LA PEUR-PANIQUE DU FUTUR NOUS PARALYSE DANS LA PEUR AU PRÉSENT. DIT-ON.


C'EST UN MAUVAIS RÊVE QUI NÉCESSITE D'ÊTRE ENDORMI POUR Y CROIRE.



lundi 27 juin 2011

Communisation vs Sphères

Ce texte est un de ceux qui seront discutés au rassemblement d’été de la revue internationale “SIC” qui doit voir paraître sous peu son N° 1. Nous donnerons sous peu un peu plus d’infos sur cette rencontre. (english translation will follow this text, soon!)
ICI, pour ceux que cela intéresse, le programme de la réunion de la revue “SIC”


Dans la 1ère partie du texte Le pas suspendu de la communisation, intitulée Communisation Vs Socialisation, il s’agissait d’une part de montrer que des emparements d’éléments du capital pouvaient être « communisation », c’est-à-dire « désappropriations » pures, abolition de tout rapport de propriété, même collective et même « prolétarienne ». On s’emparerait donc de ces éléments pour constituer une communauté nouvelle d’individus définissant entre eux, dans leur singularité, des rapports immédiats dans la lutte contre le capital, comme contenu même de cette lutte. Mais, d’autre part, ce processus de « communisation », c’est-à-dire de production du communisme, est intriqué avec l’autre contenu possible de ces emparements : être des appropriations, des socialisations qui entrent dans la constitution d’une nouvelle économie autogérée, sociale et populaire, contrerévolutionnaire. Chacun de ces possibles est, pour l’autre, son autre, c’est-à-dire qu’ils sont dans un rapport conflictuel où chacun, dans sa propre pratique, reconnaît l’autre comme nécessaire, comme un moment de lui-même.

Dans ce processus de la lutte de classe débouchant sur l’abolition des classes, les individus étaient, de fait, posés comme au-delà des genres, car constituant une communauté d’individus immédiatement sociaux. Le dépassement des genres était implicite. C’est cet « implicite », ce « de fait », que cette deuxième partie tente d’expliciter. C’est ce dépassement comme naturellement inclus « dans le mouvement », ce dépassement comme allant de soi, vu la nature et le contenu du mouvement, qui doit être soumis, en tant que tel, à la critique. Il ne suffit pas de dire que la communisation étant communisation, par définition, elle est dépassement des genres. Bien qu’il ne puisse exister de « fronts » distincts dans la lutte, aucune instance de la société de classes ne sera dépassée sans être attaquée pour elle-même.

L’analyse de la domination de genre dans le capitalisme montre que celle-ci est immédiatement division de l’ensemble de la pratique sociale en deux sphères d’activités.


« (Le) caractère sexué de toutes les catégories du capital signifie une division générale de la société entre hommes et femmes. Cette division générale acquiert comme contenu social ce qui est la synthèse de toutes les sexuations des catégories : la création de la distinction du public et du privé. Cette distinction est la synthèse parce que le MPC est une économie politique. C’est-à-dire que reposant sur la vente de la force de travail et une production sociale n’existant comme telle que pour le marché (valeur), le MPC rejette comme “non social” les moments de sa propre reproduction qui échappe à une soumission directe au marché ou au procès de production immédiat : le privé. Ce privé est le privé du public, toujours dans une relation hiérarchique de définition et de soumission au public. » (Réponse aux camarades américaines)

Le processus révolutionnaire de production du communisme se déroulera dans, et surtout contre, la crise généralisée du capital. La crise de la reproduction du rapport d’exploitation est tout autant l’incapacité du capital à exploiter rentablement les prolétaires que celle des prolétaires à offrir une force de travail suffisamment bon marché (suffisamment au-dessous de sa valeur) pour valoriser le capital. En un mot, les prolétaires se trouvent incapables de vivre de l’air — pollué — du temps et, plus précisément, leurs femmes se montrent incapables de l’accommoder comme reproduction de la force de travail.

