« Ce qui est devenu évident, c’est qu’en ce qui concerne l’assignation sexuelle, plus rien n’est évident. » Cette phrase n’est tirée d’aucun ouvrage. Mais elle aurait pu l’être de nombreux textes d’inspiration féministe. En effet, on pourrait présenter la revendication féministe comme avant tout la remise en cause de ce qui, en matière de sexe, allait de soi, ad majorem viri gloriam. Et d’abord que le sexe, dans sa plénitude, était l’attribut de l’homme, du mâle. La femme n’étant définie que par son absence. Ce qu’on formulait par une suave antiphrase, en disant que la femme était « le beau sexe », voire « le sexe ». À cet égard, le titre même de l’essai fondamental de Simone de Beauvoir, « Le deuxième sexe » (1949), constituait une prise de position féministe : le sexe masculin « n’est que » l’un des deux sexes.
On peut considérer « Le deuxième sexe » comme le texte fondateur du féminisme moderne. Certes, des femmes avaient de longue date refusé de n’être que les descendantes de la côte du premier homme. Mais l’essai de Simone de Beauvoir, outre qu’il faisait le bilan de toutes les représentations de la femme dans l’histoire, la science, la philosophie et la littérature, posait les bases d’une identité sexuelle propre. Face à l’homme, et à égalité avec lui, elle pouvait et devait (en cohérence avec la doctrine existentialiste) exister dans un projet de mitsein avec l’autre sexe. Simone de Beauvoir fondait philosophiquement la lutte du « deuxième sexe » pour la reconnaissance et l’égalité face à l’autre sexe (le « premier » ?), mais elle permettait aussi une critique fondamentale de l’assignation sexuelle. Un aspect auquel le féminisme va largement rester aveugle, ce qui le mettra paradoxalement, et au rebours de sa prétention, dans l’incapacité d’en comprendre le sens et d’améliorer radicalement le sort des femmes.