LA PEUR-PANIQUE DU FUTUR NOUS PARALYSE DANS LA PEUR AU PRÉSENT. DIT-ON.


C'EST UN MAUVAIS RÊVE QUI NÉCESSITE D'ÊTRE ENDORMI POUR Y CROIRE.



dimanche 28 novembre 2010

Jacques Sapir: Vers une crise terminale


  Un nouveau texte de Jacques Sapir est apparu sur le site mémoires des luttes, je me suis permis de le reproduire ici puisqu'il parle de la continuation de la crise et de la certitude de l'éclatement de la zone euro entre 2011 et 2012. La divergence des taux d'intérêts est produite  par la nature même des évolutions économiques des différents états membres car les démographies, les taux d'inflations, et les taux de productivités évoluent de façon autonome pour chaque pays. L'Europe n'ayant prévue aucun mécanisme pour rééquilibrer les balances, l'unité monétaire produit un réajustement par la pression salariale et la diminutions des demandes intérieures de chaque pays. A ce stade bien sûr, la solution que préconise certains, à savoir la transformation de la monnaie unique en monnaie commune reste encore possible, cependant cette possibilité pourrait ne plus exister d'ici deux ans comme semble le croire J.Sapir. Passé une certaine limite la zone euro éclatera, c'est d'ailleurs aussi l'avis d'Ambrose EVANS PRITCHARD  dont unarticle virulent provenant du DAILY TELEGRAPH vient d'être traduit par le chef de l'UPR François ASSELINEAU. Ce célèbre journaliste accuse carrément l'UE d'être proto-Fasciste, rien que çà. Les choix économiques et politiques que prennent les élites face à la débandade européenne nous mène effectivement vers un régime de plus en plus autoritaire. Nous avons d'ailleurs vue récemment que même le candidat potentiel à l'élection présidentielle française DSK, s'est mis à tenir des propos absolument terrifiant quand à ses conséquences pratiques sur la démocratie française, s'ils étaient appliqués. De toute façon si l'on se fit à l'analyse présente de Jacques Sapir, il y a peu de chance que le délire technocratique de certains européïstes ait une chance d'aboutir, car  l'UE et l'euro éclateront bien avant.




Vers une crise terminale 
par Jacques Sapir


  Après l’annonce du plan d’aide à l’Irlande, la situation continue à se dégrader dans la zone euro. Cette dégradation annonce la crise terminale de cette zone, qui devrait survenir d’ici à l’hiver 2011/2012, et peut-être avant. Fondamentalement, ce plan n’a pas rassuré les marchés. D’ores et déjà, les inquiétudes montent sur le Portugal, mais aussi sur l’Espagne, qualifiée « d’éléphant malade » par certains analystes. Pour le Portugal, les spreads (écart des taux d’intérêt sur la dette par rapport aux titres publics allemands) se sont relativement synchronisés avec ceux de l’Irlande. On peut le constater dans le graphique de l’agence France-Trésor datant du 5 novembre 2010.

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Sur le marché secondaire des titres publics, la baisse de leur valeur de revente faciale est un indicateur du taux d’intérêt auquel on est prêt à les détenir. De ce point de vue, la baisse de valeur des titres publics irlandais s’est  accompagnée de celle des titres portugais et espagnols. On a atteint les taux suivants le 22 novembre en fin de journée :

Irlande : 8,34% (et 8,64% le 23 novembre en fin de journée)
Portugal : 6,90%
Espagne : 4,81%

Ceci montre que les marchés ne croient plus aux déclarations des principaux responsables qui vont répétant que les problèmes de l’Irlande et du Portugal sont très différents. Ce qui est certes vrai techniquement, mais oublie la  vision stratégique du problème. En fait, ces pays souffrent des mêmes maux, et en particulier du taux de change de l’euro. Les structures économiques différentes des pays de la zone ne peuvent s’accommoder d’un taux de change  unique, en particulier si ce dernier est fortement surévalué.

  L’Espagne, qui fait face à une crise sans précédent, et où le taux de chômage est passé de 11 à 20% en 30 mois, devra d’ici la fin de l’année 2010 refinancer 150 milliards de titres publics arrivant à maturité, et cela sans compter l’augmentation rapide de son déficit. Si elle devait faire face à une nouvelle montée des taux et devait demander à  bénéficier du mécanisme d’aide mis en place pour la Grèce, cela ferait éclater ce mécanisme et confronterait les dirigeants allemands à l’issue qu’ils redoutent le plus : voir la zone Euro se transformer en une zone de compensation des déficits.

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Tout cela est pris en compte par les opérateurs des marchés, et en particulier par les fonds spéculatifs qui profitent des lacunes de la réglementation européenne pour jouer à fond la carte de la spéculation. En fait, les autorités politiques de la zone euro ont commis plusieurs erreurs graves :

1.- Le plan européen visant à consolider les mécanismes de stabilisation, adopté au printemps 2010, n’est pas crédible. Il s’inspire du SDRM (Sovereign Debt Restructuring Mechanism) qui fut proposé puis abandonné par le FMI en 2001. Ce plan implique que les prêteurs privés pourraient perdre une partie des actifs qu’ils ont imprudemment achetés. or aujourd’hui les marchés n’entendent plus perdre un seul centime. Le plan pourrait être crédible s’ils se donnait des moyens de pression sur les marchés, en limitant drastiquement les fenêtres de spéculation. Mais, au contraire, c’est la liberté des États qu’il entend limiter. Ceci est insuffisant pour rassurer les opérateurs et ne freine pas leur liberté de spéculer, ce dont ils ne se privent pas.

2.- Ce plan est par ailleurs déjà remis en cause par une nouvelle aggravation de la situation de la Grèce. Les effets du plan de stabilisation se font sentir sur le PIB avec une nouvelle récession qui, mécaniquement, accroît les déficits et surtout leur poids par rapport au PIB (par baisse du dénominateur. Il est très peu probable que la Grèce puisse retourner devant les marchés financiers en 2013 si une partie de la dette n’est pas effacée. Les autorités grecques envisagent en fait un défaut partiel.

3.- Ce plan soulève des problèmes politiques croissants en Irlande et au Portugal. Le gouvernement de Dublin ne tient plus - littéralement - qu’à un fil. Sa majorité au Parlement est réduite à 2 députés et, avant même le vote sur le budget 2011, elle sera ramenée à un seul, pour cause d’élection partielle. Des élections législatives anticipées auront lieu en janvier. Au Portugal, une grève générale massive a eu lieu le 24 novembre. Même en Grèce, le taux record d’abstentions enregistré aux élections locales (seulement 37% de votants pour la région d’Athènes) laisse présager de nouveaux troubles pour 2011 et 2012, quand de nouvelles étapes du plan de rigueur devront être abordées.

4.- L’accord passé entre l’Allemagne et la France manque considérablement de stabilité pour pouvoir espérer refonder des mécanismes politiques de gestion de la zone euro. En effet, si un accord a pu être trouvé sur un mécanisme de stabilisation, il dépend très largement de la réaction des marchés. Que ces derniers ne considèrent pas ce mécanisme comme crédible et c’est tout le fragile édifice franco-allemand qui s’effondre car, sur le fond, les positions de ces deux pays sont antagoniques. La France ne peut accepter longtemps que l’Allemagne réalise près de 75% de son excédent commercial au détriment de ses voisins immédiats.L’excédent commercial allemand par rapport à la France (27 milliards d’euros) est ainsi supérieur à celui enregistré par rapport aux Etats-Unis (19 milliards).

5.- Techniquement, la Commission européenne a commis une grave erreur en n’interdisant pas les ventes à découvert sur les marchés financiers. Elle reste fondamentalement attachée à l’idéologie de la concurrence et des marchés dits « efficients », idéologie qui est à la base même de la crise que nous vivons. La crise terminale de l’euro est donc d’ores et déjà engagée, et elle devrait connaître son point culminant dans le courant de 2011, et au plus tard à l’hiver 2011-2012. Il y a peu de chances qu’elle puisse être évitée. Au mieux, prendra-t-on des mesures pour prolonger l’agonie et reportera-t-on sur 2013 ou 2014 les échéances.

