LA PEUR-PANIQUE DU FUTUR NOUS PARALYSE DANS LA PEUR AU PRÉSENT. DIT-ON.


C'EST UN MAUVAIS RÊVE QUI NÉCESSITE D'ÊTRE ENDORMI POUR Y CROIRE.



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mardi 18 octobre 2011

Sociologie territoriale française - Christophe Guilluy


Désocultation de la question sociale: 
les classes invisibles, gentrication des centres-villes, expulsion des classes populaires, tension centre/périphérie.
Par Christophe Guilly ("Fractures Françaises"), géographe et consultant en sociologie des territoires. 




lundi 27 juin 2011

Communisation vs Sphères

Ce texte est un de ceux qui seront discutés au rassemblement d’été de la revue internationale “SIC” qui doit voir paraître sous peu son N° 1. Nous donnerons sous peu un peu plus d’infos sur cette rencontre. (english translation will follow this text, soon!)
ICI, pour ceux que cela intéresse, le programme de la réunion de la revue “SIC”


Dans la 1ère partie du texte Le pas suspendu de la communisation, intitulée Communisation Vs Socialisation, il s’agissait d’une part de montrer que des emparements d’éléments du capital pouvaient être « communisation », c’est-à-dire « désappropriations » pures, abolition de tout rapport de propriété, même collective et même « prolétarienne ». On s’emparerait donc de ces éléments pour constituer une communauté nouvelle d’individus définissant entre eux, dans leur singularité, des rapports immédiats dans la lutte contre le capital, comme contenu même de cette lutte. Mais, d’autre part, ce processus de « communisation », c’est-à-dire de production du communisme, est intriqué avec l’autre contenu possible de ces emparements : être des appropriations, des socialisations qui entrent dans la constitution d’une nouvelle économie autogérée, sociale et populaire, contrerévolutionnaire. Chacun de ces possibles est, pour l’autre, son autre, c’est-à-dire qu’ils sont dans un rapport conflictuel où chacun, dans sa propre pratique, reconnaît l’autre comme nécessaire, comme un moment de lui-même.

Dans ce processus de la lutte de classe débouchant sur l’abolition des classes, les individus étaient, de fait, posés comme au-delà des genres, car constituant une communauté d’individus immédiatement sociaux. Le dépassement des genres était implicite. C’est cet « implicite », ce « de fait », que cette deuxième partie tente d’expliciter. C’est ce dépassement comme naturellement inclus « dans le mouvement », ce dépassement comme allant de soi, vu la nature et le contenu du mouvement, qui doit être soumis, en tant que tel, à la critique. Il ne suffit pas de dire que la communisation étant communisation, par définition, elle est dépassement des genres. Bien qu’il ne puisse exister de « fronts » distincts dans la lutte, aucune instance de la société de classes ne sera dépassée sans être attaquée pour elle-même.

L’analyse de la domination de genre dans le capitalisme montre que celle-ci est immédiatement division de l’ensemble de la pratique sociale en deux sphères d’activités.

mercredi 15 décembre 2010

"Fractures françaises" de Christophe Giulluy (recension)


Christophe Guilluy, géographe et chercheur auprès des collectivités locales et d’organismes publics, mobilise une géographie sociale renouvelée dans un triple objectif : remettre en cause la représentation « officielle » d’une société française opposant les banlieues et leurs minorités aux autres territoires et à leurs classes moyennes ; identifier et qualifier les recompositions sociospatiales induites par le processus de mondialisation ; mesurer les implications de ces évolutions, et notamment du séparatisme culturel, sur la cohésion nationale.
Le constat initial – contestable – est celui de l’illusion d’une France apaisée, où le conflit ne serait jamais  ouvert ni assumé. La démonstration s’attache alors à souligner les mécanismes révélateurs d’un séparatisme social et culturel grandissant, notamment au sein des classes populaires. Centrée sur ces "classes populaires" au sens large, cette réflexion entend leur redonner une place dans l’analyse des effets de la mondialisation, en mettant en évidence leur fragilité face à des processus métropolitains sélectifs et ségrégatifs et en démontrant le délaissement dont une partie d’entre elles – celles de la France périphérique – fait l’objet de la part des politiques. 
Mobilisant statistiques et exemples locaux, l’auteur offre à ses lecteurs des repères nouveaux et renverse efficacement certaines idées reçues. En cela, l’Atlas des nouvelles fractures sociales en France du même auteur et de Christophe Noyé (Autrement, 2004) est un complément de lecture quasi indispensable pour un ouvrage qui aurait sans doute gagné à présenter quelques cartes comme les aiment tant les géographes.
Les onze chapitres constituant le livre peuvent être regroupés en quatre grands temps permettant de clarifier une démonstration à l’argumentaire parfois répétitif.

