des emparements d’éléments du capital pouvaient être « communisation », c’est-à-dire « désappropriations » pures, abolition de tout rapport de propriété, même collective et même « prolétarienne ». On s’emparerait donc de ces éléments pour constituer une communauté nouvelle d’individus définissant entre eux, dans leur singularité, des rapports immédiats dans la lutte contre le capital, comme contenu même de cette lutte. Mais, d’autre part, ce processus de « communisation », c’est-à-dire de production du communisme, est intriqué avec l’autre contenu possible de ces emparements : être des appropriations, des socialisations qui entrent dans la constitution d’une nouvelle économie autogérée, sociale et populaire, contrerévolutionnaire. Chacun de ces possibles est, pour l’autre, son autre, c’est-à-dire qu’ils sont dans un rapport conflictuel où chacun, dans sa propre pratique, reconnaît l’autre comme nécessaire, comme un moment de lui-même.

Dans ce processus de la lutte de classe débouchant sur l’abolition des classes, les individus étaient, de fait, posés comme au-delà des genres, car constituant une communauté d’individus immédiatement sociaux. Le dépassement des genres était implicite. C’est cet « implicite », ce « de fait », que cette deuxième partie tente d’expliciter. C’est ce dépassement comme naturellement inclus « dans le mouvement », ce dépassement comme allant de soi, vu la nature et le contenu du mouvement, qui doit être soumis, en tant que tel, à la critique. Il ne suffit pas de dire que la communisation étant communisation, par définition, elle est dépassement des genres. Bien qu’il ne puisse exister de « fronts » distincts dans la lutte, aucune instance de la société de classes ne sera dépassée sans être attaquée pour elle-même.

L’analyse de la domination de genre dans le capitalisme montre que celle-ci est immédiatement division de l’ensemble de la pratique sociale en deux sphères d’activités.

jeudi 23 juin 2011

GORZ & la Wertkritik

Dans ses derniers écrits, André Gorz revient toujours sur des auteurs (concrètement : Moishe Postone, Robert Kurz, Ernst Lohoff, Andreas Exner, Stefan Meretz, etc.), que l’on peut tous, plus ou moins, ranger dans le courant dit de la critique de la valeur. Robert Kurz par exemple est cité et approuvé quand il écrit ceci : « La lutte pour des gratifications immanentes au système, pour de l’argent, pour des transferts des dépenses à l’Etat, et pour refuser de participer à la gestion de la crise...continue à être indispensable à un mouvement de libération ». Mais « le contenu de ce mouvement ne peut être que la critique catégorielle de la forme du lien social dans le système moderne de production des marchandises... Le but n’est plus un Etat national oeuvrant pour l’intérêt des travailleurs et une économie régulée, mais la société mondiale au delà du marché et de l’Etat... » « Ce qu’il faut, c’est la rupture catégorielle, c’est-à-dire le passage d’une lutte pour les intérêts vitaux, interne aux catégories existantes à l’abolition de ces catégories. Il faut supporter la tension présente entre ces deux aspects. » (Robert Kurz, Das Weltkapital [Le capital-monde], 2005, p. 470-472).
André Gorz parle de manière affirmée d’une « rupture catégorielle ». Alors que dans les années 80 il voulait encore financer le travail autonome à partir du travail hétéronome, le revenu fondamental à partir du travail salarié, alors qu’il partait de l’idée que l’Etat et l’économie étaient indépassables, il a entre temps abandonné ce point de vue. Dans son dernier livre et dans ses dernières lettres, il en parle aussi à plusieurs reprises sous la forme d’une autocritique. Le plus souvent, dans ses lettres, il est question de « nous ». « C’est bien trop tard que j’ai découvert le courant de la critique de la valeur » (lettre du 5 juillet 2007), écrit-il pour résumer, c’est-à-dire deux mois avant sa mort.
(...)
http://arbeitmachtnichtfrei.skynetblogs.be/archive/2010/02/15/antieconomie-andre-gorz-et-la-critique-de-la-valeur-par-fran.html

