LA PEUR-PANIQUE DU FUTUR NOUS PARALYSE DANS LA PEUR AU PRÉSENT. DIT-ON.


C'EST UN MAUVAIS RÊVE QUI NÉCESSITE D'ÊTRE ENDORMI POUR Y CROIRE.



mardi 8 février 2011

ROULER JEUNESSE


revue de presse de l’article 37 quater de la Loppsi
Les milices sur le tapis
{« Cela peut paraître choquant, mais il faut dire les choses. »}

L’article 37 quater parvient finalement à percer le mur du silence ! Il était temps ! À l’heure où la Loppsi est définitivement adoptée (sous réserve de censure du Conseil constitutionnel, qui devra l’examiner dans les prochaines semaines), son plus dangereux article, celui qui institue des milices, sous les noms de « réserve civile » ou « service volontaire citoyen », parvient finalement à un brin de notoriété.
Ci-dessous la revue de presse, où l’on trouve, Libé, Rue89, et l’excellent site de la LDH-Toulon.
Cela a commencé dans Libération, au lendemain du passage en Commission mixte paritaire, où sénateurs et députés ajoutaient leurs dernières retouches au texte destiné à être adopté le 8 février, par vote solennel des deux assemblées.
Soulignons ici la tentative de dédramatisation que constituait cette double page de Libé, où l’on pouvait voir les futurs milices sarkozystes comparées… aux bobbys anglais ou, mieux, au « cop watching », cette activité de surveillance citoyenne de la police, contre les bavures ! Ce jour-là, Libé mentionnait le fait des « des militants » voyaient dans le 37 quater des « milices ». Mais cela n’engageait qu’eux…
Rendons néanmoins hommage à cet article de Libération, pour avoir non seulement livré en scoop, ce 37 quater en préparation depuis plus de deux ans sans que personne n’en parle. Mais surtout, il semble que cet article de Libé ait permis d’alerter le Syndicat général de la police, le SGP, qui, le jour même dénonçait dans un communiqué la création de « milices armées ».
Le 29 janvier, la LDH-Toulon publiait sur son site un article faisant le point.
Et le 3 février, finalement, Rue89 a publié à son tour un article (après la tribune d’Eva Joly et Sandrine Bélier que Libé avait refusée, publiée par Rue89 le 17 janvier).
On ne peut que se féliciter de cette « mobilisation médiatique », certes un peu tardive – peut-on dire à Paris s’éveille où l’on dénonce la « Sarkopol » en gestation depuis plusieurs mois.
Remercions la LDH de Toulon, pour avoir trouvé le lien sur le site du ministère de l’intérieur où ces choses-là sont pleinement exposées, dans leur version née de la loi de 2007 – texte mis en avant. Le dossier rassemblé par la LDH-Toulon contient aussi un texte, trouvé sur le site de la Préfecture de l’Eure, où l’idée de telles milices est présentée comme apparue lors des émeutes de 2005. [Rappelons qu’il semble qu’en fait ce système ait été préconçu en amont, dès la suppression du service militaire – et que la journée des appelés qui remplace celui-ci ne sert pas tant à recruter pour l’armée que pour ces nouvelles milices, ainsi que c’est aussi apparu.]
Mais il faut encore plus remercier le collaborateur de rue89, qui a été interviewer divers protagonistes de ce débat :
Yannick Danio, délégué national du SGP :
« Cela peut paraître choquant, mais il faut dire les choses. On ne va quand même pas revenir à des heures sombres de notre Histoire. »
On aimerait mettre cette phrase en exergue de Paris s’éveille : « Cela peut paraître choquant, mais il faut dire les choses. »
N’ayant manifestement pas pris la mesure des « choses » de la même façon, Delphine Batho, la députée socialiste qui s’est chargée de la bataille parlementaire pour le compte de l’opposition dans son ensemble. Pour elle, la question soulevée par ces milices serait de savoir « qui va les encadrer, les briefer, les former ? » « Là se pose un vrai problème »…, ajoute-t-elle, dans son style inimitable, dont elle aura si bien su faire usage au long des débats de l’Assemblée, plaçant toujours l’accent à côté des « vrais problèmes », mais avec un aplomb et une conviction d’autant plus impressionnants dans le contexte parlementaire qu’elle était quasiment seule à y dire quelque chose. Véritable héroïne, Jeanne d’Arc de notre temps, affrontant, quasiment seule donc, la meute des ministres, rapporteur et députés de droite crachant leur bile sarkozyste sans retenue. Rue89 nous rappelle néanmoins que Delphine Batho, avait « soutenu le principe » de ce 37quater « lors de la première lecture »...
On s’inquiétait aussi de l’insuffisante énergie apportée par la LDH dans ce combat, tardant même à signer les pétitions anti-loppsi. Rue89 a aussi interrogé sa vice-présidente, Dominique Noguères, laquelle, comme Delphine Batho s’inquiète de la « formation sur le tas » qui « pourrait conduire à un certain nombre de dérapages, des réactions émotionnelles ou autres, imprévus parce que les réservistes n’y seraient pas préparés ».
Est-ce bien le seul problème que pose la création de milices para-policières ? Non, bien sûr, et Dominique Noguères mesure y compris combien cette catastrophe constitutionnelle se produit là du fait d’une démission quasi généralisée à gauche :
« C’est absolument extraordinaire : on est dans une fuite en avant sécuritaire, avec une mesure populiste et une partie de la gauche, notamment au Parti socialiste, ne réagit pas. Je pense qu’ils ne mesurent pas les conséquences. Il faut vraiment qu’ils retrouvent leurs valeurs et leur réflexion. »
Tout est dit, mais redisons-le encore : « Il faut vraiment qu’ils retrouvent leurs valeurs et leur réflexion. »
En espérant que cet appel soit entendu et que la gauche se ressaisisse enfin, pour la défense des libertés.
C’est ce qui devrait se produire mardi 8 février 2011, à la Bourse du travail de Paris, où doit se tenir, à partir de 19 heures, le Forum des libertés contre la loi Hortefeux-Loppsi 2, avec nombre de participants venus de tous les horizons de la gauche.



