LA PEUR-PANIQUE DU FUTUR NOUS PARALYSE DANS LA PEUR AU PRÉSENT. DIT-ON.


C'EST UN MAUVAIS RÊVE QUI NÉCESSITE D'ÊTRE ENDORMI POUR Y CROIRE.



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dimanche 7 août 2011

LE CONCEPT DE « VALEUR » NE SERT QU’À UNE SEULE CHOSE : JUSTIFIER UNE « SCIENCE » ÉCONOMIQUE QUI NE SOIT PAS UNE « ÉCONOMIE POLITIQUE »

David Ricardo (1772-1823), qui fut avec Adam Smith (1723-1790) le plus grand penseur de l’économie politique à quoi s’assimila la « science » économique à ses débuts, cherchait à fonder la valeur. Et ceci bien qu’il ait déjà indirectement démontré qu’il n’y en avait aucun besoin. En octobre et novembre 1815, alors qu’il s’apprête à rédiger l’ouvrage qui deviendra son fameux On the Principles of Political Economy and Taxation, et dont le sujet sera la répartition du surplus de la production entre la rente qui revient au propriétaire foncier, le profit qui revient à l’industriel et le salaire qui revient au travailleur, il ne mentionne à aucun moment la nécessité d’une théorie de la valeur. C’est l’économiste Piero Sraffa qui attirera notre attention sur cette curiosité au siècle suivant (Sraffa 1951 : xiv ; trad. fr. : 70).
À cette époque, Ricardo est à la recherche d’un « point fixe » qui lui permettra de mesurer la valeur : un instrument de mesure de la valeur, un étalon. C’est du côté du travail qu’il cherchera, mais en vain : rien de ce qu’il pourra découvrir de ce côté-là ne présente la stabilité requise.
Ricardo écrit en 1823 dans le brouillon d’une lettre à John Ramsay McCulloch (1789-1864) qui deviendra son principal disciple : « La valeur relative des deux marchandises varie… Pouvons-nous dire que les proportions du capital employé aient changé de quelque façon, ou la proportion du travail ? Certainement pas, rien n’a été modifié si ce n’est le rapport de répartition entre employeur et employé… – ceci, et ceci seulement constitue la cause du changement de valeur relative » ; et il conclut : « Le fait est qu’il n’existe aucune mesure de la valeur absolue qui puisse être reconnue à tous égards comme suffisamment adaptée » (Sraffa 1951 : xlvii ; trad. fr. : 104-105).
Chaque fois qu’il imagine être proche de son but, il échoue et est obligé de reconnaître que s’il existe un « point fixe », ce n’est pas du côté de la valeur qu’il faut le rechercher. La réponse est en réalité à rechercher là où il l’a en fait située quand il écrit : « … rien n’a été modifié si ce n’est le rapport de répartition entre employeur et employé… – ceci, et ceci seulement constitue la cause du changement de valeur relative ». Et le fait est qu’il l’a déjà dit plus clairement encore dans une lettre adressée à McCulloch le 13 juin 1820 : « Après tout, les grandes questions concernant la rente, les salaires et les profits doivent être résolues à partir des proportions dans lesquelles le produit total est réparti entre les propriétaires fonciers, les capitalistes et les travailleurs, et ces proportions ne sont pas essentiellement liées à la théorie de la valeur » (Sraffa 1951 : xxxiii ; trad. fr. : 90).
Exit donc la valeur : l’explication réside, écrit Ricardo, dans les termes selon lesquels le surplus économique est réparti entre rentes, profits et salaires.
En 1951, cent vingt-et-un ans plus tard, Piero Sraffa (1898-1983), dans son Introduction aux œuvres complètes de Ricardo, fera l’historique de cette quête vaine. Sraffa lui-même, dans le cadre d’une modélisation extrêmement stylisée de la question que se posait Ricardo, parviendra à résoudre le problème en définissant une marchandise « standard », composite de certaines autres dans des proportions savamment calculées, et qui peut servir de « point fixe ». Roncaglia, auteur du livre Sraffa e la teoria dei prezzi écrit : « La « marchandise standard » est une marchandise composite construite de telle manière que son prix en termes de la totalité de ses moyens de production ne change pas quand il y a des changements dans la répartition des revenus entre salaires et profits » (Roncaglia 1978 : 5).
La solution de Sraffa est élégante mais sa qualité d’« exercice de virtuosité » est un peu trop criante, ses vertus étant manifestement davantage d’ordre mathématique qu’empirique, au sens où l’on pourrait s’attendre à la rencontrer véritablement dans la réalité.
Le roc contre lequel vient buter Sraffa, comme Ricardo avant lui, dans leurs tentatives de découvrir un « point fixe » qui servira d’étalon à la valeur, c’est celui de ce facteur qui fait obstacle : les termes de la redistribution entre rentes, profits et salaires. Sraffa note : « Le « principal problème en économie politique » est, selon [Ricardo], la répartition du produit national entre les classes (voir la préface aux Principes), et, au cours de sa recherche, il se trouve embarrassé par le fait que la dimension de ce produit semble se modifier lorsque la répartition varie. … les valeurs relatives varient sous l’effet de changements de la répartition entre salaires et profits » (Sraffa 1951 : xlviii ; trad. fr. : 106).
Pourquoi alors, alors que la solution s’impose à Ricardo, comme elle s’imposera à Sraffa plus tard, ne peuvent-ils, ni l’un, ni l’autre, s’y résoudre ? Parce que la découverte d’un « point fixe » qui servira d’étalon à la valeur, permettrait de définir un univers autonome de l’économique, clos sur lui-même et se suffisant à lui-même : au sein duquel seules des explications purement économiques rendront compte de faits économiques, eux aussi.
Admettre, comme Ricardo et Sraffa auraient pu le faire, que la quête de la « valeur absolue », d’un étalon de la valeur, qui permettra d’expliquer entièrement les faits économiques en termes de valeur était vaine, aurait signifié que ce que nous appelons « l’économique » n’est en réalité pas « autonomisable » en tant qu’« économique » : que sa détermination ultime est en-dehors de lui, dans les rapports de force entre propriétaires fonciers, capitalistes et travailleurs. Ce qui veut dire que « l’économique » possède un ombilic qui se situe en-dehors de ce qui pourrait apparaître comme son univers clos et « autonomisable », et cet ombilic se situe très précisément dans le politique.
La découverte involontaire de Ricardo, confirmée ensuite par Sraffa, c’est qu’un domaine de « l’économique » stricto sensu est illusoire : ce qui fonde ce qui apparaît comme « l’économique » est ailleurs : dans le rapport de force entre groupes humains définissables seulement en ceci qu’ils sont les récipiendaires de la rente, du profit ou du salaire. Autrement dit : une « science économique » est nécessairement une économie politique et l’économie politique a son fondement dans le politique.
La prouesse que réalisa Sraffa dans Production de marchandises par des marchandises (1960) aurait pour signification uniquement ceci : que si l’on est déterminé à nier que l’économie politique a son fondement dans le politique, on est obligé pour soutenir sa position d’inventer cette marchandise « synthétique » qui procure bien la solution, mais sans pouvoir dissimuler son caractère d’artefact, sa nature de construction ad hoc sans véritable légitimité épistémologique, arbitraire du point de vue du sens, justifiée seulement par sa qualité de « solution mathématique ».
Je n’ai jamais partagé personnellement un tel souci, et le raison en est simple : je n’ai pas été formé comme économiste mais comme sociologue et comme anthropologue …
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The Works and Correspondence of David Ricardo, edited by Piero Sraffa with the collaboration of M. H. Dobb, Volume I, On the Principles of Political Economy and Taxation, Cambridge: Cambridge University Press, 1951
Roncaglia, Alessandro, Sraffa and the Theory of Prices, Chichester : John Wiley & Sons, [1975] 1978
Sraffa, Piero, Écrits d’économie politique, traduction et présentation Gilbert Faccarello, préface Gilbert Abraham-Frois, Paris : Economica, 1975
Sraffa, Piero, Production de marchandises par des marchandises. Prélude à une critique de la théorie économique., Paris : Dunod 1970

