LA PEUR-PANIQUE DU FUTUR NOUS PARALYSE DANS LA PEUR AU PRÉSENT. DIT-ON.


C'EST UN MAUVAIS RÊVE QUI NÉCESSITE D'ÊTRE ENDORMI POUR Y CROIRE.



jeudi 3 mars 2011

Notes sur le Complexe (dde.crisis)

Nous prenons le prétexte du 50ème anniversaire du fameux discours d’Eisenhower (le 17 janvier 1961) sur le complexe militaro-industriel pour présenter une analyse de ce phénomène, – le Complexe, ou CMI, ou bien encore le Pentagone, que certains surnomment Moby Dick. Il s’agit d’une appréciation ontologique et “spirituelle” du phénomène, le Complexe perçu à la fois comme un système anthropotechnocratique et comme une égrégore.
L’appréciation est faite à la lumière de notre époque, qui voit la crise du Complexe atteindre un point paroxystique, de caractère eschatologique (hors du contrôle humain, et même de l’influence humaine). Certains comportements semi-secrets de personnalités importantes du Complexe marquent le désarroi des personnes soumises à ce système, devant son processus d’effondrement. C’est le cas de ces officiers généraux, dont Seymour Hersh a révélé récemment qu’ils avaient des contacts avec les Chevaliers de Malte et l’Opus Dei, et se considéraient comme faisant partie d’une croisade mystique, – éventuellement contre les “infidèles”, aisément identifiables.

La mystique des origines

Il faut bien situer combien les origines réelles du Complexe rencontrent la dynamique américaniste et, plus généralement, celle de l’“idéal de puissance”.
• Au départ, l’aspect militaire est absent. Cette absence impliquera, lorsque l’aspect militaire sera intégré, le développement de la bureaucratie et de ses comportements nécessaires aux dépens des vertus militaires comme l’héroïsme. Cette bureaucratie sera engendrée par le besoin de gestion du système du technologisme qui est le fondement du Complexe, et qui a effectivement une dimension mystique essentielle pour l’américanisme, qui en fait la transcription de l’“idéal de puissance” pour cet américanisme.
• Ce mysticisme trouve une transcription terrestre par une dimension idéologique basée sur le suprématisme anglo-saxon, ou WASP, appuyé sur le déchaînement de la puissance du capitalisme (également mystique) dans les années 1920, puis utilisé comme instrument de sauvegarde de ce même capitalisme, à partir de 1935-1936, après le paroxysme de la Grande Dépression.
«Le Complexe est donc d’abord une initiative de sauvegarde et de renaissance de l’américanisme et, au-delà, de l’“idéal de puissance” que les USA ont pris à leur compte, à la suite de l’Allemagne vaincue, en 1918. Il implique potentiellement une affirmation de puissance capable de changer le destin du monde (ce qui justifie le suprématisme affiché), et de le changer dans un sens mystique impliquant que le Complexe s’estime indirectement être une sorte d’“instrument de Dieu”.»

Le Complexe a “charge de psychologie”

Pure création de l’américanisme, le Complexe a donné tout leur sens à certains traits essentiels de la psychologie américaniste. C’est essentiellement l’“inculpabilité” dont nous voulons parler (cette «disposition de la psychologie qui exonère l’américanisme de tout sentiment de culpabilité, qui affirme la vertu de l’innocence de l’américanisme pour sanctifier toutes les ambitions et tous les actes de l’américanisme»).
Notre appréciation est que cette énorme entité (le Complexe) qui prit naissance dans les dernières années 1930 joua un rôle fondamental pour “réparer” la psychologie américaniste déchirée et presque anéantie par la Grande Dépression. Elle a donc “charge de psychologie”, comme on a charge d’âme, et suggère l’hypothèse qu’elle a elle-même une psychologie propre qui fut effectivement inspiratrice de l’américanisme sauvé in extremis de la catastrophe de la Grande Dépression.
«On peut même dire, et c’est notre sentiment dans l’hypothèse que nous développons, que cette entité en formation créa d’elle-même des conditions telles qu’elle s’affirma d’une façon unitaire. Elle réunifia le caractère américaniste déchiré par la Grande Dépression sur la base désormais universelle et acceptée inconsciemment par tous, et bientôt caractérisant les psychologies individuelles, de l’inculpabilité…»