Ci-dessous, pour commencer, le dossier de la LDH-Toulon :
Des “réservistes” en place de policiers
date de publication : samedi 29 janvier 2011
Pour compenser la baisse des effectifs dans la police nationale – conséquence de la réforme générale des politiques publiques (RGPP) – la loi d’orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure, dite LOPPSI 2, en cours d’adoption au parlement, prévoit d’étendre aux citoyens volontaires la réserve civile créée en 2003 pour les retraités de la police nationale. Pour être candidat, il suffira d’être majeur, de nationalité française, et de posséder un casier judiciaire vierge, la sélection se faisant sur dossier. Après une formation sur le tas, ces “réservistes” d’un nouveau type pourront posséder une arme et dresser des procès verbaux.
Le syndicat Unité SGP Police-FO se déclare opposé à cette évolution : « ce n’est pas en créant des “miliciens” et en démantelant les CRS que l’on résoudra le problème de la sécurité dans notre pays. »
Ci-dessous le point sur cette « réserve civile de la police », ainsi que sur le « service volontaire citoyen » que la LOPPSI 2 étend à la gendarmerie nationale.
• L’article 37 quater de la LOPPSI 2
Cet article concerne la « réserve civile de la police nationale » et le « service volontaire citoyen de la police et de la gendarmerie nationales », créés par la loi pour la sécurité intérieure (LSI) du 18 mars 2003. Un tableau comparatif permet de mesurer le chemin parcouru de la LSI à la LOPPSI 2.
La réserve civile de la police
Alors qu’elle n’était jusqu’à présent constituée que de retraités de la police, la LOPPSI 2 élargit le recrutement de cette réserve : elle « aura vocation à accueillir aussi bien des jeunes intéressés par une expérience valorisante que des spécialistes sur des fonctions correspondant à leurs compétences dont la police serait déficitaire »« La formation des réservistes devrait leur permettre d’acquérir la qualification d’agent de police judiciaire adjoint » (APJ) » et donc d’effectuer des missions de police [1].
Pour le député Eric Ciotti, monsieur sécurité à l’UMP, « l’idée, c’est de reprendre le système qui existe dans la gendarmerie depuis 2008. Sa réserve, constituée de volontaires et d’anciens, compte 40 000 hommes ». En réalité, le développement de la réserve vise à compenser la diminution du nombre de postes au sein de la police nationale ; par exemple : le nombre de places au concours pour devenir adjoint de sécurité a diminué, de 1 546 en 2008 à 500 en 2009, et… aucune en 2010. [2]
La Ligue des droits de l’Homme dénonce « l’esprit même de cette réserve ». Comme le déclare Françoise Dumont, vice-présidente de la LDH : « Policier, c’est un métier, cela nécessite une formation, une déontologie. Nous n’avons aucune garantie que ces volontaires y seront formés. » [2]
Le service volontaire citoyen de la police et de la gendarmerie
Expérimenté à compter de juillet 2006, le dispositif du service volontaire citoyen de la police est maintenant généralisé à l’ensemble du territoire national [3].
Il est intéressant de lire la présentation qui est faite par certaines préfectures du dispositif actuellement en place, alors que l’article 37 quater de la LOPPSI 2 prévoit son extension à la gendarmerie nationale.
• Sur le site de la préfecture de l’Eure [4]
Service volontaire citoyen de la police nationale
« La crise urbaine que nous avons traversée à l’automne 2005 a démontré que la violence des rapports sociaux et le mépris trop souvent affiché des règles de vie commune justifiaient un renforcement de l’action préventive. Un bon nombre de citoyens se sont, à cette occasion, déclarés prêts à s’engager pour contribuer à l’amélioration de la sécurité et de la tranquillité publique.
« Face à cette détermination, le ministre de l’Intérieur a désigné dix départements, dont l’Eure, pour expérimenter la démarche du « service volontaire citoyen ». Il ne s’agit pas là d’une nouvelle force de sécurité intérieure aux côtés de la police et de la gendarmerie nationale ou des polices municipales, encore moins d’une milice. Le but du service volontaire citoyen est de regrouper les citoyens qui veulent exprimer leur citoyenneté, s’engager au service de la collectivité et contribuer à la sécurité de notre pays.
« Les missions de ces volontaires ne sont aucunement répressives. Elles sont centrées sur la prévention, la médiation sociale et la sensibilisation au respect de la loi. Ils seront ainsi amenés à mener des opérations de soutien et de renforcement de l’autorité parentale, à participer à l’accueil et au suivi des victimes, ou à mener des opérations de prévention, de médiation et de pédagogie de la loi dans le cadre de structures scolaires, par exemple. Ces missions seront, bien évidement, adaptées en fonction des souhaits et du profil des candidats. »
Juillet 2010
• Le syndicat Unité SGP Police - Force Ouvrière est opposé à la création de milices
Dans un communiqué daté du 27 janvier 2011, intitulé « Des milices à la place des professionnels de la sécurité », le syndicat Unité SGP Police - Force Ouvrière déclare qu’il « réprouve la décision de l’Assemblée Nationale de créer des réservistes armés dans la police nationale. » Il poursuit : « la sécurité de nos concitoyens ne peut être confiées qu’à des hommes formés, aguerris et aptes à répondre à toutes les situations comme le sont les policiers nationaux ».
Le syndicat
- « s’interroge sur cette volonté de créer un semblant de « milices » armées et mal formées plutôt que de maintenir des policiers nationaux.
- « considère, qu’une nouvelle fois, on ne prend pas le problème de la sécurité par le bon bout et que ce sera la sécurité de nos concitoyens et les libertés individuelles qui se verront menacées.
- « réitère son opposition à ce nouveau démantèlement du service public police et à la fermeture des différents services et plus particulièrement de CRS. »
• « On remplace des services publics par des milices », Eva Joly & Sandrine Bélier [5]
Dernière mesure, de loin non exhaustive, l’article 37 quater prône la constitution d’une « réserve civile de la police nationale » et d’un « service volontaire citoyen de la police nationale ». Dans ce cadre, tout citoyen âgé de 17 à 65 ans pourra travailler 45 ou 90 jours par an au service de la police, en étant indemnisé (et exonéré d’impôt sur ces rémunérations également exonérées de charges sociales).
Étrange société que nous prépare cette majorité, où l’on remplace des services publics, des fonctionnaires d’État par des milices. Les forces de l’ordre ont besoin de moyens et d’une formation de qualité pour être au contact des toutes les réalités de notre pays. Au lieu de ça, les partisans de cette loi préparent de nouveaux drames.
• Le 17 janvier 2011
La réserve civile et citoyenne de la ville de Nice
Le 26 juin 2010, Christian Estrosi, maire de Nice avait fait adopter par son conseil municipal une délibération créant « une réserve civile et citoyenne sous l’autorité du Maire pour assister les services en charge de la sécurité civile dans les actions de soutien et d’assistance aux populations, d’appui logistique et de rétablissement des activités, en cas d’évènement grave ». [6]
Notes
[1] Extrait du rapport d’information n° 174 (2010-2011) de Michel Boutant et Joëlle Garriaud-Maylam, fait au nom de la commission des affaires étrangères du Sénat, déposé le 14 décembre 2010 : « Pour une réserve de sécurité nationale. »
[2] « Et Loppsi 2 inventa le policier à la petite semaine », par Guillaume Boulord, Libération, 27 janvier 2011.
[3] Une présentation du service volontaire citoyen sur le site du ministère de l’Intérieur.
[4] Extraits de la page de présentation du Service volontaire citoyen, datée de juillet 2010, sur le site de la préfecture de l’Eure : http://www.eure.pref.gouv.fr/site/L...
[5] Extrait de « La Loppsi 2 n’est pas notre France » : http://www.rue89.com/2011/01/17/la-...
[6] La présentation de la réserve civile et citoyenne de la ville de Nice : http://www.ville-nice.fr/Actualites...
[Source : LDH-Toulon]
• Et sur rue89 :
Polémique Loppsi 2 : policiers réservistes ou « milice armée » ? Par Anthony Cerveaux | Etudiant | 03/02/2011 | 17H46
La formation et les fonctions des futurs volontaires inquiètent le syndicat Unité police, le PS et la Ligue des droits de l’homme.
C’est un article, relégué à la fin de l’interminable catalogue des dispositifs sécuritaires que comporte la Loppsi 2. Son nom : le 37 quater. Son objectif : étendre aux citoyens volontaires la « réserve civile » de la police nationale, créée en 2003 pour les policiers retraités.
Cela signifie que demain votre voisin de palier ou de table – Eric Ciotti, le rapporteur de la loi, entend notamment cibler les étudiants – pourra très bien être un réserviste de la police. Avec la possibilité de dresser des procès-verbaux et de porter une arme…
Seules conditions : avoir 18 ans, un casier judiciaire vierge et la nationalité française. La fonction sera rémunérée.
« Une milice armée »
Cette nouveauté scandalise le syndicat Unité SGP-FO Police, majoritaire chez les forces de l’ordre. Il s’est fendu d’un communiqué très virulent, le 27 janvier, assimilant cette nouvelle réserve à une véritable « milice armée ». Yannick Danio, délégué national du syndicat :
« Cela peut paraître choquant, mais il faut dire les choses. On ne va quand même pas revenir à des heures sombres de notre Histoire. »
Il s’agit de compenser la diminution du nombre de postes au sein de la police nationale et d’avoir « plus d’effectifs mobilisables en temps réel, et plus disponibles », expliquait le député UMP des Alpes-Maritimes le 27 janvier dans Libération. En particulier pour des évènements exceptionnels comme « des grands concerts ou le Tour de France ».
Mais l’article de loi reste très évasif sur les prérogatives de cette police supplétive, chargée d’assurer « des missions de soutien à la demande des fonctionnaires sous l’autorité desquels ils sont placés ou des missions de spécialistes correspondant à leur qualification professionnelle ».
Encore plus inquiétant, un amendement déposé par le sénateur UMP Jean-Patrick Courtois, rapporteur de la loi au Sénat, leur permet également d’effectuer des missions de « police judiciaire ».
Formation sur le tas et dérapages
En pratique donc, à l’exclusion des missions de maintien et de rétablissement de l’ordre public, ces policiers de seconde zone pourraient assurer à peu près toutes les fonctions de police.
Avec quelle formation ? C’est là que les choses se compliquent : « On ignore totalement en quoi consiste la formation de ces volontaires », gronde Yannick Danio.
« Qui va les encadrer, les briefer, les former ? Là se pose un vrai problème », reconnaît aujourd’hui Delphine Batho, députée PS membre de la Commission mixte paritaire, après avoir soutenu le principe lors de la première lecture.
La formation sur le tas « pourrait conduire à un certain nombre de dérapages, des réactions émotionnelles ou autres, imprévus parce que les réservistes n’y seraient pas préparés », redoute Dominique Noguères, vice-présidente de la Ligue pour les droits de l’homme (LDH).
« Renforcer le lien avec la population »
Lors des discussions à l’Assemblée nationale, Brice Hortefeux, instigateur de cette mesure, justifiait :
« Nous avons l’intention de développer ce dispositif car il donne entière satisfaction à la police nationale comme aux citoyens. »
Dans son rapport sur le projet de loi, présenté le 27 janvier à l’Assemblée, Eric Ciotti ajoutait :
« Ouverte à un public de volontaires et utilisée pour des missions plus étendues, la réserve civile permettrait de renforcer le lien entre la police nationale et la population. […]