Qui a dit "ghetto" ?
Les deux premiers chapitres ("Un ghetto intellectuel et médiatique" / "La gauche française dans le ghetto") mettent en lumière une vision bipolaire fausse de la société française qui opposerait des banlieues ethnicisées et précarisées à une "France des pavillons" et des classes moyennes. Le traitement médiatique des banlieues et l’intervention politique qui en découle (comme réponse à une "demande médiatique" et non à une "demande sociale") contribuent à ce biais en oubliant certaines évidences - "on vieillit aussi en banlieue !" - et en utilisant des concepts inadaptés aux réalités françaises - le "ghetto". Médias et politiques contribuent à un écart dans la visibilité politique de certains territoires et populations : quand les quartiers sensibles font l’objet de toutes les attentions, 85% des ménages pauvres, qui ne vivent pas dans ces quartiers, sont oubliés.


La fausse évidence des minorités ethniques exclues pour une majorité incluse

Les trois chapitres suivants ("L’autre diagnostic" / "Le temps des minorités et des majorités relatives" / "Comment je suis devenu blanc") analysent les effets des dynamiques migratoires sur le territoire national et sur les espaces urbains. Le passage d’une immigration de travail à une immigration familiale a par exemple conduit à un changement de fonction des quartiers d’habitat social : de lieux d’accueil des petites couches salariées en phase d’ascension sociale dans les années 1960, ils sont devenus un nouveau sas entre le Nord et le Sud, accueillant de nouvelles couches populaires souvent précaires et sans formation. L’insécurité liée au développement de l’économie informelle dans ces quartiers opère une disqualification de leur image et renforce leurs difficultés. Ainsi, ces recompositions liées à une immigration féminisée, précarisée et concentrée dans certaines zones conduisent à relativiser, selon les territoires considérés, les notions de minorités et de majorités relatives. On observe ainsi une certaine ethnicisation des territoires, ethnicisation nuancée par des trajectoires individuelles de réussite, facteurs de dispersion, comme le montre le cas des jeunes d’origine étrangère.


"La France des plans sociaux"
Alors que certains quartiers sensibles connaissent des mutations positives trop souvent minorées ou mal analysées, la représentation ethnicisée (et intériorisée) d’une classe moyenne blanche tend à masquer ses propres fragilités. Christophe Guilluy revient rapidement sur des phénomènes urbains connus liés notamment au doublon mondialisation - métropolisation pour expliquer une périphérisation des classes populaires. "Des espaces périurbains aux espaces ruraux, des petites villes moyennes et industrielles aux villages de la campagne profonde", tels sont les territoires considérés comme victimes de la mondialisation libérale et du modèle métropolitain correspondant. Notons que cette analyse faisant des espaces métropolitains les seuls gagnants de la mondialisation pourrait cependant être nuancée par l’analyse proposée par Laurent Davezies dans La République et ses territoires : la circulation invisible des richesses (Seuil, 2008).

Ce processus de dispersion de la précarité contribuerait à l’émergence, dans cette "France des plans sociaux", d’une "nouvelle identité populaire, qui se nourrit de la critique de la mondialisation et de son corollaire, le multiculturalisme". L’effacement des conflits sociaux résulterait de la substitution de la question ethnoculturelle à la question sociale via la promotion du multiculturalisme par les classes dominantes. "La lutte des classes pour l’égalité sociale laisse ainsi la place à un combat pour la diversité et à une légitimation de l’inégalité".

Les derniers chapitres semblent dresser un constat d’échec du multiculturalisme vanté par les classes dominantes mais subi par les classes populaires. Dynamiques urbaines et foncières favoriseraient un séparatisme culturel au sein des classes populaires, un séparatisme lisible dans un diptyque France des grandes métropoles / autres territoires. Une analyse de la géographie électorale met en lumière cette fracture, notamment celle s’étant faite au sein des classes populaires du fait de perceptions différentes de la mondialisation et de l’immigration. D’après Christophe Guilluy, c’est en 2007 que le facteur ethnoculturel est entré dans les urnes.