Le vertige du technologisme

La question de la psychologie, et la façon qu’elle sera “réparée”, suggère le développement, l’explosion du système de la communication. Ce sera fait. Le deuxième pilier du Système, c’est le système du technologisme. Lui aussi vit son développement accéléré et magnifié par l’influence et la puissance du Complexe.
La période entre 1945 et 1950 est capitale à cet égard. Alors que l’industrie d’armement s’effondre du fait de l’effondrement des commandes de la guerre, le Pentagone, et particulièrement l’USAF, poussent au développement de toutes les technologies possibles, avec un plan à 25 ans établi en 1944-45. Lorsque l’industrie de l’armement se redresse avec les premières commandes de la Guerre froide, en 1948-1950, elle s’inscrit naturellement dans un cadre dont le moteur est le système du technologisme. De cette poussée naîtront les grandes forces de la postmodernité, dont l’électronique et l’informatique, tout cela composant le bras armé de l’“idéal de la puissance”, paré d’une dimension spirituelle affirmée.
«Le système du technologisme n’est pas une “force” identifiable comme matérielle mais une force matérielle dissimulée, ou parée si l’on veut, d’atours conceptuels et mystiques, qui exercent effectivement une influence spirituelle. Désormais, le système du technologisme exerce une influence décisive sur le Complexe, et cette influence peut effectivement être, notamment mais puissamment, décrite en des termes “spirituels”. Il s’agit d’une spiritualité basse, inversée, pervertie et subversive, la spiritualité de la matière masquée qui exerce une pression entropique de déstructuration et de dissolution; il n’empêche qu’elle répond à un processus spirituel et trompe d’autant mieux les psychologies, les âmes et, au-delà, les esprits et les jugements...»

L’inspiration de “la montagne de fer”

Cette logique de force conduit à une transformation radicale du Complexe en gestation en ce système anthropotechnocratique, ou cette égrégore selon les perceptions, dont nous parlions en ouverture. C’est dans les années 1960 que cette transformation s’effectue, transformant également le Complexe, au travers de ses exigences et de son diktat permanent, en une crise permanente. Le discours d’Eisenhower ne marque donc pas la naissance du Complexe mais la naissance de la crise du Complexe.
Le Complexe devient donc système, soit technocratique, soit mystique (égrégore), ou les deux à la fois, et il établit aussitôt son empire. Divers signes nous informent de cette transformation radicale. Le plus étrange et le plus caractéristique est un “livre” présentant un soi-disant rapport officiel rédigé par un rassemblement d’experts, qui est un faux caricatural écrit par les adversaires du Complexe, mais qui rencontre involontairement les ambitions du Complexe. Report From Iron Mountain, – le bien nommé avec cette référence à une “montagne de fer”, – établit la nécessité d’une “guerre perpétuelle” pour l’accomplissement de la “destinée manifeste” du Complexe. Ce faux rapport résonne étrangement, comme s’il était vrai, à l’heure de la guerre sans fin contre la Terreur.
…On peut alors envisager que le Complexe pourrait être perçu comme «un acteur autonome, inspirateur et fondamental de l’évolution générale de notre civilisation et du Système, jusqu’au paroxysme de notre crise générale et eschatologique actuelle».

Son destin est accompli

Fondamentalement, l’identité du Complexe en tant que phénomène unitaire est parfaitement définissable. Il s’agit à la fois de la création, et de l’inspirateur qui le relance, de cet “idéal de puissance”, selon l’expression de Guglielmo Ferrero, qui a caractérisé la puissance allemande puis la puissance américaniste dans la logique déferlante du “déchaînement de la matière” identifiable depuis le début du XIXème siècle». Le Complexe devint effectivement cela pendant la Guerre froide.
Après la fin de la Guerre froide qui mettait tout son équilibre en grand danger, «le Complexe bannit la réalité pour imposer sa propre réalité en affirmant in fine qu’il proposait une issue eschatologique à force de certitude à la question de la Fin des Temps (ce que d’autres nommèrent “la fin de l’Histoire”); il posait enfin l’affirmation qu’il représentait l’“idéal de puissance” jusqu’à l’être complètement lui-même, et complètement accompli. La civilisation était sauvée.»
A la fin des années 1990, le Complexe pouvait affirmer, comme certains économistes perçus avec la plus grande considération par Alan Greenspan, qu’il se trouvait “au-delà de l’Histoire” (“beyond history”). Il pouvait croire qu’il avait achevé son destin et qu’il l’avait imposé à l’univers.