Cette crise ne provient pas des problèmes rencontrés par la Grèce, l’Irlande et demain le Portugal et peut-être l’Espagne. Elle provient en fait de la volonté de faire fonctionner avec une monnaie unique des économies hétérogènes, marquées notamment par des taux d’inflation structurels extrêmement différents. Ou bien par un taux d’inflation tel que toute tentative pour le faire baisser entraîne une chute du PIB.

Ce problème, en son temps, avait provoqué la crise du Système monétaire européen (SME), aggravée par la spéculation. Or dans la zone euro on retrouve les mêmes problèmes, et la circulation des capitaux n’est toujours pas contrôlée, donnant ainsi une prime à la spéculation qui peut se déchaîner par des opérations de vente à découvert. L’euro ne peut fonctionner comme monnaie unique que si une volonté forte et légitime s’exprime au niveau politique, et si existent des flux de transferts importants (entre 6% et 10% du PIB de la zone). C’est ce que l’on voit dans les grands pays fédéraux où la monnaie est unique, avec des économies régionales hétérogènes, pour harmoniser des économies qui sont en réalité très hétérogènes.

Aucune de ces solutions n’est aujourd’hui envisageable. L’Allemagne a exprimé à de nombreuses reprises son opposition à une « zone de transferts budgétaires », et les avantages que les pays retirent de leur appartenance à la zone euro sont eux aussi très hétérogènes. Faute d’une unité politique, qui ne peut être acquise aujourd’hui qu’à minima, et dans la mesure où les règles régissant les marchés financiers sont restées laxistes- ceci sous la double influence de l’idéologie des marchés dits « efficients » et des intérêts privés directs et indirects de certains des décideurs - l’avenir de la zone euro est désormais très compromis.

La crise va donc s’étendre peu à peu, avec des épisodes provisoires de répit. Elle va toucher de nouveaux pays, et même la France sera atteinte quand les agences de notation lui retireront sa note AAA au printemps prochain, tandis que ceux qui ont déjà été frappés par la crise connaîtront des rechutes douloureuses. L’accumulation des plans d’ajustement budgétaire va plonger la zone dans une atonie économique. Puis une nouvelle récession viendra tarir les rentrées budgétaires sur lesquelles on compte pour équilibrer les budgets. D’autres plans d’ajustement seront alors nécessaires et la zone euro glissera de la récession à la dépression. Dans ces conditions, le coût du maintien de l’euro et dans la zone euro va rapidement excéder ses avantages, supposés ou réels.

Si la zone euro apparaît aujourd’hui comme condamnée dans sa forme actuelle, il importe de maintenir le principe d’une certaine coordination monétaire entre les pays de l’Union européenne, voire entre les pays du noyau historique de l’Union. Ceci pourrait prendre la forme d’une monnaie commune venant se superposer aux monnaies nationales retrouvées, et dans un cadre institutionnel marqué par une stricte réglementation des marchés financiers, un contrôle des mouvements de capitaux, ainsi que par des taux de change fixes, mais ajustables de manière régulière.

Ceci impliquerait aussi des institutions permettant de re-nationaliser les dettes publiques, dont une partie pourrait être financée par monétisation par les banques centrales. Mais un tel système ne se décrète pas en quelques jours, voire en quelques semaines. Si l’on ne veut pas que l’éclatement inéluctable de la zone euro tourne au sauve-qui-peut généralisé, c’est dès aujourd’hui qu’il nous faut anticiper cette situation. Nous avons entre trois et six mois pour agir. Après, il sera trop tard.

samedi 27 novembre 2010

Le prolétariat n'est pas le sujet de l'histoire


par Moishe Postone

Extrait de Temps, travail et domination sociale, pp. 519-524, Mille et une nuits, 2009 (Cambridge University Press, 1993).








Désormais, nous pouvons revenir aux questions du rôle historique de la classe ouvrière et de la contradiction fondamentale du capitalisme, telles que Marx les traite implicitement dans sa critique de maturité. Tout en me concentrant sur les formes structurantes de médiation sociale constitutives du capitalisme, j'ai montré que la lutte de classes n'engendre pas en et pour soi la dynamique historique du capitalisme ; elle n'est en réalité un élément moteur de ce développement que parce qu'elle est structurée par des formes sociales intrinsèquement dynamiques. Comme on l'a noté, l’analyse de Marx réfute l'idée que la lutte entre la classe capitaliste et le prolétariat soit une lutte entre la classe dominante dans la société capitaliste et la classe qui porte en elle le socialisme et que, par conséquent, le socialisme entraîne l'autoréalisation du prolétariat. Cette dernière idée est intimement liée à la compréhension traditionnelle de la contradiction fondamentale du capitalisme comme contradiction entre la production industrielle et le marché et la propriété privée. Chacune des deux grandes classes du capitalisme est identifiée à l'un des termes de cette « contradiction » ; l'antagonisme entre travailleurs et capitalistes est donc vu comme l'expression sociale de la contradiction structurelle entre les forces productives et les rapports de production. Toute cette conception repose sur le concept de « travail » comme source transhistorique de la richesse sociale et élément constitutif de la vie sociale.

J'ai critiqué les postulats sous-jacents à cette conception en expliquant en détail les distinctions que Marx opère entre le travail abstrait et le travail concret, entre la valeur et la richesse matérielle, et en montrant la centralité de ces distinctions dans sa théorie critique. Sur la base de ces distinctions, j'ai développé la dialectique du travail et du temps qui se trouve au cœur de l'analyse marxienne du modèle de croissance et de la trajectoire de production qui caractérisent le capitalisme. Selon Marx, loin d'être la matérialisation des seules forces productives, qui sont structurellement en contradiction avec le capital, la production industrielle fondée sur le prolétariat est de part en part façonnée par le capital ; elle est la matérialisation des forces productives et des rapports de production. On ne peut donc pas la saisir comme un mode de production qui, inchangé, pourrait servir de base au socialisme. Chez Marx, la négation historique du capitalisme ne peut pas être comprise comme une transformation qui rendrait le mode de distribution adéquat au mode de production industriel développé sous le capitalisme.

De la même façon, il est désormais clair que, dans l'analyse de Marx, le prolétariat n'est pas le représentant social d'un possible futur non capitaliste. L'idée logique du déploiement que Marx fait de la catégorie de capital, son analyse de la production industrielle, réfutent les postulats traditionnels qui font du prolétariat le sujet révolutionnaire. Pour Marx, la production capitaliste se caractérise par une immense expansion des forces productives et de la connaissance qui se sont constitués dans un cadre déterminé par la valeur et qui, partant, existent sous la forme aliénée du capital. Lorsque la production industrielle s'est pleinement développée, les forces productives du tout social sont devenues plus grandes que l'habileté, le travail et l'expérience du travailleur collectif. Elles sont socialement générales, la connaissance et les pouvoirs accumulés par l'humanité se constituant eux-mêmes en tant que tels sous une forme aliénée ; elles ne peuvent pas être adéquatement appréhendées en tant que forces objectivées du prolétariat. Le « travail mort », pour reprendre les termes de Marx, n'est plus l'objectivation du seul « travail vivant » ; il est devenu l’objectivation du temps historique.

Selon Marx, avec le développement de la production industrielle capitaliste, la création de richesse matérielle devient de moins en moins dépendante de la dépense de travail humain immédiat dans la production. Ce type de travail continue toutefois nécessairement de jouer un rôle en ce sens que la production de (sur)valeur dépend de lui ; la reconstitution structurellement fondée de la valeur se révèle en même temps la reconstitution de la nécessité du travail prolétarien. D'où : alors que la production industrielle capitaliste continue de se développer, le travail prolétarien est de plus en plus superflu du point de vue de la richesse matérielle, donc anachronique ; cependant, il reste nécessaire en tant que source de la valeur. En même temps que cette dualité se manifeste, plus le capital se développe et plus il rend vide et fragmenté le travail même qu'il requiert pour se constituer.