mardi 21 juin 2011

FUKUSHIMA: l'agonie durable, l'enfer rampant


Il y a quelques jours, des images virtuelles d'un éventuel sarcophage que Tepco pourrait installer au dessus des réacteurs en perdition de Fukushima circulaient sur les télévisions. Mais assez curieusement, il s'agissait apparemment de structures assez fragiles, quasiment en matière plastique, très éloignées des milliers de tonnes d'acier et de ciment envisagés pour remplacer l'actuel sarcophage en place à Tchernobyl. On ne voit pas comment de telles structures pourraient contenir une explosion majeure sur le site de Fukushima. Tout au plus pourraient-elles empêcher la diffusion de gaz radioactifs sous basse pression. De toutes façons, Tepco annonce que la mise en place de ces protections ne sera pas possible avant longtemps, compte tenu du niveau de contamination actuel du site.
En fait, les priorités devraient être toutes autres. Il devrait être indispensable d'empêcher dans les jours, semaines ou mois qui viennent la contamination d'une partie du Japon par les cœurs en fusion des réacteurs touchés par le tsunami. Or, très mauvaise nouvelle, pour le moment et compte tenu des technologies aujourd'hui disponibles, cet objectif paraît hors de portée alors que le processus cataclysmique ne cesse de prendre de l'ampleur. Une toute aussi mauvaise nouvelle est que, désormais, le monde entier fait silence sur le désastre mondial qui se prépare. Les conspirationnistes ne devraient pas être les seuls à s'interroger sur les raisons de ce silence.
Si l'on en croit l'industriel Tepco, le gouvernement japonais qui l'a toujours soutenu y compris dans ses décisions les plus hasardeuses et les industriels américains du nucléaire qui ont depuis les origines partie liée avec le Japon pour la gestion de son parc nucléaire, la situation à Fukushima serait potentiellement pire qu'elle ne le fut à Tchernobyl. Selon ces sources cependant, il n'y aurait pas de danger immédiat, tant du moins que l'on continuera à pomper de l'eau et qu'un nouveau fort tremblement de terre ne se produira pas. Pas de danger immédiat sans doute, mais pas de solutions fiables avant quelques années au mieux. En attendant, selon ces sources, il n'y aurait pas de raisons de s'inquiéter. Curieuse préconisation.
Pour d'autres experts au contraire, la situation n'a jamais cessé depuis le début de s'aggraver. Aujourd'hui il y aurait de forte probabilités (certains disent 50/50) pour que le pire se produise. Un article récent de Aljazeera.net cité ci-dessous vient de faire un bilan assez terrifiant de la situation. On pourrait suspecter la neutralité de Aljazeera mais la chaîne se borne à reprendre les diagnostics de deux experts confirmés du nucléaire, l'américain Arnorld Gundersen (photo) et le japonais Shoji Sawada. L'un et l'autre, à première vue semblent parfaitement objectifs et bien informés. Certes ils sont tous les deux devenus des whistle-blowers alertant sur les dangers du nucléaire. Le site Fairewinds auquel participe Arnorld Gundersen est un leurs représentants les plus influents aux Etats-Unis. Mais cela ne devrait pas être une raison pour disqualifier leurs analyses.
Pour Arnold Gundersen, notamment, la fusion des réacteurs touchés constitue désormais un processus sans doute impossible à empêcher, compte tenu encore une fois des connaissances scientifiques et technologiques du moment. Le refroidissement par eau ne pourra que le retarder de quelques temps, tout en noyant la région et la mer environnante sous des milliers de tonnes d'eau fortement contaminées. Une fois les nappes phréatiques ou les couches terrestres profondes atteintes, ce ne serait pas seulement une large périphérie autour de Fukushima qui deviendrait inhabitable, mais sans doute la ville de Tokyo elle-même. Dans l'hypothèse la plus grave, celui de l'explosion des centaines de tonnes de combustibles nucléaires présents sur le site, le Japon tout entier puis très vite des zones étendues de l'hémisphère nord pourraient être interdits à la vie humaine.
D'ores et déjà, deux experts de santé publique américains estiment avoir observé une augmentation anormale de la morbidité des nouveaux nés dans une dizaine de villes de la cote ouest des Etats-Unis situés approximativement sous le vent de Fukushima (voir ci dessous le rapport Sherman-Mangano). On s'étonne que, devant une observation aussi troublante, des inquiétudes beaucoup plus nombreuses ne se soient pas encore manifestées, notamment aux Etats-Unis, si soucieux en général de la santé publique.
La situation paraît en voie de devenir si grave que le silence des autorités nationales et internationales est véritablement inexplicable. Même si peu de remèdes ne paraissent pour le moment disponibles, il conviendrait néanmoins que les scientifiques du monde entier y réfléchissent et travaillent à la mise au point de solutions. L'inaction actuelle donne beaucoup d'arguments à ceux dénonçant une conspiration du silence de la part des gouvernements et des industriels impliqués, non seulement au Japon mais aux Etats-Unis. La complicité objective entre Barack Obama et l'Exelon Corporation, le plus gros fournisseur d'énergie nucléaire et un des plus importants contributeurs de sa campagne, est dénoncée.
Rien cependant n'y fait. L'attitude généralement affichée par l'ensemble des décideurs et des médias est particulièrement à courte vue, mais elle n'indigne encore personne. Le message général s'apparente au suivant : "le magma monte dans la cheminée du volcan. Une explosion destructrice se produira bientôt. Mais qu'importe, dormez tranquilles au bord du cratère...pour le moment".
Précisons à l'attention de ceux qui militent pour l'abandon de l'énergie nucléaire que ce dernier objectif de l'abandon, à supposer qu'il soit décidé, ne pourra pas être mis en oeuvre avant 25 ou 30 ans. Au Japon le monde se trouve confronté à une échéance beaucoup plus immédiate et à des risques beaucoup plus graves : un Tchernobyl de magnitude 10 pouvant se produire dans quelques mois. La réaction de prévention devrait être toute différente.

