LA PEUR-PANIQUE DU FUTUR NOUS PARALYSE DANS LA PEUR AU PRÉSENT. DIT-ON.


C'EST UN MAUVAIS RÊVE QUI NÉCESSITE D'ÊTRE ENDORMI POUR Y CROIRE.



mercredi 16 mars 2011

LA PRETENDUE « THEORIE DE LA VALEUR » D’ARISTOTE : DES SCOLASTIQUES A PAUL JORION

Dans ‘Le Prix’, Paul Jorion s’attache à démonter les mécanismes de la formation des prix en se basant sur l’analyse qu’en fait Aristote dans son ouvrage ‘Ethique à Nicomaque’ (Livre V Chapitre V).
Ceci appelle immédiatement plusieurs remarques. Le Stagirite a rarement écrit sur l’économie et quand il le fait, il en parle brièvement et toujours inséré dans des réflexions philosophiques importantes, notamment la justice dans cet ouvrage. Une grande partie de la pensée économique ‘classique’, de l’Ecole de Salamanque jusqu’à Marx en passant par Smith, remonte jusqu’à cette source, qui fut utilisée par les scolastiques à un moment spécifique et bien daté de l’Histoire de la pensée occidentale (13ème siècle), qui est à l’origine de la création du concept de valeur.
C’est dire toute l’importance qu’a ce texte, pour ces deux raisons mais aussi l’importance d’être certain de ce qu’avait voulu décrire Aristote dans ces quelques pages et ce d’autant plus qu’une grande part de la pensée économique ‘apocryphe’ fonde ses hypothèse, ses théories, ses concepts sur celui de la valeur.
Or, un des fondements de la théorie de Paul Jorion sur la formation des prix est de justement démontrer, de manière radicale, que le concept de valeur … n’existe pas dans les écrits d’Aristote. Et non seulement que cette conceptualisation lui est étrangère mais que la pensée économique qui se réclame, depuis les scolastiques, de ce concept de valeur est erronée. Non pas nulle et non avenue, mais tout simplement fausse.
Si Paul Jorion dit ‘vrai’, pour une pensée économique qui se décrit elle-même comme une ‘science économique’, il y a là un gouffre béant qui s’ouvre sous ses pieds car jusqu’il y a peu, la pensée économique ‘classique’, y compris marxiste, fondait sur la valeur sa compréhension des réalités économiques mais aussi de la monnaie.
Marx déclare ainsi que « Aristote nous dit lui-même où son analyse vient échouer – contre l’insuffisance de son concept de valeur » (‘Le Prix’, p.47), concept qu’il critique mais dont il se sert pour ses propres concepts. Smith utilise aussi la description qu’effectue Aristote dans ‘Ethique à Nicomaque’ de ce qu’est la valeur pour utiliser un concept de valeur [« L'une  peut être appelée 'valeur d'usage' ; l'autre, 'valeur d'échange' », (id., p.48)], sans toutefois parvenir a en expliquer les racines.
Paul Jorion démontre au contraire l’inexistence d’une telle ‘théorie’ chez Aristote car celle-ci signifierait que la notion de ‘valeur’ qu’il aurait intentionnellement produite ait le même sens que Marx et Smith lui attribuent et donne tort, en passant, à un ‘prix Nobel’ d’économie (rien de moins), Schumpeter, qui écrit : « Si j’ai raison, c’est qu’Aristote était à la recherche de quelque théorie du prix fondé sur le coût du travail, qu’il était incapable de formuler explicitement ». Paul Jorion part pour ce faire de la suggestion de Polanyi, qui indique qu’il est nécessaire de repartir de l’analyse que faisait Aristote de la formation des prix car elle apparaît comme cruciale.
En fait, bien plus qu’une inexistence de la présence d’un tel concept dans les écrits du Stagirite, c’est tout simplement l’inexistence même du mot dans ‘l’Ethique à Nicomaque’ que démontre Paul Jorion. Aristote utilise ainsi dans ses écrits le terme ‘user‘ et ‘échanger‘ et non ‘valeur d’usage‘ et ‘valeur d’échange‘. Quel serait la cause de cette modification entre les textes originaux et l’interprétation qu’en a fait Smith comme Marx, entre autres, sans même parfois interroger l’origine de ce concept ou sa prétendue ‘insuffisance’ ?
Pour Paul Jorion, l’idée platonicienne d’apparentia (phenomenon en grec) serait à l’origine de cette modification. En effet, le ‘phénomène‘ cache une vérité réelle plus profonde que la simple réalité observée pour Platon. De sorte que si on observe effectivement que les prix oscillent, cette variabilité que l’on ne peut pas expliquer en apparence ne peut l’être que par une raison plus profonde : l’existence de la valeur. Si cette démarche est philosophiquement valable dans un cadre platonicien, elle ne l’est pas dans celle aristotélicienne, a fortiori par Aristote lui-même, qui utilise méthodologiquement une toute autre analyse : il part des éléments singuliers pour observer des régularités, qui forment des lois universelles, soit une approche phénoménologique, différente de l’approche platonicienne.
Une lecture néo-platonicienne aurait été utilisée lors des analyses de ‘Ethique à Nicomaque’, notamment par les scolastiques dont l’attrait pour les thèses néo-platoniciennes n’est pas inconnu et pourrait expliquer la ‘transsubstantiation’ (sans ironie aucune) des termes écrits par Aristote en concept de valeur. Cette théorie permet d’expliquer scientifiquement, au travers d’une analyse philosophique, méthodologique et sémantique que le concept de valeur n’existe pas et n’a même jamais existé dans les écrits  et la pensée d’Aristote.
Le ‘point aveugle’ néanmoins qui perdure est le ‘comment’ : comment une telle modification a pu se réaliser et quelles purent être les motivations (hors des motivations philosophiques ou de mise en cohérence d’un texte ‘en apparence’ difficile à lire et à interpréter) de ceux qui la réalisèrent, soit les scolastiques ? A ce jour, il n’y avait pas d’explicitations autres que celles données par Paul Jorion, si ce n’est ‘l’insuffisance’ de Marx.
Cette ‘boîte noire’ vient d’être ouverte mais d’une autre manière, par Sylvain Piron, maître de conférences à l’EHESS (Ecoles des Hautes Etudes en Sciences Sociales), qui développe dans un article intitulé ‘Albert le Grand et le concept de valeur‘ une autre analyse, historique cette fois, qui vient définitivement renforcer les théories de Paul Jorion quant à la formation des prix car l’historien base lui aussi son analyse de l’émergence du concept de valeur non seulement sur une modification des écrits mais même d’un renversement de ceux-ci par les scolastiques.
Il identifie l’apparition du terme ‘valeur’ vers le 11ème siècle et une ‘rupture’ dans la pensée économique occidentale qui se serait produite entre le 10ème et le 12ème siècle, liée selon lui à la révolution agricole en cours durant ces deux siècles. Mais c’est vers la seconde moitié du 13ème siècle que ces mots qui décrivent de nouvelles réalités (‘coût’ par exemple) en viennent à devenir des notions et à être reliés à des catégories. ‘L’Ethique à Nicomaque’ vient jouer un rôle de cadre théorique sur lequel les scolastiques viendront s’appuyer. Or, « La notion de valor est absente du texte d’Aristote dans la traduction de Robert Grosseteste qui se voulait strictement littérale. C’est Albert le Grand qui a introduit le mot, dans la première exposition de ce cinquième livre produite dans le monde latin, en imposant de la sorte une torsion considérable au texte commenté. Le pli qui a été pris à cette occasion a marqué durablement l’approche philosophique de la valeur et de l’échange, à tel point qu’on peut faire de ce premier commentaire de l’Éthique la scène inaugurale de l’histoire de la pensée économique occidentale. » (p.3-4). Ainsi donc, le terme de ‘valeur’ est bien absent du texte du Stagirite, comme l’avait déjà souligné Paul Jorion.
De plus, Sylvain Piron définit ce moment historique comme un tournant stratégique dans la pensée économique. En effet, comme Schumpeter, les économistes ont considéré qu’avant Smith, l’histoire de la pensée économique se résumait à l’histoire des observations et des intuitions, ce qui impliqua que toutes les analyses économiques sur le texte d’Aristote furent produites à partir de concepts que l’historien qualifie ‘d’anachroniques‘. A l’inverse, il cite Karl Polanyi comme un des rares à fonder une analyse tenant compte du contexte des idées comme élément d’analyse. Il faut donc « (…) récuser l’idée que ces pages relèvent d’une pensée économique, au sens où les modernes ont construit cette notion ; elles traitent d’une question éthique et politique, qui mérite d’être lue dans ses propres termes. » (p.6). En ce sens, Sylvain Piron rejoint Paul Jorion quant à l’analyse contextuelle de la pensée économique de Karl Polanyi et son utilité pour expliciter les conditions de productions intellectuelles des théories économiques.
« Ce n’est qu’à partir du milieu du XIIIe siècle que le concept de valeur fait son entrée en philosophie, à la faveur de la lecture du cinquième livre de l’Éthique. » (p.7). D’un point de vue contextuel, il est ainsi important de saisir que, contrairement à la mesure dans l’échange (‘proportion diagonale’) dont parle Aristote, les scolastiques parleront de la mesure des biens échangés, car l’utilisation monétaire dans les cités médiévales n’est plus celle qu’en faisaient les cités grecques d’Aristote. Ce renversementphilia (besoin et reconnaissance d’un besoin mutuel, ‘amitié’) vers l’abstraction de la valeur, où la relation et même les individus disparaissent au profit du bien. déplace alors le concept de justice dans les échanges de la
Comment ce renversement a-t-il pu se produire ?
Une traduction complète de ‘l’Ethique à Nicomaque’ fut réalisée par Robert Grossteste en 1247, dans laquelle le terme ‘besoin’ fut remplacé par un autre terme que celui utilisé normalement mais dont les notes permettent de comprendre la signification, procédé qui sera d’ailleurs rectifié avant 1260. Cependant, Albert le Grand utilise la première version de Grossteste en 1250, ce qui facilite d’ailleurs la compréhension de ce texte à la lumière d’une philosophie propre à celle du contexte de la lecture mais non de l’écriture : il fait l’impasse sur les diagonales des échanges pour se focaliser sur les liens entre les individus et les biens : « Pour que l’échange soit juste, ce ne sont pas les personnes qu’il faut ramener à l’égalité, mais les productions qui doivent être rendues égales. (…) Toute idée de besoin mutuel ayant disparu de ces pages, c’est la juste rémunération des activités productrices qui assure désormais la permanence de l’échange social (…) » (p.13).
Chaque métier, dans la cité médiévale d’Albert le Grand, a donc sa place et c’est sa juste rémunération qui permettra l’échange social et non l’existence de besoins mutuels et de leurs reconnaissances sociales : la valorisation de l’effort dans la philosophie médiévale ‘correspondait‘ bien au terme de valeur. Un concept était né.
Dans le même mouvement, Albert le Grand renverse la notion de la monnaie en y lisant les termes ‘in utile’ en lieu et place ‘d’inutile’, produisant là encore des transformations importantes en termes de pensée économique, notamment sur l’abstraction de la monnaie.
Pierre de Jean Olivi finit vers la fin du 13ème siècle par parachever cette conceptualisation en utilisant de manière systématique le terme ‘valeur’ dans son ouvrage qui reprend les contributions d’Albert le Grand et Thomas d’Aquin sur le sujet et en rendant les relations sociales complexes dépendantes d’un rapport aux choses.
Néanmoins, Sylvain Piron précise que « C’est par anachronisme que l’on a cherché à attribuer diverses « théories de la valeur » à Albert le Grand, comprises au sens de la recherche d’un fondement absolu de la valeur. Il s’est contenté ici de poser le problème et d’en montrer les implications sociales (l’équilibre entre les différents métiers constituant la communauté). Mais ce faisant, il a suggéré toutes les voies des discussions futures. » (p.18). De sorte qu’entre les erreurs de transcription entre deux versions, les interprétations selon les concepts sociaux et philosophiques du moment et les volontés anachroniques de situer l’origine de la création du concept de la valeur à Albert le Grand, force est de constater que le dit concept relève d’un niveau d’inventivité remarquable et ce depuis son ‘invention’ au 13ème siècle en Occident.
Ce travail d’historien, publié récemment (octobre 2010), permet ainsi de conforter la théorie de Paul Jorion sur la formation des prix d’un point de vue historique, à savoir que depuis les scolastiques (Albert le Grand) une grande partie de la pensée économique a construit des châteaux en Espagne car ni le terme ni le concept de ‘valeur’ n’ont jamais existé dans les écrits d’Aristote. Bien au contraire, si on réexamine ses écrits dans une position qui ne soit pas anachronique, force est d’admettre que ce qu’a voulu écrire Aristote, c’est la description d’un besoin et d’une reconnaissance mutuelle des besoins d’échanges, soit l’affirmation d’une philia, nécessaire au maintien de la paix sociale, en lieu et place du besoin d’échanger des biens entre individus. Mais aussi que la justice dans les échanges est liée à la justice entre les individus, soit, comme le démontre Paul Jorion dans ‘Le Prix’, fonction des statuts sociaux entre individus membres de l’échange, statuts sociaux dont les termes déterminent la formation des prix. La théorie de l’offre et de la demande, basée, elle, sur le besoin d’échanger des biens, estimpropre à expliquer cette formation des prix : elle n’est ainsi qu’une ‘apparentia’.
Contre les tenants donc de la ‘science économique’, Karl Polanyi puis Paul Jorion, en revenant à la source, soit l’analyse du texte d’Aristote et uniquement celui-ci, ont permis de rétablir une filiation en droite ligne avec le philosophe, sans passer par les erreurs et versions de traductions, les anachroniques représentations du moment ou les projections idéologiques de la pensée économique qui s’autodétermina ensuite comme une ‘science’ : la Philosophie et l’Histoire ne l’ont pas entendu de cette oreille.
Point final à cette histoire ?
Rien n’est moins sûr. Du moins, quant à l’origine et à la cause de ce renversement si essentiel dans la pensée économique car Albert le Grand, lors de son analyse de la traduction de l’’Ethique à Nicomaque’ possédait aussi une traduction réalisée quelques années auparavant (1240) par Hermann l’Allemand du commentaire moyen d’un des derniers grands philosophes arabes, Ibn Rushd, plus connu sous le nom … d’Averroès. Ce dernier en effet, grand spécialiste et commentateur d’Aristote du 12ème siècle en Espagne musulmane, a commenté ce texte, dont la version originale en arabe a été perdue. Il serait donc très intéressant de savoir ce qu’Averroès disait de ce texte, si tant est que son commentaire ait porté sur la partie concernant le sujet. Il serait aussi intéressant de connaître là encore les éventuels écarts de traductions qui auraient pu exister entre la version d’Aristote et celle qu’Albert le Grand a eu traduite du commentaire arabe d’Averroès. Il serait enfin intéressant de vérifier si Albert le Grand reçut la traduction du commentaire d’Averroès avant ou après la première version de Robert Grosstete, afin de savoir, selon le contenu de ce commentaire, si les aléas de l’Histoire ont là encore joué un rôle.
Car au-delà d’Averroès, un des derniers passeurs arabes de la pensée philosophique grecque vers le monde occidental, c’est tout un ensemble de passeurs que l’on peut évoquer : Ibn Khaldoun l’historien et le sociologue, qui aborda avant Keynes le rôle de l’Etat dans l’économie ; Al Farabi, le second maître (le premier n’étant qu’Aristote), qui commenta lui aussi l’’Ethique à Nicomaque’ (mais dont l’original a été perdu et dont seuls restent des bribes) ; Al Kindi à Bagdad qui développa au contact des oeuvres d’Aristote le mouvement si spécifique dans le monde musulman du mutazilisme, …
En effet, contrairement (encore) à Schumpeter, force est de constater que dans le fameux ‘gap’ (fossé, blanc) de la pensée économique qu’il identifie entre les chrétiens orthodoxes ou les nestoriens, transmetteurs des œuvres grecques, et les scolastiques, il y a ces philosophes arabes, qui réinterprétèrent (souvent matinées de néo-platonicisme) les œuvres grecques, dont celle d’Aristote, sur le sujet économique.