L'« ironie » historique de cette situation, telle que Marx l'analyse, c'est qu'elle soit constituée par le travail prolétarien lui-même. Notons à cet égard combien il est révélateur que Marx, lorsqu'il considère la catégorie économico-politique de « travail productif », ne la traite pas comme une activité sociale constituant la société et la richesse en général – en d'autres termes, il ne la traite pas comme « travail ». Il définit bien plutôt le travail productif sous le capitalisme comme travail produisant la survaleur, c'est-à-dire comme contribuant à l'autovalorisation du capital [1]. Marx transforme du même coup ce qui, dans l'économie politique classique, est une catégorie transhistorique et positive en une catégorie historiquement spécifique et critique, qui saisit ce qui est au cœur du capitalisme. Loin de glorifier le travail productif, Marx écrit : « La notion de travailleur productif n'inclut donc nullement le seul rapport entre activité et effet utile, entre travailleur et produit du travail, mais en même temps un rapport social spécifique, né de l'histoire, qui appose sur le travailleur le sceau de moyen de valorisation immédiat du capital. Être un travailleur productif n'est donc pus une chance, mais au contraire une déveine » [2]. En d'autres termes, le travail productif est la source structurelle de son autodomination.

Dans l'analyse de Marx, le prolétariat reste ainsi structurellement important pour le capitalisme en tant que source de la valeur, mais non pas de la richesse matérielle. Cela est aux antipodes des interprétations traditionnelles concernant le prolétariat : loin de constituer les forces productives socialisées qui entrent en contradiction avec les rapports sociaux capitalistes et qui conduisent du même coup à un possible futur postcapitaliste, la classe ouvrière est pour Marx l'élément constitutif essentiel de ces rapports eux-mêmes. Tant le prolétariat que la classe capitaliste sont liés au capital, mais le prolétariat l'est davantage : on peut imaginer le capital sans capi¬talistes, mais pas sans le travail créateur de valeur. Selon la logique de l'analyse de Marx, la classe ouvrière, au lieu de porter en elle une possible société future, est la base nécessaire du présent sous lequel il souffre ; il est lié à l'ordre existant d'une manière qui en fait l'objet de l'histoire.

Bref, l'analyse que Marx fait de la trajectoire du capital ne montre nullement la possible autoréalisation, dans une société socialiste, du prolétariat comme vrai sujet de l'histoire [3]. Elle présente au contraire la possible abolition du prolétariat et du travail que le prolétariat accomplit comme une condition de l'émancipation. Cette interprétation implique nécessairement de repenser à nouveaux frais le rapport entre les luttes de classes dans la société capitaliste et le possible dépassement du capitalisme – problème auquel je ne puis que faire allusion ici. Cela indique que l'on ne peut pas comprendre la possible négation historique du capitalisme suggérée par la critique de Marx en termes de réappropriation par le prolétariat de ce qu'il a constitué et, partant, en termes d'abolition de la seule propriété privée. En réalité, la logique de l'exposé de Marx implique clairement que la négation historique du capitalisme doive être conçue comme la réappropriation par les hommes de capacités socialement générales qui ne se fondent finalement pas sur la classe ouvrière et qui se sont historiquement constituées sous la forme aliénée du capital [4]. Une telle réappropriation n'est possible que si la base structurelle de ce procès d'aliénation – la valeur, donc le travail prolétarien – est aboli. En retour, l'apparition historique de cette possibilité est fonction de la contradiction sous-jacente au capitalisme.

vendredi 19 novembre 2010

Remember CNR


Pour rappel, le liant de cette solidarité CNR est de nature obligée. Ce n'est que la gueule contre le pare-brise de l'urgence sociale -le risque de guerre civile en FRANCE- que toutes les franges de la société ont pactisé "à l' unanimité" une série de mesures progressistes dans un pays exsangue, la guerre après la guerre, et la révolution concomitante étant un risque, que le Parti Communiste en particulier n'a pas voulu prendre. Il y a donc eu pacte unanime entre toutes les parties, ou pratiquement toutes.
Pour l'instant nous n'en sommes pas là, et la décomposition suit sa logique de ruine. L'inversion attendra le seuil entre pacte unanime ou amorçage d'un processus révolutionnaire imprévisible (qui fait office de repoussoir quasi-unanime, notamment chez ceux qui ont le plus à perdre).
 Il n'y a pour l'instant pas assez de contraintes pour forcer l'unanimité. C'est encore l'heure du compromis, aussi néfaste et imbécile soit-il. Dans un compromis, on se met d’accord sur une position « moyenne ». Dans le type d’accord à l'unanimité on combine tout ce que l’une des parties n’acceptera jamais de sacrifier. Alors que la position « moyenne » du compromis se définira en fonction du rapport de force existant, donc ne changera rien. L’unanimité n’a aucun rapport ni avec la notion de compromis ni avec celle de consensus. L’unanimité exprime un vote, pas une opinion, c’est pourquoi il y faut une part de contrainte : dans le processus du vote, certains doivent renoncer à leur opinion personnelle sinon l’unanimité ne peut pas être obtenue. L’intérêt saute aux yeux dès lors qu’on admet l’existence d’une contrainte : c’est que le pouvoir de tout bloquer n’apporte, in fine, aucun avantage sur les autres, car celui qui tient mordicus à son opinion, eh ben… il est bloqué comme les autres. 


mardi 16 novembre 2010

Diez Estrategias de Manipulación



El lingüista norteamericano Noam Chomsky elaboró la lista de las ‘Diez Estrategias de Manipulación’ a través de los medios de comunicación masiva, que reproducimos aquí y que van desde la estrategia de la distracción, pasando por la estrategia de la gradualidad hasta mantener al público en la ignorancia y la mediocridad.


1. La estrategia de la distracción


El elemento primordial del control social es la estrategia de la distracción que consiste en desviar la atención del público de los problemas importantes y de los cambios decididos por las elites políticas y económicas, mediante la técnica del diluvio o inundación de continuas distracciones y de informaciones insignificantes. La estrategia de la distracción es igualmente indispensable para impedir al público interesarse por los conocimientos esenciales, en el área de la ciencia, la economía, la psicología, la neurobiología y la cibernética. “Mantener la atención del público distraída, lejos de los verdaderos problemas sociales, cautivada por temas sin importancia real. Mantener al público ocupado, ocupado, ocupado, sin ningún tiempo para pensar; de vuelta a granja como los otros animales (cita del texto ‘Armas silenciosas para guerras tranquilas)”.

2. Crear problemas y después ofrecer soluciones

Este método también es llamado “problema-reacción-solución”. Se crea un problema, una “situación” prevista para causar cierta reacción en el público, a fin de que éste sea el mandante de las medidas que se desea hacer aceptar. Por ejemplo: dejar que se desenvuelva o se intensifique la violencia urbana, u organizar atentados sangrientos, a fin de que el público sea el demandante de leyes de seguridad y políticas en perjuicio de la libertad. O también: crear una crisis económica para hacer aceptar como un mal necesario el retroceso de los derechos sociales y el desmantelamiento de los servicios públicos.

3. La estrategia de la gradualidad

Para hacer que se acepte una medida inaceptable, basta aplicarla gradualmente, a cuentagotas, por años consecutivos. Es de esa manera que condiciones socioeconómicas radicalmente nuevas (neoliberalismo) fueron impuestas durante las décadas de 1980 y 1990: Estado mínimo, privatizaciones, precariedad, flexibilidad, desempleo en masa, salarios que ya no aseguran ingresos decentes, tantos cambios que hubieran provocado una revolución si hubiesen sido aplicadas de una sola vez.