Ainsi, en considérant que la France n’échappe pas à un ordre social inégalitaire et communautariste issu de la mondialisation libérale et masqué par des discours sur l’idéal républicain et le "vivre ensemble", Christophe Guilluy, dans cet ouvrage aux résonances politiques militantes, offre un argumentaire pour un retour du social face à une question ethnoculturelle parasitant les débats.

Classes populaires: pour sortir des mythes

Une tribune de la Fondation Res Publica (auteurs: Gaël Brustier, docteur en science politique et Julien Landfried, membre du Conseil scientifique de la Fondation Res Publica), parue dans les pages Rebonds de Libération ("Les enjeux de 2012"), lundi 13 décembre 2010.


Classes populaires: pour sortir des mythes
L’évidente rupture entre les classes populaires et la politique découle directement d’une vision erronée de la société française. La compréhension géographique et sociale de la France doit s’émanciper du sens commun et de trop fréquentes représentations imposées pour retrouver le chemin d’une représentation réaliste et lucide de la France populaire. Il faut « chasser les mythes » comme aurait dit le sociologue Norbert Elias. 

D’abord concentrons-nous sur les faits. Il n’existe pas de jeunesse qu’en ville et, à fortiori, les « quartiers populaires » sont loin d’être tous concentrés dans les métropoles. Une nouvelle réalité sociale est née de la mondialisation néolibérale et s’incarne dans une géographie sociale nouvelle. La mutation de l’économie liée à la globalisation financière a engagé la mutation du territoire : la France ne ressemble plus à l’image que l’on se fait d’elle. Un puissant effet de persistance rétinienne a en effet empêché de comprendre les mutations à l’oeuvre. Cette nouvelle géographie sociale a entraîné un profond changement des représentations collectives. Globalisation financière, changement de géographie sociale et modification des représentations collectives sont liés. 

Il faut d’abord préciser le vocabulaire employé. Parler des « quartiers populaires » c’est avant tout parler des milieux populaires, dont la présence ne peut plus être réduite – loin s’en faut – au fait urbain dense. La vision déformée (et médiatique) de la géographie française qui résume les « quartiers populaires » aux banlieues à forte concentration de populations immigrées est réductrice et ne correspond pas à la réalité. En outre, le fait urbain dense est aujourd’hui minoritaire, ainsi que l’a démontré le géographe Christophe Guilluy (« Fractures françaises », Bourin Editeur, 2010). La France populaire, celle des ateliers et des usines n’est plus celle des grandes métropoles mais une France périphérique, soit périurbaine, soit rurale. Depuis le début des années 1980, la France subit un double effet d’étalement urbain et d’expulsion des ouvriers et des employés de ses villes centres. Ce phénomène concerne le halo périurbain qui entoure les grandes métropoles urbaines françaises. Mais une partie de l’espace rural aussi est en pleine croissance démographique. 

Un exode urbain se produit en direction des zones périurbaines d’une part et des zones rurales de l’autre. Ainsi les communes péri-urbaines, peuplées de 820 habitants en moyenne, accueillent-elles un nombre croissant d’ouvriers et d’employés. Les grandes métropoles se nourrissent par exemple d’un salariat d’exécution dans le domaine des services qui a élu domicile dans l’espace périurbain. Ce dernier rassemble 12% des emplois mais 22% des salariés. Ces mêmes salariés sont soumis aux plus longs temps de transport et bien souvent subissent les effets de la rigueur salariale. En effet, les employés sont ceux qui ont le plus perdu, d’un point de vue salarial, dans les deux dernières décennies. Cette réalité périurbaine est aussi liée à l’importance de la petite propriété. Le dédain pour la France des pavillons fait l’impasse sur le fait qu’une grand partie du salariat d’exécution français a opté pour l’habitat individuel et le pavillon loin des centre-villes où on peut encore trouver des prix de terrain accessibles, loin aussi des quartiers gangrènés par la délinquance. Etalement urbain et précarisation des classes dites « moyennes » mais appartenant en réalité au salariat d’exécution sont deux phénomène corrélés l’un à l’autre. 