samedi 12 mars 2011

Leurs dictateurs étaient l’avenir de l’homme

 SOURCE : dedefensa.org

Revenons sans cesse et sans cesse sur la même rengaine : il s’agit de comprendre précisément la signification du vaste “enchaînement crisique” démarré en décembre 2010 et se structurant en une vaste chaîne crisique. Il s’agit de comprendre le sens de l’événement, et qui y perd à transformer ce sens, d’ailleurs souvent sans conscience de la mystification, par simple emprisonnement du virtualisme et du langage qui s'accorde à lui, établi par le système de la communication.
Il s’agit d’abord de comprendre précisément ce qui a été détruit et ce qui est en train de l’être. Nous nous référons à deux textes pour cela, excellemment documentés, parfaitement cohérents et logiques.
• Le premier est un texte du WSWS.org du 5 mars 2011. Il nous montre que ce qui a été détruit (en Egypte, en Tunisie) ou qui est en train d’être détruit (en Libye), c’est une situation de stabilisation de trois pays qui étaient devenus des modèles d’applications du néolibéralisme intégral, ou ultralibéralisme, autrement dit de la conception la plus fondamentale pour la modernité.
«The most obvious common feature of Tunisia, Egypt and Libya—the three principal storm centres so far—is that a far-reaching program of neo-liberal “free market” restructuring has taken place in all of them in the recent period. These policies, including large-scale privatisation, the winding back of national economic and financial regulation, the destruction of tens of thousands of jobs and cuts in state subsidies, have been overseen by the International Monetary Fund (IMF) on behalf of global finance capital.
»Last October, the IMF issued a report in which it bewailed the general “lack of competitiveness in the Middle East and North Africa.” It pointed, however, to two “success stories.” Tunisia had become the “outsourcing hub” of the region, with “simplified regulation, modern infrastructure, government incentives and commitment to a knowledge-based economy that generates well-trained, low-cost workers.” The self-immolation of a young unemployed worker last December was the trigger for the Tunisian uprising. As for Egypt, it had attracted considerable global IT investment with recent “structural reforms” leading to “improvements in the business environment.”
»Libya has also been the subject of glowing reports. On October 28 last year, the IMF commended Libyan authorities “on efforts to enhance the role of the private sector in the economy”. It hailed “efforts to deepen the financial markets” as “commendable” and pointed out that there were no more government-owned banks and that “foreign partners” were involved in six of the country’s 16 operating banks.»
• Un autre texte, remarquable dans son détail et dans sa profondeur, a été publié sur Aljazeera.net le 24 février 2011. Il est de Walter Armbrust, professeur de la section des Etudes du Moyen-Orient Moderne à l’université d’Oxford, auteur notamment de Mass Culture and Modernism in Egypt. Voici quelques extraits de ce texte qui mérite une lecture complète.
«The hunt for regime cronies’ billions may be a natural inclination of the post-Mubarak era, but it could also lead astray efforts to reconstitute the political system. The generals who now rule Egypt are obviously happy to let the politicians take the heat. Their names were not included in the lists of the most egregiously corrupt individuals of the Mubarak era, though in fact the upper echelons of the military have long been beneficiaries of a system similar to (and sometimes overlapping with) the one that that enriched civilian figures much more prominent in the public eye such as Ahmad Ezz and Habib al-Adly.
»To describe blatant exploitation of the political system for personal gain as corruption misses the forest for the trees. Such exploitation is surely an outrage against Egyptian citizens, but calling it corruption suggests that the problem is aberrations from a system that would otherwise function smoothly. If this were the case then the crimes of the Mubarak regime could be attributed simply to bad character: change the people and the problems go away. But the real problem with the regime was not necessarily that high-ranking members of the government were thieves in an ordinary sense. They did not necessarily steal directly from the treasury. Rather they were enriched through a conflation of politics and business under the guise of privatization. This was less a violation of the system than business as usual. Mubarak’s Egypt, in a nutshell, was a quintessential neoliberal state. […]
»Two observations about Egypt’s history as a neoliberal state are in order. First, Mubarak’s Egypt was considered to be at the forefront of instituting neoliberal policies in the Middle East (not un-coincidentally, so was Ben Ali’s Tunisia). Secondly, the reality of Egypt’s political economy during the Mubarak era was very different than the rhetoric, as was the case in every other neoliberal state from Chile to Indonesia. Political scientist Timothy Mitchell published a revealing essay about Egypt’s brand of neoliberalism in his book Rule of Experts (the chapter titled “Dreamland” — named after a housing development built by Ahmad Bahgat, one of the Mubarak cronies now discredited by the fall of the regime). The gist of Mitchell’s portrait of Egyptian neoliberalism was that while Egypt was lauded by institutions such as the International Monetary Fund as a beacon of free-market success, the standard tools for measuring economies gave a grossly inadequate picture of the Egyptian economy. In reality the unfettering of markets and agenda of privatization were applied unevenly at best. […]

»The political economy of the Mubarak regime was shaped by many currents in Egypt’s own history, but its broad outlines were by no means unique. Similar stories can be told throughout the rest of the Middle East, Latin America, Asia, Europe and Africa. Everywhere neoliberalism has been tried, the results are similar: living up to the utopian ideal is impossible; formal measures of economic activity mask huge disparities in the fortunes of the rich and poor; elites become “masters of the universe,” using force to defend their prerogatives, and manipulating the economy to their advantage, but never living in anything resembling the heavily marketised worlds that are imposed on the poor.
»The story should sound familiar to Americans as well. For example, the vast fortunes of Bush era cabinet members Donald Rumsfeld and Dick Cheney, through their involvement with companies like Halliburton and Gilead Sciences, are the product of a political system that allows them — more or less legally — to have one foot planted in “business” and another in “government” to the point that the distinction between them becomes blurred. Politicians move from the office to the boardroom to the lobbying organization and back again. […]
»A neoliberal fix would, however, be a tragedy for the pro-democracy movement. The demands of the protesters were clear and largely political: remove the regime; end the emergency law; stop state torture; hold free and fair elections. But implicit in these demands from the beginning (and decisive by the end) was an expectation of greater social and economic justice. Social media may have helped organise the kernel of a movement that eventually overthrew Mubarak, but a large element of what got enough people into the streets to finally overwhelm the state security forces was economic grievances that are intrinsic to neoliberalism. These grievances cannot be reduced to grinding poverty, for revolutions are never carried out by the poorest of the poor. It was rather the erosion of a sense that some human spheres should be outside the logic of markets. Mubarak’s Egypt degraded schools and hospitals, and guaranteed grossly inadequate wages, particularly in the ever-expanding private sector. This was what turned hundreds of dedicated activists into millions of determined protestors.
»If the January 25th revolution results in no more than a retrenchment of neoliberalism, or even its intensification, those millions will have been cheated. The rest of the world could be cheated as well. Egypt and Tunisia are the first nations to carry out successful revolutions against neoliberal regimes. Americans could learn from Egypt. Indeed, there are signs that they already are doing so. Wisconsin teachers protesting against their governor’s attempts to remove the right to collective bargaining have carried signs equating Mubarak with their governor. Egyptians might well say to America “uqbalak” (may you be the next).»

