LA PEUR-PANIQUE DU FUTUR NOUS PARALYSE DANS LA PEUR AU PRÉSENT. DIT-ON.


C'EST UN MAUVAIS RÊVE QUI NÉCESSITE D'ÊTRE ENDORMI POUR Y CROIRE.



jeudi 11 août 2011

LE COMMENCEMENT DE LA FIN

Pareilles aux images aériennes du front de tsunami avançant inexorablement vers une côté japonaise dont le sort est scellé, le déploiement de la crise financière depuis trois ans donne une impression d’irrésistible fatalité, avec en prime cette sorte d’incrédulité un peu stupide de dirigeants qui croient encore pouvoir tout sauver quand tout est déjà compromis. Un choc de la magnitude de la crise dite « des subprime », crise dont on ne redira jamais assez qu’elle a été celle de la finance privée, était voué à produire, via le canal du crédit, une récession dont les conséquences sur les finances publiques s’annonçaient désastreuses.
Plus encore impliquées dans la détention de titres souverains qu’elles ne l’ont été dans les titres privés hypothécaires, un choc massif dans l’un puis l’autre compartiment menace de mettre à bas tout le système des institutions financières. A ceci près que la puissance publique qui était encore disponible pour ramasser les morceaux du premier accident sera par construction aux abonnés absents si le second vient à survenir – ce qu’il est en train de faire. Et l’on admirera au passage cet élégant jeu de chassés-croisés privé/public (le sinistre des banques sinistre les Etats qui menacent de (re)sinistrer les banques) et Etats-Unis/Europe (les subprime, par récession interposée, ruinent les Etats européens qui, par la crise des dettes publiques, ruineront en retour le système bancaire étasunien (juste après l’européen), soit métaphoriquement : Lehman-Grèce-Goldman – ou le charme absolu de la mondialisation et de ses interdépendances qui rapprochent les peuples (dans le même bac à mouscaille).

Quand les agences font de la politique Retour à la table des matières

Il n’est même pas certain que la dégradation de la note étasunienne ait suffi à produire le dessillement complet, mais quitte à ce que cette « fin » prenne encore quelque temps, on dira peut-être plus tard qu’elle aura trouvé ici son commencement symbolique. Standard & Poor’s pourrait donc bien avoir eu raison, mais pas du tout pour les raisons qu’elle imagine – probablement même exactement opposées à celles qu’elle allègue, non d’ailleurs sans difficulté pour les rendre présentables. A l’image de sa mise sous surveillance négative d’avril 2011, alors suivie en bon ordre par ses consœurs Moody’s et Fitch, il y a beau temps que les agences, en matière de notation souveraine, ne font plus d’analyse financière, mais bien de la politique. Tout au long du printemps, il s’agissait de mettre les pouvoirs publics étasuniens sous pression pour forcer la passation d’un compromis budgétaire (coextensif au relèvement du plafond de la dette). Pour avoir été finalement obtenu, mais in extremis et dans les pires conditions possibles, le résultat du Budget Control Act signé le 2 août n’a pas l’heur de plaire à Standard. Certes, l’agence s’emmêle un peu les crayons et, dans une première version de sa note, majore la dette à dix ans de 2 trillions de dollars puis, constatant son erreur, la déclare en fait négligeable et procède dans une deuxième version à un renversement souverainement ad hoc de son argumentaire pour expliquer que le problème n’est pas tant dans les chiffres que dans la situation politique étasunienne… C’était en fait déjà la raison avancée dans la note de mise sous surveillance négative d’avril dont le fond tient génériquement que le dissensus démocratique est un problème – et en effet : on ne sait pas à l’avance ce qui va en sortir ! A la vérité, ça n’est pas tant qu’on ne sache pas qui inquiète la finance que la possibilité qu’il sorte autre chose que ce qu’elle désire – un programme fermement anti-finance de marchés s’annoncerait-il comme issue certaine du débat démocratique, il y a tout lieu de croire que la finance n’aimerait pas cette certitude-.

Les Etats-Unis à leur tour dans la lessiveuse Retour à la table des matières

Et pourtant, aux boulettes à deux trillions près, Standard pourrait bien avoir raison – mais pas du tout comme elle croit. Signalons rapidement que sa place dans la structure générale de la finance libéralisée, au point focal de la production de l’opinion collective, la dote des moyens d’avoir plus probablement raison que le commun des agents, en fait même de se donner raison, puisque les effets qui suivent d’une telle dégradation à grand fracas sont tout à fait susceptibles, indépendamment du bien-fondé de la dégradation en question, d’entraîner une série de réactions parmi lesquelles les séquences : 1) dégradation → tension brutale sur les taux → renchérissement du coût de la dette → détérioration de la situation budgétaire et emballement de la dette → tension supplémentaire sur les taux, etc. ; et 2) dégradation → austérité forcée → récession → détérioration de la situation budgétaire et emballement de la dette → austérité renforcée, etc. – I told you so ! triomphe alors l’agence.
La Grèce, l’Irlande, le Portugal ont connu tour à tour ces enchaînements fatals par lesquels l’opinion financière transforme des situations parfaitement gérables en inextricables crises. Voilà maintenant que les Etats-Unis sont invités à prendre leur place dans la lessiveuse. Bien sûr, toutes choses égales par ailleurs, les taux étasuniens résisteront mieux et plus longtemps que les autres, car, par sa profondeur, ses volumes de transactions et sa liquidité, le marché des Treasuries reste le biotope de la finance mondiale – qui est sans doute très capable de détruire son propre habitat, mais seulement après avoir rompu avec d’anciennes habitudes et que se soient dissipés les effets d’hystérésis de la croyance dollar. Par une incohérence typique de la finance, la chute présente des marchés d’actions étasuniens, entraînée par le remous sur la dette publique, a encore pour effet… un mouvement de report vers les bons du Trésor US, l’actif toujours réputé « sans risque » alors même que la dégradation signifie explicitement qu’il ne l’est pas !
Si, toutes choses égales par ailleurs, la première séquence vicieuse (par les taux) s’activera plus tardivement que pour n’importe quel autre pays, la seconde (par l’austérité) est d’ores et déjà enclenchée. Car l’avis de Standard a pour effet de constituer la situation de la dette publique étasunienne comme problème, c’est-à-dire comme objet de préoccupation, désormais inscrit dans les têtes de la finance – dont on ne sort pas facilement –, matière à commentaire kilométrique et à surveillance permanente, par conséquent : entrée dans un régime tout autre que celui de benign neglect où la politique économique étasunienne a jusqu’ici trouvé ses marges de manœuvre. C’est précisément ce régime de focalisation de l’attention financière qui, dans la situation présente de récession, jette les politiques économiques dans de parfaites impasses en exigeant d’elles d’impossibles réductions de ratio de dette, et ceci par le simple fonctionnement mécanique de la logique démente voulant qu’une fois qu’un « problème » a été déclaré, fût-il imaginaire, alors il lui faut impérativement une solution – mais, elle, réelle. Ces réductions sont impossibles à obtenir en effet car l’environnement de récession et (surtout) de politiques d’austérité généralisées rend toute tentative d’ajustement budgétaire autodestructrice, comme l’ont déjà expérimenté les Grecs et comme le feront à leur tour tous les pays européens… Il y avait matière à s’étonner l’an dernier que les Anglo-saxons (Etats-Unis, Royaume-Uni) fussent passés si facilement sous les écrans radars. Voici les Etats-Unis rattrapés, et le Royaume-Uni ne perd rien pour attendre, son tour viendra très vite.

Le chaos cognitif de la finance Retour à la table des matières

Avec le concours des décideurs publics, incapables de penser autrement, la finance se trouve alors plongée dans une situation de parfait chaos cognitif en exigeant des politiques d’ajustement draconiennes, dont elle observe rapidement les effets désastreux (il n’aura pas fallu un an pour que le contresens soit avéré à propos du cas grec), à quoi elle réagit en exigeant d’approfondir cela-même qu’elle voit échouer ! Aussi les différents locuteurs autorisés de la finance demandent-ils tout et son contraire : ils veulent la rigueur sans faille mais exigent le redémarrage de la croissance. Le dernier rapport du FMI consacré à l’économie britannique [1] est de ce point de vue éloquent qui s’alarme de ce que la croissance en plein effondrement rend très improbable d’atteindre les objectifs affichés, qui va même jusqu’à établir un lien possible entre cette improbabilité et la restriction forcenée que le pays s’impose (comme les autres)… pour finir par lui recommander de surtout bien se tenir à sa présente ligne de conduite et de n’en pas dévier ! Ce genre d’aberration cognitive va devenir monnaie courante et l’on verra de plus en plus l’opinion financière – agences, FMI, presse économique – osciller entre ces demandes contradictoires sans être capable d’en tirer la moindre synthèse.
Car si la contradiction patente entre politiques d’austérité et relance de la croissance (qui en fait peut seule stabiliser les ratios Dette/PIB) est en effet intordable instantanément, elle pourrait cependant être résolue intertemporellement, mais à la condition bien sûr d’être capable de projection dans un horizon de moyen terme – c’est-à-dire de patience. La stimulation coordonnée relancerait les économies, moyennant d’abord une dégradation consentie des déficits et des dettes, mais temporaire seulement dès lors que les recettes fiscales reviendraient et stabiliseraient (par le dénominateur) le ratio Dette/PIB. Cette dynamique réenclenchée, il y aurait alors matière à réduire progressivement le dispositif de relance. C’est bien cette trajectoire que l’administration Obama avait l’intention d’emprunter… jusqu’à ce que les Républicains s’emploient à faire tout ce qu’il fallait de bruit pour faire prendre consistance à un « problème de la dette » s’imposant dès lors à l’agenda du débat public et à la préoccupation des marchés.
Gageons que même sans les Républicains, la finance toute seule aurait fini par se saisir du « dossier » car voilà bien sa caractéristique principale : quoiqu’elle soit souvent complaisamment présentée comme l’art de la projection temporelle par excellence, la finance de marché est la plupart du temps incapable de moyen terme. Aussi imaginer pouvoir conduire un ajustement macroéconomique sous sa surveillance, sans tout lui accorder ou sans le secours de circonstances externes favorables, est-il un rêve de singe.
L’entrée des Etats-Unis, et bientôt du Royaume-Uni, dans le club en expansion rapide des pays « à problème » a alors pour effet, en détruisant l’incarnation de « l’actif sans risque », de signifier symboliquement qu’il n’y aura bientôt plus nulle part de refuge offert au flight to quality, c’est-à-dire plus d’extériorité – nowhere to hide, comme disent les Américains –, et ceci même s’il faut sans doute attendre encore quelque temps pour que l’impasse de politique économique dans laquelle la dégradation vient de jeter les Etats-Unis commence à produire ses effets, c’est-à-dire à détériorer le ratio de dette publique et à « prouver » que, oui, il y avait bien, il y a bien, un problème !

Le néolibéralisme,
régime du surendettement généralisé Retour à la table des matières

Maintenant que sont bruyamment signifiées, à propos du cas a priori le plus favorable, l’impossibilité de le régler dans un horizon de moyen terme et l’injonction sans appel d’aller se jeter dans l’impasse de l’austérité, la certitude de la catastrophe finale commence à se profiler. C’est sous cette perspective qu’il est plus judicieux de reformuler le problème général de la dette – mais évidemment en de tout autres termes : la mondialisation néolibérale va périr par la dette parce que, à l’encontre de l’idée reçue qui le présente comme la raison économique même, le néolibéralisme est fondamentalement le régime économique du surendettement généralisé. Dette des ménages, dette des institutions financières, dettes des Etats : la dette globale a monstrueusement explosé en vingt ans de mondialisation dans la plupart des pays : de 220 à 500 points de PIB pour le Royaume-Uni entre 1990 et 2010, de 130 à 370 points de PIB pour l’Espagne, de 200 à 350 points de PIB pour la France, de 200 à 280 points de PIB pour les Etats-Unis [2]…
La dette des ménages explose parce que seul le crédit leur permet de rester à flot pour leur consommation courante quand leur revenu est sous compression constante, du fait de la concurrence par les coûts du libre-échange et de la pression actionnariale à la rentabilité financière. La dette des institutions financière explose pour mobiliser l’effet levier et propulser les ROE (Return on Equity, rendement des capitaux propres). La dette des Etats explose sous l’effet du choc récessionniste occasionné par la crise financière, expression parfaite des désordres mêmes du néolibéralisme [3], mais surtout, en moyenne période, sous l’effet de la contre-révolution fiscale, un autre de ses produits typiques [4], qui réduit la contribution du capital et des plus fortunés. Vient forcément un moment où cette divergence proportionnelle n’est plus soutenable et où il n’y a plus d’autre solution que des annulations massives – nous en sommes là.
Il y aura alors une période plus ou moins longue de décomposition chaotique avant que la finance, et les gouvernements, ne se rendent à cette solution. La dégradation des Etats-Unis en est l’un des éléments, qui signifie à terme la perte de l’ancrage-référence de tous les portefeuilles d’actifs. Incidemment, le simple fait que des titres de dette (quels qu’ils soient) aient pu être tenus pour « l’actif sans risque » en dit long sur la voracité de la finance et le déplacement de normes qui s’en est suivi. Car normalement, l’actif sans risque ne peut offrir autre chose qu’un rendement… nul. Fut un temps – antérieur à la déréglementation financière – où seul le cash pouvait être authentiquement considéré comme « actif sans risque » – et encore, compte non tenu des pertes de valeur réelle éventuellement impliquées par une détérioration inflationniste de la monnaie. Mais être protégé du risque sans rien gagner, c’était bien trop peu pour la finance et ses nouveaux appétits. Du rendement, mais à coup absolument sûr, voilà le désir qu’elle a formé et dont elle a investi certains titres particuliers. C’était méconnaître la possibilité toujours ouverte de conjonctures financières dans lesquelles la clé de voûte du système général de la liquidité peut être emportée à son tour, sans qu’un remplaçant indiscutable et capable de tenir le même rôle, à la même échelle, ait émergé pour prendre la suite. Tous les modèles de mesure du risque et de contrôle de la solvabilité bancaire supposent cette référence de l’actif sans risque, mais que se passe-t-il quand celui-ci fait défaut ? Vers quoi d’autre se tourner ?
Quoiqu’il grimpe à des sommets, l’or n’est en aucun cas un actif de portefeuille au sens plein du terme : il n’est pas dématérialisé (ça n’est pas le tout d’acheter de l’or, il faut bien le stocker quelque part !), son marché n’est pas liquide car les transactions s’accommodent moins facilement des lingots que des écritures électroniques, et en fin de compte l’or n’est qu’une rémanence de fétichisme métallique, la ruée dont il est l’objet devant être surtout tenue pour un indicateur de l’extrême désarroi des investisseurs.
Les autres titres souverains ayant conservé leur triple-A ? Mais aucun n’offre un marché d’une surface comparable à celui des Treasuries. Et surtout : caparaçonnée d’une impeccable logique, la finance est en train de raisonner que si les Etats-Unis, qui étaient la meilleure signature du monde, ont été dégradés, alors les autres, qui étaient moins bons, doivent nécessairement être révisés à leur tour… La grande revue de détail de tous les triple-A (enfin, ceux qui restent) s’annonce donc et il ne devra pas manquer un bouton de guêtre. Mais, à ce compte-là, le défilé promet d’être maigrelet. Le candidat le plus sérieux à la dégradation est évidemment la France. Depuis le lendemain (boursier) de la dégradation, la scie du commentaire financier s’acharne sur le spread des bons du Trésor contre le Bund allemand, et chaque point de base supplémentaire écartant le premier du second est salué avec des frissons d’horreur et de jubilation mêlées – oui, la France n’est pas très populaire auprès de la finance anglo-saxonne. Or le drame dans cette affaire c’est que lorsqu’on est dans le collimateur de la « préoccupation » de la finance, on n’en sort plus : avoir été constitué par elle en « problème », c’est être voué par elle à avoir des problèmes…