dimanche 10 juillet 2011

« Europa puede salvar a Grecia y quizá a Portugal, pero no a España »


-Desde hace unos meses, pero esta semana en particular, las agencias de calificación fueron acusadas de practicar un total y absoluto abuso de poder. ¿Es verdad que el mundo está en manos de las agencias de calificación, sobre todo de las tres más poderosas, Moody’s, Standard & Poor’s y Fitch?
-Las agencias calificadoras fueron creadas en Estados Unidos para ofrecer un servicio preciso al público. El objetivo era hacer una distinción entre las inversiones especulativas -cuyo rendimiento no está asegurado- y aquellas colocaciones consideradas como absolutamente seguras. Se trataba de que las empresas que tienen una responsabilidad frente al público -como las compañías de seguros o los fondos de pensión- solo invirtieran el dinero en sitios que ofrecen seguridad casi absoluta. Y eso se consiguió a través de un sistema que califica la seguridad que presenta cada empresa o Estado para una inversión. Pero en el caso de Estados Unidos, se permitió que fueran sociedades privadas las que prodigaran ese servicio. En otros países, como en Europa, tratándose casi de un servicio público, sería el Estado quien desempeñaría esa tarea.
-El principio fue loable. ¿Cuándo y por qué derrapó?
-Pronto aparecieron efectos perversos. La competencia entre esas agencias, por ejemplo, consiguió que terminaran haciendo cálculos de fiabilidad en casos que las superaban, simplemente porque partían del principio de que si una de ellas no brindaba ese servicio, la competencia lo haría. Pero lo grave de todo esto estuvo en la base: que se permitiera dar un servicio público a empresas privadas, cuyos únicos objetivos son la rentabilidad.

vendredi 20 mai 2011

LES PETITES FLEURS QUI BORDENT LE CHEMIN

source : Paulm JORION

Les langues se délient, et elles se délient pour dire : « Tout le monde savait ! »
Vraiment, « Tout le monde le savait ? », et c’est pour cela que vous personnellement, vous vous taisiez ? Pourquoi parler maintenant alors : si tout le monde le savait, tout le monde le sait toujours, et rien n’a vraiment changé.
Et les langues qui se délient, de se défendre alors : « C’était par respect pour la vie privée ! » La vie privée ? Quelle vie privée ? La vie privée du prédateur dans ce cas-là, pas celle de ses victimes, dont vous considériez que leur vie ne vaut pas davantage que celle des petites fleurs qui bordent le chemin et dont Hegel nous rappelle que les « grands hommes » les écrasent par inadvertance. Non : il ne s’agissait pas de votre respect pour la vie privée, il s’agissait de votre admiration pour l’impunité, pour la capacité de celui qui possède le pouvoir et l’argent de faire comme il l’entend : pour cette propension dont parle cette fois Adam Smith, à ce que la police et la justice dans nos sociétés, se trouvent par harmonie préétablie du même côté qu’eux.
Un tweeteur chinois écrit : « La politique française est bien trop libre en tolérant que de tels scandales concernant les candidats soient dévoilés, [il] ne bénéficie pas du traitement d’un officiel local chinois ». Autrement dit : en Chine on étouffe les affaires bien plus efficacement qu’aux États-Unis.
On dit : « C’est par pudeur que les victimes ne vont pas se plaindre ». Non : c’est par peur, c’est parce que les petites fleurs qui bordent le chamin savent que si par accident on ne parvenait pas à étouffer l’affaire, ce sont elles qui seraient alors punies, c’est d’elles qu’on dirait : « Elle l’avait bien cherché : elle ne l’a pas volé ! »
« Oui, mais jusqu’ici, il ne s’agissait que de relations entre adultes consentants ! » Même pas : vous ne lisez donc pas les journaux, vous ne regardez pas la télé ? Mais en admettant même : ça veut dire quoi exactement « adultes consentants » ? Tout est rapport de force : un prix est un rapport de force, et parmi les partenaires amoureux, il y en a qui sont bien plus consentants que les autres. Le pouvoir et l’argent, encore une fois.
Un processus « critique », au sens que donnent à ce terme les physiciens, c’est un processus qui conduira un jour ou l’autre à l’effondrement. Il est impossible de savoir quand exactement mais l’effondrement aura bien lieu et le seul souci pour certains (ceux qui diront un jour : « Tout le monde savait ! »), sera de savoir si l’on pourra ou non « étouffer l’affaire ». Et si le responsable se trouve du côté du pouvoir et de l’argent, il n’y a pas d’affaire suffisamment grosse qu’on ne tentera de l’étouffer. Prenez la crise des subprimes : c’était gros, vraiment gros, et on connaissait les coupables, leurs noms s’étalaient à la une des journaux, mais ils étaient du côté du pouvoir et de l’argent, et on ne s’est pas gêné davantage que dans les cas précédents : on s’est tourné vers la victime et on lui a dit : « Tu l’avais bien cherché : tu ne l’a pas volé ! Tu croyais vraiment que tu pourrais vivre indéfiniment au-dessus de tes moyens ! »

vendredi 18 mars 2011

VALONS-NOUS UN PRIX ?