Le potentiel de réservistes volontaires dont pourrait bénéficier la police nationale est d’autant plus élevé qu’il touchera les populations urbaines et étudiantes. »
Eric Ciotti propose une sécurité qui se rapproche des gens, en renouant avec la société civile. Un argument fustigé par Yannick Danio :
« Au contraire, l’État se désengage de sa mission de service public. Près de 2 000 emplois [1 925 exactement, ndlr] vont être supprimés dans la police en 2011, dans le cadre de la loi de finance votée à l’automne. »
« Que fait la gauche ? Que fait le PS ? »
Sollicitée par Rue89, Delphine Batho exprime désormais la crainte de voir ce texte dévoyé :
« C’est forcé que dans le contexte dans lequel on est aujourd’hui, la réserve civile soit un palliatif à la diminution des effectifs. »
Devant le peu de réactions que suscite ce transfert de compétences spécialisées de la police vers le privé, inédit en France, Yannick Danio s’affole :
« Les parlementaires ne se rendent pas compte de l’importance d’une telle mesure. Il y a dans le milieu politique une vraie méconnaissance sur les questions de sécurité ».
Sur ce coup-là, une fois n’est pas coutume, il est rejoint par Dominique Noguères de la LDH :
« C’est absolument extraordinaire : on est dans une fuite en avant sécuritaire, avec une mesure populiste et une partie de la gauche, notamment au Parti socialiste, ne réagit pas. Je pense qu’ils ne mesurent pas les conséquences. Il faut vraiment qu’ils retrouvent leurs valeurs et leur réflexion. »
Jean-Jacques Urvoas, chargé des questions de sécurité au PS, admet que les différentes évolutions du texte lors des allers-retours de l’Assemblée au Sénat ont rendu le PS beaucoup plus réticent :
« On est en train de parler d’un texte qui n’est plus du tout ce qu’on avait discuté au départ. Si les réservistes peuvent dresser des PV, être armés, là on n’est plus du tout d’accord. »
La dernière lecture du texte aura lieu mardi 8 février à l’Assemblée nationale. Le Parti socialiste envisage ensuite de saisir le Conseil constitutionnel pour l’ensemble de la Loppsi 2.
[Source : rue89]
Et Loppsi 2 inventa le policier à la petite semaine
Société 27/01/2011 à 00h00
Enquête
Examinée hier en commission paritaire, la loi prévoit la création d’un statut de réservistes volontaires, formés sur le tas et qui pourront être armés ou dresser des PV…
Par GUILLAUME BOULORD
Votre voisin, votre mère, votre fils : demain, tous flics ? Pas exactement. Mais ils pourraient devenir réservistes de la police nationale. Un contrat, 90 jours par an au maximum, un petit boulot, pour compléter les effectifs de la police nationale là où elle serait « déficitaire ». Avec trois conditions : avoir plus de 18 ans, un casier vierge, et la nationalité française.
En 2003, la Loppsi - la loi d’orientation pour la performance de la sécurité intérieure - créait une réserve civile pour la police nationale. Des policiers retraités de moins de 65 ans assurent toutes sortes de missions, des événements sportifs aux élections, en passant par la révolte des banlieues en 2005. Sept ans plus tard, rebelote : une deuxième Loppsi est en discussion, qui passait en commission paritaire hier au Parlement. Parmi ses articles, le « 37 quater » prévoit d’étendre cette réserve aux citoyens volontaires.
L’UMP justifie cette mesure par le peu de candidats dans les rangs des retraités de la police : 5 164 en 2009. Pour le député Eric Ciotti, le monsieur sécurité du parti, « l’objectif, c’est plus d’effectifs mobilisables en temps réel, et plus disponibles. L’idée, c’est de reprendre le système qui existe dans la gendarmerie depuis 2008. Sa réserve, constituée de volontaires et d’anciens, compte 40 000 hommes ». Plusieurs dizaines de milliers de réservistes, pour « de grands concerts, ou le Tour de France », explique Ciotti. Elargie, la réserve vise à compenser la diminution du nombre de postes au sein de la police nationale. En cause, la réforme générale des politiques publiques, et le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux.
Pour Jean-Jacques Urvoas, chargé des questions de sécurité au PS, « l’idée n’est pas choquante si le dispositif vient appuyer les policiers. Mais j’entends l’inquiétude des policiers, qui craignent que cette réserve se substitue à de vrais postes ». Exemple : le nombre de places au concours pour devenir adjoint de sécurité a diminué, de 1 546 en 2008 à 500 en 2009, et… aucune en 2010. Quant à Françoise Dumont, vice-présidente de la Ligue des droits de l’homme, elle dénonce « l’esprit même de cette réserve » :« Policier, c’est un métier, cela nécessite une formation, une déontologie. Nous n’avons aucune garantie que ces volontaires y seront formés. » Dans les faits, ces réservistes devraient être formés à la manière des pompiers, sur le tas.
Les étudiants sont les premiers visés, « pour qu’ils comprennent mieux ce qu’est la police », explique Ciotti. La réserve civile comme job d’été, mais aussi comme porte d’entrée dans la police nationale. « L’idée, c’est que le citoyen doit être associé à tout, explique Maxime Cessieux, membre du Syndicat des avocats de France (SAF). Mais, il n’est pas formé à tout. Les députés donnent l’exemple du Tour de France : il s’agit clairement de faire du supplétif. »
Le 37 quater permet aussi d’effectuer des missions de police judiciaire, y compris d’établir des procès-verbaux. « Le PS est fermement opposé à cette idée, rappelle Urvoas, parce qu’il s’agit d’une compétence spécialisée de la police. » Mieux, ces réservistes pourront porter des armes. Ciotti justifie : « C’est déjà le cas des policiers de la réserve. Mais, cela se fera dans le cadre d’une habilitation et d’une formation. Des certificats correspondants seront nécessaires, comme pour la police municipale. » Des garanties insuffisantes, selon Me Alain Mikowski, du Conseil national des barreaux : « Un policier formé a déjà du mal à s’en servir. Il tire déjà peu de cartouches par an [trente cartouches, trois fois par an dans la plupart des cas, ndlr]. Ce n’est pas parce que l’on va leur apprendre à tirer qu’ils sauront s’en servir. » Pour le syndicat policier Snop, « ce n’est pas tant la formation qui dérange, mais l’usage exceptionnel qui doit être fait de ces armes ». Les militants anti-Loppsi 2 craignent, eux, que cette réserve civile se transforme en « milice »citoyenne.
Interviewé par Resgend, l’association des réservistes de la gendarmerie, le général Jean Danède, délégué aux réserves de la gendarmerie nationale, l’assure : « La réserve générale devient largement indispensable, surtout en ces périodes troublées. »
Jouer au Bobby, un hobby anglais
Chez les Anglo-Saxons, la notion de « citoyen-policier » est solidement ancrée.
Par GUILLAUME BOULORD
Et si le citoyen était le maître d’œuvre de la sécurité ? L’idée du gouvernement d’ouvrir les commissariats aux volontaires s’inspire du système anglo-saxon. Les Britanniques ont fait des Bobbies un symbole. Pourtant, le célèbre policier londonien n’a été créé qu’en 1829 par celui qui lui a donné son nom, Sir Robert (Bobby) Peel, alors Premier ministre du royaume. De fait, l’Angleterre s’est dotée très tard d’une police professionnelle distincte du citoyen lambda. Plus que le mythe du policier courtois, c’est en effet le citoyen comme acteur de la sécurité publique qui est ancré dans la tradition anglaise. Sur le plan législatif, le Citizen’s Arrest, la possibilité pour tout un chacun d’arrêter un criminel, remonte au Moyen Age. Les shérifs encourageaient même à appréhender les hors-la-loi.
Ce rôle du citoyen, le gouvernement conservateur de David Cameron a décidé de le renforcer. La raison est la même qu’en France : une réduction drastique du nombre de policiers, 6 000 postes en moins chaque année jusqu’en 2014. En contrepartie, des forces de police privées se créent, et gagnent du terrain. Au départ, de simples compagnies qui, pour 2 à 4 livres par semaine (2,30 à 4,60 euros), surveillent les demeures. Des gardiens désormais « accrédités », qui peuvent exiger d’un individu de ne pas avoir un comportement « antisocial » : dans la rue, ils confisquent la bouteille d’alcool tenue à la main ou le paquet de cigarettes, pour les plus jeunes.
Les Américains se sont aussi inspirés de ce modèle britannique. Depuis plus de vingt ans, les « citoyens en patrouille », des volontaires, se font les yeux et les oreilles de leurs communautés. Formés par les polices locales, ils communiquent directement avec elles par radio ou par téléphone depuis leur voiture. Mais ces volontaires ne sont pas autorisés à porter des armes. L’association nationale de ces citoyens en patrouille revendique 75 000 membres à travers les 50 États du pays. Avec un argument : les volontaires, en effectuent un travail de prévention, permettent aux policiers de se consacrer à leur mission première.
Mais dans ce modèle anglo-saxon, le citoyen est aussi celui qui doit déceler la part de voyou qui peut se cacher dans chaque flic. Là encore, il s’agit d’un principe anglais médiéval : l’accountability. Littéralement, le fait pour les services publics de rendre des comptes, police comprise. Ce concept est très présent au Royaume-Uni comme outre-Atlantique. Né dans les années 90 à Cincinati et Los Angeles, le cop watching est un mouvement visant à empêcher les bavures. Avec pour slogan : « Surveiller ceux qui nous répriment. »
Dans le reste de l’Europe, le mouvement connaît ses prémices, à l’instar des « brigades de voisinage d’observation des droits de l’homme » à Madrid. Ces « brigades » se présentent comme une réponse collective à la multiplication des violences policières, et plus concrètement à l’augmentation de la répression des sans-papiers. L’idée est simple : sans violence, muni d’un appareil photo ou d’une caméra, le citoyen observe, capte les faits et gestes des policiers. De telles initiatives ne renforcent pas le lien entre la police et les individus, mais elles permettent de faire entendre la voix des citoyens.
[Source : Libé]

vendredi 21 janvier 2011

S'agiter c'est pas bien élevé

SOURCE : marianne2.fr
A peine quarante huit heures après sa constitution, la nouvelle équipe gouvernementale en place à Tunis devra, en plus des difficultés au quotidien de la population, faire face à la défiance des marchés. Et plus précisément des agences de notation. Après avoir jeté de l’huile sur le feu de la crise irlandaise et grecque, leurs torches se tournent désormais vers la Tunisie.

Si Fitch et Standard & Poors ont d'ores et déjà placé la note de la dette souveraine de la Tunisie sous «surveillance négative», Moody's n’a pas hésité mercredi 19 janvier à la dégrader de « Baa2 à Baa3 ». L’agence justifie sa décision par «l'instabilité du pays, due au récent changement inattendu du régime, résultant d'une crise politique qui a débuté par des émeutes sociales» ainsi que «Les importantes incertitudes économiques et politiques (qui mettent) en danger la stabilité du pays».