Notre commentaire

La documentation est abondante. Arbrust nous donne une description au scalpel de la chose, WSWS.org nous apporte les éléments objectifs qui la confirment, notamment avec l’onction du FMI plus que jamais sorte d’“avant-garde du néolibéralisme” comme l’on parlait in illo tempore de l’“avant-garde du prolétariat”… Cette “chose”, à savoir que les “dictatures” infâmes qui s’écroulent comme châteaux de cartes au Moyen-Orient sous nos applaudissements ravis sont en fait, ou bien “étaient” c’est selon, d’exemplaires structures néolibérales, des modèles pour l’avenir du monde et l’avenir de l’homme, des parangons presque avant-gardistes de la modernité, sorte de post-postmodernité si l’on veut. (Nous parlons de “structures néolibérales”, nous ne parlons ni de nations, ni de pays ; ne mélangeons pas torchons et serviettes.)
Cette définition générale modifie complètement l’orientation de la narrative qui est généralement colportée aujourd’hui, qui est celle d’un mouvement général de libération vers la “démocratisation”, c’est-à-dire vers le modèle néolibéral occidental que ces dictatures n’auraient pas été par conséquent. Mais il se trouve que ces dictatures, loin d’être des structures “dissidentes” de l’ordre général, et du modèle néolibéral occidental, étaient au contraire complètement conformes à ce modèle, sinon en avance sur lui. Il n’y là rien qui doive étonner. Qui a lu le superbe Stratégie du choc de Naomi Klein sait bien que l’ultralibéralisme a besoin de la dictature, de la terreur policière, de la torture, de la contrainte et de la corruption pour fleurir, – sorte de “cent-Fleurs” de Mao transposé au système ultralibéral, – pour être établi avec la plus grande efficacité possible, et que ce cadre oppressif est le plus propice à la prospérité de cet ordre néolibéral, lequel est le fondement même de la modernité. (Parmi les exemples nombreux que détaille Klein, celui du Chili, avec la dictature de Pinochet qui permit à l’“école de Chicago”, – Norman Friedman et ses divers croyants de l’ultralibéralisme, – d’établir un régime économique ultralibéral absolument pur et sans tâche.) Là-dessus, qu’on façonne une pseudo-démocratie ou qu’on en reste à la dictature importe peu puisque l’essentiel, l’ordre néolibéral et ultralibéral, est en place.
Il y a à cet égard une fermeture de l’esprit américaniste-occidentaliste, une fermeture à double tour grâce à la puissance terroriste des mots. L’analogie terroriste qui est faite entre démocratie et modernité sous le patronage de la vertu, sans prendre garde que la modernité est l’équivalent de l’ordre néolibéral, renvoie sans coup férir à cette autre analogie terroriste, inverse de la précédente, entre dictature et “anti-modernité”. Au contraire, la dictature, dans sa version postmoderniste ou post-postmoderniste que l’ordre néolibéral a façonnée (Moubarak et Ben Ali, voire Kadhafi), est soit la voie triomphale vers la démocratie néolibérale type BAO (bloc américaniste-occidentaliste), soit un régime encore plus “vertueux” (plus néolibéral) que la démocratie néolibérale type BAO. Complète fermeture de l’esprit à cet égard…
Voici une anecdote… Prenons Arnaud Montebourg, du parti socialiste français, qui dit parfois des choses sensées, – notamment lorsqu’il réclame une refonte complète du système européen, avec abandon exigé de certaines directives néolibérales de la Commission européenne pour faire sortir l’Europe de la calamité néolibérale. Il y a deux semaines à peu près, Montebourg était l’invité du Grand Journal de Canal +, phare parisien de l’information branchée du parti des salonnards. Il parla du mouvement de “démocratisation” dans les pays arabes avec enthousiasme, en en faisant une victoire massive de la modernité sur le terrorisme type-Al Qaïda, ce qui rejoint évidemment les conceptions conformistes de l’ordre démocratique du Système, du bloc BAO marchant au rythme du Système. Puis il s’interrompit et, pour appuyer son propos qu’il voulait émouvant, il lut la lettre adressée à sa mère par le jeune Tunisien Mohamed Bouazizi, avant que ce jeune homme ne s’immole par le feu et ne déclenche, involontairement, par ce sacrifice, la grande chaîne de la soi-disant “démocratisation” ; lettre qui se termine par ces mots terribles et sublimes : «Si tu veux savoir pourquoi je m’immole, demande-le à notre époque.»… Nous savons tous de quoi il est question ; diplômé-chômeur, vendeur de fruits à la sauvette par nécessité de survie, soumis aux pressions économiques et à la corruption de l’ordre public du président Ben Ali, Mohamed Bouazizi n’a pas résisté à l’indignité et à l’humiliation qu’impose à l’être humain l’ordre néolibéral, dont la Tunisie de ce même Ben Ali était un fleuron… Où voit-on là-dedans une “victoire sur le terrorisme” ? (Quelle dommage… Parlant de “terrorisme”, Montebourg aurait pu parler du terrorisme néolibéreral, du terrorisme de la modernité en vérité et du seul vrai terrorisme, ce qui aurait fait de lui un esprit remarquablement lucide, et d’ailleurs en conformité avec ses positions à l’encontre de la Commission européenne ; effectivement, c’est contre le terrorisme de la modernité qu’est dirigée cette révolte de la chaîne crisique. Mais non, il parla bien du terrorisme type-Al Qaïda…)
…Assez curieusement, ou bien dirions-nous par rapport à ce qui va suivre, d’une façon révélatrice, le propos de Montebourg rejoint celui du général Stanley McChrystal, dont on connaît la carrière qui va du commandement de toutes les “forces spéciales” US à un fort court séjour à la tête des forces du bloc BAO en Afghanistan. Le 4 mars 2011, McStanley donna à Washington une conférence qui fut saluée par une standing ovation. Il y salua avec une émotion considérable le processus de “démocratisation” en cours dans les pays arabes, qu’il définit comme une victoire décisive sur Al Qaïda – et, par conséquent, se permet-on d’imaginer, une victoire de l’américanisme et du modèle néolibéral et hyperlibéral… («I'm very excited about it. When I think about the great causes of frustration and extremism, I think [they] often [come] when people don't feel like they have a stake in their own governance. I think the degree to which countries can evolve and let generations feel like they're part of the country and part of the future...helps us in so many ways. I think the big losers are extremist organizations like Al Qaeda because they leverage that frustration.»)
Ne nous attardons pas aux évidences que sont ces contradictions criantes. C’est bien le modèle néolibéral et ultralibéral (par dictateurs interposés) qui est pulvérisé par la “révolution” qui court de la Tunisie à l’Egypte (Armbrust : «Egypt and Tunisia are the first nations to carry out successful revolutions against neoliberal regimes») ; et tant de commentateurs américanistes-occidentalistes battant des mains pour saluer la victoire du modèle néolibéral et ultralibéral (par “démocratisation” interposée) saluent ainsi une superbe contradiction et font honneur à l’esprit sophistique que nous suggère et nous impose le Système. Ce qui nous importe à ce point, ce sont les comportements psychologiques et intellectuels qui font bon marché des faux semblants, des contradictions, d'inconscients raisonnements par l’absurde et qui en restent à l’absurde, etc., et tout cela selon la meilleure foi du monde sans nul doute.