La religion de la matière

La théorie aristotélicienne du prix ne recourt pas à la terminologie de la valeur. La notion de valeur est une invention de l’Occident gréco-judéo-chrétien théorisée entre autres par Albert le Grand et Thomas d’Aquin au XIIIème siècle. L’adjonction du terme valeur aux prédicats d’usage et d’échange qui déterminent la définition du prix chez Aristote entraîne toute la science économique, à partir de la scolastique, à théoriser le prix par la notion de valeur. Dans son analyse du prix, Paul Jorion reprend toute l’explication d’Aristote qui effectivement n’utilise pas le prédicat de valeur, inexistant dans la langue du stagirite. La question est donc posée du sens du prédicat de la valeur relative au prix.
Comme la notion de valeur apparaît dans le contexte du monothéisme postérieur à Aristote, on peut poser l’hypothèse d’une récupération religieuse de la science du prix. Ainsi le savoir économique développé à partir du XVIIIème siècle peut être vu comme une doctrine religieuse et non comme théorisation expérimentable d’un objet observé. Paul Jorion constate dans "Le prix" (p. 41) de la conception marginaliste du prix comme rapport égalisant la valeur de la demande à la valeur de l’offre : « qu’elle est un modèle normatif au sens du droit et non un modèle descriptif au sens de la science ; qu’elle ignore d’intention délibérée l’influence possible des facteurs sociologiques et politiques ; qu’elle feint – par un a priori subjectiviste – de prendre en considération l’action des individus, mais d’ignorer en réalité comme non pertinent l’impact des décisions individuelles ». La valeur n’est pas une matière vraiment observable séparément du prix. Elle n’a pas d’existence distincte dans le phénomène du prix et y apparaît comme cause révélée et non comme cause mesurée.
Placé dans le référentiel aristotélicien de causalité matérielle, formelle, finale et efficiente, l’économisme de marché pose le prix comme effet du marché. Le marché explique le prix. De là, l’économisme contemporain explique le marché soit par lui-même, soit par la valeur. Si le marché est sa propre cause d’intelligibilité, il suffit d’être le marché ou dans le marché pour avoir part au prix. Si la cause du prix est la valeur, il suffit de maîtriser l’explication de la valeur pour contraindre le rapport d’échange. La financiarisation du monde est un phénomène d’unification de l’existence humaine dans un marché unique et ouvert sur tout l’espace présent et futur. Par le concept de valeur matériellement révélé dans le langage politique, juridique, mathématique et informatique, la financiarisation instaure un culte où des prêtres enchantent le prix par la valeur. Tout le peuple s’extasie et rend des offrandes à la caste des prêtres financiers pour avoir part à la valeur du prix.

Basculement dans la modernité matérialiste

Dans la cosmologie moderne du bien-être matériel, la valeur apparaît comme un concept totalisant non analysable qui effectue le marché et qui est l’effet du marché. Zébu constate que l’individu est enfermé dans l’alternative : y croire pour avoir ce qu’il ne peut objectivement mesurer ou renoncer. Par la valeur, le marché est une religion des individus au service de leurs besoins inintelligibles. Replacé dans un référentiel aristotélicien, la valeur est un pur effet qui englobe indistinctement une fin non identifiable dans une matière informe. Avant d’être devenue purement financière, la valeur a été d’usage et d’échange. L’analyse économique a cherché à expliquer l’échange par l’usage ; le prix par l’utilisation de l’objet du prix. La science économique classique est moins abstraite qu’aujourd’hui. L’effet de prix dépend d’un objet qui n’est pas seulement un modèle financier, mais l’utilité matérielle de quelque chose de formé pour remplir une fin. L’économie classique est effectivement normative mais au lieu d’aborder l’objet économique par sa seule forme, l’analyse par la fin qui transforme la matière en prix d’échange.
Si l’on suit Paul Jorion, il existe jusqu’à Marx une discussion de la valeur d’utilité en fonction d’un sujet humain actif à spécifier le prix. L’économie est alors la matière de la politique. L’utilité économique est l’application du débat politique sur le partage de la valeur produite dans le prix des échanges. Après Marx, l’économie s’abstrait de la politique. L’économie n’est plus la valeur concrète du vivre ensemble ; elle applique ses propres lois indépendantes des structures produites par la politique. Dans une analyse aristotélicienne, la matière formée par le discours économique ne répond plus à des finalités politiques. Après Marx, l’objet principal de l’économie n’est plus un ordre politique de partage de la valeur mais la maximisation de la production dans le prix de ses facteurs. Le prix n’est plus une valeur négociable mais le résultat d’une rationalité objective sans implication du sujet. Le prix est seule forme économique de la matière. L’objet fétichisé ne contient plus de fin personnelle discutée par la société. Le travail humain se réduit au coût.
Avant Marx, la théorisation économique reconnaît bien l’échange comme cause efficiente du prix. Mais elle pose la valeur comme matière du prix pour en chercher la formation dans la finalité des acteurs économiques. L’économie est activité de décisions d’échange de la valeur intermédiaire contre la valeur finale, de production de la valeur intermédiaire par la transformation du travail et d’accumulation de la valeur par le temps ; accumulation par des moyens matériels de production, par le savoir faire de transformation et par un système politique de régulation durable des échanges. La science économique est explicitement normative. Elle vise un contexte politique de pouvoirs sociaux et personnels qui créent un potentiel de richesse à la fois individuel et collectif. La main invisible d’Adam Smith n’est pas une rationalité révélée mais une logique de la personne en société qui sert la collectivité en servant ses intérêts propres.

Finance fondée par la scolastique

La science économique classique est l’héritière de la pensée scolastique structurée par la matière, la forme, la fin et l’effet. Vue à partir de la pensée post-moderne où les notions de société et de personne s’effacent dans le relativisme individualiste, la notion de valeur n’ajoute rien aux catégories aristotéliciennes. Dans l’univers du stagirite, l’usage détermine l’échange et l’usage est établi par le statut social dans la politie. Les prix ne sont pas déterminés par des quantités offertes et demandées. La réalité économique est conçue indissociable de l’ordre politique. Toute offre et toute demande est matériellement formée par le rôle assigné à l’individu dans la production des moyens d’existence de la collectivité. Le statut des individus est réputé immuable et les besoins ne changent pas. Les chocs exogènes au système politique sont transformés en changements économiques par une ré-assignation des statuts qui induit un ajustement des prix. Le marché est dans la démocratie grecque un lieu de négociation indirecte des prix par l’information des statuts dans des rapports de force sociaux.
L’économie d’Albert le Grand et Thomas d’Aquin utilise une causalité du prix transformée par la personne, la société et la valeur. Cette causalité sera réduite dans la théorisation économiste par l’oblitération de la personne, puis de la société et enfin de la valeur. A la fin du Moyen-Age le monothéisme judéo-chrétien redécouvre Aristote. Le monde créé issu de sa cause divine peut recevoir une existence distincte et autonome du logos divin. Dieu donne une matière à sa créature humaine qui peut exister comme personne maîtresse de ses propres fins. La cosmologie judéo-chrétienne ré-utilise le langage structuré par Aristote. Le logos divin transmet à l’homme l’intelligence de la valeur. Chaque personne reçoit la capacité de se nommer soi-même pour nommer ce qu’elle veut à l’intérieur de la société qui la met en relation avec le monde créé, cause matérielle de son existence.
Dans la scolastique, la personne est l’effet présent du divin dans le monde temporel. La raison d’être de la société est de former, d’informer et de transformer la personne. La personne donne et reçoit la matière de sa valeur par la société qui la met en relation avec ses fins. La valeur scolastique est un effet distinct de ses trois causes : la fin choisie par la personne, la forme permise par la société et la matière produite par le travail. Distingué de la matière, de la forme et de la fin de la personne intégrée dans la société formée dans la Loi, l’effet de valeur a trois conséquences radicales sur le prix ; trois conséquences qu’Aristote ne peut évidemment pas concevoir. Le prix résulte des décisions personnelles synthétisées par un ordre social qu’on appelle aujourd’hui l’État. Le prix varie non seulement par les statuts sociaux mais par l’information que chaque personne apporte de son offre et de sa demande à l’intérieur d’un statut adaptable. Enfin le prix équilibre dans l’espace la transformation d’une réalité objective indépendante de la volonté du sujet. Le sujet ne peut agir sur le prix objectif que par le temps.