Pour comprendre le fonctionnement de ces agences, Marianne a demandé à un économiste qui avait jusqu’il n’y a pas longtemps en charge la notation de la Tunisie au sein de l’une de ces agences. Sous couvert d’anonymat, il nous décrypte son travail et critique sévèrement la vitesse et la précipitation de la dégradation.

Marianne : Avant de nous donner votre analyse du choix de dégrader la note tunisienne, pouvez-vous nous décrire en quoi consistait votre travail ?

Tout d’abord, cette activité n’est pas bénévole. Le gouvernement, en fait la Banque centrale de Tunisie verse plusieurs dizaines de milliers de dollars annuels pour qu’une agence apprécie la situation du pays. 

Concrètement, pour ce pays nous nous déplaçons à deux analystes, un senior et un junior. Le travail se déroule sur trois jours durant lesquels nous sommes amenés à voir les ministres de l’économie, des finances, du commerce extérieur, le gouverneur de la banque centrale, les ambassadeurs des grands pays, comme celui des Etats-Unis. Voilà pour le coté constant. Pour ce qui est plus particulier à la Tunisie, nous voyons en plus l’ambassadeur de France, et pour la petite histoire, le ministre de l’intérieur, que l’on écoute de loin (...)

jeudi 20 janvier 2011

Gilles Tordjman : "Le manège désenchanté", postface à "L'Homme de Cour" de Baltasar Gracian

Il suffit de se considérer pour voir combien lointain semble être l' "homme prudent" dont Gracián traça le portrait. Il suffit d'avoir souffert des passions dont il montre la vanité pour apprécier la difficulté du chemin qu'il trace. Et s'il fallait encore prouver la hauteur intimidante de ses vues, il suffirait de se reporter à l'article que le Dictionnaire des auteurs (Laffont-Bompiani) lui consacre. Retraçant les démêlés de Gracián avec les autorités religieuses qui finiront par l'exiler à Tarazona, l'auteur - anonyme - de la notice ajoute : "Aujourd'hui, les ouvrages de Gracián paraissent beaucoup moins scandaleux que fatiguants par leur affectation et leur verbosité." Si stupéfiant qu'il soit, ce jugement ne saurait parvenir à falsifier l'histoire.

On se contentera de rappeler que les oeuvres morales de Gracián eurent, en leur temps et longtemps après - si l'on excepte la parenthèse du XIXe siècle -, un retentissement extraordinaire sur les plus fins esprits européens. Il y a du Gracián chez La Rochefoucauld, chez Vauvenargues, chez Chamfort, chez La Bruyère, jusqu'à Niestzsche et Schopenhauer, qui le traduisit passionnément et fit de la pensée du jésuite le socle théorique de son pessimisme radical. Car si Gracián fut loué pour la minéralité de son style, c'est évidemment la portée pratique de sa pensée qui est digne d'éloges encore plus vifs. Ici, il convient de préciser que le titre français donné par Amelot de la Houssaie à sa remarquable traduction dénature quelque peu le propos de l'ouvrage dont le titre original - Oráculo Manual y Arte de Prudencia - dit assez bien l'ambition pédagogique. Une pédagogie qui ne serait pas, comme certains esprits serviles sont prompts à le croire, une manière de réussir dans le monde, mais bien plutôt un manuel de résistance à la folie dominante, une conjuration éperdue du règne des apparences. S'il y a combat, chez Gracián, c'est un combat toujours déjà perdu : l'un ne saurait avoir raison du multiple, eût-il la vertu de son côté. Gracián voit que le nombre fait loi, que le pluriel prime le singulier, que la réputation l'emporte sur la vérité ontologique : "Les gens d'éminent mérite dépendent des temps. Il ne leur est pas venu à tous celui qu'ils méritaient ; et, de ceux qui l'ont eu, plusieurs n'ont pas eu le bonheur d'en profiter. D'autres ont été dignes d'un meilleur siècle. Témoignage que tout ce qui est bon ne triomphe pas toujours." Dans ce constat glacé, nulle amertume : la simple affirmation que l'exigence morale se situe désormais au-delà du bien et du mal. Son pessimisme foncier le pousse à voir que l'éthique doit renoncer devant la réalité d'un temps, mais c'est dans la manière de renoncer qu'il jette toutes ses forces, jusqu'à renverser la perspective de son analyse : l'homme prudent n'est pas celui qui se fait gloire de ses qualités, mais bien celui qui a appris à reconnaître en lui sa propre folie, et qui entend la dépasser. La morale de Gracián n'est pas normative : elle imagine moins un idéal qu'elle ne décrit l'état des passions qui façonnent un temps. Elle dit que, si le pire est toujours certain, le meilleur est plus sûr encore - comme on le dirait d'un abri. Elle dit enfin qu'une intelligence du monde qui ne s'incluerait pas dans son examen est condamnée à prouver partout sa fausseté. Ce faisant, elle renonce à la stabilité chimérique de l'"excellence" pour se confondre avec le mouvement de la quête de soi : l'excellence se prouve dans la démarche qui tend vers elle. Elle n'existe que tant qu'on  la reconnaît comme inaccessible et, sitôt atteinte, elle doit être dépassée. Elle ne protège de rien ; ainsi faut-il comprendre ce curieux "Paradoxe critique sur l'héroïsme sans défaut" : "Un héros à l'abri de l'ostracisme d'Athènes n'est pas en Espagne à couvert de la critique : celle-ci l'éloignerait et le proscrirait, comme autrefois, si elle avait un pouvoir égal à son injustice et à sa violence. C'est sur ce caractère de la critique envieuse que j'établis ce paradoxe, lequel condamne d'abord un grand homme qui ne laisserait rien à reprendre en lui  : quelque légère faute échappée à dessein lui est nécessaire pour contenter l'envie, pour repaître la malignité d'autrui ; sans cette adresse, disent les auteurs de cette maxime politique, un mérite le plus universel sera la victoire de ces deux passions." (Le Héros, traduction de Joseph de Courbeville, éditions Champ Libre, 1973.) On le voit : il n'est point de perfection qui ne promette quelque malheur ; on veillera donc à ce que toute perfection ne se donne point comme telle : l'excellence doit faire voir qu'elle est faillible, ou se condamner à la réprobation générale. Ainsi, même l'homme le plus assuré de sa vertu doit concéder au vice, au moment même où il croyait l'avoir vaincu. La morale de Gracián est une ciguë des plus amères, puisqu'elle ne promet aucun oubli.

Reste à faire un sort à cette étiquette de moraliste, devenue si incompréhensiblement dépréciative aujourd'hui, pour évaluer la véritable stature de Baltasar Gracián. Penseur baroque devenu référence classique - Benito Pelgrin a bien montré, dans ses nombreuses et savantes études, en quoi la traduction d'Amelot de la Houssaie avait contribué à éclairer d'une lumière trop crue ce qui était destiné à demeurer dans le clair-obscur d'une "écriture volontairement arcanique [Introduction au Manuel de poche d'hier pour hommes politiques d'aujourd'hui, Éditions libres Hallier, 1978.]" -, jésuite en délicatesse avec sa Compagnie en un temps où le rayonnement intellectuel de celle-ci finissait par être suspect aux yeux de l'Église romaine, Gracián est peut-être à compter au nombre des premiers modernes : homme de la charnière (entre le baroque et le classique, le vice et la vertu, la folie et la raison, l'illusion et la connaissance), il se transforme presque malgré lui en penseur de l'outrepassement ; son oeuvre morale donne à voir comment une ontologie se transforme en cosmogonie, comment l'éthique s'amplifie aux dimensions d'un devenir-monde de l'homme. On comprend alors en quoi cette pensée désespérément fractale a pu passer pour scandaleuse, et pourquoi Nietzsche et Schopenhauer s'y sont tant abreuvés : en son centre, Dieu est devenu une hypothèse inutile. Comme dans la tradition mystique, elle ne cesse de tourner autour d'une absence première, celle d'un créateur qui s'est retiré de sa création. Pensée du retrait, celle qui, constatant l'absence, sait que tout ce qui apparaît ne signe qu'une disparition, et fait du négatif le révélateur de la nature des choses : "Les choses ne passent point pour ce qu'elles sont, mais pour ce dont elles ont l'apparence. Il n'y a guère de gens qui voient jusqu'au-dedans, presque tout le monde se contente des apparences. Il ne suffit pas d'avoir bonne intention, si l'action a mauvaise apparence." Affectant la forme d'un manuel, L'Homme de cour est peut-être la première critique moderne du système général d'illusions.

mardi 18 janvier 2011

Evénements en Tunisie, effet collatéral de la cupidité sur les matières premières et du sauve-qui-peut généralisé

Au premier rang des déclencheurs des événements récents en Tunisie, le renchérissement du coût de la vie lié à la hausse du prix des matières premières. Existerait-il alors un rapport entre ces événements et la spéculation sur les marchés à terme des matières premières, ou encore avec les « fonds longs » présents sur ces marchés qui misent systématiquement sur une hausse des prix dans une perspective de couverture contre la dépréciation prévisible du dollar ? Autrement dit, le « printemps tunisien » a-t-il été déclenché par l’irresponsabilité nationaliste de la Federal Reserve et le désordre monétaire international qui s’ensuit ? Si ce devait être le cas, les gouvernements devraient impérativement penser aux conséquences inattendues de leur temporisation dans la réglementation de la spéculation sur les marchés à terme des matières premières.