D’ores et déjà, dans le moment présent de la crise (qui n’en est encore qu’à ses débuts), « l’illégitimité de la revendication salariale » indique que la revendication salariale — argent et/ou conditions de travail — n’est plus « systémique », c’est-à-dire qu’elle ne fait plus système avec un capital pouvant conjuguer augmentation du taux d’exploitation (taux de plus-value) et augmentation des salaires réels (système présenté par les défenseurs du capital comme « partage des gains de productivité ») : elle n’est plus adéquate au moment actuel. Dans l’aggravation de la crise du rapport, dans le moment où les échanges entre capitalistes se bloquent et où les États vont faire la guerre à leurs prolétaires (mais aussi entre eux) pour qu’ils acceptent des relégations massives dans des zones poubelles afin de permettre la poursuite d’une exploitation acharnée, dans ce moment c’est la survie même qui est en cause. La lutte contre le capital devient lutte pour cette survie. C’est là que commencera massivement ce qui a déjà débuté de manière limitée et transitoire en Argentine : les emparements d’éléments du capital.

Les luttes contre le capital, contre sa crise et son offensive anti-prolétarienne sont d’ores et déjà des luttes pour la reproduction de la vie des prolétaires. Les prolétaires vont s’emparer des éléments du capital qui leur seront indispensables pour leur survie et ces emparements sont des actions révolutionnaires contre le capital. Les prolétaires argentins ont « récupéré » les entreprises abandonnées par leurs propriétaires et les ont remises en marche à leur compte selon le principe bien connu : On produit, on vend, on se paie. C’est l’autogestion, mais cette autogestion n’était possible que dans un cadre général où l’argent ainsi obtenu pouvait encore fonctionner comme tel et pouvait s’échanger contre des subsistances. En revanche, dans une situation d’hyper-crise, cela n’est plus possible et ce sont des subsistances elles-mêmes dont on doit s’emparer (ce qui fut également le cas dans les entrepôts frigorifiques argentins).

De toute façon une autogestion généralisée n’a aucun sens et serait dépassée par la lutte qu’elle doit mener contre le capital et par son absence totale de dynamique interne d’accumulation ; elle ne peut être qu’une phase dans un processus aboutissant soit à des mesures de communisation pour poursuivre la lutte contre le capital, soit à une régression contre-révolutionnaire larvée ou ouverte.

En Argentine, les mouvements de chômeurs mirent sur pied de nombreuses activités : des « ateliers de productions » (boulangeries, jardins collectifs, fabrication de briques, conditionnement de produits ménagers, etc.) dont les produits sont destinés à l’autoconsommation ou à la vente à l’extérieur. Le plus souvent autogérés collectivement, on peut considérer ces « ateliers » comme les embryons d’une économie parallèle. Celle-ci a été – à une échelle très limitée – un début de constitution d’une communauté des prolétaires en lutte dans laquelle et par laquelle les rapports ont commencé à se transformer et en particulier les rapports de genre par la remise en cause de la division de la pratique sociale en deux sphères d’activités séparées : une sphère privée et une publique.

Que se soit dans une situation révolutionnaire ou dans toute lutte qui les opposent au capital, les femmes prolétaires remettent toujours pratiquement en cause l’existence de la sphère privée. Une grève d’ouvrières n’est jamais seulement une grève, mais toujours une grève de femmes qui, pour cette raison, placent la sphère privée, à laquelle elles sont indissolublement liées, au centre de la sphère publique. Elles remettent alors en cause non seulement l’existence de cette sphère privée, mais également celle de la sphère publique par le caractère intime et personnel des relations de lutte que les femmes font exister, relations remettant en cause le caractère politique et social que doivent revêtir les activités publiques dans leur distinction même d’avec les activités privées.

On peut non seulement dire que toute lutte de femmes est féministe, mais encore que toute lutte de femmes contient l’opposition des femmes à leur appartenance de genre, paradoxalement même si elles se revendiquent comme femmes !

Voici quelques extraits d’un compte rendu de luttes de femmes en Argentine :

Elles ont été les premières à couper les routes quand leurs compagnons se sont retrouvés sans travail mais elles ont été rendues invisibles. Elles ont lutté pour de la nourriture, pour la santé et pour la dignité, comme elles le faisaient quotidiennement dans leurs foyers. Et avec de la lutte, de l’organisation et de la camaraderie, entre femmes, elles ont commencé à remettre en cause la place qu’elles occupent : à la maison, dans les organisations et dans le monde.

