source : Paul JORION
Rappelez-vous, c’était en 2009, il y a maintenant une éternité. La
crise financière était à son paroxysme, et le G20 avait décidé de
confier à l’OCDE la difficile mission de dépeindre la réalité de
l’opacité financière en gris et noir, afin de classer les juridictions
non coopératives jugées respectivement « en voie de progrès » ou bien
totalement « opaques » ; le blanc immaculé était évidemment de rigueur
pour les juridictions coopératives.
Après les proclamations d’usage – « Les paradis fiscaux, c’est fini ! »
– vint rapidement le temps des désillusions : la méthode engagée pour
lutter contre ces juridictions non transparentes était celle de la
diplomatie non coercitive, sous la forme de simples conventions de
coopération. C’est ainsi que la Suisse et Monaco, en signant une
douzaine de conventions juste avant l’ouverture du sommet du G20,
avaient réussi à ne pas figurer sur les listes de la honte. Surtout, les
critères retenus pour les pays qui y figuraient à l’issue du sommet
prêtaient au mieux à rire, au pire à crier au scandale tant ils
faisaient la part belle à l’interprétation pour ne pas froisser les
poids lourds qui auraient peu goûté de se retrouver livrés en pâture à
une opinion publique qui ignorait probablement que certains paradis
fiscaux étaient hébergés par les plus grandes puissances économiques de
ce monde, comme les États-Unis ou l’Angleterre. En moins de temps qu’il
ne faut pour le dire, l’affaire fut entendue : des accords bancals
étaient signés, les listes étaient vidées de leurs figurants pressés de
regagner la blancheur OCDEienne qu’ils souhaitaient éternelle et qui
était réservée aux pays faisant preuve de transparence dans leurs
activités financières.
Mieux,
certains établissements financiers plus ou moins désignés volontaires
décidaient en leur âme et conscience de liquider toutes affaires
cessantes leurs filiales dans les paradis fiscaux.
Comportement remarquable s’il en est, au moment même où la plupart de
leurs petits camarades faisaient plutôt dans le chantage à l’emploi et à
la distribution de crédits à l’économie pour calmer les velléités –
pourtant ô combien modestes – de régulation du secteur financier. On vit
d’ailleurs plus tard en 2010 comment la réforme de Wall Street à
travers la loi Dodd Frank fut littéralement mise en charpie grâce à
l’aide opportune de lobbyistes inondés de dollars généreusement fournis
par les principales institutions financières des États-Unis.
Cette
même année, les paradis fiscaux étaient désormais considérés comme
étant de l’histoire ancienne. Pour le grand public, le problème était
réglé. D’ailleurs, les politiques ne s’y trompèrent pas, et les sommets
qui devaient suivre en 2010 – Toronto, Séoul – et 2011 – Cannes –
s’empressèrent de ne pas trop déplacer les tapis de peur de voir la
poussière accumulée s’en échapper. Pourtant, tous les experts un tant
soit peu sérieux s’accordaient à dire que les mesures du G20 avaient été
avant tout de la poudre de perlimpinpin, et que 40 à 50 % des
transactions financières mondiales transitaient par un ou plusieurs
paradis fiscaux. Entretemps, la formidable crise des dettes souveraines
s’était enclenchée et le bouc émissaire jugé bien commode en 2009 pour
afficher un discours politique volontariste n’était plus d’aucune
utilité pour dénoncer la situation exsangue des finances publiques des
pays développés qui voyaient les uns après les autres leurs notations
dégradées par des agences qui prenaient ainsi la place des paradis
fiscaux dans la rhétorique guerrière qu’affectionnent tant certains
politiques dans ces moments là. Un rideau de fumée supplémentaire
destiné à parachever un programme néo-libéral qui avait dorénavant bien
du mal à recueillir les suffrages des peuples mis à mal.
Dans le
même temps se dessinait un peu partout en filigrane un essor de
l’extrême droite, laquelle diversifiait son fond de commerce qui avait
peu changé depuis une trentaine d’années – un discours économiquement à
droite, très libéral – pour revenir aux fondamentaux historiques : le
binôme constitué par dénonciation de la finance internationale apatride
et la dénonciation des mouvements migratoires « incontrôlés ». C’est
ainsi que dans la foulée et sous le poids écrasant des perspectives
électoralistes, une partie des droites « classiques » européennes furent
amenées à « droitiser » leurs discours pour coller au nouvel « air du
temps ». Mais pas sur l’économie, non. Plutôt sur le mécanisme somme
toute classique qui permet de diviser (pour mieux régner ?) et
d’opposer : l’étranger qui circule trop librement, l’étranger incivil,
l’étranger qui vole le travail des autres, l’étranger délinquant… Là où
certains voyaient des étrangers qui n’étaient pas assez entrés dans
l’histoire, d’autres voyaient désormais des étrangers qui étaient trop
entrés dans leur histoire, leur pays, leur civilisation. Difficile
d’entendre que l’émigration, c’est au départ une déchirure, un
dépassement de soi, un arrachement, tout simplement parce que les
conditions de vie d’une grande partie des habitants de cette planète, ce
ne sont pas celles des paradis fiscaux hyper-financiarisés mais plutôt
celles des enfers sociaux hyper-précarisés.
Nous sommes
aujourd’hui en 2012 et rien n’a changé, bien au contraire. Le constat
est accablant : les capitaux n’ont jamais aussi librement circulé, et
les hommes n’ont jamais aussi peu librement circulé. Cherchez l’erreur.
Alors quand on découvre au détour d’une dépêche Reuters que la société SWIFT
pourrait pour la première fois de son histoire exclure un pays de son
réseau de transactions financières, avec pour corollaire des difficultés
d’approvisionnement et le développement du troc et des paiements en or,
on est obligé de se poser la question : comment diable les responsables
du G20 n’y ont-ils pas pensé plus tôt ? La solution est tellement
simple : prenez les chambres de compensation comme Clearstream et
LCH.Clearnet, ajoutez-y SWIFT, et bannissez tout bonnement toutes les
juridictions non coopératives, et là c’en sera définitivement fini des
paradis fiscaux.
A l’heure où la refondation du capitalisme est plus que jamais nécessaire pour éviter le chaos et le bancor
keynésien indispensable pour équilibrer les échanges internationaux,
seules mesures à même de transfigurer la réalité des enfers sociaux, il
semblerait pourtant que les dirigeants aient jugé urgent de ne pas
trancher : ce sera donc les paradis fiscaux ET les enfers sociaux. Or
s’il est une leçon à retenir de tout ceci, elle est très simple : cinq
minutes de courage politique.