Sources
* Article d'Aljazeera : http://english.aljazeera.net/indepth/features/2011/06/201161664828302638.html
* Fairewinds : http://www.fairewinds.com/home
* Arnold Gundersen : http://en.wikipedia.org/wiki/Arnold_Gundersen
* Paul Jorion : http://www.pauljorion.com/blog/?p=24334
* Rapport Sherman Mangano : http://www.counterpunch.org/sherman06102011.html
" The recent CDC Morbidity and Mortality Weekly Report indicates that eight cities in the northwest U.S. (Boise ID, Seattle WA, Portland OR, plus the northern California cities of Santa Cruz, Sacramento, San Francisco, San Jose, and Berkeley) reported the following data on deaths among those younger than one year of age :
4 weeks ending March 19, 2011 - 37 deaths (avg. 9.25 per week)
10 weeks ending May 28, 2011 - 125 deaths (avg.12.50 per week)

* Exelon Corporation : http://www.exeloncorp.com/Pages/home.aspx

vendredi 17 juin 2011

Séminaire - Anselm Jappe - Critique du néo-libéralisme ou critique de la société marchande ?

Le 17 mai 2011, Anselm Jappe était invité par la Fondation Copernic à Paris, pourtant l'un des temples français de l'antilibéralisme et de la revendication de plus de justice sociale et économique au sein de toujours la même forme collective de vie capitaliste (1) (prendre aux riches pour donner aux pauvres).

Séminaire - Anselm Jappe - Critique du néo-libéralisme ou critique de la société marchande ? from Fondation Copernic on Vimeo.