Fin de partie en Europe Retour à la table des matières

Dans le cas de la France, il faut bien reconnaître que cette construction n’est pas complètement dénuée de fondement. Car pour tous les remous survenus à la suite de la dégradation de la note étasunienne, il s’agirait de ne pas perdre de vue que, dans le paysage de la finance en implosion, la cause majeure demeure l’imbroglio européen. Dès l’origine, on pouvait identifier la malfaçon constitutive de l’EFSF (European Financial Stability Facility, le fonds de secours européen), qui consiste à fabriquer des surendettés futurs pour sauver les surendettés présents, quitte à croire aux propriétés magiques du bootstrapping à l’image du baron de Münchausen imaginant se sortir de la vase en tirant sur ses propres cheveux. Le vice congénital pouvait passer inaperçu tant qu’il s’agissait de secourir un petit nombre de « petits » pays et que la dilution de la contribution sur l’ensemble des participants à l’ESFS demeurait tolérable.
Mais d’abord, le nombre des petits pays a crû, certains comme la Grèce réclamant même un deuxième service, de sorte que le cumul des sommes à mobiliser a commencé à grossir. Et voilà surtout que s’annoncent deux sérieux candidats au bureau des pleurs : l’Espagne et l’Italie. Il est à craindre que le coup soit fatal pour l’EFSF qui enregistrera le choc des deux côtés de son bilan.
D’abord du côté de ses emplois, car le volume des opérations change d’un coup singulièrement de format. L’Espagne affiche un encours de dette souveraine de 638 milliards d’euros, et l’Italie de 1 840 milliards d’euros (données Eurostat, fin 2010), à comparer aux 328 milliards de la Grèce, 148 milliards de l’Irlande et 160 milliards du Portugal… et venant s’y ajouter ! Sachant que les plans « Grèce (1 et 2) », « Portugal » et « Irlande », représentent un engagement total de l’EFSF de 236 milliards d’euros [5], l’extrapolation à l’Espagne et à l’Italie du coefficient Concours EFSF / Dette publique calculé pour les trois précédents [6] aboutit à l’estimation (tout à fait grossière) d’un total d’engagement de l’EFSF de 1 150 milliards d’euros… The Economist, qui propose un autre calcul sur la base d’une hypothèse où l’EFSF aurait à couvrir les deux tiers des dettes maturant à l’échéance de 2015, arrive à une estimation d’environ 800 milliards d’euros [7] – toutes estimations à comparer à la capacité actuelle de l’EFSF de 250 milliards d’euros et à sa capacité rehaussée de 440 milliards d’euros (laquelle ne sera active que lorsqu’aura été satisfaite la condition de validation par tous les Etats-membres des décisions du sommet européen du 21 juillet 2011…).
La situation de l’EFSF n’est pas moins grave du côté de ses ressources. Car, par un délicieux effet de vases communicants, les entrants dans la colonne « à sauver » sont ipso facto des sortants de la colonne « sauveteurs » (garants). Le poids des garanties est alors à répartir entre ceux qui restent, et la clause initialement prévue par l’accord-cadre instituant l’EFSF selon laquelle toute sortie d’un contributeur se solderait par une réduction à due concurrence de l’enveloppe globale du fonds ne tient pas une seule seconde : il n’est question que de son insuffisance et de l’augmenter comme on peut. L’Espagne et l’Italie supposées passées du mauvais côté du guichet, ce sont évidemment l’Allemagne et la France qui apparaîtront pour les garants-en-chef [8], mais alors au prix de quelques inquiétudes quant aux dangereux cumuls d’engagements variés (liabilities) auxquels elles sont en train de se soumettre. Alors oui, la France doit déjà lutter pour conserver son triple-A envers et contre la progression de sa propre dette publique interne, mais que sera-ce quand, les défauts européens se succédant, les garanties seront appelées ?...
Or l’effet « collimateur-et-problème » n’est pas près de s’arrêter. Il l’est même d’autant moins que la gestion européenne de la crise depuis mars 2010 fait un parcours à peu près sans faute… de toutes les erreurs possibles à commettre. Juridisme (qui rend difficiles les décisions rapides – à l’image de la montée en puissance de l’EFSF qui devra attendre la rentrée), fractionnement décisionnel du fait du contexte institutionnel et intergouvernemental, et surtout divergences stratégiques profondes, d’où résultent conflits intestins, atermoiements et mauvais gré dans l’exécution. Ainsi l’ajustement des capacités de l’EFSF est-il l’objet d’une épuisante guerre de tranchées pour fléchir l’Allemagne. Mais le pire vient sans doute de la position de la BCE. On lui devait déjà l’invraisemblable psychodrame qui a précédé le sommet de juillet, lorsqu’il s’est agi de décider d’un second paquet grec et qu’elle s’est opposée autant qu’elle l’a pu à toute formule d’implication des créanciers. On lui doit maintenant ses hésitations à endiguer l’extension de la crise souveraine à des débiteurs, l’Espagne et l’Italie, dont on est au moins bien certain qu’ils feront sauter tout le dispositif européen si jamais ils viennent à tomber.
La Banque centrale en effet est la seule à pouvoir se mettre en travers d’une dynamique spéculative naissante, comme celle qui est déjà en train de prendre à parti les taux italiens et espagnols (belges également). Or on ne saurait davantage traîner les pieds que la BCE dans cette affaire-là, en faisant savoir qu’elle n’entendait offrir qu’une solution aussi transitoire que possible avant que l’EFSF « augmenté » soit en charge des opérations de rachats sur les marchés secondaires. Confier des opérations d’intervention et de soutien de cours à un fonds est pourtant le plus sûr moyen d’échouer, car, par définition, un fonds a des ressources limitées, incapables de faire face aux masses de capitaux mobilisables par la communauté des investisseurs, et qu’il s’en trouve bon nombre parmi ceux-ci qui n’ont pas d’autre idée que d’aller « tester » la capacité de l’« intervenant » et de l’amener aux limites. Seule une banque centrale, en tant qu’elle est capable de mobiliser des moyens par définition illimités, est capable d’intimider la spéculation qui sait dès le départ qu’elle n’en verra pas le bout. Le retard à intervenir, le contrecœur manifeste avec lequel elle le fait, et pour finir l’annonce de son retrait programmé : tout concourt à miner le rempart indécis élevé par la BCE pour protéger l’Espagne et l’Italie, comme si personne ne semblait avoir conscience parmi les décideurs européens que nous sommes pour ainsi dire à la dernière station avant l’autoroute – soit en parcourant de l’aval à l’amont les enchaînements prévisibles du désastre : que l’Italie et l’Espagne sautent et tout saute ; que la spéculation contre leurs dettes souveraines ait pris tant soit peu d’ampleur et elle sera inarrêtable ; que les « autorités européennes » ne fassent pas tout pour tuer la spéculation naissante et elle passera le seuil critique…

L’illusion du « miracle fédéraliste » Retour à la table des matières

Légèrement transpirants, les euro-réjouis, ceux-là mêmes qui ont répété pendant deux décennies que l’Europe n’avait rien de libéral, qu’elle était même le bouclier contre la mondialisation, que jamais main de l’homme n’avait produit construction institutionnelle si merveilleusement agencée, fondent leurs derniers espoirs d’éviter la ruine finale sur un miraculeux sursaut politique qui au tout dernier moment accoucherait enfin du « fédéralisme ». Mais cet espoir-là ne vaut pas mieux que tous ceux qui avaient précédé. Car le fédéralisme raisonnablement à portée de main politique sera encore très incomplet – le plus probablement consistera-t-il en la fusion des dettes publiques européennes, ou d’une part d’entre elles, en eurobonds communs et indifférenciés.
Mais c’est faire l’hypothèse héroïque que les marchés oublieraient instantanément que sous la surface commune des eurobonds se tient toujours une pluralité d’émetteurs d’inégales signatures. Les investisseurs savent encore faire la différence du tout et de ses parties, à plus forte raison quand le tout ne peut offrir qu’un degré d’intégration limité et demeure hautement composite. Aussi des eurobonds n’empêcheraient-ils nullement que les analystes continuent de guetter les déficits de la Grèce, du Portugal, de l’Italie, etc. Dira-t-on que les parties seront soumises à de rigoureuses règles encadrant leurs politiques économiques ? Mais c’est redécouvrir exactement l’actuel problème de la zone euro, qui s’est déjà dotée de telles règles… avec le succès que l’on sait. Voudra-t-on imposer d’irréfragables « règles d’or » à tous les Etats-membres ? Mais c’est oublier que, dans des circonstances telles qu’une crise financière géante, la « règle d’or » n’est que la forme constitutionnalisée de l’austérité autodestructrice. Quant à l’idée que l’inscription dans les textes sacrés vaudrait certitude granitique d’application, il suffit d’en parler aux Argentins, qui ont envoyé paître leur currency-board en 2002, tout constitutionnel qu’il fût, pour ne pas même évoquer les multiples offenses dont les traités européens sont déjà silencieusement l’objet.
Mais surtout : pour que le « saut fédéral » soit à la hauteur du problème, il faudrait bien davantage, et notamment une intégration si poussée qu’elle ne laisserait aux nations membres qu’une importance financière résiduelle, le poids relatif de l’Etat fédéral et des Etats fédérés basculant jusqu’à atteindre des proportions équivalentes à celle des Etats-Unis, ou de l’Espagne dans ses rapport avec ses régions – et encore : une possible déconfiture des munibonds, ces titres émis par les Etats et les collectivités locales des Etats-Unis, ne manquerait pas d’attirer l’attention sur l’alourdissement supplémentaire de la dette fédérale, de même que les déficits des régions sont en train de devenir un motif de préoccupation pour les investisseurs exposés aux titres souverains espagnols. Mais qui peut imaginer le surgissement d’un Etat fédéral européen pesant budgétairement autant que les Etats-membres réunis (comme aux Etats-Unis) avec tout ce qu’il appelle de progrès politiques : de vraies institutions politiques fédérales, la constitution d’une citoyenneté politique européenne unique, primant sur les citoyennetés « locales », etc., seules avancées capables de soutenir une politique financière commune ? Ou, plus exactement, qui peut imaginer que ce qu’il faut bien nommer par son nom : un authentique processus constituant, puisse survenir avant que nous ne finissions au milieu des ruines fumantes ?

Par où la sortie ?
Création monétaire et révolution institutionnelle ! Retour à la table des matières