La prison des “mots-matière”, des mots solidifiés

Ainsi en revenons-nous avec entêtement à notre chère psychologie. C’est elle, en effet, qui est la clef de tout dans un univers régi par le système de la communication… Le système de la communication, c’est-à-dire ses voltes et ses faces, ses perversions terribles accordées au service du Système et ses trahisons du Système qui en font ce Janus dont l’action est devenue complètement incontrôlable par le Système comme par quiconque ; cela, pour qui sait y faire, qui en fait un allié inattendu de la résistance au Système se transformant ainsi en attaque contre le Système.
Le caractère que nous voulons mettre en évidence, – qui est certes extraordinaire, voire inattendu et imprévu, mais qui n’est en aucun cas surprenant, – c’est l’emprisonnement dans les mots que l’on relève en “commentaire” de ces événements arabes (et autres) par ceux qui sont dans le Système ou proches de lui (même s’ils ont de bonnes intentions et savent parfois garder un pied en dehors pour penser différemment par moment). En fait de “mots”, il s’agit de “mots-concepts” (ou d’expressions) qui sont devenus des “mots-terroristes” qui anesthésient la pensée pour la rendre malléable, qui l’orientent par des automatismes de conditionnement, et qui parviennent à la fausser en la solidifiant. Le mot “démocratie” ou “démocratisation” dans ce cas, à l’image de quelques autres qu’on connaît, est devenu une véritable prison de l’esprit, qui secrète elle-même des raisonnements, des conclusions, des constats, en dépit de la réflexion que pourraient, que devraient lui opposer l’esprit et sa pensée ; idem à l’inverse pour le mot “dictature”, pour le cas qui nous occupe. Nous ne sommes dans la logique orwellienne qu’en apparence, parce que la logique orwellienne reste une dynamique de l’inversion des mots dont on peut avoir conscience. Il s’agit plutôt d’un enfermement par l’automatisme des réflexes d’une pensée elle-même confinée dans une seule voie de développement par ces “mots-terroristes” qui ont un caractère inerte évident ; ces mots n’ont pas un sens inversé, comme avec Orwell, ils n’ont qu’un seul sens possible qui est celui qu’on décrit.
A ce point, en effet, il nous paraît évident que nous dépassons les techniques de manipulation de la pensée (propagande, virtualisme, etc.) pour atteindre des situations où la pensée ainsi automatisée et terrorisée à cause de l’action de quelques “mots-terroriste” devient de la matière brute (en référence à notre conception du “déchaînement de la matière”, qui est le fondement, l’inspirateur et le créateur, et le moteur du Système). Effectivement, ces “mots-terroristes” devraient plutôt être désigné comme des “mots-matière” tant ils semblent se solidifier dans un hermétisme impénétrable, d’où l’on ne peut sortir lorsqu’on en est prisonnier, sinon par un effort de volonté inouïe qui représenterait une révolution copernicienne de l’esprit, qui indiquerait que l’on a été touché par l’intuition haute comme on l’est par la grâce. Ces mots solidifiés et devenus matière ne semblent plus avoir la moindre intelligence puisqu'ils sont solidifiés dans une signification hermétique. Par conséquent, la pensée influencée par ces “mots-matière” devient elle-même matière au contraire de l’esprit ; elle échappe à tous les apports habituels de son domaine, la perception et les émotions, la raison humaine quand elle n’est pas asservie au Système, l’intuition haute, etc. La pensée dans le chef de ces “mots-matière” qui la gouvernent pour les cas cités et les situations à l’intérieur du Système, est devenue inerte, simple magmas d’enchaînement de constats tracé par avance, elle ne bouge plus quelle que soit l’évolution de la situation du monde. La pensée devient matière pure.
On pourrait être tenté de comparer cela à une robotisation par programmation, mais ce n’est pas vraiment le cas. L’aspect le plus remarquable de ce phénomène est que, sortie de l’empire de ces “mots-matières”, voire à côté de cet empire qui concerne des domaines bien précis, par conséquent chez le même individu éventuellement, la pensée peut reprendre, quand l’individu est de taille, une certaine liberté et une certaine autonomie. Ainsi cohabitent un domaine inerte de la pensée, enfermée dans la matière et devenue matière, et un domaine plus ouvert, par où est possible une échappée… Par où, effectivement, existe cette possibilité inouïe de libération, si l’on parvient à se mettre en situation d’être honoré par l’influence de l’intuition haute.
A cause de l’évolution de la crise vers ses conditions paroxystiques, cette situation, entre la pensée devenue matière et la pensée qui conserve sa puissance spirituelle et l’élève éventuellement vers l’intuition haute, est devenue elle-même paroxystique dans la contradiction. La cohabitation des deux, parfois chez le même individu, tend à devenir insupportable. Les événements du monde, particulièrement le passage de la phase de la structure crisique qui a existé pendant quelques années (à partir de 2003-2004) à la phase de cette structure crisique consolidée, accélérée et devenue totalement déstabilisante par l'adjonction de la chaîne crisique comme on la voit dans les pays arabes, renforcent cette insupportabilité en l’exacerbant par la confirmation par les faits. Cette évolution, d’autre part, signale un renforcement de l’action de coercition du Système conscient de sa crise terminale et de sa Chute, à mesure des coups terribles qui lui sont portés par les mouvements de résistance et d’insurrection, comme l’est la chaîne crisique, tout cela nous rapprochant encore des conditions de la confrontation finale.

lundi 7 mars 2011

SITUATION DE TRANSHUMANCE (sentiment)

Le système s'effondre, et le spectacle nous écrase. Nous vivons dans ses ruines, et nous respirons son air. Ce qui est acquis n'est pas conçu. Nous sommes tributaires de cet air, il nous a formé, et c'est une déchirure pour le corps (soma) chaque fois que le voile de Maya s'ouvre. Il n'est pas d'oeuvre d'art sans collaboration du démon. Au delà de cet élevage de poussières c'est le vide et l'affront. Je crains que malgré l'effondrement nos contemporains ne persistent dans les limbes du spectacle, enfermés dans ses dimensions, in the box.

jeudi 3 mars 2011

Notes sur le Complexe (dde.crisis)

Nous prenons le prétexte du 50ème anniversaire du fameux discours d’Eisenhower (le 17 janvier 1961) sur le complexe militaro-industriel pour présenter une analyse de ce phénomène, – le Complexe, ou CMI, ou bien encore le Pentagone, que certains surnomment Moby Dick. Il s’agit d’une appréciation ontologique et “spirituelle” du phénomène, le Complexe perçu à la fois comme un système anthropotechnocratique et comme une égrégore.
L’appréciation est faite à la lumière de notre époque, qui voit la crise du Complexe atteindre un point paroxystique, de caractère eschatologique (hors du contrôle humain, et même de l’influence humaine). Certains comportements semi-secrets de personnalités importantes du Complexe marquent le désarroi des personnes soumises à ce système, devant son processus d’effondrement. C’est le cas de ces officiers généraux, dont Seymour Hersh a révélé récemment qu’ils avaient des contacts avec les Chevaliers de Malte et l’Opus Dei, et se considéraient comme faisant partie d’une croisade mystique, – éventuellement contre les “infidèles”, aisément identifiables.

La mystique des origines

Il faut bien situer combien les origines réelles du Complexe rencontrent la dynamique américaniste et, plus généralement, celle de l’“idéal de puissance”.
• Au départ, l’aspect militaire est absent. Cette absence impliquera, lorsque l’aspect militaire sera intégré, le développement de la bureaucratie et de ses comportements nécessaires aux dépens des vertus militaires comme l’héroïsme. Cette bureaucratie sera engendrée par le besoin de gestion du système du technologisme qui est le fondement du Complexe, et qui a effectivement une dimension mystique essentielle pour l’américanisme, qui en fait la transcription de l’“idéal de puissance” pour cet américanisme.
• Ce mysticisme trouve une transcription terrestre par une dimension idéologique basée sur le suprématisme anglo-saxon, ou WASP, appuyé sur le déchaînement de la puissance du capitalisme (également mystique) dans les années 1920, puis utilisé comme instrument de sauvegarde de ce même capitalisme, à partir de 1935-1936, après le paroxysme de la Grande Dépression.
«Le Complexe est donc d’abord une initiative de sauvegarde et de renaissance de l’américanisme et, au-delà, de l’“idéal de puissance” que les USA ont pris à leur compte, à la suite de l’Allemagne vaincue, en 1918. Il implique potentiellement une affirmation de puissance capable de changer le destin du monde (ce qui justifie le suprématisme affiché), et de le changer dans un sens mystique impliquant que le Complexe s’estime indirectement être une sorte d’“instrument de Dieu”.»

Le Complexe a “charge de psychologie”

Pure création de l’américanisme, le Complexe a donné tout leur sens à certains traits essentiels de la psychologie américaniste. C’est essentiellement l’“inculpabilité” dont nous voulons parler (cette «disposition de la psychologie qui exonère l’américanisme de tout sentiment de culpabilité, qui affirme la vertu de l’innocence de l’américanisme pour sanctifier toutes les ambitions et tous les actes de l’américanisme»).
Notre appréciation est que cette énorme entité (le Complexe) qui prit naissance dans les dernières années 1930 joua un rôle fondamental pour “réparer” la psychologie américaniste déchirée et presque anéantie par la Grande Dépression. Elle a donc “charge de psychologie”, comme on a charge d’âme, et suggère l’hypothèse qu’elle a elle-même une psychologie propre qui fut effectivement inspiratrice de l’américanisme sauvé in extremis de la catastrophe de la Grande Dépression.
«On peut même dire, et c’est notre sentiment dans l’hypothèse que nous développons, que cette entité en formation créa d’elle-même des conditions telles qu’elle s’affirma d’une façon unitaire. Elle réunifia le caractère américaniste déchiré par la Grande Dépression sur la base désormais universelle et acceptée inconsciemment par tous, et bientôt caractérisant les psychologies individuelles, de l’inculpabilité…»

Le vertige du technologisme

La question de la psychologie, et la façon qu’elle sera “réparée”, suggère le développement, l’explosion du système de la communication. Ce sera fait. Le deuxième pilier du Système, c’est le système du technologisme. Lui aussi vit son développement accéléré et magnifié par l’influence et la puissance du Complexe.
La période entre 1945 et 1950 est capitale à cet égard. Alors que l’industrie d’armement s’effondre du fait de l’effondrement des commandes de la guerre, le Pentagone, et particulièrement l’USAF, poussent au développement de toutes les technologies possibles, avec un plan à 25 ans établi en 1944-45. Lorsque l’industrie de l’armement se redresse avec les premières commandes de la Guerre froide, en 1948-1950, elle s’inscrit naturellement dans un cadre dont le moteur est le système du technologisme. De cette poussée naîtront les grandes forces de la postmodernité, dont l’électronique et l’informatique, tout cela composant le bras armé de l’“idéal de la puissance”, paré d’une dimension spirituelle affirmée.
«Le système du technologisme n’est pas une “force” identifiable comme matérielle mais une force matérielle dissimulée, ou parée si l’on veut, d’atours conceptuels et mystiques, qui exercent effectivement une influence spirituelle. Désormais, le système du technologisme exerce une influence décisive sur le Complexe, et cette influence peut effectivement être, notamment mais puissamment, décrite en des termes “spirituels”. Il s’agit d’une spiritualité basse, inversée, pervertie et subversive, la spiritualité de la matière masquée qui exerce une pression entropique de déstructuration et de dissolution; il n’empêche qu’elle répond à un processus spirituel et trompe d’autant mieux les psychologies, les âmes et, au-delà, les esprits et les jugements...»

L’inspiration de “la montagne de fer”

Cette logique de force conduit à une transformation radicale du Complexe en gestation en ce système anthropotechnocratique, ou cette égrégore selon les perceptions, dont nous parlions en ouverture. C’est dans les années 1960 que cette transformation s’effectue, transformant également le Complexe, au travers de ses exigences et de son diktat permanent, en une crise permanente. Le discours d’Eisenhower ne marque donc pas la naissance du Complexe mais la naissance de la crise du Complexe.
Le Complexe devient donc système, soit technocratique, soit mystique (égrégore), ou les deux à la fois, et il établit aussitôt son empire. Divers signes nous informent de cette transformation radicale. Le plus étrange et le plus caractéristique est un “livre” présentant un soi-disant rapport officiel rédigé par un rassemblement d’experts, qui est un faux caricatural écrit par les adversaires du Complexe, mais qui rencontre involontairement les ambitions du Complexe. Report From Iron Mountain, – le bien nommé avec cette référence à une “montagne de fer”, – établit la nécessité d’une “guerre perpétuelle” pour l’accomplissement de la “destinée manifeste” du Complexe. Ce faux rapport résonne étrangement, comme s’il était vrai, à l’heure de la guerre sans fin contre la Terreur.
…On peut alors envisager que le Complexe pourrait être perçu comme «un acteur autonome, inspirateur et fondamental de l’évolution générale de notre civilisation et du Système, jusqu’au paroxysme de notre crise générale et eschatologique actuelle».