Dans cette vidéo, très intéressante aussi pour qui voudrait découvrir la critique de la valeur, Jappe montre en quoi il faut rompre une bonne fois pour toute avec l'ensemble de la vision tronquée de la société capitaliste-marchande qu'a pu véhiculé le marxisme traditionnel et son cadavre contemporain. Celui-ci depuis le XIXe siècle a unilatéralement dénoncé la seule exploitation de la survaleur sans dénoncer la valeur en elle-même et le reste des formes sociales catégorielles de la vie sous le capitalisme. Cette vision très répandue a toujours compris le travail comme un principe ontologique ayant existé dans toutes les sociétés humaines (ce qu'a contesté l'anthropologie contemporaine en dénaturalisant l'économie), qui serait capté extérieurement par le capital. Le capitalisme est réduit à un simple mode de distribution de catégories supposées être éternelles (travail, argent, valeur...). Il fallait donc dans cette vision « libérer le travail du capital ». La critique de la valeur reformulée ici rapidement par Jappe, démontre au contraire que le travail est un principe social récent au fondement même de la société capitaliste qui émerge à partir du XVIe siècle (l'étude de l'historien Geoffrey Parker sur la « Révolution militaire  » permet de comprendre la première diffusion sociale du travail abstrait dans la modernité), mais qui vient corseter véritablement des pans entiers de la vie depuis seulement la fin de la Seconde guerre mondiale. Il faut donc se libérer du travail qui apparaît dans l'histoire quand il devient une activité qui va médiatiser l'ensemble des rapports sociaux modernes et s'auto-médiatiser lui-même dans sa forme suprasensible et invisible, la valeur. Celle-ci, en tant que médiation sociale des sociétés modernes, va se constituer au travers des pratiques des individus inscrites dans certaines formes sociales, en un « sujet automate  » (Marx) qui met en mouvement une société construite autour de cette fin en soi irrationnelle pour la croissance de la valeur. Le travail, dans sa double nature (concrète et abstraite) est devenu véritablement le principe d'une nouvelle « synthèse sociale », donc d'une société moderne inédite et complément fétichiste.  Dans cette critique, le prolétariat n'a donc jamais été le sujet de l'histoire et la lutte des classes, qui existe bien en tant que conflit d'intérêts immanent à la société capitaliste (entre le travail - abstrait - qui est du capital fluidifié et le capital qui est du travail abstrait fossilisé, deux co-principes d'une même boucle autoréflexive de la valorisation, qui se métamorphosent l'un dans l'autre dans un mouvement auto-expansif qui est le fétichisme réel de la croissance pour elle-même) sans lui être en aucune manière hétérogène, n'est en rien porteuse de son dépassement pouvant nous amener vers les terres d'une nouvelle médiation sociale qui ne serait plus celle du travail et de la valeur. 

EURO-ARCHIVE (Le Monde Diplo)