Division financière de la réalité humaine

La scolastique fonde la finance sur la théologie, la morale et la science. La finance est l’effet rendu dans le prix actuel de la foi en l’existence d’une valeur future, du choix d’une bonne fin dans l’objet de la valeur future et de la mesure rationnelle de la transformation temporelle de la matière physique observée. La théologie explique la responsabilité libre de la personne dans la valeur. La morale livre les outils de discernement des objets de construction et de destruction de la personne. La science apporte des modèles de réalisation concrète de la personne dans la matérialité physique présente. La scolastique vient enrichir la démocratie par le financement personnel de la valeur sociale du bien commun. Mais elle ne fournit aucun principe de régulation du pouvoir financier qu’elle attribue à l’initiative individuelle. Cette omission va être mise à profit par les individus les plus forts pour privatiser la valeur et amener la civilisation à son point actuel de basculement.
Dans le monde marqué par la révélation de la personne, le prix est la mesure de la valeur de l’échange en société. La valeur est l’effet du prix à la condition de la liberté éclairée de l’acheteur et du vendeur, de la pleine expression des besoins demandés et des attentes offertes et de la réalisation matérielle concrète dans le temps de la promesse sous-jacente au prix. Dans le combat des forts contre les faibles livré depuis le Moyen Age, le pouvoir financier virtuellement hégémonique va systématiquement détruire les moyens de régulation sociale. Il va d’abord soustraire la démocratie de l’attention personnelle d’un monarque. L’unité du bien commun va être dissoute. Il va ensuite idéaliser la loi afin de la rendre inopérante dans la vie économique concrète. Il va enfin morceler les marchés par des lois civiles différentes. La circulation de l’information sera réglée par la finance afin de biaiser l’intelligence de la valeur au profit d’une minorité.
Le pouvoir politique libéré de sa responsabilité de l’économie du bien va néanmoins s’organiser pour le discuter et l’influencer par l’agrégation des actions individuelles. L’organisation du pouvoir politique en forces séparées de délibération des lois, d’exécution de la décision publique et de juridiction de l’équilibre du droit entre intérêts particuliers va armer la société contre son démembrement par les intérêts financiers. Mais l’économie s’unifie par la liberté des échanges mondiaux et la mise en commun de la connaissance humaine par l’informatique de réseau. A l’inverse, l’autorité politique est méthodiquement divisée contre elle-même par la rivalité des pouvoirs et des nations formées dans des systèmes juridiques non convertibles. La monnaie qui quantifie le droit des personnes est livrée au pouvoir financier ; selon ses intérêts, il fixe le prix relatif des droits humains entre des nationalités différentes.

Destruction financière réciproque

Dans le monde d’aujourd’hui, la finance mondialisée possède l’économie. Agissant dans l’ordre de la matière, elle maîtrise la matérialité du prix, c’est à dire les quantités produites et réparties entre les individus. En revanche elle ne maîtrise pas les finalités retenues en dehors d’elle-même, ni les effets qualitatifs des échanges sur les personnes et sur l’environnement physique. Le pouvoir politique privé de ses moyens d’action économique ne peut plus défendre la société, les personnes, ni le milieu de vie. Les nations qui portent l’état de droit se désagrègent. Les individus ne sont plus reliés par un bien commun ; ils sortent progressivement de la consommation de valeur donc de la collaboration à la production et à la transformation de la valeur. La politique ne produit plus de lois intelligibles qui rendent la valeur transparente.
Les formes de la valeur réduites à des modèles de prix sont propriété des intérêts financiers strictement quantitatifs. Il n’est plus question de formaliser d’autres finalités que financières, d’autres objectifs que l’accroissement régulier des prix financiers indépendamment de toute réalité humaine hors de la quantité. Entre la quantité captée par la finance et la qualité diluée dans le démembrement du pouvoir politique, la société, la personne et la valeur disparaissent. Une seule réalité demeure intelligible au calcul de la finance et de l’autorité politique ; la monnaie exprime le prix et réalise le décompte de la valeur autorisée par l’ordre politique. La monnaie expliquée par Aristote est matière de l’échange dans le prix, forme de réalité comme contrepartie intelligible de l’objet échangé et fin de l’échange dans la conservation du pouvoir d’échanger dans le futur.
La politie dans l’antiquité grecque et la société politique aujourd’hui sont condition d’existence de la monnaie. Sans relation ordonnée entre des individus qui sont potentiellement des personnes, la monnaie ne compte plus rien, n’est plus une contrepartie utile de l’échange ni ne porte de valeur dans le temps. La destruction financière des sociétés et de la personne politiques vide la monnaie de sa substance. La monnaie devient pure virtualité numérique. La mondialisation financière sans État de droit renvoie la civilisation humaine à son stade primitif avant la démocratie grecque transformée par la révélation de la liberté personnelle dans le judéo-christianisme. Un pouvoir financier politico-religieux règle les échanges entre des individus soumis et programmés.