Plusieurs rapports – celui de l’IGAS ou de la direction du Trésor – pointent pour l’un les difficultés liées aux mondes ruraux et pour l’autre à la désindustrialisation, qui sont étroitement liés. Pourtant, la vision médiatique de la société nous masque ces enjeux. 35% des actifs des mondes ruraux sont des ouvriers, fait constamment ignoré ou mésestimé. Les premières victimes de la crise et des délocalisations depuis 2008 sont en effet les ouvriers ruraux ainsi que les précaires, de plus en plus nombreux dans un rural tout à la fois délaissé et refuge des plus modestes. 

Dans un bassin comme le Charolais, connu pour son agriculture d’embouche, 38% des actifs sont concernés par l’industrie et le secteur de la construction. Les zones rurales ne comptent plus, dans leur ensemble, que 7 à 8% d’actifs concernés par l’agriculture. Il faut donc relativiser l’idée d’une « ruralité agricole » et comprendre qu’il existe désormais des mondes ouvriers ruraux. Un chercheur comme Nicolas Renahy a très bien démontré la réalité de la jeunesse rurale ouvrière ou précaire (« Les gars du coin, Enquête sur une jeunesse rurale », La Découverte, 2005). A l’ère de la mise en avant des « victimes », il est frappant de constater que la discrimination la plus meurtrière concerne les accidents de la route. La jeunesse ouvrière rurale (plus d’un Français sur trois de 15 à 24 ans est un rural) en est la première victime. Dans l’indifférence quasi-générale pourtant, alors qu’il s’agit d’une véritable « hécatombe sociale », ce fait majeur continue de marquer les milieux populaires ruraux. 

L’IGAS a démontré, dans son rapport daté de septembre 2009, que la situation des 11 millions de ruraux était, plus généralement, loin d’être enviable : « les catégories les moins qualifiées sont sur-représentées parmi les actifs en emploi : 32% d’ouvriers et 27% d’employés, contre 7% de cadres et professions intellectuelles (7% d’agriculteurs). Dans les dernières années, le milieu rural a subi de plein fouet les réductions d’emploi qui ont touché les secteurs de l’industrie et de l’agriculture ». Le rapport ajoute que le « le taux de pauvreté monétaire moyen dans l’espace rural en 2006 est de 13,7%, contre 11,3% dans l’espace urbain ». Les ruraux sont donc en moyenne “plus souvent pauvres”. Toutefois, cette réalité là est aussi masquée par une construction sociale de la réalité qui estompe grandement les traits saillants de cette évidence sociologique. 

Il s’agit aussi de s’interroger sur les représentations collectives nées de la mutation de cette géographie sociale. Une dimension fondamentale de la globalisation financière est l’œuvre de sape qu’elle a accomplie au regard de l’identité des mondes ouvriers. Le sociologue Norbert Elias avait défini dans « Les logiques de l’exclusion » le fonctionnement des ressources d’autochtonie qui était consubstantiel à la définition de l’identité des mondes ouvriers de l’Europe d’après la Révolution Industrielle. Le capital d’autochtonie – conceptualisé par Jean-Noël Retière - est définissable comme l’ensemble des ressources mobilisables par celui qui est né là où il vit et qui lui donnent un avantage social par rapport à celui qui vient d’ailleurs. Ce capital, adossé au sentiment de l’enracinement local, a longtemps permis une participation à la vie publique et une insertion dans l’économie locale plus aisées pour les couches populaires. La globalisation financière, et son impact en termes de délocalisations, est coupable d’avoir fait voler en éclats le « capital d’autochtonie » et d’avoir entraîné une désaffiliation massive des citoyens. Il s’ensuit que le besoin de « sécurisation morale » s’est développé et que, l’exercice de la citoyenneté se trouvant malmené par la crise, les revendications sociales ont pu, parfois, se muer en revendications « morales ». 

La question du lien entre les territoires et les entreprises doit être posée. La France souffre, dans la compétition mondiale, d’une désindustrialisation massive, dans un contexte de monnaie surévaluée, d’absence de protections commerciales et de refus de politique industrielle cohérente. Mettre un terme à l’appauvrissement des classes populaires et redonner un avenir à la jeunesse du monde du travail passe par une réindustrialisation de la France. Où l’on voit qu’à l’heure de la globalisation financière, tout est lié. 