Il faut s’y faire : les ruines fumantes, l’insuffisance générale des dynamiques politiques européennes, nous y conduit tout droit. Si l’Espagne et l’Italie basculent, adieu Berthe ! L’EFSF saute comme un bouchon de champagne, la spéculation se déchaîne contre toutes les dettes souveraines, plus aucun dispositif ne peut l’enrayer, une série de défauts importants devient quasi-certaine, les systèmes bancaires européens, puis étasunien, s’écroulent dans un fracas qui fera passer la chute de Lehman pour une animation d’ambiance. Rendu à cette extrémité, il n’y a plus qu’une voie de recours : on ne sortira de pareil effondrement que par une opération de création monétaire inouïe et tout ça se finira dans un océan de liquidités.
Incapables de faire face à leurs engagements de paiement interne, les Etats qui sont en déficit primaire se tourneront vers la banque centrale pour financer leur solde. Mais, sans même s’attarder à la lettre des traités, la BCE est-elle capable de répondre favorablement à une demande de ce genre ? Poser la question c’est y répondre. Tout l’habitus du banquier central européen s’y oppose. Dans ces conditions, les pays concernés reprendront barre sur leur banque centrale nationale, de fait extraite du SEBC (le Système Européen de Banques Centrales), pour lui faire émettre des euros en quantité ad hoc. A ce moment précis, constatant l’apparition dans la zone euro d’une source de création monétaire anarchique, affranchie des règles du SEBC, donc susceptible de mélanger ses euros impurs aux euros purs (et par là de les corrompre), l’Allemagne considérera que le point de l’intolérable a été atteint et, faute d’avoir les moyens d’exclure le(s) contrevenant(s) [9], jugera que sa propre conservation monétaire lui fait devoir de quitter les lieux. Fin du voyage pour l’euro, en tout cas dans sa forme originelle.
Mais la création monétaire massive sera également nécessaire pour ramasser les banques effondrées, puisque cette fois-ci, par construction, il ne faudra pas compter sur les bonnes grâces des finances publiques… Recapitalisation et garantie des diverses catégories de dépôts (sous un certain plafond, par là doté de bonnes propriétés de justice sociale : il y a des très riches qui vont beaucoup perdre…) se feront par émission monétaire.
La garantie des dépôts n’entraîne d’ailleurs pas nécessairement une création monétaire nette : s’agissant des dépôts à vue, elle viendrait simplement compenser la destruction monétaire qui suivrait de l’effondrement des banques et de la perte des encaisses en comptes courants. S’agissant des produits d’épargne, la garantie, si elle est crédible, n’a pas à être tirée : la banque n’était qu’un intermédiaire, si les comportements des déposants restent stables (comprendre : ne versent pas dans le run bancaire), il suffit d’attendre normalement l’arrivée à maturité des créances sur les débiteurs finaux (les agents à qui les fonds épargnés avaient été passés) pour que se débouclent toutes ces opérations sans qu’il soit besoin d’intervenir [10]. Quant aux recapitalisations bancaires, elles peuvent se faire par le truchement même des concours que la Banque centrale devrait de toute manière accorder aux banques privées pour les maintenir dans la liquidité : au lieu que ces concours prennent la forme usuelle de crédits, il consisteraient en avances non remboursables dont la contrepartie serait des titres de propriété, inscrits comme participation au bilan de la Banque centrale et comme fonds propres à celui des banques privées. Sous ces deux précisions, il en restera sans doute encore pour hurler au désastre de la création monétaire. On leur demande simplement d’essayer de se figurer la situation dans laquelle toutes les banques sont écroulées et les finances publiques définitivement incapables d’y remédier – puis de déclarer ce qu’ils auraient d’autre à proposer.
Par une ironie dont l’histoire a le secret, le néolibéralisme pourrait donc bien mourir par sa dénégation préférée : la dette – dont il n’a cessé de crier les dangers… quand tous ses mécanismes conduisaient à son emballement généralisé. La création monétaire massive n’est pas une perspective réjouissante en soi. Mais lorsqu’il ne reste plus qu’elle pour extraire un corps social du dernier degré de la ruine – et il ne faut pas douter que l’effondrement bancaire total nous ramènerait en quelques jours à l’âge de pierre –, lorsque, donc, il ne reste qu’elle, il ne faut ni en diminuer les possibilités ni en exagérer les périls.
Mais l’essentiel est ailleurs : il est dans le fait que jamais un groupe d’intérêt aussi puissant que celui qui s’est constitué autour de la finance lato sensu ne renoncera de lui-même au moindre de ses privilèges, et que seuls peuvent le mettre à bas la force d’un mouvement insurrectionnel – puisqu’il est bien clair par ailleurs qu’aucun des partis de gouvernement nulle part n’a le réel désir de l’attaquer –, ou bien la puissance dévastatrice d’une catastrophe que son système aura lui-même engendré. A l’évidence, c’est cette dernière hypothèse qui tient la corde, et puisqu’elle déploie maintenant ses effets avec la force de fatalité du tsunami évoqué en ouverture, il ne reste plus qu’à attendre qu’elle accomplisse pleinement ses virtualités… pour en tirer le meilleur parti : reconstruire les institutions de la création monétaire souveraine [11], avec tout ce qu’elle suppose et de possibilités rouvertes et aussi de rigoureux encadrements [12] ; réinventer des structures bancaires qui à la fois échappent aux prises d’otage de la banque privée et dépassent la forme « nationalisation » vers un système socialisé du crédit [13] ; réduire au minimum minimorum la structure des marchés de capitaux pour lui ôter tout pouvoir de nuisance et d’usurpation [14]. Soit, sur les ruines, enfin tout rebâtir.

Notes

[1] IMF Country Report n° 11/220 (PDF), juillet 2011.
[2] McKinsey Global Institute, « Debt and deleveraging. The global credit bubble and its economic consequences – updated research » (PDF), 2011.
[3] Voir Frédéric Lordon, Jusqu’à quand ? Pour en finir avec les crises financières, épilogue, Raisons d’agir, 2008.
[4] Voir sur ce blog « La dette publique, ou la reconquista des possédants », 26 mai 2010.
[5] 45 milliards pour l’Irlande, 52 milliards pour le Portugal, 80 milliards pour Grèce-1, 59 milliards pour Grèce-2 (qu’on estime grossièrement à partir du total du paquet Grèce-2 de 109 milliards dont on retranche les 28 milliards de recettes de privatisation, soit 81 milliards d’euros, auxquels on applique un « coefficient de participation » des institutions européennes égal à celui de Grèce-1 – ce dernier était de 80/110, les 30 résiduels étant pris en charge par le FMI).
[6] Ce coefficient moyenné sur la Grèce, le Portugal et l’Irlande est de (45 + 52 + 80 + 59)/636, soit 0,37.
[7] « Bazooka or peashooter », The Economist, 30 juillet 2011.
[8] Dans la configuration originelle de l’EFSF (mai 2010), elles portaient déjà respectivement 27% et 20% du total des garanties.
[9] Puisque, curieusement, le traité de l’UE ne contient aucune disposition permettant l’exclusion d’un Etat membre.
[10] Evidemment, il y aura création monétaire nette à concurrence de la part des épargnes ayant pour contrepartie le débiteur souverain puisque celui-ci aura fait défait sur sa dette.
[11] Et cela quelle que soit la circonscription territoriale de cette souveraineté. A propos de ce débat, voir sur ce blog « Qui a peur de la démondialisation ? », 13 juin 2011, et dans Le Monde diplomatique d’août, actuellement en kiosques, « La démondialisation et ses ennemis ».
[12] Voir sur ce blog « Au-delà de la Grèce : déficits, dettes et monnaie », 17 février 2010.
[13] Voir sur ce blog « Pour un système socialisé du crédit », 5 janvier 2009 (également in La Crise de trop, Fayard, Paris, 2009).
[14] Voir sur ce blog « Quatre principes et neuf propositions pour en finir avec les crises financières », 23 avril 2008 (également in Jusqu’à quand ? Pour en finir avec les crises financières, Raisons d’agir, Paris, 2008) ; et aussi « Si le G20 voulait... », 18 septembre 2009.


lundi 8 août 2011

LES ZORROS SONT ARRIVÉS

 SOURCE : PAUL JORION/FRANÇOIS LECLERC

Dans leur rôle de pompiers, les banques centrales sont à la manœuvre. Déterminées, selon le communiqué publié par le G7 cette nuit juste avant l’ouverture des marchés asiatiques, « à agir de manière coordonnée chaque fois que cela est nécessaire, à assurer la liquidité et soutenir le bon fonctionnement des marchés, la stabilité financière et la croissance économique ».
La BCE, pour sa part, a annoncé son intervention accrue sur le marché obligataires, évitant de désigner explicitement la dette souveraine italienne et espagnole, mais sinon le coeur l’intention y est. Les marchés ne s’y sont pas trompés : les taux espagnols et italiens se détendent et les spreads (primes de risque) diminuent.
Sur les places boursières européennes, les choses sont moins claires. De discrètes interventions sont coordonnées afin de permettre d’afficher un mieux et la fin de la glissade. En Asie, par contre, de fortes baisses sont toujours enregistrées, comme si les investisseurs étaient plus préoccupés par la dégradation de la note américaine et ses suites que par le sort qui attend l’Italie. Madrid reprend par contre du poil de la bête, ainsi que Milan.
Ce sont les réactions provenant de Chine qui attirent l’attention. Un éditorial du Quotidien du Peuple, l’organe du Parti communiste, ne mâche pas ses mots : « Si les pays développés, parmi lesquels les Etats-Unis et l’Europe, refusent d’assumer leur responsabilité, cela va avoir de graves conséquences sur la stabilité du développement de l’économie mondiale ».

dimanche 7 août 2011

LE CONCEPT DE « VALEUR » NE SERT QU’À UNE SEULE CHOSE : JUSTIFIER UNE « SCIENCE » ÉCONOMIQUE QUI NE SOIT PAS UNE « ÉCONOMIE POLITIQUE »

David Ricardo (1772-1823), qui fut avec Adam Smith (1723-1790) le plus grand penseur de l’économie politique à quoi s’assimila la « science » économique à ses débuts, cherchait à fonder la valeur. Et ceci bien qu’il ait déjà indirectement démontré qu’il n’y en avait aucun besoin. En octobre et novembre 1815, alors qu’il s’apprête à rédiger l’ouvrage qui deviendra son fameux On the Principles of Political Economy and Taxation, et dont le sujet sera la répartition du surplus de la production entre la rente qui revient au propriétaire foncier, le profit qui revient à l’industriel et le salaire qui revient au travailleur, il ne mentionne à aucun moment la nécessité d’une théorie de la valeur. C’est l’économiste Piero Sraffa qui attirera notre attention sur cette curiosité au siècle suivant (Sraffa 1951 : xiv ; trad. fr. : 70).
À cette époque, Ricardo est à la recherche d’un « point fixe » qui lui permettra de mesurer la valeur : un instrument de mesure de la valeur, un étalon. C’est du côté du travail qu’il cherchera, mais en vain : rien de ce qu’il pourra découvrir de ce côté-là ne présente la stabilité requise.
Ricardo écrit en 1823 dans le brouillon d’une lettre à John Ramsay McCulloch (1789-1864) qui deviendra son principal disciple : « La valeur relative des deux marchandises varie… Pouvons-nous dire que les proportions du capital employé aient changé de quelque façon, ou la proportion du travail ? Certainement pas, rien n’a été modifié si ce n’est le rapport de répartition entre employeur et employé… – ceci, et ceci seulement constitue la cause du changement de valeur relative » ; et il conclut : « Le fait est qu’il n’existe aucune mesure de la valeur absolue qui puisse être reconnue à tous égards comme suffisamment adaptée » (Sraffa 1951 : xlvii ; trad. fr. : 104-105).
Chaque fois qu’il imagine être proche de son but, il échoue et est obligé de reconnaître que s’il existe un « point fixe », ce n’est pas du côté de la valeur qu’il faut le rechercher. La réponse est en réalité à rechercher là où il l’a en fait située quand il écrit : « … rien n’a été modifié si ce n’est le rapport de répartition entre employeur et employé… – ceci, et ceci seulement constitue la cause du changement de valeur relative ». Et le fait est qu’il l’a déjà dit plus clairement encore dans une lettre adressée à McCulloch le 13 juin 1820 : « Après tout, les grandes questions concernant la rente, les salaires et les profits doivent être résolues à partir des proportions dans lesquelles le produit total est réparti entre les propriétaires fonciers, les capitalistes et les travailleurs, et ces proportions ne sont pas essentiellement liées à la théorie de la valeur » (Sraffa 1951 : xxxiii ; trad. fr. : 90).
Exit donc la valeur : l’explication réside, écrit Ricardo, dans les termes selon lesquels le surplus économique est réparti entre rentes, profits et salaires.
En 1951, cent vingt-et-un ans plus tard, Piero Sraffa (1898-1983), dans son Introduction aux œuvres complètes de Ricardo, fera l’historique de cette quête vaine. Sraffa lui-même, dans le cadre d’une modélisation extrêmement stylisée de la question que se posait Ricardo, parviendra à résoudre le problème en définissant une marchandise « standard », composite de certaines autres dans des proportions savamment calculées, et qui peut servir de « point fixe ». Roncaglia, auteur du livre Sraffa e la teoria dei prezzi écrit : « La « marchandise standard » est une marchandise composite construite de telle manière que son prix en termes de la totalité de ses moyens de production ne change pas quand il y a des changements dans la répartition des revenus entre salaires et profits » (Roncaglia 1978 : 5).
La solution de Sraffa est élégante mais sa qualité d’« exercice de virtuosité » est un peu trop criante, ses vertus étant manifestement davantage d’ordre mathématique qu’empirique, au sens où l’on pourrait s’attendre à la rencontrer véritablement dans la réalité.
Le roc contre lequel vient buter Sraffa, comme Ricardo avant lui, dans leurs tentatives de découvrir un « point fixe » qui servira d’étalon à la valeur, c’est celui de ce facteur qui fait obstacle : les termes de la redistribution entre rentes, profits et salaires. Sraffa note : « Le « principal problème en économie politique » est, selon [Ricardo], la répartition du produit national entre les classes (voir la préface aux Principes), et, au cours de sa recherche, il se trouve embarrassé par le fait que la dimension de ce produit semble se modifier lorsque la répartition varie. … les valeurs relatives varient sous l’effet de changements de la répartition entre salaires et profits » (Sraffa 1951 : xlviii ; trad. fr. : 106).
Pourquoi alors, alors que la solution s’impose à Ricardo, comme elle s’imposera à Sraffa plus tard, ne peuvent-ils, ni l’un, ni l’autre, s’y résoudre ? Parce que la découverte d’un « point fixe » qui servira d’étalon à la valeur, permettrait de définir un univers autonome de l’économique, clos sur lui-même et se suffisant à lui-même : au sein duquel seules des explications purement économiques rendront compte de faits économiques, eux aussi.
Admettre, comme Ricardo et Sraffa auraient pu le faire, que la quête de la « valeur absolue », d’un étalon de la valeur, qui permettra d’expliquer entièrement les faits économiques en termes de valeur était vaine, aurait signifié que ce que nous appelons « l’économique » n’est en réalité pas « autonomisable » en tant qu’« économique » : que sa détermination ultime est en-dehors de lui, dans les rapports de force entre propriétaires fonciers, capitalistes et travailleurs. Ce qui veut dire que « l’économique » possède un ombilic qui se situe en-dehors de ce qui pourrait apparaître comme son univers clos et « autonomisable », et cet ombilic se situe très précisément dans le politique.
La découverte involontaire de Ricardo, confirmée ensuite par Sraffa, c’est qu’un domaine de « l’économique » stricto sensu est illusoire : ce qui fonde ce qui apparaît comme « l’économique » est ailleurs : dans le rapport de force entre groupes humains définissables seulement en ceci qu’ils sont les récipiendaires de la rente, du profit ou du salaire. Autrement dit : une « science économique » est nécessairement une économie politique et l’économie politique a son fondement dans le politique.
La prouesse que réalisa Sraffa dans Production de marchandises par des marchandises (1960) aurait pour signification uniquement ceci : que si l’on est déterminé à nier que l’économie politique a son fondement dans le politique, on est obligé pour soutenir sa position d’inventer cette marchandise « synthétique » qui procure bien la solution, mais sans pouvoir dissimuler son caractère d’artefact, sa nature de construction ad hoc sans véritable légitimité épistémologique, arbitraire du point de vue du sens, justifiée seulement par sa qualité de « solution mathématique ».
Je n’ai jamais partagé personnellement un tel souci, et le raison en est simple : je n’ai pas été formé comme économiste mais comme sociologue et comme anthropologue …
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The Works and Correspondence of David Ricardo, edited by Piero Sraffa with the collaboration of M. H. Dobb, Volume I, On the Principles of Political Economy and Taxation, Cambridge: Cambridge University Press, 1951
Roncaglia, Alessandro, Sraffa and the Theory of Prices, Chichester : John Wiley & Sons, [1975] 1978
Sraffa, Piero, Écrits d’économie politique, traduction et présentation Gilbert Faccarello, préface Gilbert Abraham-Frois, Paris : Economica, 1975
Sraffa, Piero, Production de marchandises par des marchandises. Prélude à une critique de la théorie économique., Paris : Dunod 1970

samedi 6 août 2011

SITUATION DE TRANSHUMANCE


La mécanique de l’autodestruction financière fonctionne avec une précision mathématique. Les dettes toxiques inondent tout comme l’eau de refroidissement des réacteurs de Fukushima. Le système financier international est intégré par le dollar et dans un moindre mesure par l’euro. Les mégabanques sont les pompes et la tuyauterie du réacteur financier international en fusion.