Septembre 1997

Innocentes confidences d’un maître de la monnaie

L’architecte de l’euro passe aux aveux

Un entretien dévoile un univers. Lorsque la presse répercute la parole des « décideurs », dont chaque confidence peut faire vaciller les monnaies, on ne prête pas toujours attention à l’énorme somme de non-dits et de presque-suggérés que leurs propos véhiculent. Armés de leur « indépendance » conquise sur le pouvoir politique, les gouverneurs des banques centrales disposent désormais du pouvoir de changer le cours des nations. Quelle est leur vision du monde social ? Et, par exemple, quelle est celle de M. Hans Tietmeyer, grand architecte de l’euro ?
Ayant lu dans l’avion (1) un entretien du président de la Banque fédérale d’Allemagne (2), M. Hans Tietmeyer, présenté comme le « grand prêtre du deutschemark » - ni plus ni moins -, je voudrais me livrer à cette sorte d’analyse herméneutique qui convient aux textes sacrés : « L’enjeu aujourd’hui, c’est de créer les conditions favorables à une croissance durable et à - le mot-clé - la confiance des investisseurs. Il faut donc contrôler les budgets publics. »
C’est-à-dire - il sera plus explicite dans les phrases suivantes - enterrer le plus vite possible l’Etat social et, entre autres choses, ses politiques sociales et culturelles dispendieuses, pour rassurer les investisseurs qui aimeraient mieux se charger eux-mêmes de leurs investissements culturels. Je suis sûr qu’ils aiment tous la musique romantique et la peinture impressionniste, et je suis persuadé, sans rien savoir sur le président de la Banque fédérale d’Allemagne, que, à ses heures perdues, comme le directeur de la Banque de France, M. Jean-Claude Trichet, il lit de la poésie et pratique le mécénat.
« Il faut donc, dit-il, contrôler les budgets publics, baisser le niveau des taxes et impôts jusqu’à leur donner un niveau supportable à long terme. »
Entendez : baisser le niveau des taxes et impôts des investisseurs jusqu’à les rendre supportables à long terme par ces mêmes investisseurs, évitant ainsi de les encourager à porter ailleurs leurs investissements. Continuons la lecture : « Il faut (...) réformer le système de protection sociale. » C’est- à-dire, bis repetita, enterrer l’Etat providence et ses politiques de protection sociale, bien faites pour ruiner la confiance des investisseurs, susciter leur méfiance légitime, certains qu’ils sont en effet que leurs acquis économiques - on parle d’acquis sociaux, on peut bien parler d’acquis économiques -, c’est-à-dire leurs capitaux, ne sont pas compatibles avec les acquis sociaux des travailleurs, et que ces acquis économiques doivent évidemment être sauvegardés à tout prix, fût-ce en ruinant les maigres acquis économiques et sociaux de la grande majorité des citoyens de l’Europe à venir, ceux que l’on a beaucoup désignés en décembre 1995 comme des « nantis », des « privilégiés ».
M. Hans Tietmeyer est convaincu que les acquis sociaux des investisseurs, autrement dit leurs acquis économiques, ne survivraient pas à une perpétuation du système de protection sociale. C’est ce système qu’il faut donc réformer d’urgence, parce que les acquis économiques des investisseurs ne sauraient attendre. Et M. Hans Tietmeyer, penseur de haute volée, qui s’inscrit dans la grande lignée de la philosophie idéaliste allemande, poursuit :
« Il faut donc contrôler les budgets publics, baisser le niveau des taxes et impôts jusqu’à leur donner un niveau supportable à long terme, réformer le système de protection sociale, démanteler les rigidités sur le marché du travail, de sorte qu’une - ce « de sorte » mériterait un long commentaire - nouvelle phase de croissance (...) ne sera atteinte à nouveau que si nous faisons un effort - le « nous faisons » est magnifique - de flexibilité sur le marché du travail. »