4. La estrategia de diferir

Otra manera de hacer aceptar una decisión impopular es la de presentarla como “dolorosa y necesaria”, obteniendo la aceptación pública, en el momento, para una aplicación futura. Es más fácil aceptar un sacrificio futuro que un sacrificio inmediato. Primero, porque el esfuerzo no es empleado inmediatamente. Luego, porque el público, la masa, tiene siempre la tendencia a esperar ingenuamente que “todo irá mejorar mañana” y que el sacrificio exigido podrá ser evitado. Esto da más tiempo al público para acostumbrarse a la idea del cambio y de aceptarla con resignación cuando llegue el momento.

5. Dirigirse al público como criaturas de poca edad

La mayoría de la publicidad dirigida al gran público utiliza discurso, argumentos, personajes y entonación particularmente infantiles, muchas veces próximos a la debilidad, como si el espectador fuese una criatura de poca edad o un deficiente mental. Cuanto más se intente buscar engañar al espectador, más se tiende a adoptar un tono infantilizante. ¿Por qué? “Si uno se dirige a una persona como si ella tuviese la edad de 12 años o menos, entonces, en razón de la sugestionabilidad, ella tenderá, con cierta probabilidad, a una respuesta o reacción también desprovista de un sentido crítico como la de una persona de 12 años o menos de edad”.

6. Utilizar el aspecto emocional mucho más que la reflexión

Hacer uso del aspecto emocional es una técnica clásica para causar un corto circuito en el análisis racional, y finalmente al sentido crítico de los individuos. Por otra parte, la utilización del registro emocional permite abrir la puerta de acceso al inconsciente para implantar o injertar ideas, deseos, miedos y temores, compulsiones, o inducir comportamientos…

7. Mantener al público en la ignorancia y la mediocridad

Hacer que el público sea incapaz de comprender las tecnologías y los métodos utilizados para su control y su esclavitud. “La calidad de la educación dada a las clases sociales inferiores debe ser la más pobre y mediocre posible, de forma que la distancia de la ignorancia que planea entre las clases inferiores y las clases sociales superiores sea y permanezca imposibles de alcanzar para las clases inferiores”.

8. Estimular al público a ser complaciente con la mediocridad

Promover al público a creer que es moda el hecho de ser estúpido, vulgar e inculto…

9. Reforzar la autoculpabilidad

Hacer creer al individuo que es solamente él el culpable por su propia desgracia, por causa de la insuficiencia de su inteligencia, de sus capacidades, o de sus esfuerzos. Así, en lugar de rebelarse contra el sistema económico, el individuo se autodesvalida y se culpa, lo que genera un estado depresivo, uno de cuyos efectos es la inhibición de su acción. Y, sin acción, no hay revolución!

10. Conocer a los individuos mejor de lo que ellos mismos se conocen

En el transcurso de los últimos 50 años, los avances acelerados de la ciencia han generado una creciente brecha entre los conocimientos del público y aquellos poseídos y utilizados por las elites dominantes. Gracias a la biología, la neurobiología y la psicología aplicada, el “sistema” ha disfrutado de un conocimiento avanzado del ser humano, tanto de forma física como psicológicamente. El sistema ha conseguido conocer mejor al individuo común de lo que él se conoce a sí mismo. Esto significa que, en la mayoría de los casos, el sistema ejerce un control mayor y un gran poder sobre los individuos, mayor que el de los individuos sobre sí mismos.

Douze thèses sur l’anti-pouvoir

1. Le point de départ est l’acte de négation
Au début il y a le cri, pas la parole. Face à la mutilation des vies humaines par le capitalisme, un cri de tristesse, un cri d’horreur, un cri de rage, un cri de négation : NON !
La pensée, pour dire la vérité du cri, doit être négative. Nous ne voulons pas comprendre le monde mais le nier. L’objet de la théorie est de conceptualiser le monde négativement, non pas comme quelque chose de séparé de la pratique, mais comme un moment de la pratique, comme une partie de la lutte pour changer le monde, pour en faire un lieu digne de l’humanité. Mais, après tout ce qui s’est passé, comment pouvons-nous ne serait-ce que commencer à songer changer le monde ?


2. Un monde digne ne peut pas être créé par l’action de l’État
Durant la plus grande partie du siècle dernier, les efforts pour créer un monde digne de l’humanité ont été centrés sur l’État et l’idée de conquérir le pouvoir étatique. Les principales polémiques (entre réformistes et révolutionnaires) portaient sur les moyens de conquérir le pouvoir étatique, par la voie parlementaire ou par la voie extra-parlementaire. L’histoire du XX° siècle porte à penser que la question des moyens de conquête du pouvoir étatique n’était pas si cruciale. Quelle qu’en soit la forme, la conquête du pouvoir étatique n’a pas permis de réaliser les changements que les protagonistes espéraient. Ni les gouvernements réformistes, ni les gouvernements révolutionnaires n’ont réussi à changer le monde de façon radicale.
Il est facile d’accuser les dirigeants de tous ces mouvements de les avoir trahis. Le fait qu’il y ait eu tant de trahisons suggère pourtant que l’échec des gouvernements radicaux, socialistes ou communistes a des racines plus profondes. La raison qui interdit de se servir de l’État pour mener à bien un changement radical dans la société tient à ce que l’État est lui-même une forme de rapport social qui s’inscrit dans la totalité des rapports sociaux capitalistes.
L’existence même de l’État en tant qu’instance séparée de la société signifie que, au-delà du contenu de sa politique, il participe activement au processus qui sépare les gens du contrôle de leur propre vie. Le capitalisme n’est rien d’autre que cela : la séparation des gens de leur propre action. Une politique dont l’axe est l’État reproduit inévitablement en son sein le même processus de séparation, en séparant les dirigeants des dirigés, en séparant l’activité politique sérieuse de l’activité personnelle frivole. Une politique dont l’axe est l’État, loin d’aboutir à un changement radical de la société, conduit à la subordination progressive de l’opposition à la logique du capitalisme. Nous voyons alors pourquoi l’idée que l’on peut se servir de l’État pour changer le monde était une illusion.


3. La seule façon de concevoir un changement radical aujourd’hui ne relève pas de la conquête du pouvoir mais de la dissolution du pouvoir.
La révolution est plus urgente que jamais. Les horreurs engendrées par l’organisation capitaliste de la société sont de plus en plus atroces. Si la révolution à travers la conquête du pouvoir étatique s’est révélée une illusion, cela ne veut pas dire que nous devons abandonner l’idée de la révolution. Mais il faut la concevoir en d’autres termes : non comme la conquête du pouvoir, mais comme la dissolution du pouvoir.


4. La lutte pour la dissolution du pouvoir est la lutte pour émanciper le “ pouvoir-de ” (potentia) du “ pouvoir-sur ” (potestas).
Pour commencer à penser à changer le monde sans prendre le pouvoir, il faut opérer une distinction entre le pouvoir-action (potentia) et le pouvoir-domination (potestas). Dans toute tentative de changer la société intervient le faire, l’activité. Le faire, à son tour, implique que nous avons la capacité de faire, le pouvoir-action. Nous utilisons fréquemment le mot “ pouvoir ” dans ce sens, comme quelque chose de positif, quand une action en commun avec d’autres (une manifestation ou même un bon séminaire) nous donne une sensation de pouvoir. Le pouvoir, pris dans cette acception, trouve son fondement dans le faire : c’est le pouvoir-action.
Le pouvoir-action est toujours social, il émane toujours du flux social du faire.
Notre aptitude à faire est le produit du faire d’autres et crée les conditions pour le faire ultérieur d’autres encore. On ne peut pas imaginer de faire qui ne soit pas intégré sous une forme ou sous une autre au faire d’autres, dans le passé, le présent, le futur.