Conditions de vérité financière

L’alternative est le soulèvement politique des personnes liées par la société réelle dans l’économie de l’échange humain. Elle implique une décision politique de franchir la dernière étape conceptuelle du développement économique et politique de l’humanité, celui de la responsabilité financière personnelle mondiale. Toute personne représente une société. Toute société présente des personnes responsables de la valeur. Toute valeur a un prix dans les limites du monde réel physique et temporel. Tout prix est nomination d’une forme intelligible de valeur. Toute nomination de la valeur est assumée par une personne engagée à réaliser le prix par l’échange. Le modèle, la forme, du prix nommant la réalité assumée par un vendeur porté par une société génératrice d’une loi existe depuis l’aube de la civilisation. C’est l’option ; justement l’outil dont abuse la finance pour leurrer la responsabilité politique, asservir les personnes et capter la valeur.
La matière d’une option est le choix fixé dans le temps, d’un acheteur identifié, d’acquérir un objet réel nommé contre paiement en monnaie. La forme d’une option est l’engagement d’un vendeur de réaliser à terme la livraison de l’objet ; et de nommer immédiatement l’objet afin d’en anticiper le prix de vente. La fin d’une option est l’achat du risque de nomination imprécise de l’objet qui est la non-réalisation à terme au prix anticipé. La finalité de l’option est le prix du risque acheté par le propriétaire de la valeur à terme nommée dans un objet réalisable et effectivement livrable à son acheteur devant la société. La logique de l’option est la rationalité de l’engagement d’une réalité à terme entre trois personnes reliées par une même loi de la valeur. L’effet de l’option est la transformation de la parole humaine en activité d’intelligence du réel livrable à un acheteur par le temps.
La finance dévoie l’option pour l’argent. L’argent désormais remplacé par le bit d’information est la matière qui représente la monnaie. La monnaie contient à la fois la matière, la forme, la fin et l’effet de la valeur. Elle est l’outil d’échange des objets de valeur comme des composants de l’explication de la valeur ; en l’occurrence l’option d’un vendeur de former le prix d’un objet matérialisable à une fin nommée du temps. L’argent qui matérialise la monnaie est la toute puissance de la valeur produite par l’homme. La tentation est forte pour l’individu de renoncer à sa personne, à l’ordre politique qui l’institue et à la loi du vivre ensemble pour acquérir cette toute puissance financière. Or l’option permet de vendre de la vérité comme du mensonge. Le mensonge efficace sépare la parole de toute réalité vérifiable : employer un langage qui n’a pas de sens humain, jouer avec les mots en dehors de toute loi sociale, s’extraire physiquement de la société.

Discrimination des causes de valeur

La finance spéculative opère à partir des paradis fiscaux, vend des modèles mathématisés de choix juridique sans contenu et rachète toute promesse avant d’avoir livré une quelconque réalité visible de ce qu’elle avait vendu. La politique absorbée dans la finance achète les voix de la démocratie en distribuant des primes d’option sans prix ; en annonçant des prix nominaux sans calcul du prix de la prime ; et en manipulant le langage qui consolide une demande face à l’offre réalisable sous-jacente aux options disponibles. L’option est un outil systémique : elle met en relation une société de personnes par un même objet réalisable dans le présent au futur dans la transformation de la valeur de la prime versée en monnaie. La transformation de la valeur présente en valeur future s’opère par la nomination de l’objet qui est de valeur partiellement incertaine tant que sa réalité n’est pas présente, tant que l’échéance n’est pas arrivée.
Pour simuler la réalité par des paroles ou des paroles par la réalité, il suffit de confondre le présent et le futur, le certain visible avec l’incertain et avec l’invisible. Pour rompre la confusion, il suffit de désigner systématiquement le lieu et l’instant d’une livraison visible de l’objet d’une promesse ; de ne reconnaître aucun prix promis dont la réalisation de l’objet nommé ne soit pas garantie par une prime d’option ; de séparer les acheteurs de prime des acheteurs du prix et les acheteurs du prix des acheteurs de l’objet. L’existence concomitante d’acheteurs différents de la prime, du crédit du prix et de la réalité sous-jacente à terme prouve la réalité de la valeur effective. Elle prouve également l’efficience de la Loi qui nomme l’objet et lie les contractants. Elle prouve enfin la valeur réelle de la monnaie versée au présent dans la prime et versée au futur dans le paiement du sous-jacent.
L’option est moteur de la valeur réelle de la monnaie présente et future qui matérialise le prix par l’application d’une loi politique commune aux contractants effectivement engagés. Si la monnaie est réformée comme matière universelle du prix nominal d’une option, si l’option est négociable dans un cadre politique universel formé par l’obligation de vendre le risque de tout objet nommé, si des États de droit s’obligent à vendre leur monnaie nationale comme unité comptable de la valeur universelle de leurs lois, si ces États s’engagent à appliquer leur Droit à tout utilisateur de la monnaie réformée, alors la monnaie définie par Aristote se réalise définitivement comme unité d’échange de la valeur, unité de compte de l’économie de la personne dans la société de droit. La monnaie d’option accomplit la valeur de la démocratie. Elle soumet par la monnaie le pouvoir politique à la réalité humaine personnelle.

Politique verrouillée par la finance du réel

La personne élit son statut social par la liberté instituée de choisir le marché où elle échange. Si elle choisit le marché national, le statut social fixé par la loi nationale détermine une capacité d’emprunt ou d’achat de la monnaie nationale dont le statut économique légal est la prime. La collectivité nationale assume par la valeur extérieure de sa monnaie la valeur des primes de statut qu’elle accorde. Si la personne choisit le marché international, le statut social n’est pas fixé par la loi nationale mais par la prime qu’une autre personne achète pour garantir l’emprunt du prix en monnaie universelle. Le statut social international est purement économique, réglé à terme par le tiers garant de la valeur de l’emprunt de la monnaie universelle, c’est à dire par le bénéficiaire du paiement de la prime.
L’obligation de négocier la prime de crédit international de tout emprunteur en monnaie universelle impose un prix économique et non politique à tout statut social valorisé par une prime universelle. Une prime universelle que n’importe quelle personne peut acquérir sous statut extra-national en anticipation de la plus ou moins-value d’application des lois nationales. L’acheteur primaire extra-national en monnaie universelle évalue librement le prix à terme des engagements en monnaie nationale. Une prime universelle négociée dans la société de marché universelle ne peut se régler entre son acheteur et son vendeur que par la négociation à terme de la réalité d’une valeur nécessairement nationale pour être livrable.
Le marché extra-national d’option universelle instaure l’étalon monétaire universel de la valeur par le calcul des primes de change des prix en droit national. Toute monnaie nationale devient formellement l’unité de compte d’un État de droit national qui forme des prix par l’application d’une loi nationale ; d’une loi négociée, formulée et appliquée par un certain régime juridique sous une autorité politique personnellement identifiable et financièrement responsable sur le marché extra-national. La négociation des primes de change hors le contrôle des titulaires du pouvoir politique responsables de la valeur de la Loi détermine un prix objectif économiquement juste de toute option politique nationale de bien commun. La valeur politique de la personne est objectivement réconciliée avec sa production économique. Plus aucun prix ne peut échapper au jugement marchand d’une société librement formée par la loi d’un même bien commun humain.