Son destin est accompli

Fondamentalement, l’identité du Complexe en tant que phénomène unitaire est parfaitement définissable. Il s’agit à la fois de la création, et de l’inspirateur qui le relance, de cet “idéal de puissance”, selon l’expression de Guglielmo Ferrero, qui a caractérisé la puissance allemande puis la puissance américaniste dans la logique déferlante du “déchaînement de la matière” identifiable depuis le début du XIXème siècle». Le Complexe devint effectivement cela pendant la Guerre froide.
Après la fin de la Guerre froide qui mettait tout son équilibre en grand danger, «le Complexe bannit la réalité pour imposer sa propre réalité en affirmant in fine qu’il proposait une issue eschatologique à force de certitude à la question de la Fin des Temps (ce que d’autres nommèrent “la fin de l’Histoire”); il posait enfin l’affirmation qu’il représentait l’“idéal de puissance” jusqu’à l’être complètement lui-même, et complètement accompli. La civilisation était sauvée.»
A la fin des années 1990, le Complexe pouvait affirmer, comme certains économistes perçus avec la plus grande considération par Alan Greenspan, qu’il se trouvait “au-delà de l’Histoire” (“beyond history”). Il pouvait croire qu’il avait achevé son destin et qu’il l’avait imposé à l’univers.

“Les Lumières, c’est désormais le Pentagone”

Parallèlement (dans les années 1990), le Complexe développa sa propre métaphysique. C’est l’époque où il incorpora dans ses rangs, l’essentiel des bataillons conformistes et libéraux de l’américanisme-occidentalisme. La guerre du Kosovo, à propos de laquelle Vaclav Havel, le président-poète, parla de «bombardements humanitaires», vit effectivement les cohortes d’intellectuels libéraux, humanitaristes et interventionnistes, s’enrôler sous la bannière du Complexe.
De la même façon que, en 1820-1825, le “parti” de l’industrie naissante avait rallié à lui et à ses confortables moyens les intellectuels libéraux, le Complexe fit de même entre 1989 et 1999. Le premier cas amena à l’observation, par H. Rouhier, que «les Lumières, c’est désormais l’industrie» ; cela nous invite nous-mêmes à conclure, pour la période qui nous importe, que “les Lumières, c’est désormais le Pentagone”.
«C’est un événement considérable que la “légitimité métaphysique” du Progrès ait englobé à partir de la fin de la Guerre froide, comme un de ses principaux composants, le Complexe, ou Pentagone, avec ses us et coutumes. Il place l’esprit humain de notre époque, représenté par le Progrès en général, devant la tâche remarquable mais redoutable de faire d’un système entièrement tourné vers la destruction et la déstructuration, l’outil de l’accomplissement de notre civilisation…»

La nostalgie règne

Revenant aux généraux US dont nous parle Seymour Hersh, avec leurs tentations de rallier des groupes et des mouvements dont les racines se mélangent à la mystique des croisades, nous observons :
«Les tentations bizarres de certains généraux américanistes, pour tenter de donner un sens à leurs actes et donc à la logique du Complexe, relèvent ainsi d’une nostalgie qui est caractéristique d’un état psychologique très spécifique; même les serviteurs du Système sont psychologiquement épuisés, avec des attitudes et des réactions qui n’ont plus l’efficacité ni l’ardeur requises en général par le service du Système. […] Cet épuisement se traduit, dans les conditions de la postmodernité générale, par un comportement qui équivaut à l’affection de la maniaco-dépression, entre les entreprises virtualistes, voire les rêveries romantiques et nostalgiques, conduites et suscitées par les épisodes dépressifs devant les réalités du Système.»
Cet épisode est symbolique de l’état présent du Complexe, entré dans la phase terminale de sa crise fondamentale. Dans cette séquence, sa crise devient eschatologique en échappant complètement, non seulement au contrôle humain dont le Complexe n’a jamais été comptable, mais à l’influence humaine. Il s’est inséré dans la phase terminale de la crise fondamentale du Système, dont il a toujours été un des principaux éléments, et il ne fournit plus aucun apport constructifs aux sapiens qui lui sont asservis, ceux-ci perdant ainsi leur référence fondamentale. Ainsi règne-t-il dans leurs rangs une intense nostalgie et une humeur dépressive.

mardi 1 mars 2011

SITUATION DE TRANSHUMANCE





L'ÉCHAFAUDAGE SE CASSE LA GUEULE, 


LES BULLES CRÈVENT.


LES ADDICTS VONT AVOIR MAL.