jeudi 4 août 2011

MARX AU XXI° SIÈCLE - ALAIN BIHR

Frivolité de la valeur

Frivolité de la valeur. Essai sur l'imaginaire du capitalisme, Jean-Joseph Goux, Blusson, 2000
Les valeurs varient, les théories de la valeur aussi, en fonction des pratiques économiques, de l'équivalent général : or, monnaie, chèque ou carte de crédit. La part subjective de la valeur s'accroît dans l'économie immatérielle et contamine littérature, linguistique et philosophie post-moderne. Sommes nous condamnés à la disparition du sujet où à la valorisation de la personne ?
I. La subjectivité des valeurs
    L'histoire des valeurs Comme son nom l'indique, le premier intérêt de ce livre est de contester l'objectivité de la valeur en mettant en relief ses variations historiques par rapport à la forme de la monnaie jusqu'à la "frivolité" actuelle. On ne peut s'en tenir à ce point de vue trop exclusivement imaginaire sur la valeur,  l'idéologie ne se limite pas à la circulation mais l'esprit du capitalisme doit justifier aussi l'organisation productive (Boltanski) et la répartition des revenus (Marx). Il ne sera question dans ce livre que de la circulation des valeurs mais en montrant toute l'étendue de ses conséquences. Contre la première évidence des valeurs éternelles, on peut ainsi reconstruire le roman de la dette, de la qualité à la quantité et de la Loi à l'investissement, de l'or à la Bourse des valeurs, des marchandises aux relations sociales. La thèse principale est de considérer que personne ne peut plus ignorer la part idéologique de la valeur dès lors qu'on parle de Bourse ou du crédit, alors que l'or pouvait sembler tout-à-fait objectif, garant d'une équivalence universelle ; cette dématéralisation de la monnaie se propagerait à toutes les représentations, à l'économie (Walras), aux arts (Impressionnisme), à la littérature (Gide), au langage (Saussure), à la philosophie (de la phénoménologie à Derrida) nous condamnant, aux dire de notre auteur, à un subjectivisme post-moderne dés-abusé. Nous reconnaîtrons toute la portée de l'idéologie monétaire en montrant au contraire qu'il pourrait y avoir un retournement final de l'aliénation marchande en valorisation de la personne et de sa liberté qui triomphe finalement d'une rationalisation confiée aux machines. Le rôle de l'idéologie, de la communication, est important dans la production comme dans la consommation, dans le consensus comme dans les normes, dans la hiérarchie comme dans la répartition. Si elle doit servir, comme le mythe, de clôture du sens, de sens commun nécessaire à la communication, l'idéologie a une fonction d'inertie, d'habitude, de limite au changement, de négation de l'histoire qu'elle doit pourtant bien intégrer mais il faut le temps de s'habituer. Chaque moment historique se caractérise, comme tout processus d'apprentissage, par une conversion idéologique (paradigme, episteme, vision du monde) qui se transmet de la finance ou des usines, à la politique et aux arts, renversement de toutes les valeurs dont la finalité est toujours la reproduction de nouveaux rapports de production. La justification des gagnants est ici la règle, même si elle prend inévitablement la forme de la contestation des anciennes élites, des anciens privilèges, par les nouvelles forces productives alliées aux exclus du système. La première chose à reconnaître, c'est donc qu'il y a une fluctuation des valeurs, qui ne sont pas plus objectives que les valeurs boursières, et bien plus volatiles que l'or. Ces fluctuations déterminent une histoire des pratiques et des représentations, des forces productives et de l'esprit du capitalisme. Il faudrait pousser les choses un peu plus loin pourtant et reconnaître l'influence du cycle économique dans ces variations idéologiques, lors des crises, des retournements soudains. Le cycle économique a beaucoup de poids même s'il n'explique pas tout, il y a aussi un trend une tendance de fond (qui peut être le moment d'un cycle plus long ou un processus cumulatif). Le livre de Jean-Joseph Goux illustre parfaitement cette solidarité des valeurs économiques et sociales, donnant ainsi sa place historique au marginalisme, au néoclassicisme économique, même s'il n'en dégage pas les caractères cycliques (pas plus que Barthes pour la mode qui utilisait le terme "diachronie" en contre sens pour éviter de parler de cycles). De Balzac aux post-modernes il éclaire lumineusement les répercussions idéologiques de l'évolution monétaire (impressionnisme, Gide, cubisme, Saussure, surréalisme, Bataille, Sartre, Derrida). Plus juste et précis que Boltanski dans l'analyse de la succession des esprits du capitalisme, leurs analyses sont pourtant complémentaires, points de vue de la finance pour l'un et de la production pour l'autre auquel il faut ajouter le point de vue sociologique du revenu. On commence à avoir une compréhension plus précise de l'articulation de l'infrastructure à la superstructure, d'une vision du monde déterminée par les pratiques sociales et de la place de l'art dans le capitalisme comme avant-garde, destruction créatrice des valeurs dépassées et représentation des nouvelles normes pratiques, prenant le relais d'une religion qui ne peut suivre à ce rythme. Reconnaître cette composante subjective ne devrait pas nous faire ignorer les contraintes objectives du processus de production, de la valeur d'échange qui garde tout son poids au moins globalement, même si la production immatérielle rend caduque bien des certitudes antérieures sur la valeur-travail comme fondement de l'individualisme (Louis Dumont), notamment en déconnectant temps de travail et revenu mais aussi par l'impossibilité d'individualiser l'apport de chacun. Il faut tenir compte du mode de production et ne pas réduire la valeur subjective à un quelconque idéalisme alors qu'elle représente plutôt le poids de l'incertitude de la valeur et du risque financier, l'impossible à savoir d'un avenir qui dépend de nous, mystère de chacun, d'une liberté qui fait notre dignité et décide de la vérité, à chaque moment historique, au-delà de tout savoir. Les cycles économiques On pourrait sans doute expliquer l'émergence des théories du Chaos à la fois par la financiarisation (autoréférentielle) et le moment d'innovation, le capital-risque, les start-up. Je pense pourtant que, sans la théorie des cycles, la généalogie du subjectivisme ne tient pas car il n'est pas né en 1874 puisqu'on peut remonter à Buridan ou Condillac (si ce n'est aux sophistes, à Thalès). Il faut distinguer le subjectivisme d'un marché saturé, avec la dématérialisation de la valeur qui sont souvent confondus. Si la Bourse fluctue, on sait aussi qu'elle est sujette à des variations cycliques dont le plus remarquable est le cycle de Kondratieff (50-60 ans) qui a une influence déterminante dans l'orientation des valeurs. Il faut comprendre le subjectivisme et l'individualisme comme un moment du cycle économique, celui de la saturation des marchés, de l'arrêt de l'expansion, de la division des intérêts (intentionnalité). Cette économie de la demande domine dans les périodes de dépression (Walras, Impressionisme), puis de plus en plus à mesure que l'économie mondialisée rencontre sa limite et que les besoins élémentaires deviennent marginaux. On vérifie ainsi que la valeur objective ne cède le pas à la valeur subjective que depuis la fin des 30 glorieuses, même annoncée par la fin de l'étalon-or (1971), et surtout la société de consommation (Fordisme), c'est la dépression qui est déterminante. Il y aura sans doute un retour de la valeur-travail dans les 10 ans à venir mais pour laisser la place ensuite à une valeur de plus en plus subjective à mesure que ralentira le productivisme. La fin de l'objectivité, valorisation de la personne L'immatérialisation et l'esthétisation sont en effet plus durables mais il faut reconnaître à la fois le développement historique et ses variations cycliques (voir Les Cycles du Capital). Le devenir symbolique de la valeur, l'immatérialisation de l'économie et de la monnaie, est bien un processus historique qui renforce le subjectivisme de la valeur et qui prend de plus en plus d'ampleur. L'insuffisance de la demande se faisant plus durable, le besoin de sa stimulation aussi. Il faut bien reconnaître que notre économie est passée du fordisme au toyotisme, d'une économie de l'offre à une économie de la demande, en même temps que les réseaux dématérialisaient toute valeur. La valeur subjective tend à prendre le pas sur la valeur-travail mais ce phénomène était déjà sensible à chaque fin de croissance. L'insuffisance de la demande est ici le caractère déterminant, tout ne prend pas preneur, déficit monétaire ou saturation des besoins élémentaires, déterminant une science du marché : le marketing dont la fonction est de glorifier l'individu qui ne suit pas la pente générale à la morosité, excitant ses envies jalouses, exacerbant individualisme et sentiment d'injustice. Ce qu'il faudrait retenir de cette abondance de désirs, plutôt qu'une frénésie dévoratrice ringarde, c'est la valorisation de la personne et ce que Amartya Sen appelle les libertés objectives, les capacités effectives des individus à choisir leur vie, le développement humain concret, unifiant sujet et objet qui nous individualise cette fois par nos compétences, notre histoire, notre production et notre responsabilité. Prix et coût (la réalisation de la valeur) Pour Locke il ne saurait y avoir de crise car, pour lui, la valorisation est à la fois un désir subjectif et le travail de subjectivation, d'assimilation qui le satisfait. Ainsi les friches immenses des Amériques lui semblaient sans valeur. Il n'imaginait pas encore que des terres valorisées par le travail de l'homme puissent ne valoir plus rien non plus. Aujourd'hui on ne peut plus avoir la foi béate dans le catéchisme de JB Say proclamant que "l'offre crée la demande". Marx a montré que cette loi pourrait se vérifier dans une économie de troc mais qu'on ne pouvait faire abstraction de la séparation entre vente et achat, ni surtout de l'intermédiaire monétaire pour expliquer les crises. C'est tout à fait explicitement que Marx fait de la monnaie et de la séparation entre l'offre et la demande l'origine des crises périodiques et de l'incertitude de la valeur. Il y a une part de vérité dans les politiques de l'offre, dans la capacité d'innovation des entreprises et dans.le rôle du marché pour choisir ce qui marche. Comme la mode, personne ne peut vraiment prévoir ce qui va marcher. Il n'empêche, l'offre invente d'une certaine façon une demande nouvelle, comme l'artiste d'avant-garde. C'est une liberté au travail pour répondre à l'indécidable qui dépend de nous collectivement, qui trouve sa vérité en l'Autre. Risque, investissement, dépense valorisent l'entrepreneur mais, si cette dimension existe, il ne faut pas l'exagérer ni surtout tomber dans le confusionnisme de la "société du risque". Le risque est loin d'être quotidien pour les plus gros et toujours bien réparti et limité alors qu'il se traduit violemment pour le salariat en "flexibilité" et chômage. Il ne faut pas confondre les risques commerciaux (incertitude de la valeur), les risques liès au crédit et aux anticipations boursières (incertitude de l'avenir), et les risques écologiques ou techniques (incertitude du savoir) comme le voudrait la nouvelle idéologie libérale qui épouse avec retard les valeurs de l'innovation schumpéterienne. Il y a bien pourtant dans le marché non seulement un refus du politique mais de toute rationalisation supposée aliénante et limitative au profit d'un pur évolutionnisme (Hayek). Le marché est bien comme le vote ce qui livre à notre liberté l'indécidable d'un sens suspendu à nos actes, rite de validation des valeurs. Ce qu'il faudrait retenir de la fable des abeilles de Mandeville, c'est moins sans doute le fait que les vices privés font les vertus publiques mais plutôt le fait que les vertus privées ne sont pas des vertus publiques, qu'on gagne enfin à ne pas feindre une générosité hypocrite mais surtout que l'excès est un facteur évolutionniste (La part maudite de Bataille). La valeur d'usage est simplement la valeur réalisée, c'est une valeur instantanée correspondant à sa réalisation effective, ce qu'on appellera son prix (qui a trouvé preneur). La valeur d'échange correspond plutôt à un coût de production sur le moyen ou long terme puisqu'elle doit conserver la valeur. On a donc deux points de vue et temporalités différentes, d'un côté le prix instantané du marché, de l'autre le coût de reproduction de l'industrie marchande, leur ajustement est l'objet de la gestion, du management, de la gouvernance, du marketing, de la publicité, de la politique économique. Plus domine la valeur subjective, publicitaire, l'économie de la demande, plus domine le risque, l'instabilité qui provoquent leur régulation par les assurances et produits dérivés.  
II. Sur les théories néo-classiques de la valeur (Marginalisme)
    Théorie marginaliste et valeur travail Un des intérêts majeurs de ce livre est de fournir une interprétation historique des théories économiques et notamment de la théorie marginaliste à partir de Léon Walras, sans limiter le néo-classicisme et sa théorie de la valeur subjective (rareté) à une simple réfutation bourgeoise de la théorie marxiste de l'exploitation (plus-value) basée sur la valeur-travail comme valeur objective (valeur d'échange). Les économistes sont de bien mauvais philosophes, beaucoup trop dogmatiques et pas du tout critiques la plupart du temps car au service des pouvoirs, mais ils traitent des valeurs comme les philosophes, simplement c'est à partir des pratiques économiques qui sont certainement un bon observatoire de la réalité humaine. Hélas, pris dans les querelles politiques, les enjeux idéologiques, les rigidités psychologiques, c'est l'embrouille générale et le règne des journalistes. Il est donc presque impossible de discuter sereinement des apports de la théorie marginaliste à laquelle, il est vrai, on peut reprocher beaucoup de choses. D'abord de prétendre réfuter l'économie-politique pour une "économie pure" ignorant production, plus-value, rapport social, lutte des classes et long terme. Ensuite en prétendant imposer la ridicule représentation de l'homo economicus, du calcul rationnel qui n'a, en fait, qu'une valeur statistique dans la consommation alors que c'est bien le principe de la production capitaliste comme productivisme (depuis le mercantilisme). Répètons-le. On ne peut réduire la valeur à sa composante subjective. La valeur finit toujours par tendre vers son coût de revient, par le jeux de la concurrence, quelque soit la valeur subjective qu'on y attache. L'exemple du verre d'eau le montre parfaitement : ce n'est pas parce que la premier verre a plus de valeur que le deuxième qu'on le paie plus cher, ce qui nous est le plus précieux étant gratuit (can't buy me love), mais il serait aussi ridicule de nier la face subjective de la valeur qui devient prépondérante dans certains contextes comme la Bourse. Souvent il suffit de comprendre quel type de marché théorisent les économistes pour leur donner une aire de validité. Les marchés financiers ou le marché du travail n'ont rien de commun avec le marché des biens. Le marché des denrées périssables suit d'autres lois que l'immobilier. Ainsi Marx admettait parfaitement le caractère subjectif et fluctuant du marché, les deux faces de la valeur (valeur d'usage et valeur d'échange) mais il a fait une théorie de la valeur d'échange comme valeur-travail et une théorie du marché du travail, il