Prime mondiale de valeur personnelle

La valeur scolastique invente sa cause dans la personne en société. Elle est l’accomplissement réel du potentiel de la démocratie grecque. La démocratie primitive forme le prix de la collectivité par l’assignation d’un statut à tous les individus qui la composent. L’introduction dans la politie d’Aristote de la personne formée par la société, ouvre la démocratie à sa réalisation totale. Pas seulement à la liberté politique de tous et à la liberté économique de quelques uns ; mais à l’accomplissement économique et politique universel de la personne par la société, à la transformation permanente et solidaire des statuts pour accroître la valeur de chaque personne. La philia qui réunit les individus dans la cité grecque devient le bien commun librement négociable des personnes construites et rassemblées par des sociétés.
Aristote invente l’économie politique en formulant une loi d’attribution d’un statut à tous les membres de la démocratie. Albert le Grand et Thomas d’Aquin inventent la finance en attribuant une justification personnelle à tous les prix d’échange en société. Les Lumières inventent la république en découpant le champ de la raison humaine entre le pouvoir religieux, le pouvoir politique et le pouvoir économique. La mondialisation peut inventer la démocratie vivante en soumettant l’intelligence optionnelle au jugement universel, celui de la foi en la personne humaine, celui de la raison soumise à la réalité observable et celui de la vie intelligente au service de la liberté personnelle.