« Sortir c’est une révolution » , dit Viviana, du Mouvement de Travailleurs/euses sans emploi (MTD) de Lugano, en décrivant quelque chose qui ne s’est pas passé en un jour, mais qui pour elle, 33 ans, mère de cinq enfants et femme au foyer depuis l’âge de 16 ans, a été un (heureux) chemin sans retour : « Ma vie avant consistait à me lever à quatre heures du matin parce que mon mari à cette époque avait un travail, quand il s’en allait je devais faire les choses de la maison avant que les enfants ne se lèvent, puis les préparer, les emmener à l’école, revenir, leur donner à manger, réaliser les tâches domestiques et ne pas rater un seul feuilleton télé (novela). Après, il s’est retrouvé sans travail ».

En 2001, ils ont été invités à une réunion de parents à l’endroit où leurs enfants recevaient un soutien scolaire. Viviana y est allée. Cela lui a plu et elle a continué à s’y rendre. Ils parlaient du chômage, des problèmes du quartier, de faire quelque chose entre tous. Chaque samedi, son mari la quittait en lui disant la même phrase : « tu vas perdre ton temps ». Jusqu’à ce qu’ils montent le MTD.

La première fois qu’elle est sortie cela a été à seulement quelques centaines de mètres de sa maison. Graciela Cortes avait alors atteint 40 ans quand elle accepta d’enseigner la couture à d’autres femmes au chômage. « Oui, cela m’entraîna des problèmes à la maison. Malgré le fait que je faisais toujours le ménage, que je m’occupais des enfants, je faisais tout, mais j’avais quand même des problèmes. J’ai décidé de sortir. D’abord, la politique ne m’intéressait pas mais quand j’ai commencé à manquer, je me suis rendu compte que la politique était maintenant à l’intérieur de moi. Mon mari me disait de ne pas y aller mais je lui faisais comprendre : seule je ne vais rien obtenir, il faut être une multitude ». Graciela était au barrage de dix-huit jours à Isidro Casanova avec la CCC et elle s’interroge à voix haute : « Cela va me servir à quoi de lui obéir si de toute façon on se sépare ? Je ne regrette pas. J’ai fais des choses qu’avant je n’aurais pas faites. Tout cela grâce à la machine à coudre et aux Rencontres de Femmes. »

— « Aux Rencontres ?

— Elles t’ouvrent la tête. J’ai changé dans les Rencontres.

— Pourquoi ?

— Tu vois chaque femme. »

Un moment, Gladis Roldan était enchantée de dire qu’elle faisait partie de la Sous-commission des Femmes de la commission des habitants de l’asentamiento (terrain occupé pour des problèmes de logement) Maria Elena (avec les années, bastion de la CCC à La Matanza). Cela l’enchantait jusqu’à ce qu’elle aille, pour la première fois, à une Rencontre Nationale de Femmes, en 1989. Durant un débat, une femme lui a demandé : « Pourquoi est-ce une sous-commission ? Vous pouvez aussi être dans la commission directive. » Une lumière complice brille dans les yeux de Gladys : « T’imagines comment nous sommes revenues ! ». La discussion avec les hommes a duré deux mois. Finalement, toutes sont passées à la commission directive et la sous-commission de femmes — qu’elle repose en paix — a été dissoute.

Ces citations montrent pratiquement ce qu’est la remise en cause de l’existence des deux sphères mais il faut aussi citer les cas de résistance très graves de certains prolétaires hommes.

Il y a des compagnes qui le racontent dans l’assemblée : je n’ai pas pu aller au « piquete » (barrage de route) parce que mon mari m’a battue, parce qu’il m’a enfermée. Beaucoup ont réussi à faire venir leurs compagnons et maintenant ils sont tous les deux. Pour cela, le thème des femmes nous a bien aidé… parce que tu as vu que ce sont nous, les femmes, qui sommes sorties les premières. Pour de la nourriture, pour des postes de travail, pour la santé… et cela a généré des situations très difficiles. Jusqu’à des morts. Il y a eu des maris qui n’ont pas toléré que la femme aille à une réunion, à un « piquete ». Cela s’est passé. Je ne dis pas qu’aujourd’hui cela n’a plus lieu.

La défense de la condition masculine est la défense de la domination masculine, elle est la défense de l’existence de deux sphères séparées d’activité comme on le voit très bien ici.