n'a pas fait une théorie de la Bourse ni du marché de l'Art. Ce n'est pas une raison pour prétendre qu'il ignore la face subjective de la valeur alors qu'il explique la plus-value par son écart avec la valeur d'échange et théorise le rôle du chômage sur le niveau de salaire. On peut même dire qu'il identifie la valeur subjective au pur rapport de force entre offre et demande aussi bien que dans la lutte des classes. Walras n'a fait qu'une théorie de commissaire priseur. Il admettait bien lui aussi que le prix tendait vers son coût, qui n'est pas très différent de la valeur-travail, mais ce n'était pas l'objet de la "théorie de l'équilibre général". On voit d'ailleurs la plus-value revenir comme rente d'innovation pour Schumpeter ou avec le surplus distribuable de Maurice Allais. Une fois dépassées les positions idéologiques, j'ai souvent l'impression de retrouver les idées de Marx à peine retouchées que ce soit avec Schumpeter (cycles, innovation), Marshall (prix et coûts) ou Keynes (instabilité, offre et demande, contradiction finance et industrie, court et long terme). Chaque économiste apporte des nuances sur les rigidités économiques et sociales, la dyssimétrie de l'information, les externalités (Pigou), les institutions, la monnaie, les anticipations, les transactions, le capital humain, l'évolution, l'immatériel. Ce qu'il faut, c'est ne pas céder à un simplisme totalisant et confondre les différents marchés : instantané, à court, moyen ou long terme (Debreu). L'économie est bien une totalité, reliée au moins par la finance, mais qui n'est pas homogène, encadrée par de nombreuses rigidités sociales, c'est plutôt une ensemble de totalités relativement autonomes et plus ou moins ouvertes sur la globalisation financière où la circulation se totalise comme abstraction réelle. On peut se moquer du marxiste qui tente de définir la valeur-travail d'une oeuvre d'art ou d'un produit culturel. Cependant le néoclassicisme appliqué au marché du travail est tout simplement abject (Pas de pitié pour les gueux). La valeur subjective a l'immense avantage d'être toujours juste, pur fait, alors que la vérité de la valeur est sa fluctuation mais surtout son inégalité, son injustice dénoncée dans la plus-value, la déconnexion du salaire (temps de travail) et du produit (du travail). Les fluctuations "irrationnelles" des valeurs ne signifient pas que la valeur n'est pas globalement produite par le travail mais on ne peut pas l'objectiver dans chaque produit comme un or immuable. Les contraintes de reproduction sont toujours déterminantes à long terme (les forces productives et les rapports de production, la logique du profit), cela n'empêche pas, dans le court terme, euphories, paniques et modes d'occuper notre quotidien, vacillement autour d'un équilibre introuvable. Il y a bien un devenir symbolique du capital, une sublimation de la production vers l'immatériel, l'automation, l'expertise, les capacités humaines, la confiance, l'image, la communication, comme la valeur passe de la terre à l'or puis à l'écriture enfin au crédit, de plus en plus réduite au pur rapport social (réseaux, cartes). L'économie néoclassique, au-delà de ses enjeux politiques, témoigne ainsi de ce glissement historique, de la dématérialisation de la valeur mais aussi de la saturation des marchés dans la phase dépressive des cycles économiques et surtout de l'expérience dramatique des crises périodiques de destruction des valeurs où les valeurs "objectives" ne valaient plus rien. Marginalisme, hédonisme et productivisme Ce qui est intéressant dans l'émergence du marginalisme, c'est le moment historique, période de dépression, mais surtout le changement "d'Esprit du Capitalisme", le néoclassicisme exprimant l'idéologie productiviste qui succède à l'Ethique protestante de l'accumulation primitive. On observe ainsi un retournement d'une limitation des besoins favorisant l'épargne à un désir illimité ne pouvant trouver satisfaction. Le "Maximum hédonistique" de Pareto en témoigne, calcul des jouissances qui est toute une économie du désir (foi, confiance, anticipation, crédit, spéculation). Le réalisme du calcul va jusqu'au cynisme le plus sordide car ce n'est plus la raison ou la morale qui décident, ni même l'objet qui compte mais l'intérêt subjectif ou l'argent gagné. Le calcul exige pourtant l'unité commune, l'équivalent général de l'or, de l'utile ou du "temps de travail" qui n'ont par définition aucune satisfaction étant purement quantitatifs. Il y a donc une véritable contradiction au coeur de cette théorie. La plus grande valeur est à l'objet manquant (castration), puisque ce qui fait la valeur, c'est le désir. On le constate chez Gide où la valorisation de la consommation ne peut éviter d'être valorisation du manque lui-même, du désir plutôt que l'objet interchangeable. Il faut éviter une satisfaction suffisante. Du désir il n'y en a jamais assez, c'est l'accumulation sans fin. Ce n'est plus l'Éthique protestante de la négation du plaisir et de la limitation des besoins mais bien la multiplication des jouissances du Libertin qui justifie le productivisme capitaliste. André Gorz insiste sur ce moment pré-salarial où les travailleurs s'arrêtaient dès qu'ils avaient gagnés assez. Weber montre qu'une politique de bas salaires visait explicitement à les rendre indigents (dans le besoin, en demande) pour les obliger à travailler toute la journée. Avec le nouvel esprit du début du siècle on quitte déjà cette logique pour un productivisme qui prépare la logique de la société de consommation (fordisme) qui allait suivre. C'est déjà ce qu'on peut appeler une esthétisation de l'économie et des marchandises, une autoréférence (désir de désir, chercher le bonheur), valorisant les apparences appétissantes plutôt que la consistance de la satisfaction. Ce n'est pas encore le développement humain, mais il n'est déjà plus question de la paupérisation du prolétariat. Paradoxalement le marginalisme de Walras postule cette satisfaction, sans laquelle sa théorie n'a plus de sens, alors même qu'il prend la Bourse pour modèle et que le désir d'argent n'a pas de fin car il est désir de désir, pure capacité de désirer, désir différé. La soif d'argent n'est pas aussi facilement étanchée qu'un simple verre d'eau qui suffit à nous désaltérer. Le marginalisme et le concept de rareté sont le produit d'un marché saturé et d'un contexte dépressionnaire obligeant à un "calcul" de la satisfaction individuelle. Cet hédonisme utilitariste est une valorisation de la consommation et du désir (privation, incitation, publicité), de la nouveauté d'une mode d'avant-garde. La contradictoire injonction au bonheur qui ne saurait trouver aucune suffisance oscille entre excitation maniaque et dépression vide. Le surmoi qui ordonne la jouissance est d'abord réflexif, c'est une esthétisation, une valorisation de soi mais on sait qu'on ne peut y satisfaire, l'exigence du surmoi se renforçant à mesure qu'on y répond. La recherche du bonheur comme désir de désir ou volonté de puissance trouve son équivalent universel dans le désir d'argent, désir qui ne saurait trouver de limite. Il faut mesurer toute la distance qui sépare ce libertinage effréné avec le désir pour Descartes ou Spinoza. On peut sans doute identifier le capitalisme avec le protestantisme et la question du sujet depuis la Renaissance marchande. A partir du capitalisme boursier on quitte bien cette rigueur de l'accumulation primitive pour une morale du placement, du risque, de la dépense, de l'excès, de l'insatisfaction perpétuelle qui n'a fait que prendre de l'ampleur. Ce n'est pas un hasard si Freud entre en scène à ce moment "d'inversion de toutes les valeurs", d'insuffisance de la demande et d'injonction à la jouissance, de sortie enfin de la civilisation paysanne et patriarcale pour une économie boursière à la réalité de plus en plus immatérielle et incertaine, ce qui veut dire aussi de moins en moins rationnelle et de plus en plus subjective, un peu folle enfin, à mesure qu'elle devient société de consommation insatiable. Marginalisme, Bourse, Marché de l'Art Le marginalisme postule une satisfaction décroissante alors même qu'il prend pour modèle le "marché pur et parfait" dont le modèle est une Bourse qui ne connaît aucune satiété, aucune limite que ses propres paniques. Quant le marché de l'Art est convoqué comme validation de "l'utilité décroissante", c'est à se tordre car le collectionneur enrichit sans fin sa collection. Seule la vente aux enchères ou la criée aux poissons répondent à ce mécanisme d'ajustement des prix sur la demande. En fait, on a d'un côté le devenir immatériel de la production qui généralise la valeur subjective du marché de l'art avec la publicité, en y ajoutant un coût marginal de reproduction quasi nul (il n'y a que des frais fixes). De l'autre on a une spéculation boursière psychologisant une valeur autoréférentielle qui dépend plus des représentations, de la confiance des investisseurs, que de faits objectifs. Il y a donc déconnexion complète entre travail et valeur, la valeur devenant instantanée, occasion voire combine, même si globalement et à long terme la valeur ne peut s'écarter trop de son coût de reproduction. La Bourse est le rite de totalisation des valeurs, elle fait office de vérité en dernier recours, de tribunal suprême, sans jamais prétendre à une vérité stable (La disparition du rite avec la généralisation de la Bourse en ligne ne sera pas sans effets sur sa légitimité). La Bourse étant autoréférentielle puisque la valeur des titres dépend de l'opinion des actionnaires, c'est une subjectivation, une psychologisation de la valeur plutôt qu'une valeur juste. C'est même sur la variabilité, le différentiel de valeur, son injustice que joue la Bourse qui dépend des mouvements d'opinion donc de l'information et du journalisme. La Valeur immatérielle se réduit à son écriture, abstraction, éloignement de son objet qui l'identifie de plus en plus au social et à ses humeurs. Il suffit de citer les qualificatifs psychologisants de la Bourse pour réfuter tout équilibre général : Engouement, dépression, morosité, frisson, euphorie, optimisme, frénésie, marasme, peur, panique, fièvre, pari, jeu, chance, nervosité, confiance, inquiétude. On doit au moins reconnaître avec Schumpeter son caractère cyclique et le rôle de l'innovation. La domination du Capital financier et de la logique financière du risque favorise l'innovation donc les modes et les avant-gardes (start-up), renforçant l'incertitude de la valeur comme de nos retraites. Il y a pourtant confusion avons nous vu entre le risque financier (incertitude de l'avenir) et le risque commercial (incertitude de la valeur), le risque et l'innovation qui ne sont pas de même nature. D'ailleurs ce qu'on appelle innovation est plutôt mobilité, adaptation à une nouvelle technologie qui se généralise, comportant peu de risques. L'idéologie abjecte des patrons voudrait méler à cette confusion le risque technique (incertitude du savoir), social ou écologique. Il y aurait ceux qui aiment le risque (ceux qui ont assez d'argent pour diviser le risque et s'en prémunir) et ceux qui ne l'aiment pas car ils le subissent (précarité).  
III. Un avenir sans équivalent L'équivalent universel
La Bourse fait voler en éclat toute notion d'équivalence universelle, c'est tout le problème des fonds de pension dont la valeur de réalisation ne peut être garantie, menaçant les retraites. Pourtant l'or a servi longtemps de valeur solide pour tous les échanges dans l'économie-monde. L'arrivée massive d'or sur le continent après la découverte de l'Amérique a produit une inflation mettant en évidence, que la véritable richesse était dans la Terre pour les physiocrates ou dans le Travail pour les classiques (qui deviendra temps de travail) plutôt que dans l'or des mercantilistes. La Terre ou le Travail prétendaient à une équivalence universelle ne laissant aucune valeur en dehors de leur principe. Pourtant d'autres équivalents universels se construisaient du côté de la valeur subjective que ce soit Helvétius (amour-propre) ou Condillac et Bentham (utilité) sans arriver pourtant à une réelle consistance avant Walras (rareté). Ce que montre l'évolution historique c'est plutôt la disparition de tout équivalent universel et la variabilité de toutes les valeurs dont témoigne finalement le 15/08/71 l'abolition par Nixon de l'étalon-or. La même année Rawls publiait sa "Théorie de la justice", cherchant à sortir d'un relativisme absolu.
En l'absence d'équivalent objectif, seul compte le rite, les normes (Boltanski). L'objet s'efface devant les relations sociales. La valeur s'humanise (de la Terre au travail puis au crédit, ou de la possession à la disponibilité puis aux capacités effectives, de l'échange au don et à la reconnaissance). On passe ainsi de l'anonyme égalité de l'or à la signature personnalisée puis au crédit et à la "carte de crédit" qui règle nos dettes à notre place et représente notre appartenance à un réseau, sujet social présentifié par sa carte et instituant une véritable valeur instantanée (pas seulement à court ou moyen terme, pouvant donc soudain prendre des valeurs exentriques). De la matérialité à l'écriture puis à l'information, de l'objectivisme au rapport social (confiance, reproduction, statut), affirmant l'unité du sujet et de l'objet. La non convertibilité impliquée par l'absence d'équivalent général (or, Père, phallus) rend impossible toute justice et s'affirme plutôt rapport social, réseau.
Pour Freud l'équivalent général c'est la Mère comme interdite, le Phallus qui s'y substitue, métaphore de sa jouissance. Il représente la signification elle-même et le Père représente la garantie du sens, de sa valeur, Or qui ne trompe pas. On doit comprendre d'ailleurs l'ORgone de Reich comme une tentative de donner corps à cette équivalence. Pour Lacan, il n'y a pas de rapport sexuel, autant dire pas d'échange, il n'y a que la sublimation, le fantasme et le phallus est un signifiant qui n'a aucun signifié. Bien que Freud penchait de ce côté de plus en plus, son côté scientiste gardait la nostalgie d'un équivalent solide : instinct sexuel ou traumatisme infantile. On retrouve le glissement de Platon à Aristote, le Bien suprème d'un côté qui mesure toutes choses et la réalisation d'une valeur, d'une finalité particulière de l'autre. Les finalités sont incommensurables car toute mesure est par rapport à une fin. La crise de la mesure est originelle, la valeur n'étant pas la même pour celui qui donne et celui qui reçoit.
La crise des valeurs
La crise de la valeur est donc originelle car il y a une face subjective de la valeur, relative aux finalités et une face objective qui dépend du consensus, de l'ordre établi, de la police. Le fait qu'il y ait risque (confiance) implique l'indécidable de la valeur, de même que le langage est inséparable de sa capacité de tromper. Il y a une non convertibilité originaire, toute conversion laisse un reste. La valeur-travail est un mythe fondateur pour l'individualisme (Dumont) mais il est impossible d'individualiser la part de chacun. Ce qui devrait étonner c'est plutôt la généralisation de l'échange grâce à l'or et au machinisme, moment transitoire de l'objectivisme rationaliste (Weber) de la valeur-travail normalisée à la spéculation boursière. On ne compte plus les tentatives néo-libérales aussi bien que socialistes de trouver "le juste prix" alors que cela n'a plus guère de sens dès lors qu'il n'y a plus d'instrument de mesure. L'économie du savoir (expert, virtuoses) ne se mesure plus en temps, ni en peines.