Une menace proche du chantage

Ça y est. Les grands mots sont lâchés, et M. Hans Tietmeyer donne un magnifique exemple de la rhétorique euphémistique qui a cours sur les marchés financiers. L’euphémisme est indispensable pour susciter durablement la confiance des investisseurs - dont on aura compris qu’elle est l’alpha et l’omega de tout le système économique, le fondement et le but ultime, le telos, de l’Europe de l’avenir -, tout en évitant de susciter la défiance ou le désespoir des travailleurs, avec qui, malgré tout, il faut aussi compter, si l’on veut avoir cette nouvelle phase de croissance qu’on leur fait miroiter, pour obtenir d’eux l’effort indispensable. Parce que c’est d’eux que cet effort est attendu, même si M. Hans Tietmeyer, décidément passé maître en euphémismes, dit bien : « Démanteler les rigidités sur les marchés du travail, de sorte qu’une nouvelle phase de croissance ne sera atteinte à nouveau que si nous faisons un effort de flexibilité sur le marché du travail. » Splendide travail rhétorique, qui peut se traduire : Courage travailleurs ! Tous ensemble faisons l’effort de flexibilité qui vous est demandé !
Au lieu de poser, imperturbable, une question sur la parité extérieure de l’euro, le journaliste aurait pu demander à M. Hans Tietmeyer le sens qu’il donne aux mots-clés de la langue des investisseurs : « rigidité sur le marché du travail » et « flexibilité sur le marché du travail ». Les travailleurs, eux, entendraient immédiatement : travail de nuit, travail pendant les week-ends, horaires irréguliers, pression accrue, stress, etc.
On voit que « sur le marché du travail » fonctionne comme une sorte d’épithète homérique susceptible d’être accrochée à un certain nombre de mots, et l’on pourrait être tenté, pour mesurer la flexibilité du langage de M. Hans Tietmeyer, de parler par exemple de flexibilité ou de rigidité sur les marchés financiers. L’étrangeté de cet usage dans la langue de bois de M. Hans Tietmeyer permet de supposer qu’il ne saurait être question, dans son esprit, de « démanteler les rigidités sur les marchés financiers » ou de « faire un effort de flexibilité sur les marchés financiers ». Ce qui autorise à penser que, contrairement à ce que peut laisser croire le « nous » du « si nous faisons un effort » de M. Hans Tietmeyer, c’est aux travailleurs et à eux seuls qu’est demandé cet effort de flexibilité, et que c’est encore à eux que s’adresse la menace, proche du chantage, qui est contenue dans la phrase : « De sorte qu’une nouvelle phase de croissance ne sera atteinte à nouveau que si nous faisons un effort de flexibilité sur le marché du travail. » En clair : lâchez aujourd’hui vos acquis sociaux, toujours pour éviter d’anéantir la confiance des investisseurs, au nom de la croissance que cela nous apportera demain. Une logique bien connue des travailleurs concernés, qui, pour caractériser la politique de participation que leur offrait en un autre temps le gaullisme, disaient : « Tu me donnes ta montre, et je te donne l’heure. »
Relisons une dernière fois les propos de M. Hans Tietmeyer :
« L’enjeu aujourd’hui, c’est de créer des conditions favorables à une croissance durable et à la confiance des investisseurs, il faut donc... - remarquez le « donc » - ...contrôler les budgets publics, baisser le niveau des taxes et impôts jusqu’à leur donner un niveau supportable à long terme, réformer les systèmes de protection sociale, démanteler les rigidités sur les marchés du travail, de sorte qu’une nouvelle phase de croissance ne sera atteinte à nouveau que si nous faisons un effort de flexibilité sur les marchés du travail. »
Si un texte aussi extraordinaire, aussi extraordinairement extraordinaire, était exposé à passer inaperçu et à connaître le destin des écrits quotidiens de quotidiens, qui s’envolent comme des feuilles mortes, c’est qu’il était parfaitement ajusté à l’« horizon d’attente » de la grande majorité des lecteurs de quotidiens que nous sommes. Or cet horizon est le produit d’un travail social. Si les mots du discours de M. Hans Tietmeyer passent si facilement, c’est qu’ils ont cours partout. Ils sont partout, dans toutes les bouches. Ils courent comme monnaie courante, on les accepte sans hésiter, comme on fait d’une monnaie, d’une monnaie stable et forte, évidemment, aussi stable et aussi digne de confiance, de croyance, que le deutschemark : « Croissance durable », « confiance des investisseurs », « budgets publics », « système de protection sociale », « rigidité », « marché du travail », « flexibilité », à quoi il faudrait ajouter, « globalisation », « flexibilisation », « baisse des taux » - sans préciser lesquels - « compétitivité », « productivité », etc.
Cette croyance universelle, qui ne va pas du tout de soi, comment s’est-elle répandue ? Un certain nombre de sociologues, britanniques et français notamment, dans une série de livres et d’articles, ont reconstruit la filière selon laquelle ont été produits et transmis ces discours néolibéraux qui sont devenus une doxa, une évidence indiscutable et indiscutée. Par toute une série d’analyses des textes, des lieux de publication, des caractéristiques des auteurs de ces discours, des colloques dans lesquels ils se réunissaient pour les produire, etc., ils ont montré comment, en Grande-Bretagne et en France, un travail constant a été fait, associant des intellectuels, des journalistes, des hommes d’affaires, dans des revues qui se sont peu à peu imposées comme légitimes, pour établir comme allant de soi une vision néolibérale qui, pour l’essentiel, habille de rationalisations économiques les présupposés les plus classiques de la pensée conservatrice de tous les temps et de tous les pays.