— « Je peux te raconter l’histoire d’une compagne qui participait au mouvement quand nous étions neuf quartiers, en 1996. La compagne était d’ici, de La Juanita, et elle s’est séparée de son mari parce qu’elle n’en pouvait plus. Il était au chômage, elle a commencé à participer et il est devenu fou, il a commencé à la battre. Puis il est parti. Le lendemain matin, il est revenu, l’a attachée et lui a mit le feu. La compagne est morte. Il ne supportait pas qu’elle sorte.

— Pourquoi ?

— Parce que sortir te change la vie ».

Sortir change la vie au sens fort, cette sortie des femmes dans la lutte change la lutte dans sa forme et dans son contenu. Dans la lutte de classe acharnée pour la survie contre la crise capitaliste, la suppression des deux sphères d’activité est la condition de la victoire car l’abolition des classes n’est pas une base à laquelle se rajouterait l’abolition des genres, l’un ne peut se faire sans l’autre ni l’autre sans l’un.

Si le programme ouvrier n’a jamais envisagé l’abolition des genres, même comme perspective finale au-delà de la fameuse période de transition au cours de laquelle n’aurait été envisagée que l’égalité des hommes et des femmes, c’est que le communisme du programme n’était que la société des producteurs associés. Or, qui dit production dit reproduction, cette dernière se déroulant à côté comme subordonnée et dominée. Cette domination aurait toujours eu comme contenu l’assignation à l’enfantement ce par quoi justement les femmes existent comme telles.

La défense de l’existence de deux sphères, c’est la défense de l’existence de l’économie et de la politique, de la politique comme condition même de l’économie[1]. La sphère publique est par nature celle du masculin et la participation de femmes à cette sphère n’en change pas la nature. Vis-à-vis de cette sphère publique politico-économique, la sphère privée de la reproduction se maintient même si, dans une situation où s’affrontent les diverses orientations de la lutte de classe (pouvoirs populaires, autogestion, emparements sauvages), la « remise des femmes à leur place » est difficile. Quand elle advient, elle est la marque d’un grave revers, localement au moins. En Espagne, le retrait des femmes du front a été fait dans le cadre de la militarisation des milices, élément essentiel du rétablissement complet de l’État et de la victoire de la contre-révolution.

La communisation, la production dans la lutte contre la société capitaliste d’une communauté immédiate à ses membres, c’est l’abolition des classes, des entreprises, de l’État sous toutes ses formes (communes, conseils, syndicats, coopératives), c’est-à-dire l’abolition de toutes les instances de l’activité publique comme séparée de l’activité privée de reproduction.

L’activité privée de reproduction nécessite l’échange et/ou la distribution. L’abolition de l’échange implique celle de la distribution, même non-échangiste, car cette dernière, comme le montrent toutes les mesures de type « communisme de guerre », n’est qu’une modalité provisoire jusqu’au retour du marché. La communisation intègre production et consommation, production et reproduction. C’est pour cela que toute comptabilité est abolie puisqu’elle est comptabilisation de « produits » qui, en eux-mêmes, en tant que produits et en tant que comptabilisables, supposent la séparation de la production et de la consommation. Mais le plus important, c’est qu’abolir la séparation production/consommation, c’est abolir les femmes.

Les femmes sont abolies par l’abolition de la sphère qui les spécifie, la sphère privée devenue « publique », mais aussi par l’abolition de la sphère publique devenue « privée ». Le programmatisme n’avait comme objectif que de faire sortir les femmes de la maison, de les prolétariser, de socialiser le travail domestique, il avait comme objectif l’égalité des hommes et des femmes dans le socialisme. Le fait que cet objectif particulier du programme à l’égard des femmes n’a jamais été réalisé ne peut pas être différencié de l’impossibilité générale du programmatisme dans ses propres termes. Malgré tout, on peut préciser l’impossibilité de l’égalité des femmes et des hommes dans une sphère publique devenue totalitaire en absorbant la sphère privée. Cette impossibilité existe parce que précisément cette sphère publique reste publique, c’est-à-dire économie et politique. La reproduction des individus restés prolétaires ne peut se réaliser dans cette sphère soi-disant unique. La reproduction du prolétaire face au capital présuppose l’assignation des femmes à l’enfantement et donc l’appropriation de toutes les femmes par tous les hommes en général et en particulier. Ainsi est reconstituée l’injonction de base fondant la famille.