“Les Lumières, c’est désormais le Pentagone”

Parallèlement (dans les années 1990), le Complexe développa sa propre métaphysique. C’est l’époque où il incorpora dans ses rangs, l’essentiel des bataillons conformistes et libéraux de l’américanisme-occidentalisme. La guerre du Kosovo, à propos de laquelle Vaclav Havel, le président-poète, parla de «bombardements humanitaires», vit effectivement les cohortes d’intellectuels libéraux, humanitaristes et interventionnistes, s’enrôler sous la bannière du Complexe.
De la même façon que, en 1820-1825, le “parti” de l’industrie naissante avait rallié à lui et à ses confortables moyens les intellectuels libéraux, le Complexe fit de même entre 1989 et 1999. Le premier cas amena à l’observation, par H. Rouhier, que «les Lumières, c’est désormais l’industrie» ; cela nous invite nous-mêmes à conclure, pour la période qui nous importe, que “les Lumières, c’est désormais le Pentagone”.
«C’est un événement considérable que la “légitimité métaphysique” du Progrès ait englobé à partir de la fin de la Guerre froide, comme un de ses principaux composants, le Complexe, ou Pentagone, avec ses us et coutumes. Il place l’esprit humain de notre époque, représenté par le Progrès en général, devant la tâche remarquable mais redoutable de faire d’un système entièrement tourné vers la destruction et la déstructuration, l’outil de l’accomplissement de notre civilisation…»

La nostalgie règne

Revenant aux généraux US dont nous parle Seymour Hersh, avec leurs tentations de rallier des groupes et des mouvements dont les racines se mélangent à la mystique des croisades, nous observons :
«Les tentations bizarres de certains généraux américanistes, pour tenter de donner un sens à leurs actes et donc à la logique du Complexe, relèvent ainsi d’une nostalgie qui est caractéristique d’un état psychologique très spécifique; même les serviteurs du Système sont psychologiquement épuisés, avec des attitudes et des réactions qui n’ont plus l’efficacité ni l’ardeur requises en général par le service du Système. […] Cet épuisement se traduit, dans les conditions de la postmodernité générale, par un comportement qui équivaut à l’affection de la maniaco-dépression, entre les entreprises virtualistes, voire les rêveries romantiques et nostalgiques, conduites et suscitées par les épisodes dépressifs devant les réalités du Système.»
Cet épisode est symbolique de l’état présent du Complexe, entré dans la phase terminale de sa crise fondamentale. Dans cette séquence, sa crise devient eschatologique en échappant complètement, non seulement au contrôle humain dont le Complexe n’a jamais été comptable, mais à l’influence humaine. Il s’est inséré dans la phase terminale de la crise fondamentale du Système, dont il a toujours été un des principaux éléments, et il ne fournit plus aucun apport constructifs aux sapiens qui lui sont asservis, ceux-ci perdant ainsi leur référence fondamentale. Ainsi règne-t-il dans leurs rangs une intense nostalgie et une humeur dépressive.

mardi 1 mars 2011

SITUATION DE TRANSHUMANCE





L'ÉCHAFAUDAGE SE CASSE LA GUEULE, 


LES BULLES CRÈVENT.