lundi 28 février 2011

Lignes de fuite pour les soulèvements arabes

L’objectif est de proposer une analyse qui évite de spéculer sur ce que souhaiteront et réaliseront les peuples arabes.
L’essentiel de cet article traite des lectures dominantes que nous avons de ces événements et cherche à faire remarquer que les commentaires qui sont les nôtres en disent finalement plus long sur nous-mêmes que sur les pays concernés.
Il est inutile de spéculer sur l’avenir mais il est possible de prendre en compte le fait que le sens de l’Histoire, son inertie pousse dans certaines directions qu’il est intéressant de relever.
C’est ce que cette analyse essaie de montrer dans un deuxième temps. Cette crise risque de rencontrer dans son déroulement à venir certains des déterminismes qui sont ceux d’une réalité globale et historique à laquelle le monde arabe ne pourra pas échapper. En effet, de profondes influences auront tendance à pousser sur le devant de la scène des logiques qui peuvent être autant de limites aux luttes entamées.
Le premier point intéressant à considérer est le regard que porte l’Occident sur la situation. Nous lisons les événements à travers deux grilles de lecture majeures ; deux lectures qui sont liées à notre propre situation, qui est celle d’une civilisation traversant une situation de crise. Cette crise est pour certains passagère et inévitable dans la globalisation, pour d’autres elle nécessite de profondes réorientations.
Ainsi quand les seconds verront dans ces événements au Maghreb et au Proche-Orient la naissance d’une contestation dont l’Occident devrait s’inspirer, les premiers y verront la preuve que les valeurs absolues qui régissent nos sociétés restent plus que jamais d’actualité. Dans les deux cas, ces approches s’inscrivent dans une tentative pour l’Occident de se rassurer sur sa destinée. Se rassurer en espérant y trouver une source d’inspiration pour réformer notre civilisation ou au contraire en y voyant l’affirmation et la preuve de la pérennité de notre modernité et de l’adhésion qu’elle entraine.
Ces deux lectures ne s’opposent pas que du point de vue des conclusions, elles s’opposent plus globalement par les idéologies qui les sous-tendent.
Dans un cas, il s’agit de la pensée révolutionnaire internationaliste néo-marxiste qui part du principe que la révolution contre le capitalisme ne se fera pas en Occident – où il n’existe plus de prolétaires révolutionnaires, seulement des « exclus » de la prospérité – et que le prolétariat potentiellement révolutionnaire se trouve ailleurs. Il se situe dans les ateliers sud-asiatiques, en Afrique, dans les « pays en développement » subissant le capitalisme impérialiste dans toute sa barbarie. D’où l’espoir que ces pays s’unissent dans une contestation globale qui mettrait un terme au capitalisme, et qu’ils exportent leur contestation vers les pays dits développés.
Dans l’autre, nous retrouvons la théorie de Francis Fukuyama, celle de nombreux conservateurs, celle de la fin de l’histoire. Il s’agit de l’idée que la progression de l’histoire humaine, envisagée comme un combat entre des idéologies, touche à sa fin avec un consensus sur la démocratie libérale de marché. Ce système constitue alors l’horizon indépassable des civilisations humaines, malgré ses imperfections. Ces grands mouvements de révoltes correspondraient ainsi à l’entrée dans la modernité de ces peuples en soif d’une « standardisation » souhaitée dans le cadre de la mondialisation.
Une fois ce constat posé, il est important de remarquer l’adhésion générale à l’idée que le phénomène est historique. Ce que cette révolte a d’unique, c’est l’unité qui est la sienne. De nombreux clivages, en particuliers religieux (entre laïques, musulmans, chrétiens, etc), ont du être mis entre parenthèse pour permettre son succès. Cette unité est réelle, mais il ne faut pas oublier qu’une révolution se fait en plusieurs temps.
D’abord, il s’agit de renverser les pouvoirs constitués, ce qui n’est possible que par l’unité, ou plus exactement par l’intérêt objectif partagé d’ébranler le pouvoir historique. Rappelons-nous qu’en 1789, la révolution commence par une opposition massive à la monarchie absolue. La contestation réunit ainsi des nobles déclassés par la remise en question de leurs rentes féodales ou d’autres, tel Mirabeau, obéissant à des logiques qui ne sont déjà plus celles de l’Ancien Régime, mais aussi des bourgeois qui souhaitent remettre en question les privilèges aristocratiques, tels que la non imposition, l’accès réservé pour toute une série de charges, royale, ecclésiastique et militaire, et enfin une partie du peuple, principalement urbain, première victime des difficultés sociales de l’époque. Pour lutter contre l’absolutisme d’un pouvoir contesté, les unions les plus insolites sont possibles.
Par la suite, il s’agit de construire une alternative, et c’est à ce moment là que les clivages se révèlent. C’est durant cette phase que les petites et grandes bourgeoisies n’ont plus les mêmes projets ; les classes populaires urbaines et rurales s’opposent sur les revendications concernant la propriété privée ; les petits nobles provinciaux et les grands aristocrates rentiers ont des avenirs qui n’ont plus rien en commun…
Or dans les pays concernés par les événements actuels, il existe une telle diversité. Ces sociétés ne sont pas plus monolithiques que ne l’ont été les nôtres.
L’unité actuelle repose sur la contestation de dirigeants autocrates voir despotiques, répressifs et largement corrompus. Ils sont au pouvoir depuis bien trop longtemps et semblent incapables de prendre en main les problématiques contemporaines, à commencer par les crises alimentaires récurrentes entrainées par des mouvements spéculatifs sur les marchés financiers mondiaux. Il n’en fallait pas plus pour créer l’unité indispensable pour imposer un changement, mais cela risque d’être insuffisant pour assurer la cohésion nécessaire à la construction qui doit suivre. Et pour cause : les origines des revendications et les attentes de changement sont multiples et souvent antagonistes.
Les clivages principaux à venir ont de fortes chances d’être à l’image de ceux que nous pouvons constater chez nous et qui résultent des tensions inhérentes à la mondialisation : une opposition entre ceux qui veulent croire à la réussite de la globalisation à l’occidentale, à savoir basée sur un capitalisme financier et des valeurs structurantes néo-libérales, et ceux qui contestent fondamentalement ce modèle.
Il existe dans tous ces pays une frange de la population qui ne souhaite rien d’autre que de tendre vers une modernité occidentalisée. Parmi eux, quelques-uns font partie des oligarques déjà au pouvoir, souvent enrichis par la rente pétrolière, d’autre plus nombreux sont issus de la bourgeoisie, souvent enrichie par la mondialisation (tourisme, commerce international). Des petits patrons, artisans ou étudiants dont le mode de vie est marqué comme en Occident par internet et par la société de consommation. La révolution qu’ils défendront a bien peu de chance d’amener une alternative sérieuse à notre propre société. Les plus illusionnés des révolutionnaires se plongeront dans Rousseau pour ce rassurer sur la propension des « bons sauvages » à ne pas commettre les erreurs qui ont été – et sont toujours – les nôtres ; les plus conservateurs seront satisfaits, le terrain de jeu du capitalisme s’agrandit. Cette tendance est, malgré sa surexposition médiatique, encore minoritaire, à l’exception peut-être de la population de certaines grandes villes.
C’est là toute la limite de l’universalité de la fin de l’histoire « à l’occidentale ». L’universalité ne réside pas dans le développement de processus de souveraineté populaire efficients comme nous pourrions l’espérer (ne serait-ce que pour nous-mêmes), mais dans la recherche néo-libérale de jouissance et d’émancipation individuelle.
Cette idéologie que nous exportons si bien tend à montrer toutes ces limites dans nos sociétés où le modèle arrive à maturité. La recherche du bonheur individuel ne favorise pas le développement de l’intérêt général, mais au contraire ébranle de plus en plus visiblement les substrats politiques et économiques nécessaires au bonheur dans le cadre d’une vie en société.
Quant à la lecture « pro-révolutionnaire », elle connaît également des limites : il est important de prendre en compte que rien n’indique que les projets alternatifs au capitalisme global qui naitront hors Occident seront en phase avec les valeurs et les projets alternatifs qui peuvent être les nôtres. Rien n’indique donc qu’ils catalyseront ou inspireront notre propre contestation.
Il est primordial de constater que la base idéologique de contestation du capitalisme impérialiste dans le monde n’est pas forcément celle qui est la nôtre, que les idéologues de la contestation ne sont pas partout des marxistes, des socio-démocrates ou des altermondialistes et que l’Occident n’a pas le monopole des projets alternatifs à la globalisation dont il est l’initiateur.
Qu’ont en commun les grands perdants de la globalisation capitaliste ? Parmi ces perdants se trouvent les pays les plus pauvres, exclus des réussites de la globalisation comme la Somalie, l’Ethiopie, le Bangladesh, le Yémen… On peut penser également aux pays qui jouent le rôle d’usines du monde, les prolos de la mondialisation, ceux chez qui même l’industrie chinoise fait de la sous-traitance comme la Malaisie ou les Philippines entre autres pays du sud-est asiatique ou d’Afrique. On peut enfin penser à tous les pays dont les ressources naturelles attirent toutes les convoitises et qui sont les victimes d’un quasi-siècle de prédations et de dominations, majoritairement occidentales, de l’Algérie au Pakistan.
Ils ont tous en commun d’être à forte composante musulmane, pour plus de 90 % de la population de la plupart des pays cités et d’environ 60 % pour les cas asiatiques.
La place de l’islam dans ces conditions est prépondérante et ne peut en aucun cas être limitée à une vulgate marxiste du type « religion, opium des peuples ». Les révolutions ne se font pas forcément contre les religions comme ce fut le cas en France, elles peuvent s’appuyer sur de nombreuses croyances collectives qui permettent de penser la société. Or l’islam n’est pas qu’une religion, c’est également un droit (au sens juridique), c’est un projet de société autant qu’une philosophie de vie qui a d’ailleurs eu un temps de grandeur que certains ne peuvent que souhaiter restaurer. La Révolution française s’est faite contre le catholicisme car celui-ci était structurel au pouvoir de l’Ancien Régime, alors rejeté. A l’inverse, dans la plupart des pays musulmans, le pouvoir aujourd’hui ébranlé s’affichait comme un rempart au développement d’un islam politique. Il serait donc assez naturel que des partis islamistes émergent des conditions actuelles pour proposer de participer à une reconstruction. Inutile de préciser que la possibilité d’une démocratie sur la base d’une république islamiste – par exemple – ne peut être jugée sur la seule base des réalisations historiques ou contemporaines. Il est important pour l’Occident de réaliser et d’admettre que la modernité des peuples arabes (pour ne citer qu’eux) puisse être établie sur une base religieuse et que cela ne sera pas forcement antagoniste avec le progrès social et technologique, la démocratie et l’état de droit.
Alors, s’il est vrai que nous traversons une phase circonstancielle de relative unité généralisée, autant dans la revendication de changement des peuples arabes que dans l’analyse occidentale très majoritairement favorable à ces événements, il y a fort à parier que cela ne durera pas. Il est difficile de savoir quelles formes prendront ces révoltes par la suite mais il existe de grandes chances qu’elles reposent sur une double tendance. Celle d’une orientation conforme à la globalisation capitaliste néo-libérale, et celle d’une orientation plus conforme aux traditions séculières de ces peuples. Le problème étant de savoir s’il existe une voie de compromis entre les deux.
Ce qui est probable, c’est que certains intérêts influents cherchent à canaliser la situation dans un sens qui leur serait favorable.
En premier lieu dans le monde musulman : comme nous l’avons vu, ce qui rassemble ces peuples tient principalement à la contestation des rapports de domination qui leurs sont défavorables depuis trop longtemps. Le monde arabe a conscience que sa division dans le monde de la globalisation est une source d’impuissance.
En première lecture, l’islam semble être porteur de rassemblement, seulement la réalité est que l’islam n’est pas homogène mais multiple dans le monde arabe, et surtout qu’il n’est absolument pas structuré. Trois grands pays cherchent à réaliser une union des pays du Proche-Orient, voir du Maghreb ou de l’Asie Mineure. La Turquie, sur la base d’une république laïque, non sans nostalgie de l’Empire ottoman, pays officiellement lié à l’OTAN, d’origine non sémite (Asie Mineure) et turcophone. L’Iran, pays anti-occidental revendiqué, chiite et également non sémite (indo-européens) qui cherche à développer un modèle de république islamiste. Enfin, l’Arabie Saoudite, alliée principale des intérêts anglo-saxons dans la région et pourtant principale mécène d’un islam néo-wahhabite qui correspond en tout point à l’image de « l’islamo-fascisme ». C’est en effet un islam extrêmement prosélyte qui derrière un discours traditionaliste favorable à un régime théocratique n’est rien d’autre qu’une doctrine politique totalitaire aussi corrompue moralement que financièrement. Cet islam n’a pu se développer que grâce à un demi siècle de soutien occidental (principalement pour lutter contre le nationalisme et le communisme) auxquels s’ajouteront des pétrodollars en quantités considérables.
De ces trois pays, le plus influent dans le monde arabe est sans conteste le dernier, par ses réseaux, ses capacités de financement et sa posture de lutte contre l’impérialisme. Pour autant, inutile de sombrer dans la crainte fantasmée du « califat mondial », les divisions présentes restent très importantes et cet islam fondamentaliste est loin de faire l’unanimité chez les musulmans. Par contre cette tendance peut pousser à une certaine radicalisation vis-à-vis du libéralisme et de l’Occident chez les nombreux « pro-traditionalistes » modérés et donc accroitre la difficulté d’un compromis avec les partisans d’une modernité occidentalisée.
Les acteurs majeurs du monde musulman ne seront pas les seuls à tenter d’influencer par intérêt ou par idéologie les événements à venir. L’Occident ne devrait pas rester en dehors de l’affaire au regard des intérêts en jeu. Si les évolutions se font dans le sens d’une « adaptation à la mondialisation », les conservateurs de tous poils en chanteront les louanges en cœur avec tous les humanistes contemplatifs. On serait dans la posture du « tout changer dans les pays arabes, pour ne rien changer dans le monde ».
Si en revanche les évolutions se font sur une base plus cohérente avec l’histoire séculière des peuples musulmans, les conservateurs occidentaux entameront l’acte II de leur raisonnement : après la fin de l’histoire, le choc des civilisations. Leur analyse serait donc que le sens naturel de l’histoire est l’universalisme occidental (le début des révoltes l’a montré) mais que l’islam fondamentalement obscurantiste va tenter de s’y opposer ; ce qui justifierait au minimum des condamnations « internationales », au maximum des interventions. Cette théorie assimilant toute forme d’islam un tant soit peu revendicatif au plus fondamentaliste des extrémismes wahhabites ne sera jamais rien d’autre que la volonté de faire passer des luttes socio-économiques et géopolitiques pour de simples antagonismes religieux.
Quoi qu’il en soit, cette opposition frontale des blocs d’influence ne va pas faciliter l’unité qui est pourtant indispensable pour que ces pays évitent de sombrer dans le chaos. Un chaos qui serait certainement contagieux, bien que les conséquences pour le reste du monde puissent être plus économiques que politiques : l’économie mondiale ne supporterait pas actuellement un nouveau « choc pétrolier ».
Enfin, pour conclure, ces analyses ne doivent en aucun cas nous faire oublier une question qui nous concerne beaucoup plus directement, à savoir la compréhension des raisons de l’impossibilité des pouvoirs en place de réagir à ces phénomènes insurrectionnels. Une révolution ne se fait pas seulement par un peuple revendicatif, elle nécessite l’affaissement préalable des structures du pouvoir.
Le cas égyptien semble exemplaire. Les révoltes sont récurrentes depuis 2005 sur des bases communes à celles actuelles, mais jusqu’à présent, elles ont pu être réprimées. Ce qui vient de se passer n’est pas sans rappeler ce qu’a symbolisé la chute du mur de Berlin : l’empire qui sous-tendait l’édifice n’avait plus les moyens de son ambition. Actuellement, l’empire se retrouve contraint à l’abandon de Moubarak, un de ses plus fidèles alliés dans la région. C’est lourd de conséquence. D’une part, on en reparlera surement, pour l’état d’Israël, qui semble avoir bien intégré le message ; d’autre part, car il est probable que nous assistions à l’un des premiers signes géopolitiques de l’effondrement américain et ainsi à la fin d’une époque, celle de l’insouciante hégémonie occidentale sur le monde. Les signes avant coureurs sur le plan économique n’apportent pas d’autres perspectives. L’occident traverse une grave crise et doit se remettre en question. Les réponses ne se trouveront pas dans des événements historiques tels que ceux se déroulant de l’autre coté de la méditerranée et qui appartiennent à des processus de recherche d’alternatives profondément différents des nôtres.

source : pauljorion.com

samedi 26 février 2011

De la “chaîne crisique” au “temps crisique”



Aujourd’hui, une nouvelle forme d’événement s’impose depuis l’explosion tunisienne. (Noam Chomsky affirme qu’en fait tout a commencé, pour cette séquence, avec une crise et une répression marocaines au Sahara Occidental en novembre 2010, mais nous nous en tenons à l’écho de communication qui donne toute son importance, presque sa réalité à la crise. Le choix de la Tunisie à partir de la mi-décembre 2010 est alors évident).
Il ne s’agit plus de crises diverses qui se succèdent et s’installent, mais sans rapport direct de cause à effet entre elles, mais bien de crises “s’enchaînant” l’une après l’autre, parfois même simultanément, avec un rapport évident, direct et extraordinaire de cause à effet, comme s’il y avait un lien entre elles. Nous parlerions alors d’un “enchaînement crisique” ou d’une “chaîne crisique”, avec les crises comme les maillons d’une chaîne, étroitement liées l’une à l’autre. Le phénomène ne supprime nullement la structure crisique (la crise iranienne continue, la crise financière aussi, la crise afghane, etc.) ; il la “double”, il la renforce, il la transforme en quelque sorte.
Cette sorte d’événement(s), – dont on ne sait s’il faut employer le singulier ou le pluriel à ce propos, – est évidemment caractérisé d’abord par son extrême rapidité, laquelle confond jusqu’à l’amiral Mullen lui-même et nous suggère, on l’a vu, des hypothèses sortant de l’ordinaire historique. Si l’on choisit l’expression de “chaîne crisique”, qui fixe bien l’aspect durable de la situation, on doit garder à l’esprit son aspect dynamique, qui pourrait justifier également l’expression d’“enchaînement crisique” à laquelle nous avons également songé. Ainsi peut-on rendre compte de l’originalité de l’événement : à son extrême rapidité s’ajoute le caractère durable et indécis de chaque “maillon” (de chaque crise, de chaque “révolution”). Rien n’est réglé, ni en Tunisie, ni en Égypte, les deux premières crises, et notre hypothèse est que rien ne sera réglé rapidement, ni même sur le terme, intégrant la chaîne crisique dans la structure crisique.