L’abolition de la sphère publique contre sa reconstitution sera toujours l’enjeu de la lutte entre révolution et contre-révolution. Ce combat, c’est celui entre l’abolition de l’État et sa reconstitution. Oui mais ! L’abolition de l’État, c’est la « privatisation » de la sphère publique !

Dans la sphère publique existent les leaders connus — de tous ordres — et le citoyen/travailleur anonyme et remplaçable : l’individu moyen membre d’une classe, (l’individu singulier n’existe que dans la sphère privée). L’abolition de l’État et de l’échange, c’est l’abolition de la sphère publique, mais c’est aussi l’autotransformation des prolétaires anonymes et remplaçables en individus se définissant eux-mêmes dans des rapports immédiatement sociaux. C’est-à-dire des individus strictement irremplaçables qui n’ont de rapports qu’en tant qu’individus singuliers et en aucune façon moyens.

Au sens propre, la sphère publique n’est pas « privatisée » bien sûr, pas plus que la sphère privée est socialisée, mais elle est abolie comme sphère mettant en jeu des rapports entre membres de classes, par là moyens et anonymes. L’individu singulier social abolit l’individu social anonyme de la sphère publique et l’individu singulier asocial de la sphère privée. De même que l’abolition des classes et des sphères sont deux aspects d’une même communisation par la décapitalisation du capital et l’abolition de toute société, de même l’abolition des prolétaires et des femmes sont deux aspects de l’autotransformation de tous les prolétaires ­— hommes et femmes — et par là de tous les humains, en individus immédiatement sociaux dans l’entièreté de leur constitution physique, psychique et intellectuelle.

Nous avons vu comment la « sortie » individuelle de femmes prolétaires dans la sphère publique de la lutte met en cause leur définition par la sphère privée, et comment ces sorties se heurtent à des hommes prolétaires, en lutte pourtant eux aussi contre l’offensive capitaliste qu’est la crise du capital et les politiques « douloureuses mais courageuses » que l’État met œuvre pour la combattre… sur le cuir des prolétaires.

Vers la fin du mouvement en Argentine, les femmes de plusieurs mouvements de chômeurs décidèrent de se constituer en mouvements de chômeuses. Ces organisations spécifiques de femmes en lutte ont été comprises par B. Astarian dans sa très intéressante brochure sur le mouvement argentin (Echanges) comme une faiblesse, une division des prolétaires en lutte, division survenue vers la fin du mouvement. Si des oppositions auparavant masquées par la montée des luttes apparaissent souvent dans leur déclin, elles ne sont pas pour autant des faiblesses. D’un point de vue qui considère l’abolition des genres comme intégralement constitutif de la communisation, il en va autrement.

L’auto-organisation des femmes sera un moment incontournable du processus révolutionnaire et cela doit être compris de la même manière que ce que dit le texte « L’auto-organisation est le premier acte de la révolution, la suite s’effectue contre elle ». L’auto-organisation des femmes sera le moyen même que se donneront les (encore) femmes pour combattre ce qui les définit comme telles et donc pour s’abolir comme telles. Le dépassement de l’État, du marché s’effectuera par l’unification des activités tant productives que de lutte et de reproduction, cette unité intégrera aussi bien l’élevage des enfants que la réparation automobile et le combat armé s’il est nécessaire. Dans la constitution de cette unité, les organisations de femmes seront centrales en ce qu’elles seront exactement, en elles-mêmes, cette unité. Les femmes, luttant en tant que telles, ne peuvent que lutter pour cette unité qui est aussi leur propre unification contre le clivage de toutes et de chacune en prolétaire et en femmes, en citoyenne et femmes, en Homme et en femme !

Les auto-organisations de femmes devront pourtant aussi lutter en leur propre sein contre une tendance qui existera nécessairement, celle qui tendra à limiter leur rôle à la représentation et à la négociation de l’égalité pour les femmes, à la reconnaissance de « leurs apports indispensables ». Cette tendance politiquement « strictement féministe » sera en connexion avec tout ce qui promouvra une socialisation de l’économie et de l’État. Il est très probable que les femmes les plus « radicales » qui proclameront leur volonté d’abolir les femmes se verront combattues comme « traitresses », comme poignardant la « cause des femmes » et de la démocratie réelle et non-sexiste. Tout comme ceux qui s’opposeront — et ces femmes en seront peut-être la majorité — à toute procédure démocratique et/ou élective seront attaqués comme voulant : « confisquer la révolution pour eux et se constituer en élite cooptée au dépens des masses ».