Toutes les valeurs s'effondrent à la Bourse, pas seulement les valeurs financières.
La dissolution des valeurs est dissolution du capital. L'incertitude des valeurs représente le risque d'une non reproduction, une destruction de la valeur qui serait une incapacité à s'adapter à l'imprévu. Nous n'avons pourtant aucun intérêt à vouloir revenir en arrière à une objectivité de la valeur car cette subversion des valeurs communes, de leur objectivation, produit certes d'abord subjectivisme, relativisme, individualisme qui s'étend au salariat, mais s'affirme enfin valorisation du sujet et développement humain. La valeur n'est plus qu'une convention sociale, un accord temporel, une relation humaine (comme dans les SEL). L'équivalence, la justesse impossible, doit faire place à la générosité, au partage et à la reconnaissance.

Ce qui fait crise, en effet, c'est plutôt la généralisation de la logique de l'Equivalence, de la substitution ne laissant aucun reste social à l'échange instantané et anonyme. Ce qui pose problème, c'est l'autonomisation de la production marchande, Spectacle subi, échange sans sujet, domination des médias. Mais là où la monnaie, le Père, le langage se posaient en tiers, on pouvait espérer rejoindre plus directement un réel voilé par sa médiation. Lorsqu'il n'y a plus aucun référent, c'est le sujet qui disparaît dans les jeux de langage d'une machinerie sociale avec laquelle on ne peut qu'agir en artistes, intervenir dans la représentation, la mise en scène du spectacle du lien social.
Les résonances du langage
Les péripéties de la valeur atteignent nos représentations trouvant leur répondant avec le tournant linguistique De Saussure jusqu'au post-modernisme et la déconstruction de Derrida. Il peut y avoir inflation aussi des discours. Le langage peut être vu du point de vue de la production, du locuteur et du signifiant matériel, de l'objectivité des mots existant en soi (onto-théologie) comme étymologie, ce qui était la règle depuis Platon. Sur le versant du lecteur et du sens, il n'y a plus aucune objectivité qui ne puisse être déconstruite, production d'un contexte, des valeurs concurrentes, d'une structure, d'une totalité. On entre avec Saussure dans un autre monde, celui de la convention et de la division du sens plutôt que sa construction élémentaire, d'une valeur relative des mots. On aboutit avec Derrida non seulement à la déconstruction des valeurs mais aussi des oppositions binaires (jeu/travail). En tout cas la répartition des richesses n'a plus rien d'objectif, renvoyée à son arbitraire.
 
Un destin commun

Quelle orientation pouvons-nous tirer de ces aventures de l'idéologie ? C'est ici que Jean-Joseph Goux révèle sa veulerie, son rôle de de clerc appointé en interprétant la théorie lacannienne, contre Lacan lui-même, comme une condamnation à l'aliénation, à l'hétéronomie, l'inconscient étant identifié à l'ordre symbolique mais surtout financier auquel il faudrait se soumettre. On a droit au couplet ennuyé sur une révolte désormais sans prise ni lieu, récupérée d'avance en spectacle héroïque. Il y a bien sûr d'autres perspectives si on croit aux cycles et aux nouvelles générations. Ce n'est pas la fin de toute négation, l'étouffement de toute révolte. Si on ne peut plus attendre la production du lien social par les travailleurs, les femmes et les artistes, ce n'est pas pour garder l'entrepreneur innovant comme seule perspective de subjectivation, la start-up comme avant-garde culturelle !

La critique de l'avant-garde comme idéologie de l'innovation et la contradiction d'un marché de l'Art au temps de l'esthétisation de la marchandise doivent être pris en compte sérieusement sans réduire pourtant la nouveauté de tout apprentissage à la futilité d'une trouvaille formelle, purement publicitaire. L'Art garde un espace politique, l'expression d'une indignation qui n'est plus souvent que feinte, ornement des palais. On ne manque pas d'artisans mais d'audace. Breton, Isou, Debord auront montré la voie d'un art qui voudrait n'avoir plus d'autre oeuvre que l'artiste lui-même comme imprécateur et dévoilement du réel contre l'idéologie dominante, sa mise en scène.
Le message c'est le médium. Partout de la communication mais plus rien à communiquer. Voilà l'esthétisation. Il ne reste que le lien. La dimension métaphysique de la valeur devenue manifeste. Sa vérité est rapport social, non pas représentation objective, de l'ordre du sacré et du don. Il s'agit de maintenir l'échange, assurer la circulation, une confiance suffisante dans les valeurs communes et la garantie du gouvernement. Ce n'est pas être condamné à l'inauthenticité, à l'esthétisation du réel dans le Spectacle marchand ainsi qu'à la soumission aux injustices. Il y a des retournements dialectiques plutôt qu'une décadence continue. De même que le doute méthodique produit la certitude absolue du je qui doute, de même l'épuisement de la communication se retourne en valorisation de la personne comme lien social, de même la séparation de l'économie devenue autonome rencontre la limite planétaire de ses conditions de reproduction.
L'Ecologie est la négation de cette séparation, retour du réel, de la causalité matérielle, des contraintes de reproduction. C'est la fin du règne de l'équivalence abstraite, de la substitution aveugle, du Père inflexible, de la raison instrumentale. Ce qui reste, ce ne sont pas les marchandises, mais des membres d'un réseau. Ce qui reste c'est la force productive de la liberté et du savoir dans une économie de l'information qui abolit toute séparation. Ce qui reste, c'est la force productive de la gratuité plus encore que du don dans la coopération en réseaux (logiciels libres). Il faut encore que ce déclin du patriarcat et de sa logique patrimoniale se traduise dans les institutions, dans un renouveau de l'Etat-providence et d'un véritable droit à l'existence, à l'indépendance financière. L'économie du savoir est une économie de la coopération et de la gratuité, d'un développement humain comme développement des capacités effectives, développement local et personnel. Ce n'est pas une simple esthétisation du risque ou un effet médiatique mais bien une valorisation du sujet, reconnaissance sociale effective. Ce qui ne veut pas dire que tout cela se fera tout seul, ni que cela ne prendra pas du temps, c'est ce qui dépend de nous.

mardi 2 août 2011

SITUATION DE TRANSHUMANCE

La guerre est un massacre fait par des gens qui ne se connaissent pas au profit de gens qui se connaissent.
( Paul Valery)

dimanche 10 juillet 2011

« Europa puede salvar a Grecia y quizá a Portugal, pero no a España »


-Desde hace unos meses, pero esta semana en particular, las agencias de calificación fueron acusadas de practicar un total y absoluto abuso de poder. ¿Es verdad que el mundo está en manos de las agencias de calificación, sobre todo de las tres más poderosas, Moody’s, Standard & Poor’s y Fitch?
-Las agencias calificadoras fueron creadas en Estados Unidos para ofrecer un servicio preciso al público. El objetivo era hacer una distinción entre las inversiones especulativas -cuyo rendimiento no está asegurado- y aquellas colocaciones consideradas como absolutamente seguras. Se trataba de que las empresas que tienen una responsabilidad frente al público -como las compañías de seguros o los fondos de pensión- solo invirtieran el dinero en sitios que ofrecen seguridad casi absoluta. Y eso se consiguió a través de un sistema que califica la seguridad que presenta cada empresa o Estado para una inversión. Pero en el caso de Estados Unidos, se permitió que fueran sociedades privadas las que prodigaran ese servicio. En otros países, como en Europa, tratándose casi de un servicio público, sería el Estado quien desempeñaría esa tarea.
-El principio fue loable. ¿Cuándo y por qué derrapó?
-Pronto aparecieron efectos perversos. La competencia entre esas agencias, por ejemplo, consiguió que terminaran haciendo cálculos de fiabilidad en casos que las superaban, simplemente porque partían del principio de que si una de ellas no brindaba ese servicio, la competencia lo haría. Pero lo grave de todo esto estuvo en la base: que se permitiera dar un servicio público a empresas privadas, cuyos únicos objetivos son la rentabilidad.

mercredi 6 juillet 2011

Deux ou trois choses que vous ignorez sur le sexe... (et que vous ne risquez pas d’apprendre auprès des « féministes »)

« Ce qui est devenu évident, c’est qu’en ce qui concerne l’assignation sexuelle, plus rien n’est évident. » Cette phrase n’est tirée d’aucun ouvrage. Mais elle aurait pu l’être de nombreux textes d’inspiration féministe. En effet, on pourrait présenter la revendication féministe comme avant tout la remise en cause de ce qui, en matière de sexe, allait de soi, ad majorem viri gloriam. Et d’abord que le sexe, dans sa plénitude, était l’attribut de l’homme, du mâle. La femme n’étant définie que par son absence. Ce qu’on formulait par une suave antiphrase, en disant que la femme était « le beau sexe », voire « le sexe ». À cet égard, le titre même de l’essai fondamental de Simone de Beauvoir, « Le deuxième sexe » (1949), constituait une prise de position féministe : le sexe masculin « n’est que » l’un des deux sexes.
On peut considérer « Le deuxième sexe » comme le texte fondateur du féminisme moderne. Certes, des femmes avaient de longue date refusé de n’être que les descendantes de la côte du premier homme. Mais l’essai de Simone de Beauvoir, outre qu’il faisait le bilan de toutes les représentations de la femme dans l’histoire, la science, la philosophie et la littérature, posait les bases d’une identité sexuelle propre. Face à l’homme, et à égalité avec lui, elle pouvait et devait (en cohérence avec la doctrine existentialiste) exister dans un projet de mitsein avec l’autre sexe. Simone de Beauvoir fondait philosophiquement la lutte du « deuxième sexe » pour la reconnaissance et l’égalité face à l’autre sexe (le « premier » ?), mais elle permettait aussi une critique fondamentale de l’assignation sexuelle. Un aspect auquel le féminisme va largement rester aveugle, ce qui le mettra paradoxalement, et au rebours de sa prétention, dans l’incapacité d’en comprendre le sens et d’améliorer radicalement le sort des femmes.

lundi 27 juin 2011

Communisation vs Sphères

Ce texte est un de ceux qui seront discutés au rassemblement d’été de la revue internationale “SIC” qui doit voir paraître sous peu son N° 1. Nous donnerons sous peu un peu plus d’infos sur cette rencontre. (english translation will follow this text, soon!)
ICI, pour ceux que cela intéresse, le programme de la réunion de la revue “SIC”


Dans la 1ère partie du texte Le pas suspendu de la communisation, intitulée Communisation Vs Socialisation, il s’agissait d’une part de montrer que des emparements d’éléments du capital pouvaient être « communisation », c’est-à-dire « désappropriations » pures, abolition de tout rapport de propriété, même collective et même « prolétarienne ». On s’emparerait donc de ces éléments pour constituer une communauté nouvelle d’individus définissant entre eux, dans leur singularité, des rapports immédiats dans la lutte contre le capital, comme contenu même de cette lutte. Mais, d’autre part, ce processus de « communisation », c’est-à-dire de production du communisme, est intriqué avec l’autre contenu possible de ces emparements : être des appropriations, des socialisations qui entrent dans la constitution d’une nouvelle économie autogérée, sociale et populaire, contrerévolutionnaire. Chacun de ces possibles est, pour l’autre, son autre, c’est-à-dire qu’ils sont dans un rapport conflictuel où chacun, dans sa propre pratique, reconnaît l’autre comme nécessaire, comme un moment de lui-même.

Dans ce processus de la lutte de classe débouchant sur l’abolition des classes, les individus étaient, de fait, posés comme au-delà des genres, car constituant une communauté d’individus immédiatement sociaux. Le dépassement des genres était implicite. C’est cet « implicite », ce « de fait », que cette deuxième partie tente d’expliciter. C’est ce dépassement comme naturellement inclus « dans le mouvement », ce dépassement comme allant de soi, vu la nature et le contenu du mouvement, qui doit être soumis, en tant que tel, à la critique. Il ne suffit pas de dire que la communisation étant communisation, par définition, elle est dépassement des genres. Bien qu’il ne puisse exister de « fronts » distincts dans la lutte, aucune instance de la société de classes ne sera dépassée sans être attaquée pour elle-même.