Enfin, comment ne pas voir que, face à cette réalité sociale, l’offre politique peine à répondre ? Les questions de l’industrie, du libre-échange, de l’Ecole, de la sécurité ne sont pas traitées dans le champ politique. La crise de la représentation puise ses sources dans cette non prise en compte des enjeux qui déterminent pourtant l’avenir des classes populaires… autant que de notre pays.

samedi 27 novembre 2010

Le prolétariat n'est pas le sujet de l'histoire


par Moishe Postone

Extrait de Temps, travail et domination sociale, pp. 519-524, Mille et une nuits, 2009 (Cambridge University Press, 1993).








Désormais, nous pouvons revenir aux questions du rôle historique de la classe ouvrière et de la contradiction fondamentale du capitalisme, telles que Marx les traite implicitement dans sa critique de maturité. Tout en me concentrant sur les formes structurantes de médiation sociale constitutives du capitalisme, j'ai montré que la lutte de classes n'engendre pas en et pour soi la dynamique historique du capitalisme ; elle n'est en réalité un élément moteur de ce développement que parce qu'elle est structurée par des formes sociales intrinsèquement dynamiques. Comme on l'a noté, l’analyse de Marx réfute l'idée que la lutte entre la classe capitaliste et le prolétariat soit une lutte entre la classe dominante dans la société capitaliste et la classe qui porte en elle le socialisme et que, par conséquent, le socialisme entraîne l'autoréalisation du prolétariat. Cette dernière idée est intimement liée à la compréhension traditionnelle de la contradiction fondamentale du capitalisme comme contradiction entre la production industrielle et le marché et la propriété privée. Chacune des deux grandes classes du capitalisme est identifiée à l'un des termes de cette « contradiction » ; l'antagonisme entre travailleurs et capitalistes est donc vu comme l'expression sociale de la contradiction structurelle entre les forces productives et les rapports de production. Toute cette conception repose sur le concept de « travail » comme source transhistorique de la richesse sociale et élément constitutif de la vie sociale.

J'ai critiqué les postulats sous-jacents à cette conception en expliquant en détail les distinctions que Marx opère entre le travail abstrait et le travail concret, entre la valeur et la richesse matérielle, et en montrant la centralité de ces distinctions dans sa théorie critique. Sur la base de ces distinctions, j'ai développé la dialectique du travail et du temps qui se trouve au cœur de l'analyse marxienne du modèle de croissance et de la trajectoire de production qui caractérisent le capitalisme. Selon Marx, loin d'être la matérialisation des seules forces productives, qui sont structurellement en contradiction avec le capital, la production industrielle fondée sur le prolétariat est de part en part façonnée par le capital ; elle est la matérialisation des forces productives et des rapports de production. On ne peut donc pas la saisir comme un mode de production qui, inchangé, pourrait servir de base au socialisme. Chez Marx, la négation historique du capitalisme ne peut pas être comprise comme une transformation qui rendrait le mode de distribution adéquat au mode de production industriel développé sous le capitalisme.

De la même façon, il est désormais clair que, dans l'analyse de Marx, le prolétariat n'est pas le représentant social d'un possible futur non capitaliste. L'idée logique du déploiement que Marx fait de la catégorie de capital, son analyse de la production industrielle, réfutent les postulats traditionnels qui font du prolétariat le sujet révolutionnaire. Pour Marx, la production capitaliste se caractérise par une immense expansion des forces productives et de la connaissance qui se sont constitués dans un cadre déterminé par la valeur et qui, partant, existent sous la forme aliénée du capital. Lorsque la production industrielle s'est pleinement développée, les forces productives du tout social sont devenues plus grandes que l'habileté, le travail et l'expérience du travailleur collectif. Elles sont socialement générales, la connaissance et les pouvoirs accumulés par l'humanité se constituant eux-mêmes en tant que tels sous une forme aliénée ; elles ne peuvent pas être adéquatement appréhendées en tant que forces objectivées du prolétariat. Le « travail mort », pour reprendre les termes de Marx, n'est plus l'objectivation du seul « travail vivant » ; il est devenu l’objectivation du temps historique.