LES ADDICTS VONT AVOIR MAL.

lundi 28 février 2011

Lignes de fuite pour les soulèvements arabes

L’objectif est de proposer une analyse qui évite de spéculer sur ce que souhaiteront et réaliseront les peuples arabes.
L’essentiel de cet article traite des lectures dominantes que nous avons de ces événements et cherche à faire remarquer que les commentaires qui sont les nôtres en disent finalement plus long sur nous-mêmes que sur les pays concernés.
Il est inutile de spéculer sur l’avenir mais il est possible de prendre en compte le fait que le sens de l’Histoire, son inertie pousse dans certaines directions qu’il est intéressant de relever.
C’est ce que cette analyse essaie de montrer dans un deuxième temps. Cette crise risque de rencontrer dans son déroulement à venir certains des déterminismes qui sont ceux d’une réalité globale et historique à laquelle le monde arabe ne pourra pas échapper. En effet, de profondes influences auront tendance à pousser sur le devant de la scène des logiques qui peuvent être autant de limites aux luttes entamées.
Le premier point intéressant à considérer est le regard que porte l’Occident sur la situation. Nous lisons les événements à travers deux grilles de lecture majeures ; deux lectures qui sont liées à notre propre situation, qui est celle d’une civilisation traversant une situation de crise. Cette crise est pour certains passagère et inévitable dans la globalisation, pour d’autres elle nécessite de profondes réorientations.
Ainsi quand les seconds verront dans ces événements au Maghreb et au Proche-Orient la naissance d’une contestation dont l’Occident devrait s’inspirer, les premiers y verront la preuve que les valeurs absolues qui régissent nos sociétés restent plus que jamais d’actualité. Dans les deux cas, ces approches s’inscrivent dans une tentative pour l’Occident de se rassurer sur sa destinée. Se rassurer en espérant y trouver une source d’inspiration pour réformer notre civilisation ou au contraire en y voyant l’affirmation et la preuve de la pérennité de notre modernité et de l’adhésion qu’elle entraine.
Ces deux lectures ne s’opposent pas que du point de vue des conclusions, elles s’opposent plus globalement par les idéologies qui les sous-tendent.
Dans un cas, il s’agit de la pensée révolutionnaire internationaliste néo-marxiste qui part du principe que la révolution contre le capitalisme ne se fera pas en Occident – où il n’existe plus de prolétaires révolutionnaires, seulement des « exclus » de la prospérité – et que le prolétariat potentiellement révolutionnaire se trouve ailleurs. Il se situe dans les ateliers sud-asiatiques, en Afrique, dans les « pays en développement » subissant le capitalisme impérialiste dans toute sa barbarie. D’où l’espoir que ces pays s’unissent dans une contestation globale qui mettrait un terme au capitalisme, et qu’ils exportent leur contestation vers les pays dits développés.
Dans l’autre, nous retrouvons la théorie de Francis Fukuyama, celle de nombreux conservateurs, celle de la fin de l’histoire. Il s’agit de l’idée que la progression de l’histoire humaine, envisagée comme un combat entre des idéologies, touche à sa fin avec un consensus sur la démocratie libérale de marché. Ce système constitue alors l’horizon indépassable des civilisations humaines, malgré ses imperfections. Ces grands mouvements de révoltes correspondraient ainsi à l’entrée dans la modernité de ces peuples en soif d’une « standardisation » souhaitée dans le cadre de la mondialisation.
Une fois ce constat posé, il est important de remarquer l’adhésion générale à l’idée que le phénomène est historique. Ce que cette révolte a d’unique, c’est l’unité qui est la sienne. De nombreux clivages, en particuliers religieux (entre laïques, musulmans, chrétiens, etc), ont du être mis entre parenthèse pour permettre son succès. Cette unité est réelle, mais il ne faut pas oublier qu’une révolution se fait en plusieurs temps.
D’abord, il s’agit de renverser les pouvoirs constitués, ce qui n’est possible que par l’unité, ou plus exactement par l’intérêt objectif partagé d’ébranler le pouvoir historique. Rappelons-nous qu’en 1789, la révolution commence par une opposition massive à la monarchie absolue. La contestation réunit ainsi des nobles déclassés par la remise en question de leurs rentes féodales ou d’autres, tel Mirabeau, obéissant à des logiques qui ne sont déjà plus celles de l’Ancien Régime, mais aussi des bourgeois qui souhaitent remettre en question les privilèges aristocratiques, tels que la non imposition, l’accès réservé pour toute une série de charges, royale, ecclésiastique et militaire, et enfin une partie du peuple, principalement urbain, première victime des difficultés sociales de l’époque. Pour lutter contre l’absolutisme d’un pouvoir contesté, les unions les plus insolites sont possibles.