Cette hypothèse répond à notre analyse que ces crises successives ne sont pas seulement des crises locales ou une suite de crises affectant une seule région, mais des soubresauts brutaux de la crise générale du Système (comme des “répliques” parcellaires d’un séisme général, si l’on veut) ; elles font partie de la crise du Système, donc par définition crises insolubles tant que cette crise du Système ne sera pas arrivée à sa maturation extrême. De même, notre refus de considérer cette chaîne crisique comme régionale nous conduit à y intégrer la crise de Madison, dans le Wisconsin, laquelle pourrait s’étendre selon le même principe dynamique à d’autres Etats de l’Union (dans l’Ohio et le Montana, par exemple).
Cet ensemble dynamique, avec le facteur nouveau de la chaîne crisique s’intégrant à la structure crisique, tout cela étant directement référencé à la crise du Système, conduit à une intégration générale. On observe une accélération du facteur crisique, conduisant comme on l’a déjà vu à une contraction du temps (caractère observé le 22 février 2011, à propos de la déclaration de l’amiral Mullen) ; le temps “contracté” devient une sorte de “temps crisique”. On observe effectivement une intégration générale tendant à s’unifier sous la forme de la crise générale du Système, selon des facteurs divers qui, tous, concourent à rendre ce “temps crisique” autonome, répondant à ses propres lois, à sa propre logique, à sa propre dynamique. Nous approchons de, ou nous sommes arrivés dans la période où les caractères de puissance extraordinaire du Système se retournent contre lui, – l’exemple le plus évident étant celui du système de la communication, notre fameux Janus, qui semble de plus en plus souvent fonctionner, dans certaines circonstances presque exclusivement, dans un sens destructeur par rapport au Système, donc selon une dynamique antiSystème.
Le résultat de cette évolution, – passant de l’étape “structure crisique”/“chaîne crisique” à l’étape “temps crisique”, – est l’entrée dans une phase où l’évolution générale, politique, sociale, culturelle, etc., de notre civilisation globalisée ne peut plus être définie que par une situation de crise. Il est et il sera de moins en moins possible de distinguer les crises selon leurs caractères sectoriels (crise financière, crise géopolitique, crise sociale, etc.), l’essence de la situation du monde se transformant en crise. La rapidité extraordinaire de cette évolution, et en accélération constante, est le facteur essentiel qui nous fait accepter cette sorte d’hypothèse. La vitesse même des choses permet de concevoir des idées comme celle de la contraction du temps, et la transformation de l’essence même de la situation du monde…
Un aspect notable, sinon remarquable de cette évolution, est qu’il n’est pas nécessaire que la majorité des sapiens, ou, plus encore, qu’il n’est pas nécessaire que la plupart des directions politiques et des “élites” s’aperçoivent de ce phénomène pour qu’il soit effectif et acté comme tel, – peut-être même, au contraire (moins ce phénomène est réalisé par les directions politiques, plus il a de chance de s’imposer et de se développer)… C’est sans doute le caractère le plus remarquable, pour considérer l’hypothèse de la fin du Système, que cet aveuglement absolument complet de nos dirigeants et de nos élites, cet aveuglement qui semble suivre comme règle de ne cesser de se renforcer à mesure que s’accumulent les signes de la crise. Cela va du constat le plus général et le plus global qu’on puisse faire, aux détails courants de la vie politique (lire ce que dit Marwan Bishara, d’Aljazeera, de la vie politique à Washington et de la complète déconnexion du monde réel, de la totale incapacité de tirer un enseignement constructif et correspondant à la réalité de la “chaîne crisique” qui s’est déclenchée avec la Tunisie). Par ailleurs, cet aveuglement semble un caractère inévitable de ces directions politiques et de ces élites, quelque chose qui fait partie de leur nature même, – cela entraînant l’“eschatologisation” des événements…
L’“eschatologisation” des crises humaines
Voici un de nos nouveaux et horribles néologismes : l’“eschatologisation”, qui proposerait la signification du “fait de devenir eschatologique”. Notre conception de l’eschatologie, bien entendu hors du domaine religieux et prophétique, et à côté de la définition théorique (“Etude des fin dernières de l’homme et du monde”), se fait à partir de la définition qu’en propose Roger Garaudy : «L’eschatologie ne consiste pas à dire: voilà où l’on va aboutir, mais à dire: demain peut être différent, c’est-à-dire: tout ne peut pas être réduit à ce qui existe aujourd’hui.»
Le fait eschatologique, adapté aux enjeux qui caractérisent cette époque de crise centrale, revient à décrire une situation, et précisément une crise pour notre propos, hors de la maîtrise des puissances humaines. Les situations menant à des crises eschatologiques, et pesant déjà comme telles dans notre situation, sont celles de l’épuisement des ressources, de la catastrophe environnementale, de la crise du climat, etc. L’idée que nous introduisons de l’“eschatologisation”, pour tirer un enseignement essentiel de ces phénomènes de la “chaîne crisique” et du “temps crisique”, est que ce caractère eschatologique est en train de gagner, si ce n’est déjà fait, les “crises humaines” elles-mêmes (politiques, géopolitiques, sociales, culturelles) ; qu’il prend alors une dimension radicale, avec ces “crises humaines” soudain hors de la maîtrise humaine, et même hors de l’influence humaine, avec un effet contre-productif de la plupart des tentatives humaines d’influer, de regagner de l’influence sur elle.
On constate dans le comportement et l’évolution des classiques détenteurs de la puissance, de ceux qui ont l’habitude d’être les acteurs des grandes crises, une impuissance extrême, non seulement dans l’action mais dans la prévision, voire dans l’état d’esprit par rapport à la prévision et à l’action, où l’on se reconnaît par avance impuissant à prévoir et à faire quoi que ce soit. On a vu, dans l’actuelle séquence de ce temps crisique, un exemple de ce phénomène, avec les chefs du renseignement US, voire avec les déclarations de l’amiral Mullen. C’est cette conscience de l’impuissance qui marque la véritable “eschatologisation”, parce qu’elle conduit par simple réflexe de la psychologie, presque un réflexe d’automatisme, à une pusillanimité, une prudence extrême, un découragement par avance, qui équivalent effectivement à une démission de toute influence effective. (Auparavant, les acteurs pouvaient souvent être impuissants ou inefficaces mais le plus souvent ils ne le reconnaissaient pas puisqu’ils n’en avaient nulle conscience ; ils jouaient donc un rôle, bon ou mauvais, efficace ou pas, etc., parce qu’ils estimaient dans tous les cas qu’ils avaient de l’influence et qu’ils contrôlaient les choses, et ils avaient effectivement de l’influence et contrôlaient les choses même si l’effet était mauvais pour eux-mêmes et leurs intérêts. Le changement est moins dans les faits que dans les psychologies, – et l’on comprend que c’est bien entendu l’essentiel.)
Le résultat de cette évolution d’“eschatologisation” est non seulement la perte de contrôle et d’influence des acteurs humains sur les crises humaines, mais l’évolution inéluctable de toutes les activités des acteurs humains vers des situations de crise hors de leur contrôle, avec à mesure leur intégration dans la chaîne crisique puis dans le temps crisique, puis enfin dans la crise générale du Système. Bien entendu, cette évolution est un renforcement de plus de cette crise centrale, comme réceptacle de toutes les crises, – bien plus que “la mère de toutes les crises”, finalement la seule crise vers laquelle tout le reste tend à converger et s’intégrer, – l’événement de la crise centrale remplaçant à mesure, en en devenant le composant essentiel, toutes les structures des relations humaines (politiques, géopolitiques, sociales, culturelles…) et ces relations elles-mêmes.
L’actuelle séquence de “chaîne crisique” doit alors apparaître comme un tournant intéressant. Les sapiens impliqués dans le Système et qui l’ont défendu jusqu’ici, particulièrement ceux qui peuplent les directions politiques et qui occupent les positions dites des élites, ne peuvent plus prétendre apporter une contribution globale à la compréhension de la situation qui pourrait servir au Système. Ils s’en remettent éventuellement à leurs experts et, surtout, à leurs services de communication. Aujourd’hui, la chaîne crisique démarrée avec la Tunisie évolue dans l’esprit de ces directions politiques sous le label de “démocratisation” (pays “à démocratiser”), – avec les hypocrisies habituelles selon les pays et les intérêts qu’on y a, – ce qui est affreusement lourd à supporter tant l’appréciation est évidemment pure sornette de communication par rapport à la réalité de la complexité et de la puissance du problème. Cela conduit d’autre part à rater diverses conjonctures importantes, comme celle de comprendre que la crise de Madison, Wisconsin (qui ne peut être un pays “à démocratiser”, – bien entendu sacrilège, une telle hypothèse) doit être considérée comme faisant partie de cette chaîne crisique. Ces erreurs d’identification des réalités de la crise alimentent l’enchaînement des impuissances et des paralysies du côté des directions politiques, et favorisent dans la situation générale le développement de la chaîne crisique et tout ce qui en découle, jusqu’à la crise du Système.
D’une façon plus générale, il s’agit du processus inéluctable d’intégration de toutes les activités humaines, y compris et principalement les activités des directions politiques et des élites qui jusqu’ici ont écarté le constat de la crise centrale, dans le processus de la crise centrale du Système. Cela revient évidemment, sans nécessité de réalisation et de conscience de la chose, à la reconnaissance de facto, par le simple comportement et le déplacement des conceptions, que le Système est effectivement en crise, et que cette crise est nécessairement, par nature, centrale et surtout terminale. On voit que se poursuit le paradoxe d’autodestruction du Système puisque c’est la puissance même du Système, qui se répercute dans sa crise elle-même, qui prive par ses effets indirects les sapiens à son service de toute réelle possibilité de faire subsister avec suffisamment de puissance et de conviction les illusions diverses (le virtualisme et le reste) déployées pour tenter de masquer et de déguiser la réalité terrible de cette même crise du Système. Au contraire, cette même puissance du Système contribue décisivement à faire évoluer ces mêmes sapiens serviteurs du Système comme des facteurs involontaires nous aidant à la reconnaissance de cette même crise…

lundi 21 février 2011

Le zombie moderne, catharsis d’un urbanisme de classe







Un petit mot de l’auteur :-)





Géographe, consultant freelance en prospective urbaine, je déploie habituellement mon flow sur pop-up urbain,   “popservatoire d’urbanités” où j’explore les imaginaires de la ville  de  demain dans la pop-culture contemporaine. Au menu : des billets  jeunes et ambitieux, parfois vicieux, souvent LOL mais toujours sérieux !