5. Le pouvoir-action est transformé, se transforme en pouvoir-domination quand se brise le faire.
La transformation du pouvoir-action en pouvoir-domination implique la rupture du flux social du faire. Ceux qui exercent le pouvoir-domination séparent le produit du faire des autres et se l’approprient. L’appropriation de ce produit est aussi l’appropriation des moyens de faire, et c’est ce qui permet aux puissants de contrôler le faire des acteurs. Les acteurs (les êtres humains, compris comme sujets actifs) sont ainsi séparés de leur produit, des moyens de production et du faire lui-même. Comme acteurs, ils sont séparés d’eux-mêmes.
Cette séparation, qui est à la base de toute société où certains exercent le pouvoir sur d’autres, atteint son point culminant sous le capitalisme. Le flux social du faire est rompu. Le pouvoir-action se transforme en pouvoir-domination. Ceux qui contrôlent le faire des autres apparaissent alors comme les acteurs dans cette société et ceux dont le faire est approprié par d’autres deviennent invisibles, sans voix, sans visage. Le pouvoir-action n’est plus inscrit dans un flux social, il existe sous la forme d’un pouvoir individuel. Pour la majorité de la société, le pouvoir-action est transformé en son contraire, l’impuissance, ou le seul pouvoir de faire ce qui est décidé par d’autres. Pour les puissants, le pouvoir-action se transforme en pouvoir-domination, le pouvoir de dire à autrui ce qu’il doit faire, dans une relation de dépendance vis-à-vis du faire d’autrui.
Dans la société actuelle, le pouvoir-action existe sous ta forme de sa propre négation, le pouvoir-domination. Le pouvoir-action existe sous la forme où il est nié. Cela ne veut pas dire qu’il n’existe plus. Il existe, mais il existe comme négation, dans une tension antagonique avec sa propre forme d’existence comme pouvoir-domination.


6. La rupture du faire est la rupture de chacune des modalités de la société, chacune des modalités de nous-mêmes
C’est la séparation du faire et des acteurs du produit de l’action qui conduit les personnes à ne pas se considérer mutuellement comme des acteurs, mais comme des propriétaires (ou des non-propriétaires) du produit (conçu dès lors comme un objet séparé du faire). Les rapports entre personnes existent comme rapports entre choses et les personnes existent, non pas comme acteurs, mais comme porteurs passifs des choses. Cette séparation des acteurs du faire - et de ce fait, d’eux-mêmes - est traitée dans les ouvrages en des termes étroitement associés : l’aliénation (le jeune Marx), le fétichisme (le vieux Marx), la réification (Lukâcs), la discipline (Foucault) ou l’identification (Adorno). Chacun de ces termes traduit clairement que le pouvoir-action ne peut pas être compris comme quelque chose qui nous serait extérieur, et qu’il imprègne tout au contraire chaque modalité de notre existence. Tous ces termes se réfèrent à une ossification de la vie. Un endiguement du flux social du faire, un rétrécissement des possibles.
Le faire est transformé en être : telle est l’essence du pouvoir-domination. Alors que le faire signifie que nous sommes et que nous ne sommes pas, la rupture du faire annihile le “ nous ne sommes pas ”. Il ne nous reste que le “ nous sommes ”. Le “ nous ne sommes pas ” est oublié ou renvoyé au rang de pure utopie. Il n’existe plus comme possible. Le temps s’homogénéise. L’avenir est maintenant le prolongement du présent ; le passé, l’antécédent du présent. Tout faire, tout mouvement est inscrit dans le prolongement de ce qui est. Ce peut être merveilleux de rêver à un monde digne de l’humanité mais ce n’est rien d’autre qu’un rêve. L’état du pouvoir-domination c’est l’état du “ les choses sont comme ça ”, l’état d’identité.


7. Nous participons à la rupture de notre propre faire, à la construction de notre propre subordination
Comme acteurs séparés de notre propre faire, nous reproduisons notre propre subordination. Comme travailleurs, nous produisons le capital qui nous domine. Comme enseignants universitaires, nous jouons un rôle actif dans la perception de la société comme identité, dans la transformation du faire en être. Quand nous définissons, classifions, quantifions, quand nous affirmons que l’objet des sciences sociales est de saisir la société telle qu’elle est ou quand, encore, nous prétendons étudier la société objectivement - comme s’il s’agissait d’un objet qui nous serait extérieur - nous participons activement à la négation du faire, à la séparation du sujet de l’objet, au divorce entre acteur et produit.


8. Il n’y a aucune symétrie entre le pouvoir-action et le pouvoir-domination
Le pouvoir-domination est la rupture et la négation du faire. C’est la négation active et répétée du flux social du faire, du nous qui nous constituons à travers le faire social. Penser que la conquête du pouvoir-domination peut conduire à l’émancipation de ce qu’il nie est absurde. Le pouvoir-action est social. C’est la constitution du nous, la pratique de la reconnaissance mutuelle de la dignité.
Le mouvement du pouvoir-action contre le pouvoir-domination ne doit pas se concevoir comme contre-pouvoir (terme qui suggère une symétrie entre pouvoir et contre-pouvoir) mais comme un anti-pouvoir (terme qui, pour moi, suggère une asymétrie totale entre le pouvoir et notre lutte).


9. Le pouvoir-domination semble nous pénétrer si profondément que la seule solution possible passerait par l’intervention d’une force extérieure. Mais ce n’est en rien une solution
I1 est facile de tirer des conclusions très pessimistes sur la société actuelle. Les injustices et la violence et l’exploitation hurlent à nos oreilles, mais il semble pourtant qu’il n’y ait pas d’issue possible. Le pouvoir-domination semble pénétrer chaque aspect de nos existences si profondément qu’il est difficile d’imaginer l’existence de “ masses révolutionnaires ”. Dans le passé, la profonde pénétration de la domination capitaliste a conduit beaucoup à voir la solution en termes de direction d’un parti d’avant-garde, mais il s’est avéré que ce n’était en rien une solution et que cela revenait au simple remplacement d une forme de pouvoir-domination par une autre.
Le plus facile est d’opter pour une désillusion pessimiste. Le cri initial de rage face aux horreurs du capitalisme ne nous quitte pas mais nous apprenons à vivre avec lui. Nous ne devenons pas des zélateurs du capitalisme mais nous reconnaissons que nous ne pouvons rien faire. La désillusion conduit à tomber dans l’identification, à accepter que ce qui est est. A participer donc a la séparation du faire et du produit.


10. La seule façon de rompre le cercle apparemment vicieux du pouvoir est de voir que la transformation du pouvoir-action en pouvoir-domination est un processus qui implique nécessairement l’existence de son contraire : la fetichisation implique l’anti-fétichisation
Le plus souvent, l’aliénation (fétichisme, réification, discipline, identification, etc.) est considérée comme s’il s’agissait d’un état consommé. Il est question des formes capitalistes des rapports sociaux comme si elles avaient été déterminées dès l’aube du capitalisme pour perdurer jusqu’à ce que le capitalisme soit remplacé par un autre mode de production. En d’autres termes, on distingue constitution et existence : on situe la constitution du capitalisme dans un passé historique et on assume que son existence présente est stable Un tel point de vue nourrit forcément le pessimisme.
Si nous voyons au contraire dans la séparation du faire et du produit quelque chose qui n’est pas achevé mais bien un processus, le monde commence à s’ouvrir Le fait même que nous parlions d’aliénation signifie que l’aliénation ne peut pas être absolue. Si séparation, aliénation, etc., se comprennent comme un processus, alors cela suppose que leur évolution n’est pas prédéterminée, que la transformation du pouvoir-action en pouvoir-domination est une question ouverte, jamais tranchée. Qui dit processus dit mouvement en devenir, et ce qui est en processus (l’aliénation) à la fois est et n’est pas. L’aliénation est donc un mouvement qui s’oppose à sa propre négation, l’anti-alienation. L’existence du pouvoir-domination implique l’existence de l’anti-pouvoir-domination ou. autrement dit, le mouvement d’émancipation du pouvoir-action.
Ce qui existe sous la forme de sa négation, ce qui existe sous la modalité d’être nié existe réellement, au-delà de sa négation, comme négation du processus de négation. Le capitalisme est fondé sur la négation du pouvoir-action, de l’humanité, de la créativité, de la dignité : pourtant, tout cela est bien réel. Les zapatistes en sont la preuve, la dignité existe au-delà de sa négation Elle n’existe pas séparément mais sous la seule forme qu’elle peut prendre dans notre société, celle de la lutte contre sa propre négation. Tout comme existe le pouvoir-action, non pas comme un îlot perdu dans un océan de pouvoir-domination, mais sous la seule forme où il peut exister, celle de la lutte contre sa propre négation. La liberté, également, existe non pas telle que la représentent les libéraux, quelque chose qui serait au-delà des antagonismes sociaux, mais sous la seule forme qu’elle puisse prendre dans une société caractérisée par des rapports de domination, celle de la lutte contre cette domination.
C’est de l’existence réelle et matérielle de ce qui existe sous la forme de sa propre négation que naît l’espérance.