Par la suite, il s’agit de construire une alternative, et c’est à ce moment là que les clivages se révèlent. C’est durant cette phase que les petites et grandes bourgeoisies n’ont plus les mêmes projets ; les classes populaires urbaines et rurales s’opposent sur les revendications concernant la propriété privée ; les petits nobles provinciaux et les grands aristocrates rentiers ont des avenirs qui n’ont plus rien en commun…
Or dans les pays concernés par les événements actuels, il existe une telle diversité. Ces sociétés ne sont pas plus monolithiques que ne l’ont été les nôtres.
L’unité actuelle repose sur la contestation de dirigeants autocrates voir despotiques, répressifs et largement corrompus. Ils sont au pouvoir depuis bien trop longtemps et semblent incapables de prendre en main les problématiques contemporaines, à commencer par les crises alimentaires récurrentes entrainées par des mouvements spéculatifs sur les marchés financiers mondiaux. Il n’en fallait pas plus pour créer l’unité indispensable pour imposer un changement, mais cela risque d’être insuffisant pour assurer la cohésion nécessaire à la construction qui doit suivre. Et pour cause : les origines des revendications et les attentes de changement sont multiples et souvent antagonistes.
Les clivages principaux à venir ont de fortes chances d’être à l’image de ceux que nous pouvons constater chez nous et qui résultent des tensions inhérentes à la mondialisation : une opposition entre ceux qui veulent croire à la réussite de la globalisation à l’occidentale, à savoir basée sur un capitalisme financier et des valeurs structurantes néo-libérales, et ceux qui contestent fondamentalement ce modèle.
Il existe dans tous ces pays une frange de la population qui ne souhaite rien d’autre que de tendre vers une modernité occidentalisée. Parmi eux, quelques-uns font partie des oligarques déjà au pouvoir, souvent enrichis par la rente pétrolière, d’autre plus nombreux sont issus de la bourgeoisie, souvent enrichie par la mondialisation (tourisme, commerce international). Des petits patrons, artisans ou étudiants dont le mode de vie est marqué comme en Occident par internet et par la société de consommation. La révolution qu’ils défendront a bien peu de chance d’amener une alternative sérieuse à notre propre société. Les plus illusionnés des révolutionnaires se plongeront dans Rousseau pour ce rassurer sur la propension des « bons sauvages » à ne pas commettre les erreurs qui ont été – et sont toujours – les nôtres ; les plus conservateurs seront satisfaits, le terrain de jeu du capitalisme s’agrandit. Cette tendance est, malgré sa surexposition médiatique, encore minoritaire, à l’exception peut-être de la population de certaines grandes villes.
C’est là toute la limite de l’universalité de la fin de l’histoire « à l’occidentale ». L’universalité ne réside pas dans le développement de processus de souveraineté populaire efficients comme nous pourrions l’espérer (ne serait-ce que pour nous-mêmes), mais dans la recherche néo-libérale de jouissance et d’émancipation individuelle.
Cette idéologie que nous exportons si bien tend à montrer toutes ces limites dans nos sociétés où le modèle arrive à maturité. La recherche du bonheur individuel ne favorise pas le développement de l’intérêt général, mais au contraire ébranle de plus en plus visiblement les substrats politiques et économiques nécessaires au bonheur dans le cadre d’une vie en société.
Quant à la lecture « pro-révolutionnaire », elle connaît également des limites : il est important de prendre en compte que rien n’indique que les projets alternatifs au capitalisme global qui naitront hors Occident seront en phase avec les valeurs et les projets alternatifs qui peuvent être les nôtres. Rien n’indique donc qu’ils catalyseront ou inspireront notre propre contestation.
Il est primordial de constater que la base idéologique de contestation du capitalisme impérialiste dans le monde n’est pas forcément celle qui est la nôtre, que les idéologues de la contestation ne sont pas partout des marxistes, des socio-démocrates ou des altermondialistes et que l’Occident n’a pas le monopole des projets alternatifs à la globalisation dont il est l’initiateur.