Les femmes en lutte et leurs organisations devront unir en elles toutes les femmes sans constituer un front antisexiste : les petites-bourgeoises ruinées, les paysannes, la masse de toutes celles qui sont « sans–emploi », les femmes au foyer plus ou moins pauvres ou plus ou moins classe moyenne. Le mouvement révolutionnaire des femmes qui se battra pour constituer l’unité non-échangiste et non-politique des prolétaires en lutte les intégrera parce que femmes et parce qu’en crise en tant que telles. Elles intégreront le mouvement de lutte contre le capital et, faisant ce qu’elles ont toujours fait en réalité, mais jamais fait ouvertement, elles dirigeront, organiseront la vie réelle, cette vie qui était dans le privé, mais qui maintenant est la révolution se faisant comme création d’une nouvelle vie réelle intime et publique, totalement féminine parce que ne l’étant plus du tout.

Le courant communisateur est issu de la critique et du dépassement de la gauche communiste conseilliste anti-léniniste. Ce courant, fidèle à ses origines sur ce point non-critiqué, est resté, dans sa période de totale confidentialité, fondamentalement antiféministe. L’idéologie féministe fut interprétée comme l’un des modernismes qui substituaient au prolétariat un nouveau sujet révolutionnaire dans le cadre de la triade « femmes, jeunes, immigrés ». Il existe effectivement un féminisme anti-classiste de ce type, mais il n’est pas « Le féminisme », phénomène évolutif et infiniment divers. Le concept « d’auto-abolition du prolétariat » qui fut une étape de l’élaboration de la notion positive de communisation restait fondé sur une positivité ouvrière même paradoxalement négative. La communisation elle-même, qui a dépassé toute conception d’une nature révolutionnaire du prolétariat, ne se concevait alors que comme dépassement du programme sur ses propres bases.

Même si TC ne s’est pas posé la question telle quelle pendant des décennies, tout doute sur un éventuel caractère « machiste » de la théorie communisatrice ne pouvait qu’être écarté puisque la révolution produisait l’individu immédiatement social, c’est-à-dire au-delà de toute appartenance prédéterminée instaurée par la société. L’individu était immédiatement social, mais la question de la distinction de genres demeurait dans un angle mort de la théorie. La question était comme résolue de fait sans avoir été posée. C’est, arrivant dans le « groupe-TC », une « camarade mais femme », pour qui l’abolition des femmes et des hommes était explicitement définitoire de l’individu immédiatement social, qui mit les pieds dans le plat. Mais ce n’était pas que le « but » qui était touché. Dans la lutte de classe, dans la communisation, dans la production de cet individu immédiatement social, rien, en ce qui concerne les hommes et les femmes, ne pouvait demeurer « de fait » ou dans un angle mort de la théorie. Il fallait rouvrir le chantier de la contradiction entre prolétariat et capital, de la contradiction entre hommes et femmes, de l’exploitation, du capital comme contradiction en procès. Cela se fit non pas sans vagues, mais sans raz-de-marée, non pas sans haussement de voix, mais sans conflits : le fruit était mûr… et sans doute depuis longtemps.

Aujourd’hui, un large consensus semble exister dans le courant communisateur pour considérer que la révolution est abolition des genres autant que des classes. Mais un débat existe sur la question de l’existence d’une contradiction de genres au même titre que de classes. Il importe que ce débat ne soit pas seulement formel, mais porte sur l’importance cruciale des luttes de femmes dans le moment actuel et sur leur spécificité comme élément essentiel de l’abolition des genres dans l’abolition des classes en tant qu’abolition des classes dans l’abolition des genres. Tel était l’objet de ce texte.

Le courant communisateur a déjà un débat avec les éléments encore attachés à l’autonomie de classe et qu’on peut encore qualifier d’ultragauche, il en a un avec des communistes immédiatistes/alternativistes, il en aura maintenant un, qu’on peut espérer productif, avec les féministes radicales qui veulent l’abolition des femmes autant que des classes.

BL, 21 juin 2011

[1] Le mode de production capitaliste, en généralisant le marché et le salariat qui sont ses fondements, est le premier mode de production qui soit une économie politique, c’est-à-dire séparant structurellement la production du domestique.

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