lundi 17 janvier 2011

DEBTRIS US

LA DOMESTICATION INDUSTRIELLE (OS CANGANCEIROS)

La domestication industrielle
Leopold Roc , Os Cangaceiros (première parution : juin 1987)

Présentation

Os Cangaceiros est un groupe clandestin, actif en france dans les années 80, qui tient son nom des bandits sociaux brésiliens de la fin 19ème siècle et du début du 20ème. Les nouveaux Cangaceiros, ceux des années 1980 sont, eux, issus entre autre des Fossoyeurs du Vieux Monde. Basé à l’origine à Nice, les Fossoyeurs publient entre 1977 et 1983 quatre numeros de leur revue dans laquelle ils explicitent leurs visions politiques et critiques du mouvement révolutionnaire. Ills sont à la recherche de complices comme l’indique explicitement les titres de certains textes comme : « choisir ses fréquentations », ou « sur la rencontre » dont voici quelques phrases : « Rarement autant ont éprouvé le besoin impérieux de sortir de leur isolement pratique, et rarement, paradoxe désolant, les rencontres n’ont véhiculées autant d’illusions et de prétentions disproportionnées... La stratégie des rencontres est fondée sur ce seul projet ; la découverte des armes nécéssaires à la pratique du bavardage, au bavardage pratique » Cela prend du temps, et les premiers contact ne sont pas toujours fructueux, comme en témoigne les correspondances publiées. Dans leur revue on trouve aussi des compte-rendus de leurs activités, du moins ce qu’ils peuvent dire. Même si ces actions laissent parfois une impression d’échec, plutot que de les décourager, ils tentent et reflechissent à d’autres moyens.
Ils mettent l’accent sur le role des syndicats et des partis politiques dans les trahisons successives des mouvement sociaux, passés et actuels, ainsi que celui des avant-gardes révolutionnaires de l’époque, marxiste-léninistes, autonomes, anarchistes et autres, armées ou pas. Ils leurs reprochent principalement de vouloir détourner et orienter à leurs propres fins les révoltes sociales qui parcourent en permanence la société. Os cangaceiros dira d’ailleurs plus tard « Nous n’avons qu’une seule forme de relation avec les groupes et organisations politiques : la guerre. Ils sont tous nos ennemis, il n’y a pas d’exception ». Les Fossoyeurs se définissent eux-mêmes comme des délinquants et non comme militants ou gauchistes. Empruntant le discours et la critique de la quotidienneté des situationnistes, ils se pensent en tant que groupe de marginaux par leur rejet du monde dans lequel ils vivent et leurs choix de vie et de survie. Dans leurs textes, ils se reconnaissent dans les formes de délinquance, de révoltes et de conflits sociaux indépendants des organisations, partis, syndicats ou avant-gardes. Les fossoyeurs refusent le travail salarié, avec pour letmotiv : Ne jamais travailler. Une affiche de 1980 résume très bien leur approche générale : « Si nous cassons les banques, c’est que nous avons reconnu l’argent comme cause centrale de tous nos malheurs. Si nous cassons des vitrines, ce n’est pas parce que la vie est chère mais parce que la marchandise nous empêche de vivre à tout prix. Si nous cassons des machines, ce n’est pas parce que nous voulons défendre l’emploi mais attaquer l’esclavage salarié. Si nous attaquons la salope policière, ce n’est pour la faire sortir des facultés mais pour la faire sortir de notre vie. Le spectacle a voulu nous voir redoutables. Nous entendons bien être pires ». Les Fossoyeurs sont souvent étiquetés « pro-situs » pour les différencier des autres formes d’antagonismes politiques. Quelques textes des Fossoyeurs et plus tard de Os Cangaceiros seront d’ailleurs signés : des situationnistes.
[extrait du texte de présentation dans BI#09]