mercredi 16 mars 2011

LA PRETENDUE « THEORIE DE LA VALEUR » D’ARISTOTE : DES SCOLASTIQUES A PAUL JORION

Dans ‘Le Prix’, Paul Jorion s’attache à démonter les mécanismes de la formation des prix en se basant sur l’analyse qu’en fait Aristote dans son ouvrage ‘Ethique à Nicomaque’ (Livre V Chapitre V).
Ceci appelle immédiatement plusieurs remarques. Le Stagirite a rarement écrit sur l’économie et quand il le fait, il en parle brièvement et toujours inséré dans des réflexions philosophiques importantes, notamment la justice dans cet ouvrage. Une grande partie de la pensée économique ‘classique’, de l’Ecole de Salamanque jusqu’à Marx en passant par Smith, remonte jusqu’à cette source, qui fut utilisée par les scolastiques à un moment spécifique et bien daté de l’Histoire de la pensée occidentale (13ème siècle), qui est à l’origine de la création du concept de valeur.
C’est dire toute l’importance qu’a ce texte, pour ces deux raisons mais aussi l’importance d’être certain de ce qu’avait voulu décrire Aristote dans ces quelques pages et ce d’autant plus qu’une grande part de la pensée économique ‘apocryphe’ fonde ses hypothèse, ses théories, ses concepts sur celui de la valeur.
Or, un des fondements de la théorie de Paul Jorion sur la formation des prix est de justement démontrer, de manière radicale, que le concept de valeur … n’existe pas dans les écrits d’Aristote. Et non seulement que cette conceptualisation lui est étrangère mais que la pensée économique qui se réclame, depuis les scolastiques, de ce concept de valeur est erronée. Non pas nulle et non avenue, mais tout simplement fausse.
Si Paul Jorion dit ‘vrai’, pour une pensée économique qui se décrit elle-même comme une ‘science économique’, il y a là un gouffre béant qui s’ouvre sous ses pieds car jusqu’il y a peu, la pensée économique ‘classique’, y compris marxiste, fondait sur la valeur sa compréhension des réalités économiques mais aussi de la monnaie.
Marx déclare ainsi que « Aristote nous dit lui-même où son analyse vient échouer – contre l’insuffisance de son concept de valeur » (‘Le Prix’, p.47), concept qu’il critique mais dont il se sert pour ses propres concepts. Smith utilise aussi la description qu’effectue Aristote dans ‘Ethique à Nicomaque’ de ce qu’est la valeur pour utiliser un concept de valeur [« L'une  peut être appelée 'valeur d'usage' ; l'autre, 'valeur d'échange' », (id., p.48)], sans toutefois parvenir a en expliquer les racines.
Paul Jorion démontre au contraire l’inexistence d’une telle ‘théorie’ chez Aristote car celle-ci signifierait que la notion de ‘valeur’ qu’il aurait intentionnellement produite ait le même sens que Marx et Smith lui attribuent et donne tort, en passant, à un ‘prix Nobel’ d’économie (rien de moins), Schumpeter, qui écrit : « Si j’ai raison, c’est qu’Aristote était à la recherche de quelque théorie du prix fondé sur le coût du travail, qu’il était incapable de formuler explicitement ». Paul Jorion part pour ce faire de la suggestion de Polanyi, qui indique qu’il est nécessaire de repartir de l’analyse que faisait Aristote de la formation des prix car elle apparaît comme cruciale.
En fait, bien plus qu’une inexistence de la présence d’un tel concept dans les écrits du Stagirite, c’est tout simplement l’inexistence même du mot dans ‘l’Ethique à Nicomaque’ que démontre Paul Jorion. Aristote utilise ainsi dans ses écrits le terme ‘user‘ et ‘échanger‘ et non ‘valeur d’usage‘ et ‘valeur d’échange‘. Quel serait la cause de cette modification entre les textes originaux et l’interprétation qu’en a fait Smith comme Marx, entre autres, sans même parfois interroger l’origine de ce concept ou sa prétendue ‘insuffisance’ ?
Pour Paul Jorion, l’idée platonicienne d’apparentia (phenomenon en grec) serait à l’origine de cette modification. En effet, le ‘phénomène‘ cache une vérité réelle plus profonde que la simple réalité observée pour Platon. De sorte que si on observe effectivement que les prix oscillent, cette variabilité que l’on ne peut pas expliquer en apparence ne peut l’être que par une raison plus profonde : l’existence de la valeur. Si cette démarche est philosophiquement valable dans un cadre platonicien, elle ne l’est pas dans celle aristotélicienne, a fortiori par Aristote lui-même, qui utilise méthodologiquement une toute autre analyse : il part des éléments singuliers pour observer des régularités, qui forment des lois universelles, soit une approche phénoménologique, différente de l’approche platonicienne.
Une lecture néo-platonicienne aurait été utilisée lors des analyses de ‘Ethique à Nicomaque’, notamment par les scolastiques dont l’attrait pour les thèses néo-platoniciennes n’est pas inconnu et pourrait expliquer la ‘transsubstantiation’ (sans ironie aucune) des termes écrits par Aristote en concept de valeur. Cette théorie permet d’expliquer scientifiquement, au travers d’une analyse philosophique, méthodologique et sémantique que le concept de valeur n’existe pas et n’a même jamais existé dans les écrits  et la pensée d’Aristote.
Le ‘point aveugle’ néanmoins qui perdure est le ‘comment’ : comment une telle modification a pu se réaliser et quelles purent être les motivations (hors des motivations philosophiques ou de mise en cohérence d’un texte ‘en apparence’ difficile à lire et à interpréter) de ceux qui la réalisèrent, soit les scolastiques ? A ce jour, il n’y avait pas d’explicitations autres que celles données par Paul Jorion, si ce n’est ‘l’insuffisance’ de Marx.
Cette ‘boîte noire’ vient d’être ouverte mais d’une autre manière, par Sylvain Piron, maître de conférences à l’EHESS (Ecoles des Hautes Etudes en Sciences Sociales), qui développe dans un article intitulé ‘Albert le Grand et le concept de valeur‘ une autre analyse, historique cette fois, qui vient définitivement renforcer les théories de Paul Jorion quant à la formation des prix car l’historien base lui aussi son analyse de l’émergence du concept de valeur non seulement sur une modification des écrits mais même d’un renversement de ceux-ci par les scolastiques.
Il identifie l’apparition du terme ‘valeur’ vers le 11ème siècle et une ‘rupture’ dans la pensée économique occidentale qui se serait produite entre le 10ème et le 12ème siècle, liée selon lui à la révolution agricole en cours durant ces deux siècles. Mais c’est vers la seconde moitié du 13ème siècle que ces mots qui décrivent de nouvelles réalités (‘coût’ par exemple) en viennent à devenir des notions et à être reliés à des catégories. ‘L’Ethique à Nicomaque’ vient jouer un rôle de cadre théorique sur lequel les scolastiques viendront s’appuyer. Or, « La notion de valor est absente du texte d’Aristote dans la traduction de Robert Grosseteste qui se voulait strictement littérale. C’est Albert le Grand qui a introduit le mot, dans la première exposition de ce cinquième livre produite dans le monde latin, en imposant de la sorte une torsion considérable au texte commenté. Le pli qui a été pris à cette occasion a marqué durablement l’approche philosophique de la valeur et de l’échange, à tel point qu’on peut faire de ce premier commentaire de l’Éthique la scène inaugurale de l’histoire de la pensée économique occidentale. » (p.3-4). Ainsi donc, le terme de ‘valeur’ est bien absent du texte du Stagirite, comme l’avait déjà souligné Paul Jorion.
De plus, Sylvain Piron définit ce moment historique comme un tournant stratégique dans la pensée économique. En effet, comme Schumpeter, les économistes ont considéré qu’avant Smith, l’histoire de la pensée économique se résumait à l’histoire des observations et des intuitions, ce qui impliqua que toutes les analyses économiques sur le texte d’Aristote furent produites à partir de concepts que l’historien qualifie ‘d’anachroniques‘. A l’inverse, il cite Karl Polanyi comme un des rares à fonder une analyse tenant compte du contexte des idées comme élément d’analyse. Il faut donc « (…) récuser l’idée que ces pages relèvent d’une pensée économique, au sens où les modernes ont construit cette notion ; elles traitent d’une question éthique et politique, qui mérite d’être lue dans ses propres termes. » (p.6). En ce sens, Sylvain Piron rejoint Paul Jorion quant à l’analyse contextuelle de la pensée économique de Karl Polanyi et son utilité pour expliciter les conditions de productions intellectuelles des théories économiques.
« Ce n’est qu’à partir du milieu du XIIIe siècle que le concept de valeur fait son entrée en philosophie, à la faveur de la lecture du cinquième livre de l’Éthique. » (p.7). D’un point de vue contextuel, il est ainsi important de saisir que, contrairement à la mesure dans l’échange (‘proportion diagonale’) dont parle Aristote, les scolastiques parleront de la mesure des biens échangés, car l’utilisation monétaire dans les cités médiévales n’est plus celle qu’en faisaient les cités grecques d’Aristote. Ce renversementphilia (besoin et reconnaissance d’un besoin mutuel, ‘amitié’) vers l’abstraction de la valeur, où la relation et même les individus disparaissent au profit du bien. déplace alors le concept de justice dans les échanges de la
Comment ce renversement a-t-il pu se produire ?
Une traduction complète de ‘l’Ethique à Nicomaque’ fut réalisée par Robert Grossteste en 1247, dans laquelle le terme ‘besoin’ fut remplacé par un autre terme que celui utilisé normalement mais dont les notes permettent de comprendre la signification, procédé qui sera d’ailleurs rectifié avant 1260. Cependant, Albert le Grand utilise la première version de Grossteste en 1250, ce qui facilite d’ailleurs la compréhension de ce texte à la lumière d’une philosophie propre à celle du contexte de la lecture mais non de l’écriture : il fait l’impasse sur les diagonales des échanges pour se focaliser sur les liens entre les individus et les biens : « Pour que l’échange soit juste, ce ne sont pas les personnes qu’il faut ramener à l’égalité, mais les productions qui doivent être rendues égales. (…) Toute idée de besoin mutuel ayant disparu de ces pages, c’est la juste rémunération des activités productrices qui assure désormais la permanence de l’échange social (…) » (p.13).
Chaque métier, dans la cité médiévale d’Albert le Grand, a donc sa place et c’est sa juste rémunération qui permettra l’échange social et non l’existence de besoins mutuels et de leurs reconnaissances sociales : la valorisation de l’effort dans la philosophie médiévale ‘correspondait‘ bien au terme de valeur. Un concept était né.
Dans le même mouvement, Albert le Grand renverse la notion de la monnaie en y lisant les termes ‘in utile’ en lieu et place ‘d’inutile’, produisant là encore des transformations importantes en termes de pensée économique, notamment sur l’abstraction de la monnaie.
Pierre de Jean Olivi finit vers la fin du 13ème siècle par parachever cette conceptualisation en utilisant de manière systématique le terme ‘valeur’ dans son ouvrage qui reprend les contributions d’Albert le Grand et Thomas d’Aquin sur le sujet et en rendant les relations sociales complexes dépendantes d’un rapport aux choses.
Néanmoins, Sylvain Piron précise que « C’est par anachronisme que l’on a cherché à attribuer diverses « théories de la valeur » à Albert le Grand, comprises au sens de la recherche d’un fondement absolu de la valeur. Il s’est contenté ici de poser le problème et d’en montrer les implications sociales (l’équilibre entre les différents métiers constituant la communauté). Mais ce faisant, il a suggéré toutes les voies des discussions futures. » (p.18). De sorte qu’entre les erreurs de transcription entre deux versions, les interprétations selon les concepts sociaux et philosophiques du moment et les volontés anachroniques de situer l’origine de la création du concept de la valeur à Albert le Grand, force est de constater que le dit concept relève d’un niveau d’inventivité remarquable et ce depuis son ‘invention’ au 13ème siècle en Occident.
Ce travail d’historien, publié récemment (octobre 2010), permet ainsi de conforter la théorie de Paul Jorion sur la formation des prix d’un point de vue historique, à savoir que depuis les scolastiques (Albert le Grand) une grande partie de la pensée économique a construit des châteaux en Espagne car ni le terme ni le concept de ‘valeur’ n’ont jamais existé dans les écrits d’Aristote. Bien au contraire, si on réexamine ses écrits dans une position qui ne soit pas anachronique, force est d’admettre que ce qu’a voulu écrire Aristote, c’est la description d’un besoin et d’une reconnaissance mutuelle des besoins d’échanges, soit l’affirmation d’une philia, nécessaire au maintien de la paix sociale, en lieu et place du besoin d’échanger des biens entre individus. Mais aussi que la justice dans les échanges est liée à la justice entre les individus, soit, comme le démontre Paul Jorion dans ‘Le Prix’, fonction des statuts sociaux entre individus membres de l’échange, statuts sociaux dont les termes déterminent la formation des prix. La théorie de l’offre et de la demande, basée, elle, sur le besoin d’échanger des biens, estimpropre à expliquer cette formation des prix : elle n’est ainsi qu’une ‘apparentia’.
Contre les tenants donc de la ‘science économique’, Karl Polanyi puis Paul Jorion, en revenant à la source, soit l’analyse du texte d’Aristote et uniquement celui-ci, ont permis de rétablir une filiation en droite ligne avec le philosophe, sans passer par les erreurs et versions de traductions, les anachroniques représentations du moment ou les projections idéologiques de la pensée économique qui s’autodétermina ensuite comme une ‘science’ : la Philosophie et l’Histoire ne l’ont pas entendu de cette oreille.
Point final à cette histoire ?
Rien n’est moins sûr. Du moins, quant à l’origine et à la cause de ce renversement si essentiel dans la pensée économique car Albert le Grand, lors de son analyse de la traduction de l’’Ethique à Nicomaque’ possédait aussi une traduction réalisée quelques années auparavant (1240) par Hermann l’Allemand du commentaire moyen d’un des derniers grands philosophes arabes, Ibn Rushd, plus connu sous le nom … d’Averroès. Ce dernier en effet, grand spécialiste et commentateur d’Aristote du 12ème siècle en Espagne musulmane, a commenté ce texte, dont la version originale en arabe a été perdue. Il serait donc très intéressant de savoir ce qu’Averroès disait de ce texte, si tant est que son commentaire ait porté sur la partie concernant le sujet. Il serait aussi intéressant de connaître là encore les éventuels écarts de traductions qui auraient pu exister entre la version d’Aristote et celle qu’Albert le Grand a eu traduite du commentaire arabe d’Averroès. Il serait enfin intéressant de vérifier si Albert le Grand reçut la traduction du commentaire d’Averroès avant ou après la première version de Robert Grosstete, afin de savoir, selon le contenu de ce commentaire, si les aléas de l’Histoire ont là encore joué un rôle.
Car au-delà d’Averroès, un des derniers passeurs arabes de la pensée philosophique grecque vers le monde occidental, c’est tout un ensemble de passeurs que l’on peut évoquer : Ibn Khaldoun l’historien et le sociologue, qui aborda avant Keynes le rôle de l’Etat dans l’économie ; Al Farabi, le second maître (le premier n’étant qu’Aristote), qui commenta lui aussi l’’Ethique à Nicomaque’ (mais dont l’original a été perdu et dont seuls restent des bribes) ; Al Kindi à Bagdad qui développa au contact des oeuvres d’Aristote le mouvement si spécifique dans le monde musulman du mutazilisme, …
En effet, contrairement (encore) à Schumpeter, force est de constater que dans le fameux ‘gap’ (fossé, blanc) de la pensée économique qu’il identifie entre les chrétiens orthodoxes ou les nestoriens, transmetteurs des œuvres grecques, et les scolastiques, il y a ces philosophes arabes, qui réinterprétèrent (souvent matinées de néo-platonicisme) les œuvres grecques, dont celle d’Aristote, sur le sujet économique.

