Ce qu’on appelle financiarisation est un processus de séparation, de
mise à distance, ou d’éloignement vis à vis des contraintes de
l’économie réelle. C’est que l’échange marchand, outil indispensable de
la division du travail, reste dans une économie non financiarisée trop
soumis aux contraintes du réel. L’investissement matériel, assujetti
au processus de création de valeur ajoutée à partir de ces éléments très
physiques que sont les équipements, les matières premières etc., est
une répression temporaire de l’échange marchand : l’investisseur doit
attendre, parfois très longtemps, la création de valeur ajoutée avant
la mise sur le marché de ce qui est crée. Avec tous les risques associés
à l’opération.
La titrisation généralisée du réel
De ce point de vue l’apparition, au 19ième siècle, des
sociétés de capitaux est une libération : il y a déconnexion vis-à-vis
de la réalité, et l’investissement, n’est plus l’anéantissement au
moins temporaire de la liquidité. Déjà, à cette époque, la course à la
liquidité comme jouissance potentielle, et ce sans réel engagement.
La division croissante du travail va fonctionner de la même façon : la
prise de conscience selon laquelle le coût du recours au marché peut -
dans certaines conditions - devenir inférieur aux coûts de la
hiérarchie, libère les processus d’externalisation et d’émiettement de
la production. Parfois jusqu’à l’infini : des entreprises responsables
de marchandises, pourtant bien matérielles, ne produisent rien d’autre
que de la coordination. Comme quoi il est possible de maitriser des
actifs sans porter atteinte à la liquidité.
De ce point de vue, le « modèle d’accumulation
fordien », pour employer le langage de l’école dite de la régulation,
n’est pas un progrès en ce qu’il limite sérieusement l’échange
marchand. C’est que le compromis institutionnel de l’époque, ou le mode
d’appropriation de la contrainte publique, ne fait pas du salariat une
marchandise complète : l’Etat-providence, approvisionné par des
cotisations salariales, reste en surplomb, et assure une solidarité qui
ne passe pas par l’échange marchand. C’est aussi que nombre
d’entreprises sont possédées par des propriétaires prisonniers du
capital investi, qui par conséquent sont éloignés de la liquidité. C’est
enfin que nombre de processus industriels ne sont pas financiarisés,
que par exemple, il faut mobiliser des fonds sur des stocks de matières
premières qui ne sont pas encore ravalées au rang de simples
« commodities » , le risque d’évolution des cours dans le futur pesant
de tout son poids.
Mais ces échanges marchands du 19ème et du 20ème siècle,
sont encore ancrés sur une marchandise bien physique. Certes ils
s’affolent avec la division du travail, y compris bien sûr dans le
Fordisme, mais ils se nouent à propos d’une marchandise souvent
industrielle. L’échange marchand connait une hypertrophie par rapport à
la production finale, mais il n’a pas encore pour support essentiel des
titres financiers. L’objet de la présente note, n’est pas de revenir sur
les causes de la financiarisation et le passage progressif de
« l’accumulation fordienne » au modèle « Wall Street ». Il est
simplement de repérer le gonflement de la sphère financière, gonflement
jusqu’ici non remis en cause avec la crise, et les questions qui en
résultent.
Le gonflement, allant jusqu’au gigantisme, est dû à la
titrisation généralisée de la réalité. Tritrisation pouvant mener à une
multiplication à l’infinie de la sphère des échanges marchands .Et
multiplication à l’infinie, grandement facilitée par l’irruption des
technologies informatiques : Il suffit de penser au Trading informatique
à hautes fréquences. Cette titrisation ne se borne pas à celle des
crédits hypothécaires américains et concerne l’ensemble du réel
matériel. En ce sens, il s’agit d’une certaine façon de se débarrasser
de la réalité qui n’aura plus à produire de la valeur ajoutée, mais
simplement de la valeur. Bien sûr, nombre d’entreprises furent titrisées
en France par le processus de privatisation et l’irruption des fonds de
pension. Mais la titrisation est aussi celle de la dette publique, qui
autorise cette autre irréalité qu’est la possibilité, pour un simple
notateur privé, de déclencher une « attaque des marchés » contre les
Etats. C’est aussi la titrisation de la protection sociale, qui
transforme les régimes de retraites en une infinité d’échanges de
produits financiers, ou qui génère d’autres produits financiers à
partir des déficits de l’Assurance Maladie, comme dans le cas de la
CADES et de l’ACOSS. C’est aussi, la titrisation plus connue de la
plupart des crédits qu’il faut sans cesse évacuer des bilans : le crédit
existe bel et bien, mais tout est fait pour qu’il soit réputé
inexistant. C’est aussi, la déréalisation des stocks les plus divers,
qui peuvent se transformer en une infinité de contrats sur des marchés à
termes. Et dans ce dernier cas, il ne s’agit même plus de déréaliser
mais de faire disparaitre une activité économique.