La domestication industrielle

« Si le capital prend la science à son service, l’ouvrier récalcitrant sera contraint d’être docile »
Andrew Ure, Philosophie des manufactures, 1855
« Autrefois, si quelqu’un traitait d’ouvrier un homme de métier, il risquait la bagarre. Aujourd’hui qu’on leur dit que l’ouvrier est ce qui se fait de mieux dans l’Etat ils insistent tous pour être ouvriers. »
M. May, 1848
Le terme de révolution industrielle couramment utilisé pour qualifier la période qui va de 1750 à 1850 est un pur mensonge bourgeois, symétrique de celui sur la révolution politique. Il ne contient pas le négatif, et procède d’une vision de l’histoire comme seule histoire des progrès technologiques. C’est un coup double pour l’ennemi, qui légitime ainsi l’existence des managers et de la hiérarchie comme conséquence inéluctable de nécessités techniques, et impose une conception mécaniste du progrès, considéré comme une loi positive et socialement neutre. C’est le moment religieux du matérialisme, l’idéalisme de la matière. Un tel mensonge était évidemment destiné aux pauvres, parmi lesquels il devait faire des ravages durables. Il suffit pour le réfuter de s’en tenir aux faits.
La plupart des innovations techniques qui ont permis aux usines de se développer avaient été découvertes depuis un certain temps déjà, mais étaient restées inemployées. Leur application à grande échelle n’en est pas une conséquence mécanique, mais procède d’un choix, historiquement daté, des classes dominantes. Et celui-ci ne répond pas tant à un souci d’efficacité purement technique (efficacité souvent douteuse) qu’à une stratégie de domestication sociale. La pseudo-révolution industrielle se résume ainsi à une entreprise de contre-révolution sociale. Il n’y a qu’un seul progrès : le progrès de l’aliénation.
Dans le système qui existait antérieurement, les pauvres jouissaient encore d’une grande indépendance dans le travail auquel ils étaient contraints. La forme dominante en était l’atelier domestique : les capitalistes louaient les outils aux ouvriers, leur fournissaient les matières premières, et leur rachetaient à vil prix les produits finis. L’exploitation n’était pour eux qu’un moment du commerce, sur lequel ils n’exerçaient pas de contrôle direct. Les pauvres pouvaient encore considérer leur travail comme un « art » sur lequel ils avaient une marge notable de décision. Mais surtout ils restaient maîtres de l’emploi de leur temps : travaillant à domicile et pouvant s’arrêter quand bon leur semblait, leur temps de travail échappait à tout calcul. Et la variété, autant que l’irrégularité, caractérisait leur travail, l’atelier domestique n’étant le plus souvent qu’un complément aux activités agricoles. S’ensuivaient des fluctuations de l’activité industrielle incompatibles avec l’essor harmonieux du commerce. Ainsi les pauvres disposaient-ils encore d’une force considérable qu’ils exerçaient en permanence. La pratique de la perruque, le détournement de matières premières, était monnaie courante et venait alimenter un vaste marché parallèle. Surtout, les travailleurs domestiques pouvaient faire pression sur leurs employeurs : les fréquentes destructions de métiers étaient le moyen d’un « marchandage collectif par l’émeute » (Hobsbawn). Du fric ou on casse tout !
C’est pour supprimer cette indépendance menaçante des pauvres que la bourgeoisie se voit contrainte de contrôler directement la sphère de l’exploitation. Voilà la raison qui préside à la généralisation des usines. Il s’agit d’autonomiser la sphère du travail, temporellement et géographiquement. « Ce ne sont pas tant ceux qui sont absolument oisifs qui font du tord au public, mais ceux qui ne travaillent que la moitié de leur temps », écrivait déjà Ashton en 1725.
L’art militaire est appliqué à l’industrie, et les usines sont littéralement construites sur le modèle des prisons, qui leur sont d’ailleurs contemporaines. Un vaste mur d’enceinte vient les séparer de tout ce qui est extérieur au travail, et des vigiles sont chargés de refouler ceux qui au début trouvaient naturel de rendre visite à leurs infortunés amis. A l’intérieur, des règlements draconiens avaient pour premier objet de civiliser les esclaves. En 1770, un écrivain avait projeté un nouveau plan pour produire des pauvres : la Maison de la Terreur, dont les habitants seraient maintenus au travail quatorze heures par jour, et tenus en main par la diète. Son idée ne précéda que de peu la réalité : une génération plus tard, la Maison de la Terreur s’appelait tout bêtement une usine.
C’est en Angleterre que se généralisèrent d’abord les usines. Dans ce pays, les classes dominantes avaient depuis longtemps surmonté leurs conflits internes, et pouvaient donc s’adonner sans retenus à la passion du commerce. Et la répression qui avait suivi l’échec de l’assaut millénariste des pauvres [1] avait préparé le terrain de la contre-offensive industrielle. Les pauvres en Angleterre eurent donc le triste sort de subir les premiers toute la brutalité d’un mécanisme social en formation. Il va sans dire qu’ils considéraient un tel sort comme une dégradation absolue, et ceux qui l’acceptaient subissaient le mépris de leurs semblables. Déjà au temps des Niveleurs, il était courant de penser que ceux qui vendaient leur force de travail contre un salaire abandonnaient de fait les droits des « Anglais nés libres ». Avant même de commencer, les premiers propriétaires d’usines avaient déjà eu du mal à recruter de la main-d’œuvre, devant souvent parcourir de longues distances pour cela. Il leur fallait ensuite fixer les pauvres à leur nouveau travail, et les désertions étaient massives. Voilà pourquoi ils prirent en charge l’habitat de leurs esclaves, en tant qu’anti-chambre de l’usine. La constitution de cette vaste armée de réserve industrielle entraîna une militarisation de l’ensemble de la vie sociale.
Le luddisme fut la réponse des pauvres à l’instauration de ce nouvel ordre. Dans les premières décennies du XIX ème siècle, le mouvement de destruction des machines se développa dans un climat de fureur insurrectionnelle. Il ne s’agissait pas seulement d’une nostalgie d’un âge d’or de l’artisanat. Certes, l’avènement du règne du quantitatif, de la camelote en série, entrait pour une bonne part dans la colère des gens. Désormais, le temps nécessaire pour accomplir un travail primait sur la qualité du résultat, et cette dévalorisation du contenu de tout travail particulier conduisit les pauvres à s’en prendre au travail en général qui manifestait ainsi son essence. Mais le luddisme fut avant tout une guerre d’indépendance anticapitaliste, une « tentative de destruction de la nouvelle société » (Mathias). « Tous les nobles et tous les tyrans doivent être abattus », disait un de leurs tracts. Le luddisme est l’héritier du mouvement millénariste des siècles précédents : bien que ne s’exprimant plus par une théorie universelle et unificatrice, il demeure radicalement étranger à tout esprit politique et à toute pseudo-rationalité économique. A la même époque en France, les soulèvements des canuts, qui étaient aussi dirigés contre le processus de domestication industrielle, étaient en revanche déjà contaminés par le mensonge politique. « Leur intelligence politique les illusionnait sur la source de la misère sociale et faussait chez eux la conscience de leur véritable but », écrit le Marx de 1844. Leur slogan était « vivre en travaillant ou mourir en combattant ». En Angleterre, alors que le trade-unionisme naissant était faiblement réprimé, voire toléré, la destruction des machines était punie de mort. La négativité absolue des luddites les rendait intolérables socialement. L’Etat répondit de deux manières à cette menace : il constitua une police professionnelle moderne, et reconnut officiellement les trade-unions. Le luddisme fut d’abord défait par la répression brutale, puis s’éteignit à mesure que les trade-unions parvinrent à imposer la logique industrielle. En 1920, un observateur anglais note avec soulagement que « le marchandage sur les conditions du changement l’a emporté sur la seule opposition au changement ».
Joli progrès !
Parmi toutes les calomnies qui ont été déversées sur les luddites, la pire est venue des apologues du mouvement ouvrier, qui y ont vu une manifestation aveugle et infantile. Ainsi ce passage du Capital, contresens fondamental d’une époque :
« Il fallut du temps et de l’expérience avant que les travailleurs apprennent à faire la distinction entre les machines elles-mêmes et la manière dont elles sont utilisées par le capital ; et qu’ils dirigent leurs attaques non contre les instruments matériels de production, mais contre la forme sociale particulière dans laquelle ils sont utilisés. »
Cette conception matérialiste de la neutralité des machines suffit à légitimer l’organisation du travail, la discipline de fer (sur ce point Lénine fut un marxiste conséquent), et finalement tout le reste. Prétendument arriérés, les luddites avaient du moins compris que les « instruments matériels de production » sont avant tout des instruments de domestication dont la forme n’est pas neutre, puisqu’elle garantit la hiérarchie et la dépendance.
La résistance des premiers ouvriers d’usine se manifestait principalement à propos de ce qui avait été une de leurs rares propriétés, et dont ils se voyaient dépossédés : leur temps. Un vieil usage religieux voulait que les gens ne travaillent ni le dimanche ni le lundi, appelé « Lundi Saint ». Le mardi étant consacré à se remettre de deux jours de beuveries, le travail ne pouvait raisonnablement commencer que le mercredi ! Générale au début du XIX ème siècle, cette saine pratique subsista dans certains métiers jusqu’en 1914. Les patrons usèrent de divers moyens coercitifs pour combattre cet abstentionnisme institutionnalisé, sans résultats. Ce fut à mesure que les trade-unions s’implantèrent que le samedi après-midi férié vint se substituer au « Lundi Saint », une glorieuse conquête : la semaine de labeur augmentait ainsi de deux jours !
Ce n’était pas seulement la question du temps de travail qui était en jeu dans le Lundi Saint, mais aussi celle de l’usage de l’argent. Les ouvriers ne revenaient pas travailler avant d’avoir dépensé tout leur salaire. Dés cette époque, l’esclave n’était plus seulement considéré comme travailleur, mais aussi comme consommateur. Adam Smith avait théorisé la nécessité de développer le marché intérieur en l’ouvrant aux pauvres. De plus, comme l’écrivait l’évêque Berkeley en 1755 : « La création de besoins ne serait-elle pas le meilleur moyen de rendre le peuple industrieux ? » De manière encore marginale, le salaire alloué aux pauvres vint donc s’adapter aux nécessités du marché. Mais ceux-ci n’utilisèrent pas ce surcroît de numéraire selon les prévisions des économistes ; l’augmentation du salaire, c’était du temps gagné sur le travail (ce qui est un heureux retournement de la maxime utilitariste de Benjamin Franklin : « time is money »). Le temps gagné sur l’usine se passait dans les public houses, les biens nommées (à cette époque, les révoltes se communiquaient de pub en pub). Plus les pauvres avaient d’argent, plus ils le buvaient. C’est dans les spiritueux qu’ils ont d’abord découvert l’esprit de la marchandise, au grand dam des économistes qui prétendaient leur faire dépenser utile. La campagne pour la tempérance menée alors conjointement par la bourgeoisie et les « fractions avancées (et donc sobres) de la classe ouvrière », ne répondait pas tant à un souci de santé publique (le travail fait encore plus de dégâts, sans qu’ils en demandent l’abolition), qu’à une exhortation à bien utiliser son salaire. Cent ans après, les mêmes ne conçoivent pas que des pauvres puissent se priver de bouffer pour s’acheter une marchandise « superflue ».
La propagande pour l’épargne vint combattre cette propension à la dépense immédiate. Et là encore, il revint à « l’avant-garde de la classe ouvrière » d’instaurer des établissements d’épargne pour pauvres. L’épargne accroît encore l’état de dépendance des pauvres, et le pouvoir de leurs ennemis : grâce à elle, les capitalistes pouvaient surmonter les crises passagères en baissant leurs salaires, et contenir les ouvriers dans la pensée du minimum vital. Mais Marx relève dans les Grundrisse une contradiction alors insoluble : chaque capitaliste exige que ses esclaves épargnent, mais seulement les siens, en tant que travailleurs ; tous les autres esclaves sont pour lui des consommateurs, et doivent donc dépenser. Cette contradiction ne pourra être levée que beaucoup plus tard, lorsque le développement de la marchandise permettra l’instauration du crédit à l’usage des pauvres. Quoi qu’il en soit, la bourgeoisie, si elle a pu un temps civiliser la conduite des pauvres dans leur travail, n’a jamais pu domestiquer totalement leur dépense. L’argent est ce par quoi la sauvagerie revient toujours…