L’analyse de la domination de genre dans le capitalisme montre que celle-ci est immédiatement division de l’ensemble de la pratique sociale en deux sphères d’activités.

jeudi 23 juin 2011

GORZ & la Wertkritik

Dans ses derniers écrits, André Gorz revient toujours sur des auteurs (concrètement : Moishe Postone, Robert Kurz, Ernst Lohoff, Andreas Exner, Stefan Meretz, etc.), que l’on peut tous, plus ou moins, ranger dans le courant dit de la critique de la valeur. Robert Kurz par exemple est cité et approuvé quand il écrit ceci : « La lutte pour des gratifications immanentes au système, pour de l’argent, pour des transferts des dépenses à l’Etat, et pour refuser de participer à la gestion de la crise...continue à être indispensable à un mouvement de libération ». Mais « le contenu de ce mouvement ne peut être que la critique catégorielle de la forme du lien social dans le système moderne de production des marchandises... Le but n’est plus un Etat national oeuvrant pour l’intérêt des travailleurs et une économie régulée, mais la société mondiale au delà du marché et de l’Etat... » « Ce qu’il faut, c’est la rupture catégorielle, c’est-à-dire le passage d’une lutte pour les intérêts vitaux, interne aux catégories existantes à l’abolition de ces catégories. Il faut supporter la tension présente entre ces deux aspects. » (Robert Kurz, Das Weltkapital [Le capital-monde], 2005, p. 470-472).
André Gorz parle de manière affirmée d’une « rupture catégorielle ». Alors que dans les années 80 il voulait encore financer le travail autonome à partir du travail hétéronome, le revenu fondamental à partir du travail salarié, alors qu’il partait de l’idée que l’Etat et l’économie étaient indépassables, il a entre temps abandonné ce point de vue. Dans son dernier livre et dans ses dernières lettres, il en parle aussi à plusieurs reprises sous la forme d’une autocritique. Le plus souvent, dans ses lettres, il est question de « nous ». « C’est bien trop tard que j’ai découvert le courant de la critique de la valeur » (lettre du 5 juillet 2007), écrit-il pour résumer, c’est-à-dire deux mois avant sa mort.
(...)
http://arbeitmachtnichtfrei.skynetblogs.be/archive/2010/02/15/antieconomie-andre-gorz-et-la-critique-de-la-valeur-par-fran.html

mardi 21 juin 2011

FUKUSHIMA: l'agonie durable, l'enfer rampant


Il y a quelques jours, des images virtuelles d'un éventuel sarcophage que Tepco pourrait installer au dessus des réacteurs en perdition de Fukushima circulaient sur les télévisions. Mais assez curieusement, il s'agissait apparemment de structures assez fragiles, quasiment en matière plastique, très éloignées des milliers de tonnes d'acier et de ciment envisagés pour remplacer l'actuel sarcophage en place à Tchernobyl. On ne voit pas comment de telles structures pourraient contenir une explosion majeure sur le site de Fukushima. Tout au plus pourraient-elles empêcher la diffusion de gaz radioactifs sous basse pression. De toutes façons, Tepco annonce que la mise en place de ces protections ne sera pas possible avant longtemps, compte tenu du niveau de contamination actuel du site.
En fait, les priorités devraient être toutes autres. Il devrait être indispensable d'empêcher dans les jours, semaines ou mois qui viennent la contamination d'une partie du Japon par les cœurs en fusion des réacteurs touchés par le tsunami. Or, très mauvaise nouvelle, pour le moment et compte tenu des technologies aujourd'hui disponibles, cet objectif paraît hors de portée alors que le processus cataclysmique ne cesse de prendre de l'ampleur. Une toute aussi mauvaise nouvelle est que, désormais, le monde entier fait silence sur le désastre mondial qui se prépare. Les conspirationnistes ne devraient pas être les seuls à s'interroger sur les raisons de ce silence.
Si l'on en croit l'industriel Tepco, le gouvernement japonais qui l'a toujours soutenu y compris dans ses décisions les plus hasardeuses et les industriels américains du nucléaire qui ont depuis les origines partie liée avec le Japon pour la gestion de son parc nucléaire, la situation à Fukushima serait potentiellement pire qu'elle ne le fut à Tchernobyl. Selon ces sources cependant, il n'y aurait pas de danger immédiat, tant du moins que l'on continuera à pomper de l'eau et qu'un nouveau fort tremblement de terre ne se produira pas. Pas de danger immédiat sans doute, mais pas de solutions fiables avant quelques années au mieux. En attendant, selon ces sources, il n'y aurait pas de raisons de s'inquiéter. Curieuse préconisation.
Pour d'autres experts au contraire, la situation n'a jamais cessé depuis le début de s'aggraver. Aujourd'hui il y aurait de forte probabilités (certains disent 50/50) pour que le pire se produise. Un article récent de Aljazeera.net cité ci-dessous vient de faire un bilan assez terrifiant de la situation. On pourrait suspecter la neutralité de Aljazeera mais la chaîne se borne à reprendre les diagnostics de deux experts confirmés du nucléaire, l'américain Arnorld Gundersen (photo) et le japonais Shoji Sawada. L'un et l'autre, à première vue semblent parfaitement objectifs et bien informés. Certes ils sont tous les deux devenus des whistle-blowers alertant sur les dangers du nucléaire. Le site Fairewinds auquel participe Arnorld Gundersen est un leurs représentants les plus influents aux Etats-Unis. Mais cela ne devrait pas être une raison pour disqualifier leurs analyses.
Pour Arnold Gundersen, notamment, la fusion des réacteurs touchés constitue désormais un processus sans doute impossible à empêcher, compte tenu encore une fois des connaissances scientifiques et technologiques du moment. Le refroidissement par eau ne pourra que le retarder de quelques temps, tout en noyant la région et la mer environnante sous des milliers de tonnes d'eau fortement contaminées. Une fois les nappes phréatiques ou les couches terrestres profondes atteintes, ce ne serait pas seulement une large périphérie autour de Fukushima qui deviendrait inhabitable, mais sans doute la ville de Tokyo elle-même. Dans l'hypothèse la plus grave, celui de l'explosion des centaines de tonnes de combustibles nucléaires présents sur le site, le Japon tout entier puis très vite des zones étendues de l'hémisphère nord pourraient être interdits à la vie humaine.
D'ores et déjà, deux experts de santé publique américains estiment avoir observé une augmentation anormale de la morbidité des nouveaux nés dans une dizaine de villes de la cote ouest des Etats-Unis situés approximativement sous le vent de Fukushima (voir ci dessous le rapport Sherman-Mangano). On s'étonne que, devant une observation aussi troublante, des inquiétudes beaucoup plus nombreuses ne se soient pas encore manifestées, notamment aux Etats-Unis, si soucieux en général de la santé publique.
La situation paraît en voie de devenir si grave que le silence des autorités nationales et internationales est véritablement inexplicable. Même si peu de remèdes ne paraissent pour le moment disponibles, il conviendrait néanmoins que les scientifiques du monde entier y réfléchissent et travaillent à la mise au point de solutions. L'inaction actuelle donne beaucoup d'arguments à ceux dénonçant une conspiration du silence de la part des gouvernements et des industriels impliqués, non seulement au Japon mais aux Etats-Unis. La complicité objective entre Barack Obama et l'Exelon Corporation, le plus gros fournisseur d'énergie nucléaire et un des plus importants contributeurs de sa campagne, est dénoncée.
Rien cependant n'y fait. L'attitude généralement affichée par l'ensemble des décideurs et des médias est particulièrement à courte vue, mais elle n'indigne encore personne. Le message général s'apparente au suivant : "le magma monte dans la cheminée du volcan. Une explosion destructrice se produira bientôt. Mais qu'importe, dormez tranquilles au bord du cratère...pour le moment".
Précisons à l'attention de ceux qui militent pour l'abandon de l'énergie nucléaire que ce dernier objectif de l'abandon, à supposer qu'il soit décidé, ne pourra pas être mis en oeuvre avant 25 ou 30 ans. Au Japon le monde se trouve confronté à une échéance beaucoup plus immédiate et à des risques beaucoup plus graves : un Tchernobyl de magnitude 10 pouvant se produire dans quelques mois. La réaction de prévention devrait être toute différente.

Sources
* Article d'Aljazeera : http://english.aljazeera.net/indepth/features/2011/06/201161664828302638.html
* Fairewinds : http://www.fairewinds.com/home
* Arnold Gundersen : http://en.wikipedia.org/wiki/Arnold_Gundersen
* Paul Jorion : http://www.pauljorion.com/blog/?p=24334
* Rapport Sherman Mangano : http://www.counterpunch.org/sherman06102011.html
" The recent CDC Morbidity and Mortality Weekly Report indicates that eight cities in the northwest U.S. (Boise ID, Seattle WA, Portland OR, plus the northern California cities of Santa Cruz, Sacramento, San Francisco, San Jose, and Berkeley) reported the following data on deaths among those younger than one year of age :
4 weeks ending March 19, 2011 - 37 deaths (avg. 9.25 per week)
10 weeks ending May 28, 2011 - 125 deaths (avg.12.50 per week)

* Exelon Corporation : http://www.exeloncorp.com/Pages/home.aspx

vendredi 17 juin 2011

Séminaire - Anselm Jappe - Critique du néo-libéralisme ou critique de la société marchande ?

Le 17 mai 2011, Anselm Jappe était invité par la Fondation Copernic à Paris, pourtant l'un des temples français de l'antilibéralisme et de la revendication de plus de justice sociale et économique au sein de toujours la même forme collective de vie capitaliste (1) (prendre aux riches pour donner aux pauvres).

Séminaire - Anselm Jappe - Critique du néo-libéralisme ou critique de la société marchande ? from Fondation Copernic on Vimeo.





Dans cette vidéo, très intéressante aussi pour qui voudrait découvrir la critique de la valeur, Jappe montre en quoi il faut rompre une bonne fois pour toute avec l'ensemble de la vision tronquée de la société capitaliste-marchande qu'a pu véhiculé le marxisme traditionnel et son cadavre contemporain. Celui-ci depuis le XIXe siècle a unilatéralement dénoncé la seule exploitation de la survaleur sans dénoncer la valeur en elle-même et le reste des formes sociales catégorielles de la vie sous le capitalisme. Cette vision très répandue a toujours compris le travail comme un principe ontologique ayant existé dans toutes les sociétés humaines (ce qu'a contesté l'anthropologie contemporaine en dénaturalisant l'économie), qui serait capté extérieurement par le capital. Le capitalisme est réduit à un simple mode de distribution de catégories supposées être éternelles (travail, argent, valeur...). Il fallait donc dans cette vision « libérer le travail du capital ». La critique de la valeur reformulée ici rapidement par Jappe, démontre au contraire que le travail est un principe social récent au fondement même de la société capitaliste qui émerge à partir du XVIe siècle (l'étude de l'historien Geoffrey Parker sur la « Révolution militaire  » permet de comprendre la première diffusion sociale du travail abstrait dans la modernité), mais qui vient corseter véritablement des pans entiers de la vie depuis seulement la fin de la Seconde guerre mondiale. Il faut donc se libérer du travail qui apparaît dans l'histoire quand il devient une activité qui va médiatiser l'ensemble des rapports sociaux modernes et s'auto-médiatiser lui-même dans sa forme suprasensible et invisible, la valeur. Celle-ci, en tant que médiation sociale des sociétés modernes, va se constituer au travers des pratiques des individus inscrites dans certaines formes sociales, en un « sujet automate  » (Marx) qui met en mouvement une société construite autour de cette fin en soi irrationnelle pour la croissance de la valeur. Le travail, dans sa double nature (concrète et abstraite) est devenu véritablement le principe d'une nouvelle « synthèse sociale », donc d'une société moderne inédite et complément fétichiste.  Dans cette critique, le prolétariat n'a donc jamais été le sujet de l'histoire et la lutte des classes, qui existe bien en tant que conflit d'intérêts immanent à la société capitaliste (entre le travail - abstrait - qui est du capital fluidifié et le capital qui est du travail abstrait fossilisé, deux co-principes d'une même boucle autoréflexive de la valorisation, qui se métamorphosent l'un dans l'autre dans un mouvement auto-expansif qui est le fétichisme réel de la croissance pour elle-même) sans lui être en aucune manière hétérogène, n'est en rien porteuse de son dépassement pouvant nous amener vers les terres d'une nouvelle médiation sociale qui ne serait plus celle du travail et de la valeur. 

EURO-ARCHIVE (Le Monde Diplo)

Septembre 1997

Innocentes confidences d’un maître de la monnaie

L’architecte de l’euro passe aux aveux

Un entretien dévoile un univers. Lorsque la presse répercute la parole des « décideurs », dont chaque confidence peut faire vaciller les monnaies, on ne prête pas toujours attention à l’énorme somme de non-dits et de presque-suggérés que leurs propos véhiculent. Armés de leur « indépendance » conquise sur le pouvoir politique, les gouverneurs des banques centrales disposent désormais du pouvoir de changer le cours des nations. Quelle est leur vision du monde social ? Et, par exemple, quelle est celle de M. Hans Tietmeyer, grand architecte de l’euro ?
Ayant lu dans l’avion (1) un entretien du président de la Banque fédérale d’Allemagne (2), M. Hans Tietmeyer, présenté comme le « grand prêtre du deutschemark » - ni plus ni moins -, je voudrais me livrer à cette sorte d’analyse herméneutique qui convient aux textes sacrés : « L’enjeu aujourd’hui, c’est de créer les conditions favorables à une croissance durable et à - le mot-clé - la confiance des investisseurs. Il faut donc contrôler les budgets publics. »
C’est-à-dire - il sera plus explicite dans les phrases suivantes - enterrer le plus vite possible l’Etat social et, entre autres choses, ses politiques sociales et culturelles dispendieuses, pour rassurer les investisseurs qui aimeraient mieux se charger eux-mêmes de leurs investissements culturels. Je suis sûr qu’ils aiment tous la musique romantique et la peinture impressionniste, et je suis persuadé, sans rien savoir sur le président de la Banque fédérale d’Allemagne, que, à ses heures perdues, comme le directeur de la Banque de France, M. Jean-Claude Trichet, il lit de la poésie et pratique le mécénat.
« Il faut donc, dit-il, contrôler les budgets publics, baisser le niveau des taxes et impôts jusqu’à leur donner un niveau supportable à long terme. »
Entendez : baisser le niveau des taxes et impôts des investisseurs jusqu’à les rendre supportables à long terme par ces mêmes investisseurs, évitant ainsi de les encourager à porter ailleurs leurs investissements. Continuons la lecture : « Il faut (...) réformer le système de protection sociale. » C’est- à-dire, bis repetita, enterrer l’Etat providence et ses politiques de protection sociale, bien faites pour ruiner la confiance des investisseurs, susciter leur méfiance légitime, certains qu’ils sont en effet que leurs acquis économiques - on parle d’acquis sociaux, on peut bien parler d’acquis économiques -, c’est-à-dire leurs capitaux, ne sont pas compatibles avec les acquis sociaux des travailleurs, et que ces acquis économiques doivent évidemment être sauvegardés à tout prix, fût-ce en ruinant les maigres acquis économiques et sociaux de la grande majorité des citoyens de l’Europe à venir, ceux que l’on a beaucoup désignés en décembre 1995 comme des « nantis », des « privilégiés ».
M. Hans Tietmeyer est convaincu que les acquis sociaux des investisseurs, autrement dit leurs acquis économiques, ne survivraient pas à une perpétuation du système de protection sociale. C’est ce système qu’il faut donc réformer d’urgence, parce que les acquis économiques des investisseurs ne sauraient attendre. Et M. Hans Tietmeyer, penseur de haute volée, qui s’inscrit dans la grande lignée de la philosophie idéaliste allemande, poursuit :
« Il faut donc contrôler les budgets publics, baisser le niveau des taxes et impôts jusqu’à leur donner un niveau supportable à long terme, réformer le système de protection sociale, démanteler les rigidités sur le marché du travail, de sorte qu’une - ce « de sorte » mériterait un long commentaire - nouvelle phase de croissance (...) ne sera atteinte à nouveau que si nous faisons un effort - le « nous faisons » est magnifique - de flexibilité sur le marché du travail. »