Il est même possible de déréaliser des revenus et par le
jeu de la constitution d’une bulle, par exemple immobilière, de
compenser une stagnation des salaires résultant elle-même de la
disparition du Fordisme. Les exemples pourraient être multipliés, et il y
aurait sans doute à évoquer l’infinité des produits dérivés, eux-mêmes
dérivés d’autres produits, voire indices, et indices d’indices etc.
C’est que la titrisation peut elle-même être titrisée et ce, sans limite
claire. Le processus d’explosion des échanges marchands dématérialisés
s’est évidemment nourri d’entreprises d’un genre nouveau, tels les
Hedges Funds ou les fonds de Private-Equity, ou les fonds de fonds, etc.
Division du travail industriel et division du travail financier
L’explosion de la division du travail dans l’économie
réelle, avait déjà entrainé une explosion parallèle de la sphère des
échanges. Il s’agissait toutefois de diviser la production pour générer
des gains de productivité : le « faire-faire » étant moins coûteux que
le « faire ». Il est sans doute possible de se poser une question
identique à propos du gigantisme financier : s’agit-il d’une division du
travail générant le partage du risque, comme il s’agissait de partager
la production à l’époque du Fordisme ? Sur le théâtre pétrolier, la
sphère des échanges strictement financiers, dont JM Chevalier affirme
qu’elle est 35 fois plus importante que la sphère des échanges
physiques, génère sans doute un partage des risques, chaque opérateur
prenant simultanément une position et une couverture. Sa profondeur
est censée sécuriser l’accès au physique lui-même. Toutefois, la
question est de savoir s’il y a gain global de productivité, par exemple
par réduction massive de coûts de stockage et des investissements
correspondants. On ne trouve pas de réponse, dans le rapport sur les
causes de la volatilité des prix du pétrole remis par JM Chevalier au
gouvernement en février 2010. Il est toutefois douteux qu’à l’échelle
planétaire la titrisation des « commodities » ait entrainé une baisse
générale des stocks, et le « Just In Time » industriel fût très
probablement plus efficace. Il est moins douteux, par contre, que le
système soit aussi un terrain de jeu sur des paris concernant les prix,
paris exceptionnellement protégés par des dispositions du code monétaire
et financier (ordonnance 2009-15 du 8 janvier 2009 confirmant des
textes plus anciens) en dérogation au code civil lui-même.
Le gigantisme financier, pouvait ainsi apparaître comme
la suite logique de l’échange marchand généralisé - sans limite- avec
l’individualisme qui lui correspond : la fin du holisme est aussi le
passage de la solidarité à la simple assurance des risques, avec pour
corollaire les paiements sur paris, et le respect des dettes de jeu,
qui doivent devenir juridiquement sur-protégés.
Logique, car résultant aussi de la montée des risques -
et de leur couverture nécessaire - liés à la mondialisation exigée par
certains acteurs, notamment ceux des entreprises économiques : liberté
de circulation des capitaux, taux de change flexible, risques pays etc.
Mais aussi montée des risques liés à d’autres facteurs, notamment la
couverture assurantielle de ce qui n’est peut être pas assurable, par
exemple les catastrophes naturelles.
Logique aussi, car résultant des dogmes des théologiens
universitaires consacrés à l’autorégulation des marchés, et à
l’affectation efficiente des capitaux. Dogmes qui iront tous dans le
sens d’une prise de risques accrus, notamment des leviers aux dimensions
impressionnantes, puisque précisément la « science » enseigne qu’il n’y
a plus de risques... Et comme le risque se doit d’être divisé à
l’infini pour devenir proche de Zéro, et que les coûts de transaction
sont à peu près nuls, le gigantisme des échanges financiers peut se
développer sans limite. Ce qui n’était pas le cas des échanges marchands
industriels dont la division du travail ne peut sans cesse être accrue,
les coûts de coordination finissant par l’emporter. Et le résultat est
impressionnant, puisque de façon très approximative une seule activité -
la maitrise du risque- a pu engendrer jusqu’à 30 points de PIB dans
les pays les plus financiarisés.