Après que la suppression du Lundi Saint eût allongé la semaine de labeur, « les ouvriers prenaient désormais leur temps de loisir sur le lieu de travail » (Geoff Brown). Le coulage des cadences était de règle. Ce fut finalement l’instauration du travail à la pièce qui imposa la discipline dans les ateliers : l’assiduité et le rendement augmentèrent ainsi par la force. L’effet majeur de ce système, qui se généralisa à partir des années 1850, fut de contraindre les ouvriers à intérioriser la logique industrielle : pour gagner plus ; il fallait travailler plus, mais ceci se faisait au détriment du salaire des autres, et les moins ardents pouvaient même se trouver licenciés. Pour remédier à cette concurrence sans frein s’imposa la négociation collective sur la quantité de travail à fournir, sa répartition et sa rémunération. Ainsi se trouvèrent consacrées les médiations trade-unionistes. Une fois remportée cette victoire sur la productivité, les capitalistes consentirent à diminuer les horaires de travail. La fameuse loi des dix heures, si elle constitue effectivement une victoire du trade-unionisme, est donc une défaite des pauvres, la consécration de l’échec de leur longue résistance au nouvel ordre industriel.
La dictature omniprésente de la nécessité fut ainsi instaurée. Une fois supprimés les vestiges de l’organisation sociale antérieure, plus rien n’existait dans ce monde, qui ne soit déterminé par les impératifs du travail. L’horizon des pauvres se limitait à la « lutte pour l’existence ». On ne saurait cependant comprendre le règne absolu de la nécessité comme un simple accroissement quantitatif de la pénurie : c’est avant tout la colonisation des esprits par le principe trivial et grossier de l’utilité, une défaite dans la pensée. On mesure là la conséquence de l’écrasement de cet esprit millénariste qui animait les pauvres dans la première phase de l’industrialisation. A cette époque, le règne du besoin brutal était clairement conçu comme l’œuvre d’un monde, ce monde de l’Antéchrist fondé sur la propriété et l’argent. L’idée de la suppression du besoin ne se séparait pas de l’idée de la réalisation de l’Eden de l’humanité, « ce Canaan spirituel où coulent le vin, la lait et le miel, et où l’argent n’existe pas » (Coppe). Avec l’échec de cette tentative de renversement, le besoin accède à une apparence d’immédiateté. La pénurie apparaît dès lors comme une calamité naturelle à laquelle seule l’organisation toujours plus poussée du travail pourra remédier. Avec le triomphe de l’idéologie anglaise, les pauvres, déjà dépossédés de tout se voient en plus dépossédés de l’idée même de la richesse.
C’est dans le protestantisme, et plus précisément dans sa forme anglo-saxonne puritaine, que le culte de l’utilité et du progrès trouve sa source et sa légitimité. Faisant de la religion une affaire privée, l’éthique protestante entérina l’atomisation sociale générée par l’industrialisation : l’individu se retrouvait isolé face à Dieu comme il se retrouvait isolé face à la marchandise et à l’argent. Ensuite, elle mit en avant les valeurs qui étaient précisément requises des pauvres modernes : honnêteté, frugalité, abstinence, travail, épargne. Les puritains, qui avaient combattu sans relâche les fêtes, les jeux, la débauche, tout ce qui venait s’opposer à la logique du travail, et voyaient dans l’esprit millénariste « l’étouffement de tout esprit d’entreprise chez l’homme » (Webbe en 1644) taillèrent la route à la contre-offensive industrielle. De plus, on peut dire de la Réforme qu’elle fut le prototype du réformisme : née d’une dissidence, elle favorisa à son tour toutes les dissidences. Elle « n’exige pas que l’on professe ce christianisme, mais qu’on ait de la religion, une religion quelconque ».
C’est en France et en 1789 que ces principes allaient trouver leur pleine réalisation, en se dépouillant définitivement de leur forme religieuse et en s’universalisant dans le Droit et la politique. La France était retardataire dans le processus d’industrialisation : un conflit irréconciliable opposait la bourgeoisie et la noblesse rétive à toute mobilisation de l’argent. C’est paradoxalement ce retard qui conduisit la bourgeoisie à avancer le principe le plus moderne. En Grande-Bretagne, où les classes dominantes avaient fusionné depuis longtemps en un cours historique commun, « la Déclaration des droits de l’homme pris corps, non pas habillée de la toge romaine, mais sous le manteau des prophètes de l’Ancien Testament » (Hobsbawn). Voilà précisément la limite, l’inachèvement de la contre-révolution théorique anglaise : finalement, la citoyenneté y repose encore sur la doctrine de l’élection, les élus se reconnaissant au fruit de leur travail et à leur adhésion morale à ce monde. Elle laissait donc en dehors d’elle-même une populace qui pouvait encore rêver au pays de cocagne. La mise au travail forcé dans les usines eut d’abord pour but de réduire cette force menaçante, de l’intégrer par la force d’un mécanisme social. Il manquait encore à la bourgeoisie anglaise ce raffinement dans le mensonge qui devait caractériser son homologue d’outre-Manche, lui permettant de réduire les pauvres d’abord par l’idéologie. Aujourd’hui encore les défenseurs britanniques du vieux monde ne font pas tant état de leurs opinions politiques que de leur rectitude morale. La frontière sociale, particulièrement visible et arrogante, qui sépare les riches des pauvres dans ce pays, est à la mesure de la faible pénétration de l’idée d’égalité politique et juridique des individus.
Alors que l’endoctrinement moral puritain avait eut d’abord pour effet d’unifier et de conforter tous ceux qui avaient quelque intérêt particulier à défendre dans un monde changeant et incertain, il vint faire ses ravages sur les classes inférieures après que celles-ci se soient déjà trouvées pliées sous le joug du travail et de l’argent, pour parachever leur défaite. Ainsi Ure recommandait-il à ses pairs d’entretenir avec autant de soin la « machinerie morale » que la « machinerie mécanique », dans le but de « rendre l’obéissance acceptable ». Mais cette machinerie morale allait surtout révéler ses effets néfastes une fois relayée par les pauvres, en marquant de son empreinte le mouvement ouvrier naissant. Ainsi se multiplièrent les sectes ouvrières méthodistes, wesleyennes, baptistes et autres, jusqu’à rassembler autant de fidèles que l’Eglise d’Angleterre, institution d’Etat. Dans cet environnement hostile des nouveaux sites industriels, les ouvriers se replièrent frileusement autour de la chapelle. On est toujours porté à justifier les affronts desquels on ne se venge pas : la nouvelle morale ouvrière érigea la pauvreté en grâce et l’austérité en vertu. Dans ces localités, le syndicat fut le rejeton direct de la chapelle, et les prédicateurs laïcs se transformèrent en délégués du trade-union [2]
La campagne menée par la bourgeoisie pour civiliser les pauvres ne devait avoir raison de la haine sociale que par ricochet, une fois relayée par les représentants ouvriers qui, dans leurs luttes contre les maîtres parlaient désormais le même langage qu’eux. Mais les formes encore religieuses que pouvait prendre la domestication dans la pensée n’étaient qu’un épiphénomène. Celle-ci avait une base autrement plus efficiente dans le mensonge économique.
J. et P. Zerzan [3] relèvent fort justement cette contradiction : c’est dans le deuxième tiers du XIXème siècle, au moment où les pauvres subissent les conditions les plus dégradantes et mutilantes dans tous les aspects de leur vie, au moment où toute résistance à l’instauration du nouvel ordre capitaliste est défaite, c’est à ce moment donc que Marx, Engels et tous leurs épigones saluent avec satisfaction la naissance de « l’armée révolutionnaire du travail » et estiment que les conditions objectives sont enfin réunies pour un assaut prolétarien victorieux. En 1864, dans sa célèbre adresse à l’Internationale, Marx commence par dresser un tableau détaillé de la situation épouvantable des pauvres anglais, pour ensuite célébrer « ces merveilleux succès » que sont la loi des dix heures (on a vu ce qu’il en était) et l’établissement de manufactures coopératives marquant « une victoire de l’économie politique du travail sur l’économie politique de la propriété » ! Si les commentateurs marxistes ont abondamment décrit le sort effroyable des ouvriers au XIX éme siècle, ils le jugent quelque part inévitable et bénéfique. Inévitable parce qu’ils y voient une conséquence fatale des exigences de la Science et nécessaire développement des « rapports de production ». Bénéfique, dans la mesure où « le prolétariat se trouve unifié, discipliné et organisé par le mécanisme de production » (Marx). Le mouvement ouvrier se constitue sur une base purement défensive. Les premières associations ouvrières étaient des « sociétés de résistance et de secours mutuel ». Mais alors qu’auparavant les pauvres en révolte s’étaient toujours reconnus négativement, en nommant la classe de leurs ennemis, c’est dans et par le travail, placé par la contrainte au centre de leur existence, que les ouvriers en vinrent à rechercher une communauté positive, produite non par eux mais par un mécanisme extérieur. Cette idéologie devait prendre corps en premier lieu dans la « minorité aristocratique » des ouvriers qualifiés, « ce secteur auquel s’intéressent les politiciens et d’où viennent ceux que la société n’est que trop empressée à saluer comme les représentants de la classe ouvrière », comme le note avec pertinence Edith Simcox en 1880. L’immense masse des travailleurs encore intermittents et non qualifiés n’a de ce fait pas droit de cité. Ce sont eux qui, lorsque les portes des trade-unions s’ouvriront, préserveront le légendaire esprit combatif et sauvage des travailleurs anglais. Un long cycle de luttes sociales commence alors, parfois très violentes, mais qui resteront dépourvues de tout principe unificateur.
« Quoique l’initiative révolutionnaire partira probablement de la France, l’Angleterre peut seule servir de levier pour une révolution sérieusement économique. (…) Les Anglais ont toute la matière nécessaire à la révolution sociale. Ce qui leur manque, c’est l’esprit généralisateur et la passion révolutionnaire. » Cette déclaration du conseil général de l’Internationale porte en elle à la fois la vérité et la fausse conscience d’une époque. Du point de vue social, l’Angleterre a toujours constitué une énigme : le pays qui a donné naissance aux conditions modernes d’exploitation et a donc le premier produit une grande masse de pauvres modernes est aussi celui dont les institutions sont restées inchangées depuis maintenant trois siècles, n’ayant jamais été ébranlées par un assaut révolutionnaire. Voilà qui contraste avec les nations du continent européen, et vient contredire la conception marxiste de la révolution. Les commentateurs ont tenté d’expliquer une telle énigme par quelque atavisme britannique, d’où les salades maintes fois répétées sur l’esprit réformiste et antithéorique des pauvres anglais, en regard de la conscience radicale animant les pauvres de France, toujours prêts à monter sur les barricades. Une telle vision a-historique oublie tout d’abord le foisonnement théorique des années de guerre civile, au XVIIème siècle, ensuite la chronicité et la violence qui ont toujours caractérisé les luttes sociales des pauvres anglais, et qui se sont sans cesse amplifiées depuis le milieu de ce siècle. En réalité, l’énigme se résout ainsi : la révolte des pauvres est toujours tributaire de ce à quoi elle s’affronte.
En Angleterre, c’est sans phrases, par la force brutale d’un mécanisme social, que les classes dominantes ont mené leur entreprise de domestication. Aussi les historiens anglais déplorent-ils souvent que la « révolution industrielle » n’ait pas été accompagné d’une « révolution culturelle » qui aurait intégré les pauvres à « l’esprit industriel » (de telles considérations se sont multipliées dans les années 70, quand l’extension des grèves sauvages en a révélé l’acuité). En France, la contre-offensive bourgeoise a d’abord été théorique, par la domination de la politique et du Droit, « ce miracle qui depuis 1789 tient le peuple abusé » (Louis Blanc). Ces principes représentaient un projet universel, c’était une promesse de participation faite aux pauvres dés lors qu’ils en feraient leurs les modalités. Vers 1830, une partie des pauvres s’en fit le porte-parole, revendiquant que « soient rendus à leur dignité de citoyens des hommes que l’on infériorise » (Proudhon). A partir de 1848, les mêmes principes furent invoqués contre la bourgeoisie, au nom de la « république du travail ». Et on sait à quel point le poids mort de 1789 pèsera lourd dans l’écrasement de la Commune. C’est un projet social qui se scinde en deux au XIX ème siècle. En Angleterre, métropole du Capital, les luttes sociales ne peuvent se fondre dans un assaut unitaire, restant de ce fait travesties en luttes « économiques ». En France, berceau du réformisme, cet assaut unitaire reste contenu dans une forme politique, laissant ainsi le dernier mot à l’Etat. Le secret de l’absence de mouvement révolutionnaire outre-Manche est donc identiquement le secret de la défaite des mouvements révolutionnaires continentaux.
Aujourd’hui s’achève le processus dont nous venons de décrire la genèse : le mouvement ouvrier classique s’est définitivement intégré à la société civile, alors que s’amorce une nouvelle entreprise de domestication industrielle. Aujourd’hui donc apparaissent en pleine lumière tant la grandeur que les limites des mouvements passés, qui déterminent toujours les conditions sociales particulières à chaque région de ce monde.
Léopold ROC
Texte paru dans Os Cangaceiros n°3, pp 43-48, juin 1987. On peut télécharger ce numéro dans la Fanzinotheque.