Qu’ont en commun les grands perdants de la globalisation capitaliste ? Parmi ces perdants se trouvent les pays les plus pauvres, exclus des réussites de la globalisation comme la Somalie, l’Ethiopie, le Bangladesh, le Yémen… On peut penser également aux pays qui jouent le rôle d’usines du monde, les prolos de la mondialisation, ceux chez qui même l’industrie chinoise fait de la sous-traitance comme la Malaisie ou les Philippines entre autres pays du sud-est asiatique ou d’Afrique. On peut enfin penser à tous les pays dont les ressources naturelles attirent toutes les convoitises et qui sont les victimes d’un quasi-siècle de prédations et de dominations, majoritairement occidentales, de l’Algérie au Pakistan.
Ils ont tous en commun d’être à forte composante musulmane, pour plus de 90 % de la population de la plupart des pays cités et d’environ 60 % pour les cas asiatiques.
La place de l’islam dans ces conditions est prépondérante et ne peut en aucun cas être limitée à une vulgate marxiste du type « religion, opium des peuples ». Les révolutions ne se font pas forcément contre les religions comme ce fut le cas en France, elles peuvent s’appuyer sur de nombreuses croyances collectives qui permettent de penser la société. Or l’islam n’est pas qu’une religion, c’est également un droit (au sens juridique), c’est un projet de société autant qu’une philosophie de vie qui a d’ailleurs eu un temps de grandeur que certains ne peuvent que souhaiter restaurer. La Révolution française s’est faite contre le catholicisme car celui-ci était structurel au pouvoir de l’Ancien Régime, alors rejeté. A l’inverse, dans la plupart des pays musulmans, le pouvoir aujourd’hui ébranlé s’affichait comme un rempart au développement d’un islam politique. Il serait donc assez naturel que des partis islamistes émergent des conditions actuelles pour proposer de participer à une reconstruction. Inutile de préciser que la possibilité d’une démocratie sur la base d’une république islamiste – par exemple – ne peut être jugée sur la seule base des réalisations historiques ou contemporaines. Il est important pour l’Occident de réaliser et d’admettre que la modernité des peuples arabes (pour ne citer qu’eux) puisse être établie sur une base religieuse et que cela ne sera pas forcement antagoniste avec le progrès social et technologique, la démocratie et l’état de droit.
Alors, s’il est vrai que nous traversons une phase circonstancielle de relative unité généralisée, autant dans la revendication de changement des peuples arabes que dans l’analyse occidentale très majoritairement favorable à ces événements, il y a fort à parier que cela ne durera pas. Il est difficile de savoir quelles formes prendront ces révoltes par la suite mais il existe de grandes chances qu’elles reposent sur une double tendance. Celle d’une orientation conforme à la globalisation capitaliste néo-libérale, et celle d’une orientation plus conforme aux traditions séculières de ces peuples. Le problème étant de savoir s’il existe une voie de compromis entre les deux.
Ce qui est probable, c’est que certains intérêts influents cherchent à canaliser la situation dans un sens qui leur serait favorable.
En premier lieu dans le monde musulman : comme nous l’avons vu, ce qui rassemble ces peuples tient principalement à la contestation des rapports de domination qui leurs sont défavorables depuis trop longtemps. Le monde arabe a conscience que sa division dans le monde de la globalisation est une source d’impuissance.
En première lecture, l’islam semble être porteur de rassemblement, seulement la réalité est que l’islam n’est pas homogène mais multiple dans le monde arabe, et surtout qu’il n’est absolument pas structuré. Trois grands pays cherchent à réaliser une union des pays du Proche-Orient, voir du Maghreb ou de l’Asie Mineure. La Turquie, sur la base d’une république laïque, non sans nostalgie de l’Empire ottoman, pays officiellement lié à l’OTAN, d’origine non sémite (Asie Mineure) et turcophone. L’Iran, pays anti-occidental revendiqué, chiite et également non sémite (indo-européens) qui cherche à développer un modèle de république islamiste. Enfin, l’Arabie Saoudite, alliée principale des intérêts anglo-saxons dans la région et pourtant principale mécène d’un islam néo-wahhabite qui correspond en tout point à l’image de « l’islamo-fascisme ». C’est en effet un islam extrêmement prosélyte qui derrière un discours traditionaliste favorable à un régime théocratique n’est rien d’autre qu’une doctrine politique totalitaire aussi corrompue moralement que financièrement. Cet islam n’a pu se développer que grâce à un demi siècle de soutien occidental (principalement pour lutter contre le nationalisme et le communisme) auxquels s’ajouteront des pétrodollars en quantités considérables.