Ce gigantisme est dans les apparences un aboutissement
rationnel, au fond le destin logique de l’échange, dès lors que
l’aventure humaine entrainât la transformation de l’institution du don
holistique et solidariste, en échange marchand qu’il faut assurer car
toujours risqué. Et destin toujours confirmé par les réglementations et
négociations de « l’après crise » tels le Dodd-Frank Act, les nouvelles
directives européennes, le Bâle 3, etc.
On peut toutefois se poser la question de savoir si cet aboutissement,
n’est pas une pathologie, en ce que le système financier serait - selon
l’expression d’Alain Touraine - une « pièce qui se serait détachée du
système social ».
Cohérence fordienne et incohérence financière.
L’idée de gonflement sans limite de la titrisation -
donc de gigantisme- est déjà une pathologie en ce sens qu’elle finit
par être dépourvue de tout point de repère. Dans l’industrie fordienne,
l’émiettement de la production n’entrainait pas le non repérage de la
pièce élémentaire, laquelle faisait l’objet d’une consommation
productive, que l’on appelait consommation intermédiaire. Cette
dernière était objective, mesurable, et devait donner lieu à
traçabilité. Sa valeur marchande, sans doute soumise à davantage de
subjectivité, ne connaissait qu’une faible variabilité. Il n’en est pas
de même dans l’industrie financière, la pièce élémentaire disparaissant
largement par des effets incessants de bouclage : la titrisation de
titres déjà titrisés ne connaissant pas de limites, il est très
difficile d’imaginer une quelconque traçabilité. Les 3 agences mondiales
(Moody’s, Standard & Poor’s, et Fitch Ratings ) s’enracinant,
immanquablement, dans la subjectivité pour noter les produits
structurés. Il existe un grand écart entre la mesure de la qualité d’une
pièce industrielle et l’opinion d’une agence de notation concernant
des produits structurés. Grand écart lui-même conforté, entre une
valeur plus ou moins objective de la pièce industrielle, et celle
soumise aux errances du mimétisme, et des foules noyées par des flots
d’informations elles mêmes très subjectives, et qui fonctionnent en
boucles. Comme quoi la gigantesque construction se trouve dépourvue de
fondations, d’où l’idée de « pièce détachée du système social ».
Mais il y a plus grave, car les échanges marchands dans
le modèle fordien et dans celui qualifié de « Wall Street » ne sont pas
de même nature. Dans le premier cas, il s’agit d’une division effective
du travail aux fins d’élévation effective de la productivité. Dans le
second, il s’agit d’une division, non pas pour partager le risque, mais
bien plutôt pour le transférer. D’où la difficulté de mesurer le gain de
productivité qui serait associé à l’échange. Il existe néanmoins un
fait objectif : c’est bien le transfert du risque lui-même - résultant
de la marchandisation de tous les actifs imaginables - qui a permis
l’endettement croissant, et en retour une valorisation accrue des
patrimoines, autorisant une croissance continue de la consommation. Plus
brutalement exprimé, si dans le fordisme les gains de productivités
pouvaient être redistribués, et donnaient naissance à ce qu’on a appelé
les « trente glorieuses », c’est l’endettement croissant, qui tient lieu
de gain de productivité dans le modèle « Wall Street ». C’est le
processus de titrisation généralisée, qui a permis la mondialisation,
comme la société de capitaux au 19ième siècle a facilité la révolution
industrielle. Mais si la révolution industrielle a pu déboucher sur le
fordisme, évidemment avec le recours des marchés politiques, la
mondialisation n’a pas encore débouché, ou ne pourra pas déboucher sur
un fordisme mondial, le fonctionnement des marchés politiques,
s’enracinant encore sur des bases étatiques nationales.
Au niveau des Etats, l’utilisation de la contrainte
publique à des fins privées, a donné lieu à un nouveau type de
fonctionnement, largement favorable aux entrepreneurs de la finance, et
interdisant la vieille redistribution des gains de productivité.