La satisfaction que procure le fatalisme

Ce discours d’allure économique ne peut circuler au-delà du cercle de ses promoteurs qu’avec la collaboration d’une foule de gens, hommes politiques, journalistes, simples citoyens qui ont une teinture d’économie suffisante pour pouvoir participer à la circulation généralisée des mots mal étalonnés d’une vulgate économique. Un exemple de cette collaboration, ce sont les questions du journaliste qui va en quelque sorte au devant des attentes de M. Hans Tietmeyer : il est tellement imprégné par avance des réponses qu’il pourrait les produire. C’est à travers de telles complicités passives qu’est venue peu à peu à s`imposer une vision dite néolibérale, en fait conservatrice, reposant sur une foi d’un autre âge dans l’inévitabilité historique fondée sur le primat des forces productives. Et ce n’est peut-être pas par hasard si tant de gens de ma génération sont passés sans peine d’un fatalisme marxiste à un fatalisme néolibéral : dans les deux cas, l’économisme déresponsabilise et démobilise en annulant le politique et en imposant toute une série de fins indiscutées, la croissance maximum, l’impératif de compétitivité, l’impératif de productivité, et du même coup un idéal humain, que l’on pourrait appeler l’idéal FMI (Fonds monétaire international). On ne peut pas adopter la vision néolibérale sans accepter tout ce qui va de pair, l’art de vivre yuppie, le règne du calcul rationnel ou du cynisme, la course à l’argent instituée en modèle universel. Prendre pour maître à penser le président de la Banque fédérale d’Allemagne, c’est accepter une telle philosophie.
Ce qui peut surprendre, c’est que ce message fataliste se donne les allures d’un message de libération, par toute une série de jeux lexicaux autour de l’idée de liberté, de libéralisation, de dérégulation, etc., par toute une série d’euphémismes, ou de double jeux avec les mots - réforme par exemple -, qui vise à présenter une restauration comme une révolution, selon une logique qui est celle de toutes les révolutions conservatrices.
Si cette action symbolique a réussi au point de devenir une croyance universelle, c’est en partie à travers une manipulation systématique et organisée des moyens de communication.
Ce travail collectif tend à produire toute une série de mythologies, des « idées-forces » qui marchent et font marcher, parce qu’elles manipulent des croyances : c’est par exemple le mythe de la « globalisation » et de ses effets inévitables sur les économies nationales ou le mythe des « miracles » néolibéraux, américain ou anglais. A la mythologie selon laquelle les inégalités sociales et économiques se réduiraient aux Etats-Unis, on peut opposer le travail d’un sociologue, M. Loïc Wacquant, montrant que, aux Etats-Unis, l’« Etat charitable », fondé sur une conception moralisante de la pauvreté, tend à se dédoubler en un Etat social assurant les garanties minimales de sécurité aux classes moyennes et un Etat de plus en plus répressif pour contrecarrer les effets de la violence liée à la précarisation des conditions d’existence de la grande masse de la population, noire notamment. Ainsi l’Etat de Californie, un moment constitué par certains sociologues français en paradis de toutes les libérations, consacre désormais à ses prisons un budget largement plus élevé que celui de toutes les institutions d’enseignement supérieur réunies, qui sont pourtant parmi les plus prestigieuses du monde.
Autre exemple, la Grande-Bretagne, dont on nous dit tous les jours qu’elle a résolu le problème du chômage, a en fait multiplié les emplois précaires, et les travailleurs britanniques découvrent avec envie les acquis sociaux encore survivants en France. Cela, paradoxalement, au moment même où l’on dit aux Français à quel point les travailleurs d’outre-Manche sont heureux de leur malheur.
Peut-être assistons-nous à un phénomène d’involution de l’Etat qui s’est constitué historiquement par concentration successive de force physique (la police et l’armée), de capital culturel (le système métrique, etc.) et de capital symbolique. Un des effets de la philosophie néolibérale, qui n’est que le masque d’une vieille philosophie conservatrice, est de conduire à une régression de l’Etat vers l’Etat minimal tout à fait conforme à l’idéal des dominants, c’est-à-dire réduit aux forces de répression, comme en témoigne l’augmentation des dépenses pour la police.