11. La possibilité de changer radicalement la société dépend de la force matérielle de ce qui existe sous la forme de sa négation
La force matérielle de la négation se manifeste sous différentes formes. On la voit d’abord dans les luttes innombrables qui ne se proposent pas de conquérir le pouvoir sur autrui, mais simplement d’affirmer notre pouvoir-action, notre résistance contre la domination d’autrui. Ces luttes prennent des formes très différentes, de la rébellion ouverte aux luttes pour conquérir ou défendre le contrôle sur le processus de travail ou l’accès à l’éducation ou aux services de santé, ou encore celles pour l’affirmation de la dignité, plus parcellaires, souvent réduites au silence du foyer. La lutte pour la dignité - pour ce que nie la société actuelle - prend aussi souvent des formes qui ne sont pas ouvertement politiques : dans la littérature, dans la musique, dans les contes de fée. La lutte contre l’inhumanité est omniprésente, dans la mesure où elle est inhérente à notre existence en tant qu’êtres humains. On voit aussi la force de la négation dans la dépendance du pouvoir-domination vis-à-vis de ce qu’il nie. Ceux dont le pouvoir-action existe comme capacité à dire à autrui ce qu’il doit faire, dépendent toujours, pour leur existence, du faire des autres. Toute l’histoire de la domination peut être vue comme la lutte menée par les puissants pour s’affranchir de cette dépendance relativement aux dominés. C’est ainsi qu’on peut lire la transition du féodalisme au capitalisme, pas seulement comme la lutte des serfs pour s’affranchir des seigneurs, mais aussi comme la lutte des seigneurs pour s’affranchir des serfs en transformant leur pouvoir en argent et donc en capital. On peut voir encore cette même quête d’affranchissement vis-à-vis des travailleurs dans l’introduction du machinisme, dans la conversion massive du capital productif en capital argent qui joue un rôle si éminent dans le capitalisme contemporain.
Quoi qu’il en soit, la fuite des puissants face aux acteurs est vaine. Le pouvoir-domination ne peut pas être autre chose que la métamorphose du pouvoir-action. Les puissants ne peuvent en aucun cas s’émanciper de leur dépendance vis-à-vis des dominés.
Enfin, cette dépendance se traduit dans l’instabilité des puissants, dans la crise tendancielle du capital. La fuite du capital face au travail- le remplacement des travailleurs par des machines ou sa conversion en capital argent-place le capital face à sa dépendance ultime vis-à-vis du travail (autrement dit, sa capacité à transformer le faire de l’homme en travail abstrait, producteur de valeur) sous la forme de la chute du taux de profit. Ce qui se manifeste dans la crise, c’est la force de ce que nie le capital, à savoir le pouvoir-action non subordonné.


12. La révolution est urgente mais incertaine ; elle est une question sans réponse
Les théories marxistes orthodoxes ont voulu fonder la certitude dans la révolution, en faisant valoir que le développement historique conduit inévitablement à une société communiste. Cette tentative était profondément erronée : aucune certitude ne peut s’inscrire dans la création d’une société qui s’auto-détermine. La certitude ne peut se trouver que dans le camp de la domination.
La certitude se trouve dans l’homogénéisation du temps, dans la congélation du faire en être. L’autodétermination est par essence incertaine. La mort des vieilles certitudes est une libération.
De même, la révolution ne peut pas se comprendre comme une réponse, mais seulement comme une question, comme une recherche de l’accomplissement de la dignité. Preguntando caminamos : de question en question nous nous frayons un chemin.
Références
T. W. Adorno : La Dialectique négative
Ernst Bloch : 
Le Principe Espérance
Michel Foucault : 
Surveiller et Punir
John Holloway : “ Teorîa volcânica ”, Bajô el Volcan, p. 119-134
Georg Lukâcs : 
Histoire et Conscience de classe
Karl Marx : 
Manuscrits économico-philosophiques de 1844
Karl Marx : 
Le Capital
* Paru dans la revue ContreTemps, numéro six, février 2003. Changer le monde sans prendre le pouvoir ? Nouveaux libertaires, nouveaux communistes.
Edition numérique réalisée par Hébert Abd-El Krim*, fondateur des Editions La Brèche Numérique.

Alter-Mondialisme & "société civile": une technocratie "hype" pour un mondialisme durable



La "société civile" jouit d’une place de plus en plus déterminante sur la scène internationale. C’est notamment par leur présence au conseil économique et social des Nations Unies, que les OSC (Organismes de la Société Civile) parviennent à mettre en avant leurs idées, leurs diagnostics, et les préconisations qui en découlent.