L’entreprise mondiale titrisée, fragilisée dans son corps en raison de
la titrisation possible de chacune de ses parties, obéissant à de
nouvelles normes comptables, elles-mêmes mises en place dans le cadre
d’une adéquation avec la titrisation généralisée, n’a plus à
redistribuer aux salariés les gains de productivité. La mondialisation
(concurrence) comme les actionnaires (nouvelle gouvernance) sont
d’ailleurs là pour lui interdire. Si l’entreprise fordienne générait
des débouchés par redistribution des gains de productivité, l’entreprise
titrisée laisse la place à la finance pour assurer, par un endettement
croissant, les débouchés dont elle a besoin. Pour être juste, la
mondialisation qui s’est servie de la titrisation généralisée, assure
aussi un « revenu supplémentaire » résultant du prix bas des
marchandises importées ... mais qui tuent le fordisme ancien. Comme quoi
la titrisation généralisée, avec tout ce qu’elle implique, notamment la
liberté de circulation du capital, est cause essentielle de la
désindustrialisation des anciens pays fordiens.
La croissance était ainsi - pour l’essentiel - non plus
tirée par les gains de productivité, mais par un endettement croissant
reposant sur le transfert généralisé du risque, et impulsant un effet
d’enrichissement. Le lecteur retrouve ici la logique des « subprimes »-
pour le meilleur et finalement le pire - aux USA, avec ces « clones
européens », et notamment l’Espagne ou l’Irlande.
Alors que le fordisme était un accord - utilisant certes largement la
contrainte publique - mais qui restait relativement cohérent,
c’est-à-dire pouvant « faire société », le modèle « Wall Street » est
fondamentalement un compromis boiteux, ne pouvant déboucher sur aucune
cohérence sociale.
Cohérence pour le fordisme, en ce sens que les conflits
d’intérêt sont largement arbitrés par les entreprises politiques, qui
elles même sont légitimées par le succès : intégration du plus grand
nombre, « moyennisation » de la société et « containment » des conflits,
croissance très élevée etc. Quelque chose comme l’idéologie d’un
intérêt général pouvait se développer.
Incohérence pour le modèle « Wall Street », qui ne pouvait réellement
arbitrer les conflits d’intérêts, et ne proposait que des fuites en
avant appelées d’abord « effet d’enrichissement » et ensuite
« bulles »... de plus en plus nombreuses et de plus en plus
gigantesques. Bulles suralimentées par de la dette, qui nourrissait
elle-même, et continue de nourrir - plus massivement aujourd’hui - une
rente dévoreuse, excluant tout compromis arbitré par les entreprises
politiques, elles mêmes saignées par la dite rente. Les produits
politiques (dépenses budgétaires) étant affectés de façon croissante au
service de la dette publique, imprudemment titrisée depuis trente
années, les entrepreneurs politiques deviennent ainsi massivement
délégitimés, car devenus incapables de promulguer l’idéologie d’un
intérêt général. Il suffit bien sûr de penser à la Grèce, l’Irlande, le
Portugal, l’Espagne, etc.
L’expression d’Alain Touraine - « Pièce détachée du système social » est
sans doute maladroite - la finance fonctionnant davantage comme
prédation - elle reste néanmoins juste, en ce qu’elle exprime cette idée
d’incohérence. Et incohérence à priori non réductible puisque le
gigantisme n’est nullement menacé malgré la crise. Partout dans le monde
occidental la dette s’accroit et des trous plus petits se rebouchent
avec d’autres plus grands que l’on creuse dans la hâte. La tragédie
grecque et ses multiples rebondissements n’étant que l’ouverture d’un
mouvement appelé à devenir mimétique.
L’essence du gigantisme reposait sur la volonté de se
débarrasser de la réalité : l’épuisante « valeur ajoutée » pouvant se
transformer en engendrement magique et sans limite de « valeur » ; les
dures réalités de l’ordre matériel de l’ingénieur pouvant se sublimer
dans la magie des algorithmes financiers ; et les limites des revenus du
travail pouvant se réduire devant l’immensité automatique des gains à
l’échange du « High Frequency Trading ». Il est difficile d’imaginer la
disparition de la réalité, un objet qui refaisant surface viendra
dégonfler la finance. Nous verrons toutefois que la volonté de se
débarrasser de la réalité est une affaire plus complexe qu’il n’y
parait, probablement la résultante involontaire d’un jeu d’acteurs
volontaires : les entrepreneurs économiques d’une part, et les
entrepreneurs politiques d’autre part. Jeu d’acteurs qui sera plus
précisément étudié dans une seconde partie.