Confiance des marchés ou confiance du peuple

Revenons pour finir au mot-clé du discours de M. Hans Tietmeyer, la « confiance des marchés ». Il a le mérite de mettre en pleine lumière le choix historique devant lequel sont placés tous les pouvoirs : entre la confiance des marchés et la confiance du peuple, il faut choisir. La politique qui vise à garder la confiance des marchés perd la confiance du peuple.
Selon un sondage récent sur l’attitude à l’égard des hommes politiques, les deux tiers des personnes interrogées les considèrent comme incapables d’écouter et de prendre en compte ce que pensent les Français, reproche particulièrement fréquent chez les partisans du Front national (FN) - dont on déplore par ailleurs l’irrésistible ascension, sans songer un seul instant à faire le lien entre FN et FMI.
Il faut mettre la confiance des marchés financiers ou des investisseurs - qu’on entend sauver à tout prix - en relation avec la méfiance des citoyens. L’économie est, sauf quelques exceptions, une science abstraite fondée sur la coupure, absolument injustifiable, entre l’économique et le social qui définit l’économisme. Cette coupure est au principe de l’échec de toute politique qui ne reconnaît pas d’autre fin que la sauvegarde de l’« ordre et de la stabilité économiques », c’est-à-dire du deutschemark, ce nouvel absolu dont M. Hans Tietmeyer s’est fait le desservant...

 

Pierre Bourdieu. Sociologue, professeur au Collège de France.

(1) Ce texte est la transcription d’une conférence qui a suscité et suscite encore beaucoup de discussions en Allemagne, donnée par Pierre Bourdieu, aux rencontres culturelles franco-allemandes tenues à Fribourg, en octobre 1996. (2) Le Monde, 17 octobre 1996.

jeudi 16 juin 2011

- Communiqué public GEAB N°56-Spécial Eté 2011 (15 juin 2011) -

GEAB N°56-Spécial Eté 2011 est disponible! Crise systémique globale - Dernière alerte avant le choc de l'Automne 2011 : Quand 15.000 milliards USD d'actifs financiers partiront en fumée



Le 15 Décembre 2010, dans le GEAB N°50, l'équipe de LEAP/E2020 anticipait l'explosion des dettes publiques occidentales pour le second semestre 2011. Nous décrivions alors un processus qui partirait de la crise des dettes publiques européennes (1) pour mettre ensuite le feu au cœur du système financier mondial, à savoir la dette fédérale US (2). Et nous voici, avec ce GEAB N°56, à l'orée du second semestre 2011, avec une économie mondiale en plein désarroi (3), un système monétaire global de plus en plus instable (4) et des places financières qui sont aux abois (5), tout cela malgré les milliers de milliards d'argent public investis pour éviter précisément ce type de situation. L'insolvabilité du système financier mondial, et au premier chef du système financier occidental, revient à nouveau sur le devant de la scène après un peu plus d'une année de politiques cosmétiques visant à noyer ce problème fondamental sous des tombereaux de liquidités.

jeudi 2 juin 2011

EXTRAITS DE LA PIÈCE DE LORDON

.. »LE FONDÉ DE POUVOIR
La chute est là, monsieur, elle est irrésistible,
Des villas somptueuses sont au prix de cabanes,
L’immobilier s’écroule, nous passons pour des ânes.
Les courtiers ont menti, et dans les formulaires,
Gonflé les revenus, inventé les salaires.
Or, les gueux sont fauchés, ils n’ont plus un radis,
Submergés d’échéances, ils deviennent faillis,
Endettés jusqu’au cou, ils cessent de payer,
Même vendre le bien ne peut plus rembourser…
 »

et plus loin :
… » LE BANQUIER
Il n’y a rien du tout, nous sommes à l’abri.
Les crédits sont au loin et aussi les faillis.
Ailleurs il est certain que d’autres font des pertes,
ça n’est pas notre affaire, n’ayez aucune alerte.
Croyez-moi, il n’est pas une seule journée
Où je ne me réjouisse des traders surpayés.
Ce sont certainement de rudes imbéciles,
En banque cependant ce sont les plus agiles.
Affairés à construire ces produits biscornus,
Ils nous laissent sans tache et les autres cocus.
La vie est ainsi faite, c’est la vie des affaires,
Il faut être malin ou bien prendre un autre air…. »


dans  » D’un retournement l’autre » / Frédéric lordon.
(Pièce en alexandrins mettant en scène la crise de la finance mondiale)
« y’a rien à jeter, sur l’ile déserte, il faut tout emporter ! »