Malgré la réputation de contre-pouvoir dont ils jouissent, il est nécessaire de s’interroger sur le rôle de certains OSC, ces derniers entretenant d’étroites relations avec le pouvoir politique et économique, allant même parfois jusqu’à prolonger la mise en œuvre de leurs objectifs. (1)
Mais là n’est pas l’unique rôle de la société civile, car il s’agit également de prétendre à un transfert de centre de décision. Il s’agit assurément du transfert du pouvoir du peuple (civique) vers une "société" indéterminée socialement, mais se revendiquant "civile". Cette particularité dialectique, bien souvent passée sous silence, contribue à la paralysie de la démocratie populaire. En effet, du point de vue de cette "société civile" autoproclamée, il s’agit d’influer, au nom du peuple et sans aucun mandat, sur des décisions échappant au contrôle démocratique et souverain des peuples. Ces décisions peuvent parfois influencer la vie politique internationale, et engager des mutations considérables dans l’équilibre géostratégique déjà précarisé par l’hégémonie des États-Unis et de leurs alliés au sein des Nations Unies.
Ceci étant dit, une partie de cette "société civile" se revendique d’un courant né lors des premiers Forums Sociaux : l’altermondialisme. Ce mouvement, auquel les médias ne semblent pas fermer les portes, est supporté par des critiques de la mondialisation, dont ils s’auto désignent porte-paroles. Pourtant, c’est un mouvement très hétérogène mais qui trouve malgré tout une relative unité dans la critique de la mondialisation néolibérale et de ses conséquences. Mais il y a un problème dialectique : L’alter-mondialisme, propose une autre (alter) mondialisation. "Un autre monde est possible" pour reprendre le slogan d’ATTAC (Association pour la Taxation des Transactions et pour l’Action Citoyenne).
Cet autre mondialisme est-il réellement un frein au mondialisme néolibéral, ou sert il à donner une légitimité à ce dernier tout en le faisant muter dans l’intérêt de l’oligarchie ? - Existe-t-il une "mondialisation heureuse" ?
Le premier problème frappant réside dans l’indistinction entre la mondialisation, qui est un processus naturel inhérent à l’accélération des échanges et de l’innovation technique ; et le mondialisme qui est une idéologie. Cette ambiguïté repose sur une incohérence dialectique :
- la proposition d’une alternative via un "autre-mondialisme", à visage plus humain.
- le refus d’un certain mondialisme "néolibéral", théorie économique dominant le système mondialisé.
Mais le système néolibéral n’a de libéral que son titre et est avant tout un système de domination mondiale comme un autre. Les économistes contemporains justifient les pratiques prédatrices de l’économie mondialisée par des théories vieilles de plusieurs siècles, ce qui est une imposture. Les véritables auteurs de ces théories seraient horrifiés par les pratiques actuelles. Il y a simplement un système de domination mondiale, que l’on peut examiner sur le plan économique, militaire, etc.
Le néo-libéralisme n’est qu’un outil pour soumettre les pays alliés à ce système de domination mondiale, en leur imposant une politique économique allant contre l’intérêt de leurs peuples. Pour les altermondialistes, il s’agit donc de discuter des modalités, du refus du néo-libéralisme économique par exemple, mais jamais du cadre général. Pourtant, c’est bien ce cadre qui est à la source des désordres actuels : le mondialisme, et non l’obéissance à une théorie économique, cette dernière ne servant qu’à verrouiller le ralliement forcé des États alliés (aliénés ?) à ce système de domination.
Les positions de Susan George, porte parole de l’altermondialisme et présidente d’honneur d’ATTAC, illustre parfaitement cette ambiguïté dialectique. Susan George s’est en effet associée à L’UNPA (Campagne pour la création d’une assemblée parlementaire des Nations Unies). L’UNPA est également soutenue par le COPAM (Comité pour un parlement mondial) dont le président est Valérie Giscard d’Estaing, mondialiste convaincu à qui l’on doit entres autres le TCE (Traité Constitutionnel Européen).
Lors du ralliement à l’UNPA, Valérie Giscard d’Estaing avait alors déclaré : "Nous avons donc le plaisir de joindre ce réseau. Quant aux détails de la proposition, je voulais mettre en évidence que selon notre point de vue, les futurs délégués d’une assemblée parlementaire mondiale, pourraient initialement être nommés par les Parlements nationaux. Cependant, nous croyons que les délégués ne devraient pas nécessairement être eux-mêmes des députés élus. Le cumul du mandat mondial avec un autre mandat parlementaire au niveau national serait à l’inconvénient du premier ». (2)
- Si les délégués ne devraient pas être des députés élus, seraient ils nommés comme le sont les commissaires européens ?
- Quand aux fameux "détails de la proposition", ne sont-ils que de simples "détails" ou changent-ils radicalement la donne lorsque l’on sait que le cadre général a déjà été débattu par l’oligarchie mondialiste ?
On pourrait trouver les réponses à ces questions en examinant d’autres propositions auxquelles Madame Susan George s’est associée, comme le "Global Marshall Plan", vague éponyme du Plan Marshall. Ce projet essentiellement américain est présidé par Al Gore et aspire à « la création d’une économie de marché écologique et sociale à l’échelle mondiale ». La reprise du nom du Plan Marshall américain d’après guerre, dont fut issue une grande partie des européanistes et atlantistes français (comme Jean Guyot ou Jean Monnet), ne semble vraiment pas dû au hasard..(3) Le fait que l’oligarchie mondialiste cherche à coopter les alternatives économiques au mondialisme néolibéral n’a rien de surprenant non plus, ni qu’elle en soit à l’origine comme dans ce cas précis. (4)
Ainsi se dessinent les connivences silencieuses qui existent entre l’alter-"mondialisme" et l’oligarchie mondialiste dont Al Gore et Valérie Giscard d’Estaing sont de fervents supporters. On peut donc sérieusement douter de l’efficacité des positions de Susan George et d’ATTAC sur ces questions.
Pour conclure, cet "alter"-mondialisme, idéologie à laquelle souscrit une grande part de la "société civile" française, doit être considérée non pas comme un contre-pouvoir mais comme un "autre mondialisme". Ce mondialisme ne se réjouit pas nécessairement de l’hégémonie du néo-libéralisme économique, mais se réclame fréquemment d’une prétendue "solidarité" entre les peuples oppressés. Seulement, pour qu’il puisse s’agir de véritables revendications du peuple, il faudrait que celui-ci puisse prendre une position souveraine et non être représenté par des organismes qui ne sont pas élus, et qui n’ont rien de "civil". De plus, il faudrait que les propositions alternatives issues de cette société civile ne soient pas des projets à l’initiative de l’oligarchie mondialiste.
En définitif, cette "société civile" accompagne le pouvoir politique et économique dans son ambition de création d’un "Nouvel Ordre Mondial" via la privation de démocratie populaire. Ce projet admet plusieurs chemins pour y parvenir, et l’un d’entre eux repose sur l’idée qu’un gouvernement mondial ne peut exister qu’avec le concours de la société civile. Cette dernière fusionnerait avec les pôles économiques et politiques afin de définitivement neutraliser les décisions démocratiques, tout en développant une néo économie prétendument équitable. Cette néo économie " de marché écologique et sociale" - dixit Al Gore- est à l’image du microcrédit dont on connaîtra bientôt l’effet dévastateur via le prolongement des mécanismes de la dette dans les Pays en Voie de Développement.
C’est aussi ce qu’annonce, d’une manière magnifiquement cryptée, Jacques Attali, qui est entre-autres le président du deuxième organisme de microcrédit au monde : Planet Finance. Pour lui, « Les ONG vont être l’esquisse de l’amorce du gouvernement mondial, de la démocratie planétaire, de ce qui va faire basculer l’économie de marché vers la gratuité et vers l’intérêt général et le dépassement de la société capitaliste ». Des perspectives d’avenir qui en disent long sur le futur de la société civile et de l’alter-nouvel ordre mondial. (5)
(1) Les relations incestueuses des ONG avec les Etats et les transnationales, Réseau Voltaire :http://www.voltairenet.org/article1...

(2) Site internet de l’UNPA : http://fr.unpacampaign.org/news/377.php
(3) Les ONG , instruments des gouvernements et des transnationales ? , Réseau Voltaire :http://www.voltairenet.org/article1...
(4) Site internet du Global Marshall Plan : http://www.globalmarshallplan.org/i...


(5) Conversation d’avenirs, Public Sénat, « L’avenir des ONG » :http://www.publicsenat.fr/cms/emiss...

vendredi 5 novembre 2010

Après les mid-terms, les illusions s'évanouissent, la colère prospère

L’opinion publique U.S. compte désormais pour punir Wall Street sur un événement qui s’apparente à l’intervention de la justice divine. Plus aucun doute n’est permis : la punition ne viendra pas des hommes. Passons sur le fait que Goldman Sachs et Angelo Mozilo, ancien patron de Countrywide, ont été condamnés à des amendes qui se chiffrent en dizaines ou en centaines de millions de dollars mais qui demeurent d’un montant dérisoire par rapport aux pertes qu’ils ont causées, et sans qu’ils aient reconnu la moindre responsabilité de leur part, et constatons que ni la justice, ni les régulateurs des marchés financiers, ni les représentants du peuple, ni l’administration, ni le gouvernement américains, qui disposent pourtant chacun du pouvoir nécessaire et ont eu des occasions multiples de mettre en accusation les coupables, voire de les punir, n’ont jugé bon de le faire.