Une menace proche du chantage

Ça y est. Les grands mots sont lâchés, et M. Hans Tietmeyer donne un magnifique exemple de la rhétorique euphémistique qui a cours sur les marchés financiers. L’euphémisme est indispensable pour susciter durablement la confiance des investisseurs - dont on aura compris qu’elle est l’alpha et l’omega de tout le système économique, le fondement et le but ultime, le telos, de l’Europe de l’avenir -, tout en évitant de susciter la défiance ou le désespoir des travailleurs, avec qui, malgré tout, il faut aussi compter, si l’on veut avoir cette nouvelle phase de croissance qu’on leur fait miroiter, pour obtenir d’eux l’effort indispensable. Parce que c’est d’eux que cet effort est attendu, même si M. Hans Tietmeyer, décidément passé maître en euphémismes, dit bien : « Démanteler les rigidités sur les marchés du travail, de sorte qu’une nouvelle phase de croissance ne sera atteinte à nouveau que si nous faisons un effort de flexibilité sur le marché du travail. » Splendide travail rhétorique, qui peut se traduire : Courage travailleurs ! Tous ensemble faisons l’effort de flexibilité qui vous est demandé !
Au lieu de poser, imperturbable, une question sur la parité extérieure de l’euro, le journaliste aurait pu demander à M. Hans Tietmeyer le sens qu’il donne aux mots-clés de la langue des investisseurs : « rigidité sur le marché du travail » et « flexibilité sur le marché du travail ». Les travailleurs, eux, entendraient immédiatement : travail de nuit, travail pendant les week-ends, horaires irréguliers, pression accrue, stress, etc.
On voit que « sur le marché du travail » fonctionne comme une sorte d’épithète homérique susceptible d’être accrochée à un certain nombre de mots, et l’on pourrait être tenté, pour mesurer la flexibilité du langage de M. Hans Tietmeyer, de parler par exemple de flexibilité ou de rigidité sur les marchés financiers. L’étrangeté de cet usage dans la langue de bois de M. Hans Tietmeyer permet de supposer qu’il ne saurait être question, dans son esprit, de « démanteler les rigidités sur les marchés financiers » ou de « faire un effort de flexibilité sur les marchés financiers ». Ce qui autorise à penser que, contrairement à ce que peut laisser croire le « nous » du « si nous faisons un effort » de M. Hans Tietmeyer, c’est aux travailleurs et à eux seuls qu’est demandé cet effort de flexibilité, et que c’est encore à eux que s’adresse la menace, proche du chantage, qui est contenue dans la phrase : « De sorte qu’une nouvelle phase de croissance ne sera atteinte à nouveau que si nous faisons un effort de flexibilité sur le marché du travail. » En clair : lâchez aujourd’hui vos acquis sociaux, toujours pour éviter d’anéantir la confiance des investisseurs, au nom de la croissance que cela nous apportera demain. Une logique bien connue des travailleurs concernés, qui, pour caractériser la politique de participation que leur offrait en un autre temps le gaullisme, disaient : « Tu me donnes ta montre, et je te donne l’heure. »
Relisons une dernière fois les propos de M. Hans Tietmeyer :
« L’enjeu aujourd’hui, c’est de créer des conditions favorables à une croissance durable et à la confiance des investisseurs, il faut donc... - remarquez le « donc » - ...contrôler les budgets publics, baisser le niveau des taxes et impôts jusqu’à leur donner un niveau supportable à long terme, réformer les systèmes de protection sociale, démanteler les rigidités sur les marchés du travail, de sorte qu’une nouvelle phase de croissance ne sera atteinte à nouveau que si nous faisons un effort de flexibilité sur les marchés du travail. »
Si un texte aussi extraordinaire, aussi extraordinairement extraordinaire, était exposé à passer inaperçu et à connaître le destin des écrits quotidiens de quotidiens, qui s’envolent comme des feuilles mortes, c’est qu’il était parfaitement ajusté à l’« horizon d’attente » de la grande majorité des lecteurs de quotidiens que nous sommes. Or cet horizon est le produit d’un travail social. Si les mots du discours de M. Hans Tietmeyer passent si facilement, c’est qu’ils ont cours partout. Ils sont partout, dans toutes les bouches. Ils courent comme monnaie courante, on les accepte sans hésiter, comme on fait d’une monnaie, d’une monnaie stable et forte, évidemment, aussi stable et aussi digne de confiance, de croyance, que le deutschemark : « Croissance durable », « confiance des investisseurs », « budgets publics », « système de protection sociale », « rigidité », « marché du travail », « flexibilité », à quoi il faudrait ajouter, « globalisation », « flexibilisation », « baisse des taux » - sans préciser lesquels - « compétitivité », « productivité », etc.
Cette croyance universelle, qui ne va pas du tout de soi, comment s’est-elle répandue ? Un certain nombre de sociologues, britanniques et français notamment, dans une série de livres et d’articles, ont reconstruit la filière selon laquelle ont été produits et transmis ces discours néolibéraux qui sont devenus une doxa, une évidence indiscutable et indiscutée. Par toute une série d’analyses des textes, des lieux de publication, des caractéristiques des auteurs de ces discours, des colloques dans lesquels ils se réunissaient pour les produire, etc., ils ont montré comment, en Grande-Bretagne et en France, un travail constant a été fait, associant des intellectuels, des journalistes, des hommes d’affaires, dans des revues qui se sont peu à peu imposées comme légitimes, pour établir comme allant de soi une vision néolibérale qui, pour l’essentiel, habille de rationalisations économiques les présupposés les plus classiques de la pensée conservatrice de tous les temps et de tous les pays.

La satisfaction que procure le fatalisme

Ce discours d’allure économique ne peut circuler au-delà du cercle de ses promoteurs qu’avec la collaboration d’une foule de gens, hommes politiques, journalistes, simples citoyens qui ont une teinture d’économie suffisante pour pouvoir participer à la circulation généralisée des mots mal étalonnés d’une vulgate économique. Un exemple de cette collaboration, ce sont les questions du journaliste qui va en quelque sorte au devant des attentes de M. Hans Tietmeyer : il est tellement imprégné par avance des réponses qu’il pourrait les produire. C’est à travers de telles complicités passives qu’est venue peu à peu à s`imposer une vision dite néolibérale, en fait conservatrice, reposant sur une foi d’un autre âge dans l’inévitabilité historique fondée sur le primat des forces productives. Et ce n’est peut-être pas par hasard si tant de gens de ma génération sont passés sans peine d’un fatalisme marxiste à un fatalisme néolibéral : dans les deux cas, l’économisme déresponsabilise et démobilise en annulant le politique et en imposant toute une série de fins indiscutées, la croissance maximum, l’impératif de compétitivité, l’impératif de productivité, et du même coup un idéal humain, que l’on pourrait appeler l’idéal FMI (Fonds monétaire international). On ne peut pas adopter la vision néolibérale sans accepter tout ce qui va de pair, l’art de vivre yuppie, le règne du calcul rationnel ou du cynisme, la course à l’argent instituée en modèle universel. Prendre pour maître à penser le président de la Banque fédérale d’Allemagne, c’est accepter une telle philosophie.
Ce qui peut surprendre, c’est que ce message fataliste se donne les allures d’un message de libération, par toute une série de jeux lexicaux autour de l’idée de liberté, de libéralisation, de dérégulation, etc., par toute une série d’euphémismes, ou de double jeux avec les mots - réforme par exemple -, qui vise à présenter une restauration comme une révolution, selon une logique qui est celle de toutes les révolutions conservatrices.
Si cette action symbolique a réussi au point de devenir une croyance universelle, c’est en partie à travers une manipulation systématique et organisée des moyens de communication.
Ce travail collectif tend à produire toute une série de mythologies, des « idées-forces » qui marchent et font marcher, parce qu’elles manipulent des croyances : c’est par exemple le mythe de la « globalisation » et de ses effets inévitables sur les économies nationales ou le mythe des « miracles » néolibéraux, américain ou anglais. A la mythologie selon laquelle les inégalités sociales et économiques se réduiraient aux Etats-Unis, on peut opposer le travail d’un sociologue, M. Loïc Wacquant, montrant que, aux Etats-Unis, l’« Etat charitable », fondé sur une conception moralisante de la pauvreté, tend à se dédoubler en un Etat social assurant les garanties minimales de sécurité aux classes moyennes et un Etat de plus en plus répressif pour contrecarrer les effets de la violence liée à la précarisation des conditions d’existence de la grande masse de la population, noire notamment. Ainsi l’Etat de Californie, un moment constitué par certains sociologues français en paradis de toutes les libérations, consacre désormais à ses prisons un budget largement plus élevé que celui de toutes les institutions d’enseignement supérieur réunies, qui sont pourtant parmi les plus prestigieuses du monde.
Autre exemple, la Grande-Bretagne, dont on nous dit tous les jours qu’elle a résolu le problème du chômage, a en fait multiplié les emplois précaires, et les travailleurs britanniques découvrent avec envie les acquis sociaux encore survivants en France. Cela, paradoxalement, au moment même où l’on dit aux Français à quel point les travailleurs d’outre-Manche sont heureux de leur malheur.
Peut-être assistons-nous à un phénomène d’involution de l’Etat qui s’est constitué historiquement par concentration successive de force physique (la police et l’armée), de capital culturel (le système métrique, etc.) et de capital symbolique. Un des effets de la philosophie néolibérale, qui n’est que le masque d’une vieille philosophie conservatrice, est de conduire à une régression de l’Etat vers l’Etat minimal tout à fait conforme à l’idéal des dominants, c’est-à-dire réduit aux forces de répression, comme en témoigne l’augmentation des dépenses pour la police.

Confiance des marchés ou confiance du peuple

Revenons pour finir au mot-clé du discours de M. Hans Tietmeyer, la « confiance des marchés ». Il a le mérite de mettre en pleine lumière le choix historique devant lequel sont placés tous les pouvoirs : entre la confiance des marchés et la confiance du peuple, il faut choisir. La politique qui vise à garder la confiance des marchés perd la confiance du peuple.
Selon un sondage récent sur l’attitude à l’égard des hommes politiques, les deux tiers des personnes interrogées les considèrent comme incapables d’écouter et de prendre en compte ce que pensent les Français, reproche particulièrement fréquent chez les partisans du Front national (FN) - dont on déplore par ailleurs l’irrésistible ascension, sans songer un seul instant à faire le lien entre FN et FMI.
Il faut mettre la confiance des marchés financiers ou des investisseurs - qu’on entend sauver à tout prix - en relation avec la méfiance des citoyens. L’économie est, sauf quelques exceptions, une science abstraite fondée sur la coupure, absolument injustifiable, entre l’économique et le social qui définit l’économisme. Cette coupure est au principe de l’échec de toute politique qui ne reconnaît pas d’autre fin que la sauvegarde de l’« ordre et de la stabilité économiques », c’est-à-dire du deutschemark, ce nouvel absolu dont M. Hans Tietmeyer s’est fait le desservant...

 

Pierre Bourdieu. Sociologue, professeur au Collège de France.

(1) Ce texte est la transcription d’une conférence qui a suscité et suscite encore beaucoup de discussions en Allemagne, donnée par Pierre Bourdieu, aux rencontres culturelles franco-allemandes tenues à Fribourg, en octobre 1996. (2) Le Monde, 17 octobre 1996.

jeudi 16 juin 2011

- Communiqué public GEAB N°56-Spécial Eté 2011 (15 juin 2011) -

GEAB N°56-Spécial Eté 2011 est disponible! Crise systémique globale - Dernière alerte avant le choc de l'Automne 2011 : Quand 15.000 milliards USD d'actifs financiers partiront en fumée



Le 15 Décembre 2010, dans le GEAB N°50, l'équipe de LEAP/E2020 anticipait l'explosion des dettes publiques occidentales pour le second semestre 2011. Nous décrivions alors un processus qui partirait de la crise des dettes publiques européennes (1) pour mettre ensuite le feu au cœur du système financier mondial, à savoir la dette fédérale US (2). Et nous voici, avec ce GEAB N°56, à l'orée du second semestre 2011, avec une économie mondiale en plein désarroi (3), un système monétaire global de plus en plus instable (4) et des places financières qui sont aux abois (5), tout cela malgré les milliers de milliards d'argent public investis pour éviter précisément ce type de situation. L'insolvabilité du système financier mondial, et au premier chef du système financier occidental, revient à nouveau sur le devant de la scène après un peu plus d'une année de politiques cosmétiques visant à noyer ce problème fondamental sous des tombereaux de liquidités.

jeudi 2 juin 2011

EXTRAITS DE LA PIÈCE DE LORDON

.. »LE FONDÉ DE POUVOIR
La chute est là, monsieur, elle est irrésistible,
Des villas somptueuses sont au prix de cabanes,
L’immobilier s’écroule, nous passons pour des ânes.
Les courtiers ont menti, et dans les formulaires,
Gonflé les revenus, inventé les salaires.
Or, les gueux sont fauchés, ils n’ont plus un radis,
Submergés d’échéances, ils deviennent faillis,
Endettés jusqu’au cou, ils cessent de payer,
Même vendre le bien ne peut plus rembourser…
 »

et plus loin :
… » LE BANQUIER
Il n’y a rien du tout, nous sommes à l’abri.
Les crédits sont au loin et aussi les faillis.
Ailleurs il est certain que d’autres font des pertes,
ça n’est pas notre affaire, n’ayez aucune alerte.
Croyez-moi, il n’est pas une seule journée
Où je ne me réjouisse des traders surpayés.
Ce sont certainement de rudes imbéciles,
En banque cependant ce sont les plus agiles.
Affairés à construire ces produits biscornus,
Ils nous laissent sans tache et les autres cocus.
La vie est ainsi faite, c’est la vie des affaires,
Il faut être malin ou bien prendre un autre air…. »


dans  » D’un retournement l’autre » / Frédéric lordon.
(Pièce en alexandrins mettant en scène la crise de la finance mondiale)
« y’a rien à jeter, sur l’ile déserte, il faut tout emporter ! »