[1] Cf. l’Incendie millénariste, p.233-258
[2] Un exemple significatif : l’Eglise travailliste, fondée à Manchester en 1891, eut pour seule fonction d’amener les ouvriers du nord à rejoindre un Parti travailliste indépendant, après quoi elle disparut.
[3] Industrialism & Domestication, Black Eye Press, Berkeley, 1979.

vendredi 31 décembre 2010

MERRY CRISIS & HAPPY NEW FEAR 2011!


Qu'on admette ou qu'on le dénie, chacun sent bien qu'à présent l'avenir de la vie terrestre se trouve mis en jeu dans une urgence inouïe. Et chacun sait que, depuis la séquence historique qui s'est engagée en 2007 et qui paraît avoir déclenché ce qu'on appellerait en physique nucléaire une réaction en chaîne, chaque pas compte et semble se surcharger systématiquement de conséquences très difficilement réversibles - sinon absolument irréversibles.
Cette crise est sans précédent d'abord en cela. Si krisis signifie bien et d'abord décision, elle est critique comme jamais : elle révèle que le destin humain - qui est un destin inéluctablement technique et technologique - est pharmacologique an sens où, en grec, le pharmakon est à la fois le remède et le poison.

L'année qui s'achève par Paul Jorion

source : Paul JORION

D’abord, un petit rappel. Le cadre global, c’est celui d’un système où l’argent manque en général là où il est nécessaire. Il faut alors l’emprunter et payer des intérêts. Comment se détermine le niveau des taux d’intérêt ? C’est le produit d’un rapport de force où interviennent trois facteurs : 1) l’offre et la demande de capitaux, 2) le rendement de l’économie (on est « partageux » quand le choses vont bien, beaucoup moins quand elles vont mal) et 3) le risque de contrepartie, c’est-à-dire le risque de non-remboursement. (Les économistes mentionnent aussi l’anticipation de l’inflation. Une « anticipation » est une représentation, elle peut déterminer le degré de résolution individuelle mais elle n’a aucun impact sur le rapport de force entre prêteur et emprunteur).

Quand, comme aujourd’hui, les taux sont élevés essentiellement parce que la part « prime de risque » est élevée, l’emprunteur se trouve pris dans un cercle vicieux : la prime de risque élevée accroît sa difficulté à rembourser, autrement dit augmente son risque de défaut. C’est le drame de l’Europe aujourd’hui.

L’Europe doit réduire ses déficits, aggravés par la crise financière et économique, d’où l’austérité ; elle doit aussi relancer la machine économique, ce qui exclut l’austérité. Les agences de notation qui mesurent le risque réclament bien entendu les deux. C’est l’impasse ! Pas nécessairement : il existe une solution : augmenter les salaires bas et moyens et baisser parallèlement (pour éviter toute inflation) les revenus du capital et les salaires extravagants. Entre une solution pareille et l’impasse, on n’hésite pas une seconde en haut-lieu : l’impasse fait l’unanimité !

Les États-Unis ont joué cette année sur le statut de monnaie de référence du dollar américain. L’argent ne coûte rien dans ce pays : quand il manque, on en imprime. Cela durera tant qu’il y aura une demande internationale pour le dollar. Si elle s’évanouit, le dollar s’effondre. Les États-Unis doivent aussi relancer leur économie. Ils ont choisi de reconduire une fiscalité amicale aux grosses fortunes. L’argent dégagé de cette manière ne pourra pas s’investir dans une économie déprimée, une partie sera consacrée à l’achat de produits de luxe, l’autre se retrouvera dans la spéculation, c’est-à-dire dans la prédation sur l’économie mondiale. Est-ce bien de cela que nous avons besoin ?

La Chine a entrepris sur le tard sa révolution industrielle. Dans un contexte où une monnaie nationale, le dollar américain, est aussi monnaie de référence, il n’existe qu’une seule solution : celle que la Chine a choisie, ancrer sa devise nationale à la monnaie de référence. Le dollar devient monnaie de singe ? qu’importe, le yuan le devient aussi ! et le commerce entre les deux pays se poursuit sur une base inchangée.

Le mélange de dirigisme et de capitalisme sauvage auquel recourt la Chine en ce moment est détonnant : bulle immobilière aujourd’hui, inflation demain, bulle boursière après-demain, etc. Cela ne peut fonctionner que dans le cadre d’un système politique autoritaire où des changements de cap instantanés sont possibles : séduire les investisseurs aujourd’hui, les assassiner demain, pour les ressusciter après-demain, si nécessaire. Il faut avoir le cœur bien accroché !

La Chine soutient aujourd’hui le système monétaire international tout entier à bout de bras : le dollar cette semaine, l’euro la semaine suivante et le yen la semaine d’après. C’est son intérêt bien compris, dit-on. Le jour où elle cessera de le faire, ce sera parce que cela aura cessé d’être son intérêt bien compris. N’empêche, on l’accusera alors sûrement de tous les maux.

La Chine réclame depuis l’année dernière une refonte du système monétaire international. On ne l’écoute que d’une oreille distraite. Si l’on ignore sa proposition, la guerre sino-américaine aura lieu sur le marché des capitaux et il n’est pas difficile de deviner qui l’emportera. Mais on n’évitera pas les dégâts collatéraux parmi les spectateurs, pour employer l’expression consacrée. Avis aux Européens.

samedi 25 décembre 2010

Le nouveau « modèle social » allemand.


Le « Financial Times Deutschland » (FTD) publie aujourd’hui, à côté de l’information « La Chine craint pour ses relations commerciales avec l’UE, constatant que celle-ci ‘cimente’ son problème de dette », un condensé de « ce qui va changer en 2011″ :http://www.ftd.de/politik/deutschland/:jahreswechsel-das-aendert-sich-2011-teil-iii/50208273.html
Eh bien, dans un pays qui voit pointer la croissance et les bénéfices, que fait le gouvernement Merkel ? Il économise sur les pauvres.
Quelques extraits de l’article du FTD:
- les salariés et les retraités voient les cotisations de l’assurance maladie monter à 8,2%, alors que les employeurs ne paieront plus que 7,3% – au lieu de 7,75% chacun
- les hauts revenus sont invités à cotiser à des caisses privées, où ils pourront négocier individuellement le montant à payer. Les caisses privées pourront négocier le prix des médicaments avec l’industrie pharmaceutique
- les cotisations chômage passent de 2,8 à 3,0 % (on annonce pourtant que le chômage est en baisse en Allemagne!)
- les bénéficiaires de l’allocation logement perdront les 24 euros mensuels (48 pour les familles) d’aide au chauffage : 100 millions d’économie
- l’allocation parentale destinée à ceux qui s’arrêtent de travailler pour élever des enfants diminue de 2%; et pour les chômeurs, c’est 300 euros mensuels qui sont retirés !
- dans le pays, 1 700 000 enfants vivent sous le seuil de pauvreté : ils auront généreusement droit à 10 euros par mois en tout pour la cantine+le sport+la musique, (alors que le PDG de Volkswagen a augmenté son salaire de 400 000 euros par mois)
- le supplément que Berlin accordait pendant deux ans aux chômeurs de longue durée est tout simplement supprimé
- l’Etat fédéral ne paiera plus les cotisations retraite des chômeurs, soit une économie de 2 milliards
- certaines catégories sociales paieront moins d’impôt sur les successions, les frais de gens de maison et les interventions des artisans pourront être déduits du montant de l’impôt sur le revenu (= une nouvelle niche fiscale pour la classe moyenne supérieure)
- et le chapeau : moins de taxes écologiques pour les entreprises les plus polluantes « pour ne pas mettre en danger les emplois », mais forte augmentation des cigarettes et surtout du tabac à rouler (12 à 14 cts par an pour un paquet de 40g), suppression de la subvention de 330 euros pour l’installation d’un filtre à particules sur les diésels, etc.
- les pauvres banques auront le droit de prélever 1,95 euro par retrait au guichet automatique d’une autre banque
- les pauvres investisseurs particuliers verront la garantie d’Etat passer de 50 000 à 100 000 euros et l’assurance de recevoir leur cher argent dans les 30 jours, au lieu de 90.
Je m’arrête, mais la liste n’est pas exhaustive.
Voilà ce que SPD (Schröder, Hartz IV) et CDU ont réalisé ensemble en 10 ans. La Deutsche Bank n’a jamais été aussi riche, les grands patrons n’ont jamais gagné autant.
Après avoir donné plus de 500 milliards d’Euros aux banques, il faut faire payer le petits.