Selon Marx, avec le développement de la production industrielle capitaliste, la création de richesse matérielle devient de moins en moins dépendante de la dépense de travail humain immédiat dans la production. Ce type de travail continue toutefois nécessairement de jouer un rôle en ce sens que la production de (sur)valeur dépend de lui ; la reconstitution structurellement fondée de la valeur se révèle en même temps la reconstitution de la nécessité du travail prolétarien. D'où : alors que la production industrielle capitaliste continue de se développer, le travail prolétarien est de plus en plus superflu du point de vue de la richesse matérielle, donc anachronique ; cependant, il reste nécessaire en tant que source de la valeur. En même temps que cette dualité se manifeste, plus le capital se développe et plus il rend vide et fragmenté le travail même qu'il requiert pour se constituer.

L'« ironie » historique de cette situation, telle que Marx l'analyse, c'est qu'elle soit constituée par le travail prolétarien lui-même. Notons à cet égard combien il est révélateur que Marx, lorsqu'il considère la catégorie économico-politique de « travail productif », ne la traite pas comme une activité sociale constituant la société et la richesse en général – en d'autres termes, il ne la traite pas comme « travail ». Il définit bien plutôt le travail productif sous le capitalisme comme travail produisant la survaleur, c'est-à-dire comme contribuant à l'autovalorisation du capital [1]. Marx transforme du même coup ce qui, dans l'économie politique classique, est une catégorie transhistorique et positive en une catégorie historiquement spécifique et critique, qui saisit ce qui est au cœur du capitalisme. Loin de glorifier le travail productif, Marx écrit : « La notion de travailleur productif n'inclut donc nullement le seul rapport entre activité et effet utile, entre travailleur et produit du travail, mais en même temps un rapport social spécifique, né de l'histoire, qui appose sur le travailleur le sceau de moyen de valorisation immédiat du capital. Être un travailleur productif n'est donc pus une chance, mais au contraire une déveine » [2]. En d'autres termes, le travail productif est la source structurelle de son autodomination.

Dans l'analyse de Marx, le prolétariat reste ainsi structurellement important pour le capitalisme en tant que source de la valeur, mais non pas de la richesse matérielle. Cela est aux antipodes des interprétations traditionnelles concernant le prolétariat : loin de constituer les forces productives socialisées qui entrent en contradiction avec les rapports sociaux capitalistes et qui conduisent du même coup à un possible futur postcapitaliste, la classe ouvrière est pour Marx l'élément constitutif essentiel de ces rapports eux-mêmes. Tant le prolétariat que la classe capitaliste sont liés au capital, mais le prolétariat l'est davantage : on peut imaginer le capital sans capi¬talistes, mais pas sans le travail créateur de valeur. Selon la logique de l'analyse de Marx, la classe ouvrière, au lieu de porter en elle une possible société future, est la base nécessaire du présent sous lequel il souffre ; il est lié à l'ordre existant d'une manière qui en fait l'objet de l'histoire.

Bref, l'analyse que Marx fait de la trajectoire du capital ne montre nullement la possible autoréalisation, dans une société socialiste, du prolétariat comme vrai sujet de l'histoire [3]. Elle présente au contraire la possible abolition du prolétariat et du travail que le prolétariat accomplit comme une condition de l'émancipation. Cette interprétation implique nécessairement de repenser à nouveaux frais le rapport entre les luttes de classes dans la société capitaliste et le possible dépassement du capitalisme – problème auquel je ne puis que faire allusion ici. Cela indique que l'on ne peut pas comprendre la possible négation historique du capitalisme suggérée par la critique de Marx en termes de réappropriation par le prolétariat de ce qu'il a constitué et, partant, en termes d'abolition de la seule propriété privée. En réalité, la logique de l'exposé de Marx implique clairement que la négation historique du capitalisme doive être conçue comme la réappropriation par les hommes de capacités socialement générales qui ne se fondent finalement pas sur la classe ouvrière et qui se sont historiquement constituées sous la forme aliénée du capital [4]. Une telle réappropriation n'est possible que si la base structurelle de ce procès d'aliénation – la valeur, donc le travail prolétarien – est aboli. En retour, l'apparition historique de cette possibilité est fonction de la contradiction sous-jacente au capitalisme.