Les électeurs qui ont élu Obama pensaient voter contre Wall Street et ses méfaits. Ceux qui votèrent McCain, également, et à plus juste titre sans doute. Tous devaient cependant rapidement déchanter. Un raz-de-marée républicain aux élections du 2 novembre ne changera lui non plus rien à cela et les cyniques auront beau jeu d’affirmer que la liberté du peuple américain se limite à un choix très restreint de voter soit pour la Chambre de Commerce des États-Unis soit pour Wall Street. Une leçon de l’histoire qu’il ne conviendrait pas de négliger est que les peuples qui en sont réduits à compter sur une intervention divine, ne sont jamais bien loin en réalité de prendre leur propre destin en main. Il s’agit là d’une observation dont feraient bien de tenir compte toute affaire cessante les différentes instances étatiques américaines.

mercredi 3 novembre 2010

CALL CENTER: NÉO-PROLÉTARIAT ET DIVISION DU TRAVAIL POST-MODERNE


Call centers : les nouveaux prolétaires
envoyé par sudteleperformance

Pour y avoir travaillé, dans ces calls center, on ne peut qu'acquiescer cette description du taylorisme dans le secteur tertiaire.
Mais que celui qui a la chance de ne pas être soumis à ce type d'exploitation ne croit pas qu'il puisse s'en tirer à si bon compte puisque son métier de consommateur implique une prolétarisation des esprits conditionnée par le modèle de l'usine étendue à la société humaine dans son ensemble. Il n'y a pas d'industrialisation de la vie quotidienne sans perte de savoir sur la vie quotidienne, sans capture de ce savoir par le marketing et le management, déterminé et orienté par l'intensification de la logique de maximisation du taux de profit. Le projet est limpide historiquement, voire logique si l'on se place dans une certaine disposition d'esprit, il s'agit de faire travailler les "masses" une seconde fois à l'accumulation du capital, en les incitant à consommer à la maison ce qu'elles ont produit à l'usine.
Avec toujours cette volonté de découper, de mutiler le savoir expérientiel en un ensemble de segments exploitables et manipulables, dont on ne connaît pas l'enchaînement -que l'on occulte- si ce n'est l'impression diffuse et le plus souvent refoulée d'être un simple maillon de la chaîne. Nous n'avons plus de mythe pour nous placer dans l'ordre des choses, pour le mettre en doute ou le remettre en cause. La segmentation comportementale, le narcissisme des petites différences, voilà qui confine la mesure de notre petit savoir, une prolétarisation achevée (ou l'art de la démolition pour les plus pervers).

mardi 2 novembre 2010

Nicos POULANTZAS - 1936-1979 - éléments biographiques

 
Né à Athènes, Nicos Poulantzas a été membre du Parti communiste grec.
Résidant en France à partir de 1960, il va être maître de conférences à l’université de Paris-VIII (Vincennes).
Quand il publie en 1968 son livre "Pouvoir politique et classes sociales", il n’est pas exagéré de dire qu’il n’y a pas en France de véritable théorie marxiste de l’État. Les esprits exigeants doivent se contenter de quelques textes de Gramsci et de quelques commentaires intelligents sur les classiques de la théorie de l’État.
"Pouvoir politique et classes sociales" se situe à un tout autre niveau.
C’est apparemment un livre bardé de références dogmatiques, formulé dans une langue rébarbative, mais en même temps plein de vigueur juvénile et qui bouscule les règles établies. Nicos Poulantzas est, à l’époque, très profondément influencé par Louis Althusser, mais il ne développe pas pour autant la pensée d’un maître ; il part, en réalité, à l’aventure, un peu comme s’il s’enivrait de découvertes qu’il est très difficile de maîtriser et qu’il faut, à cause de cela, emprisonner dans une terminologie familière et bien connue.
On peut, bien entendu, critiquer sévèrement l’importance qu’il attribue alors aux définitions et aux classifications, à la taxinomie. On ne doit cependant pas oublier que cet ouvrage permet à beaucoup de rompre, à ce moment-là, avec un marxisme simpliste, qui ne voit dans l’État que l’instrument de la classe dominante et dans la politique qu’une manipulation.
Nicos Poulantzas, en cherchant à délimiter le champ du politique, fait toucher du doigt l’irréductibilité de celui-ci par rapport à l’économique ou à l’idéologique, et le redécouvre comme un jeu de stratégies et de tactiques en vue de maintenir la cohésion de la formation sociale.
Il est, en ce sens, beaucoup plus loin du structuralisme qu’on ne l’a dit.
C’est ce que montre bien son livre "Fascisme et dictature" (1971), qui s’intéresse de très près aux processus qui ont mené les fascistes italiens et les national-socialistes allemands à prendre le pouvoir.
Nicos Poulantzas, dans cet ouvrage, fait preuve d’une très grande sensibilité aux évolutions des rapports de force entre les classes et aux glissements politiques et idéologiques qu’on observe comme conséquences directes des affrontements entre les grandes organisations représentatives des couches opprimées et de la bourgeoisie.
La politique pour laquelle il se passionne n’est certainement pas le reflet de l’économie et des rapports économiques ; elle est, au contraire, la réaffirmation toujours renouvelée de la lutte des classes ; elle est faite d’une suite d’interventions qui bouleversent des relations apparemment très établies et cristallisées.
On peut dire que la théorie de Nicos Poulantzas se centre autour de la contradiction entre les déterminismes sociaux structurels et l’innovation latente, et porteuse d’avenir, des conflits de classes.
Dans cet esprit toujours, il n’y a pas de pire adversaire du marxisme authentique que l’économisme, qui résume toutes les conceptions fatalistes de l’histoire et toutes les conceptions déterministes de la société.
Pour Nicos Poulantzas, le caractère irrésistible des processus économiques auxquels les hommes d’aujourd’hui sont confrontés, particulièrement dans un contexte de prolifération des sociétés multinationales et de désordres monétaires internationaux, ne renvoie donc pas à une loi d’airain du devenir social, mais à un certain agencement des rapports de classes, à des dispositifs favorables, dans une conjoncture donnée, à la classe dominante.
La domination de l’État, sa suprématie apparente dans tous les débats qui secouent la société ne sont pas le fait d’une entité maîtresse d’elle-même, d’une sorte de démiurge qui ferait face consciemment aux problèmes qu’il doit affronter.
Ils sont plutôt l’expression d’un fonctionnement aveugle : l’État capitaliste contemporain est tout autant dirigé qu’il dirige. Comme le dit Poulantzas dans son dernier ouvrage, "L’État, le Pouvoir, le Socialisme" (1978), l’État est de nature relationnelle. Il exprime et traduit des relations sociales complexes au niveau global, ou plus précisément national, sans qu’on puisse dire qu’il s’impose comme l’organisateur véritable de la société. Il est, dit encore Nicos Poulantzas, condensation, matérialisation des rapports de force entre les classes. En d’autres termes, on est bien en présence d’une immense machinerie, mais d’une machinerie qui n’a pas en elle-même ses forces motrices ni son principe de fonctionnement.
L’État doit donc être désacralisé et débarrassé de tous les investissements idéologiques qui en font un instrument privilégié de conservation ou de transformation de la société. On ne peut évidemment ignorer des phénomènes tels que le nazisme et le stalinisme, qui sont l’irruption d’une sauvagerie étatique rationalisée ; mais ils doivent être replacés dans le cadre de modifications radicales des rapports de classes, alors même qu’ils semblent précéder celles-ci, voire les mettre en œuvre de façon paroxystique.
Il en découle logiquement qu’on ne doit pas simplifier – comme le fait une partie de la tradition marxiste – le problème de la disparition ou du dépérissement de l’État.
La métaphore de la destruction de l’appareil d’État ne doit pas nous conduire à oublier que la lutte pour faire régresser la part de la coercition politique dans les rapports sociaux ne saurait s’épuiser dans la destruction de certaines institutions étatiques.
Il faut, en réalité, qu’il y ait concomitance des transformations politiques et des transformations sociales, dans un contexte général d’extension de la démocratie.
L’œuvre prématurément interrompue de Nicos Poulantzas se clôt sur une mise en question très claire du dogmatisme et sur une invite à ne pas se laisser prendre dans les filets de l’étatisme.
Jean-Marie VINCENT (professeur à l’université de Paris-VIII)