Urban after all est né d’une discussion avec Nicolas Nova, consultant chez Liftlab, suite à la fermeture du Laboratoire des villes invisibles  qu’il animait et auquel j’avais eu la chance de contribuer. Dans cette  perspective, Urban after all s’envisage comme une plateforme  collaborative où interviendront de temps à autre d’autres intervenants  au regard acéré sur la ville.




Le zombie est dans l’air du temps, c’est indéniable. Les films  (originaux ou remakes acclamés, mais aussi parodies), comics et séries (The Walking Dead), ou encore jeux vidéo exploitant le genre, prolifèrent depuis quelques années. Le phénomène descend aujourd’hui dans la rue pour quelques joyeux “Zombie Walk” à travers le monde. Bref, le mort-vivant a la cote, à tel point que Wired prédit même l’éclatement prochain de cette “bulle zombie”  [en], qui sature nos écrans de morts-vivants en tous genres.  L’industrie culturelle n’est d’ailleurs pas la seule à contribuer à  l’inflation : même les prix Nobel [en] s’y mettent, comme le rappelle avec humour le très sérieux Econoclaste, pour qui 2011 sera “l’année des zombies” économiques.

Tout  a été dit sur le sujet.. ou presque. Car ce “retour” du zombie  est plus subtil qu’il n’y paraît. À première vue, rien de bien nouveau :  dans l’esthétique comme dans l’attitude, les morts-vivants n’ont que  peu évolué, à l’exception du fameux “zombie sprinteur” imaginé par Zach  Snyder dans son remake de Dawn of the Dead. C’est peut-être un détail pour vous mais pour les zombies ça veut dire beaucoup, comme l’explique Slate [en] : “Peut-être [...] l’obsolescence du zombie lent signale le déclin de la culture “mobocratique” [en] au bénéfice d’un penchant moderne pour l’individualisme.” Cinétudes s’interroge aussi sur cette (r)évolution, et y perçoit un  “révélateur de cet état d’esprit très contemporain où non seulement la  croyance en  la science [...] mais aussi la croyance en l’homme [...]  donnent une  certaine naïveté au propos” du film. Le zombie sprinteur dédouanerait donc l’homme de ses responsabilités communautaires… Une figure moderne, dites-vous ?



Les trois époques “zombie”



Mais mettons de côté pour l’instant cet exemple notable, mais encore  isolé dans la mythologie zombologique. C’est davantage dans des détails  plus subtils que l’on peut constater une mutation pleine de sens. À y  regarder de plus près, le zombie des années 2000-2010 diffère en effet  de son aîné des seventies, popularisé par Romero et quelques autres,  malgré un comportement similaire. Dans sa chronique sur Influencia, Thomas Jamet distingue ainsi trois “époques zombie” dans la culture moderne occidentale, auxquelles il fait correspondre trois périodes de “transition” sociétale :
“La  première époque zombie a été incarnée par le « Frankenstein »  de Mary Shelley, le thème du Prométhée moderne symbolisant le passage à  l’ère industrielle à la fin du 19e siècle victorien et dénonçant les dangers de la technique et de la science.
Le  deuxième âge a été la fin de cette ère moderne avec les films de  Romero, dénonçant une société de consommation et ses travers, et  appelant à la révolte contre l’ordre bourgeois en pleine période de   libération des mœurs. Le zombie apparaît alors dans les années 60 comme  un symbole de soumission contre lequel il faut se dresser.
Le  thème du zombie a été traité depuis, mais on peut peut-être voir une  troisième époque apparaître avec le retour en force de ce mythe. Le  zombie revient en effet à un moment où le monde connaît une lente  période de transition et de remise en cause du modèle économique, social   et politique et une mutation profonde de tous ordres.”

Nous  aurions donc affaire à un “zombie nouveau”, cuvée 2000. Un  zombie à l’image de notre société occidentale, marquée par la crise  économique et sociale, mais aussi par la peur croissante de “l’ennemi de   l’intérieur”. [note : la figure moderne du terroriste, “née dans les valeurs occidentales”,  en est un bon exemple, largement couvert par les médias suite entre  autre aux attentats de Londres ou à la fusillade de  Fort Hood.].
Et Thomas Jamet de conclure en ces termes : “Laissons les zombies nous raconter l’histoire, comme la catharsis d’un monde qui ne tient toujours pas droit”…
Quelle est donc cette “histoire” que nous content les zombies post-modernes ? Land of the Dead [vidéo], dernier volet de la tétralogie zombologique du maître Romero, sera notre premier témoin. Dans Cadrage, le chercheur Max Rousseau se propose ainsi “de rendre compte de la critique radicale de l’espace urbain exposée” dans le film :
“Encerclée par des fleuves traversés de ponts-levis, par des murs  d’enceinte et par des miradors, la ville de Romero évoque une  forteresse. À l’intérieur de celle-ci coexistent deux mondes regroupés  dans des  univers parfaitement étanches : les riches, regroupés dans la  tour, et les pauvres dans les rues qui entourent celle-ci. En plus du  siège subi par les humains, il existe ainsi, en sus, un second état de  siège dans Land of the Dead : celui des élites se coupant du reste de la ville.
L’imperméabilité entre ces deux mondes rappelle les écrits du sociologue américain Mike Davis [dans City of Quartz]   sur ce qu’il nomme « la militarisation de la vie urbaine » : « nous   vivons dans des “villes forteresses” polarisées à l’extrême, entre, d’un  côté, les “cellules fortifiées” de la société d’abondance, et, de  l’autre, les “espaces de la terreur” où la police mène une guerre contre   des pauvres criminalisés. »”
En un mot :


Land  of the Dead reflète parfaitement ces tendances  actuelles à l’œuvre dans l’urbanisme américain [nord et sud] et,  au-delà, occidental”.


L’auteur vise ici la croissance des “gated-communities”, espaces clos réservés aux plus fortunés (communément appelés “ghettos de riches”), avant de conclure ainsi :
“La  plupart des phénomènes de séparatisme social travaillant  actuellement des villes occidentales se vivant de plus en plus comme  ‘assiégées de  l’intérieur’ sont présents dans Land of the Dead.”



Le zombie des années 2000 symbolise le  “lumpenprolétariat”  urbain menaçant l’ordre bourgeois des centre-villes



Cette analyse permet de prendre la pleine mesure de cette “troisième époque”  qu’évoque Thomas Jamet. Hier métaphore de la classe moyenne  consumériste, le zombie des années 2000 symbolise le   “lumpenprolétariat”  urbain menaçant l’ordre bourgeois des  centre-villes. Un zombie dont l’errance n’est plus le fait d’une volonté  consommatrice [réclamant sa  dose de “braaaains”], mais bien de  l’éviction des classes précaires vers les marges de la ville. Nos deux  derniers témoins, qui s’éloignent volontairement des figures  traditionnelles du zombie, attestent de cette vision moderne.
Premier  exemple : en haillons, fouillant les poubelles, le mort-vivant joué par François Sagat dans L.A. Zombie  de Bruce La Bruce représente clairement la figure du clochard  californien. [note : il s’agit d’un  film porno gay, mais le trailer  reste totalement Safe For Work. Vous pouvez donc cliquer sans inquiétude  !]



On  traverse maintenant le continent pour atterrir sur la côte Est, à  New York, avec ce superbe clip accompagnant le retour au micro du grand  Gil Scott-Heron. Si l’on n’y retrouve pas de “zombie” à proprement  parler, le maquillage des jeunes skateurs noirs évoque celui des rites  vaudous (l’origine du mythe zombie) ; de même, l’apparence du clochard  divaguant dans la seconde partie du film ne laisse pas de doutes sur  l’interprétation. Le “zombie” sert là encore de métaphore au vagabond  urbain, errant car chassé par les forces de l’ordre établi (renforcé par  la présence de nombreux SDF au long du clip)



Comment  expliquer l’émergence de cette figure nouvelle du zombie  errant ? Rien d’étonnant, à bien y regarder : celle-ci apparaît en  réaction de la gentrification des centres urbains occidentaux, qui s’est accélérée dans les années 1990-2000. Témoin visible de cette évolution : “la chasse aux pauvres” s’inscrit maintenant dans les formes mêmes de la ville, et notamment de son mobilier urbain (“barres   ou piques métalliques, cactus… le mobilier urbain s’équipe de tout un   arsenal d’options qui visent à chasser les SDF des trottoirs, porches  et autres devantures”).



Cet “urbanisme” porte un nom, aussi opaque qu’insidieux : la “prévention situationnelle”, ou comment diminuer les violences urbaines en reconfigurant les formes et lieux de la ville dense. Florilège :


Ne  plus construire de toits plats (pour éviter que des  émeutiers y  stockent des pierres), améliorer l’éclairage public, ne  plus construire  d’auvents (pour limiter les rassemblements) ou  interdire les coursives (perçues comme propices aux trafics et qui  compliquent la  surveillance)…


Si  cet urbanisme sécuritaire ne vise pas précisément les classes  précaires (contrairement au mobilier “anti-stationnement”, plus  explicite dans sa formulation), la logique reste la même : repousser  certaines populations à l’écart des centres bourgeois. SDF, roms,  racailles ou  prostitué(e)s : ces catégories de population forment les  nouveaux  “zombies” de nos villes. [note : pas étonnant, dès lors, de  voir qu’un rappeur se réapproprie [vidéo] la terminologie au nom de la “street”…].
Il  est d’ailleurs intéressant de constater que ce type de mesures  préventives “fabrique” au final de nouveaux zombies : en obligeant le “mouvement”   de ces populations, l’urbanisme sécuritaire contribue à alimenter le   flot des errants urbains qui viendront tôt ou tard assiéger les centres   aseptisés… Ce n’est qu’une question de temps, si l’on continue dans  cette voie. Bientôt sur vos écrans ?

dimanche 20 février 2011

SITUATION DE TRANSHUMANCE

L'addiction à l’aliénation que diffuse l’ensemble des ministères psycho-sociaux de l'ordre ou du désordre dominant abolie la conscience des souffrances qu’elle engendre et entretient la survie augmentée dans la perpétuation de ses limbes plastiques...mais tout produit a une fin, il faut augmenter les doses, et la douleur reste, et la douleur se retourne en haine de celui qui ne dispensant plus la paix de ma négation devient le responsable du réveil brutal de la douleur, de la souffrance niée, de la négation entretenue, qui ne fonctionne plus.
Je shooterai le dealer et tout ses ministères de m’avoir converti en un zombie larbin de leurs merdes.