vendredi 31 décembre 2010

L'année qui s'achève par Paul Jorion

source : Paul JORION

D’abord, un petit rappel. Le cadre global, c’est celui d’un système où l’argent manque en général là où il est nécessaire. Il faut alors l’emprunter et payer des intérêts. Comment se détermine le niveau des taux d’intérêt ? C’est le produit d’un rapport de force où interviennent trois facteurs : 1) l’offre et la demande de capitaux, 2) le rendement de l’économie (on est « partageux » quand le choses vont bien, beaucoup moins quand elles vont mal) et 3) le risque de contrepartie, c’est-à-dire le risque de non-remboursement. (Les économistes mentionnent aussi l’anticipation de l’inflation. Une « anticipation » est une représentation, elle peut déterminer le degré de résolution individuelle mais elle n’a aucun impact sur le rapport de force entre prêteur et emprunteur).

Quand, comme aujourd’hui, les taux sont élevés essentiellement parce que la part « prime de risque » est élevée, l’emprunteur se trouve pris dans un cercle vicieux : la prime de risque élevée accroît sa difficulté à rembourser, autrement dit augmente son risque de défaut. C’est le drame de l’Europe aujourd’hui.

L’Europe doit réduire ses déficits, aggravés par la crise financière et économique, d’où l’austérité ; elle doit aussi relancer la machine économique, ce qui exclut l’austérité. Les agences de notation qui mesurent le risque réclament bien entendu les deux. C’est l’impasse ! Pas nécessairement : il existe une solution : augmenter les salaires bas et moyens et baisser parallèlement (pour éviter toute inflation) les revenus du capital et les salaires extravagants. Entre une solution pareille et l’impasse, on n’hésite pas une seconde en haut-lieu : l’impasse fait l’unanimité !

Les États-Unis ont joué cette année sur le statut de monnaie de référence du dollar américain. L’argent ne coûte rien dans ce pays : quand il manque, on en imprime. Cela durera tant qu’il y aura une demande internationale pour le dollar. Si elle s’évanouit, le dollar s’effondre. Les États-Unis doivent aussi relancer leur économie. Ils ont choisi de reconduire une fiscalité amicale aux grosses fortunes. L’argent dégagé de cette manière ne pourra pas s’investir dans une économie déprimée, une partie sera consacrée à l’achat de produits de luxe, l’autre se retrouvera dans la spéculation, c’est-à-dire dans la prédation sur l’économie mondiale. Est-ce bien de cela que nous avons besoin ?

La Chine a entrepris sur le tard sa révolution industrielle. Dans un contexte où une monnaie nationale, le dollar américain, est aussi monnaie de référence, il n’existe qu’une seule solution : celle que la Chine a choisie, ancrer sa devise nationale à la monnaie de référence. Le dollar devient monnaie de singe ? qu’importe, le yuan le devient aussi ! et le commerce entre les deux pays se poursuit sur une base inchangée.

Le mélange de dirigisme et de capitalisme sauvage auquel recourt la Chine en ce moment est détonnant : bulle immobilière aujourd’hui, inflation demain, bulle boursière après-demain, etc. Cela ne peut fonctionner que dans le cadre d’un système politique autoritaire où des changements de cap instantanés sont possibles : séduire les investisseurs aujourd’hui, les assassiner demain, pour les ressusciter après-demain, si nécessaire. Il faut avoir le cœur bien accroché !

La Chine soutient aujourd’hui le système monétaire international tout entier à bout de bras : le dollar cette semaine, l’euro la semaine suivante et le yen la semaine d’après. C’est son intérêt bien compris, dit-on. Le jour où elle cessera de le faire, ce sera parce que cela aura cessé d’être son intérêt bien compris. N’empêche, on l’accusera alors sûrement de tous les maux.

La Chine réclame depuis l’année dernière une refonte du système monétaire international. On ne l’écoute que d’une oreille distraite. Si l’on ignore sa proposition, la guerre sino-américaine aura lieu sur le marché des capitaux et il n’est pas difficile de deviner qui l’emportera. Mais on n’évitera pas les dégâts collatéraux parmi les spectateurs, pour employer l’expression consacrée. Avis aux Européens.