De ces trois pays, le plus influent dans le monde arabe est sans conteste le dernier, par ses réseaux, ses capacités de financement et sa posture de lutte contre l’impérialisme. Pour autant, inutile de sombrer dans la crainte fantasmée du « califat mondial », les divisions présentes restent très importantes et cet islam fondamentaliste est loin de faire l’unanimité chez les musulmans. Par contre cette tendance peut pousser à une certaine radicalisation vis-à-vis du libéralisme et de l’Occident chez les nombreux « pro-traditionalistes » modérés et donc accroitre la difficulté d’un compromis avec les partisans d’une modernité occidentalisée.
Les acteurs majeurs du monde musulman ne seront pas les seuls à tenter d’influencer par intérêt ou par idéologie les événements à venir. L’Occident ne devrait pas rester en dehors de l’affaire au regard des intérêts en jeu. Si les évolutions se font dans le sens d’une « adaptation à la mondialisation », les conservateurs de tous poils en chanteront les louanges en cœur avec tous les humanistes contemplatifs. On serait dans la posture du « tout changer dans les pays arabes, pour ne rien changer dans le monde ».
Si en revanche les évolutions se font sur une base plus cohérente avec l’histoire séculière des peuples musulmans, les conservateurs occidentaux entameront l’acte II de leur raisonnement : après la fin de l’histoire, le choc des civilisations. Leur analyse serait donc que le sens naturel de l’histoire est l’universalisme occidental (le début des révoltes l’a montré) mais que l’islam fondamentalement obscurantiste va tenter de s’y opposer ; ce qui justifierait au minimum des condamnations « internationales », au maximum des interventions. Cette théorie assimilant toute forme d’islam un tant soit peu revendicatif au plus fondamentaliste des extrémismes wahhabites ne sera jamais rien d’autre que la volonté de faire passer des luttes socio-économiques et géopolitiques pour de simples antagonismes religieux.
Quoi qu’il en soit, cette opposition frontale des blocs d’influence ne va pas faciliter l’unité qui est pourtant indispensable pour que ces pays évitent de sombrer dans le chaos. Un chaos qui serait certainement contagieux, bien que les conséquences pour le reste du monde puissent être plus économiques que politiques : l’économie mondiale ne supporterait pas actuellement un nouveau « choc pétrolier ».
Enfin, pour conclure, ces analyses ne doivent en aucun cas nous faire oublier une question qui nous concerne beaucoup plus directement, à savoir la compréhension des raisons de l’impossibilité des pouvoirs en place de réagir à ces phénomènes insurrectionnels. Une révolution ne se fait pas seulement par un peuple revendicatif, elle nécessite l’affaissement préalable des structures du pouvoir.
Le cas égyptien semble exemplaire. Les révoltes sont récurrentes depuis 2005 sur des bases communes à celles actuelles, mais jusqu’à présent, elles ont pu être réprimées. Ce qui vient de se passer n’est pas sans rappeler ce qu’a symbolisé la chute du mur de Berlin : l’empire qui sous-tendait l’édifice n’avait plus les moyens de son ambition. Actuellement, l’empire se retrouve contraint à l’abandon de Moubarak, un de ses plus fidèles alliés dans la région. C’est lourd de conséquence. D’une part, on en reparlera surement, pour l’état d’Israël, qui semble avoir bien intégré le message ; d’autre part, car il est probable que nous assistions à l’un des premiers signes géopolitiques de l’effondrement américain et ainsi à la fin d’une époque, celle de l’insouciante hégémonie occidentale sur le monde. Les signes avant coureurs sur le plan économique n’apportent pas d’autres perspectives. L’occident traverse une grave crise et doit se remettre en question. Les réponses ne se trouveront pas dans des événements historiques tels que ceux se déroulant de l’autre coté de la méditerranée et qui appartiennent à des processus de recherche d’alternatives profondément différents des nôtres.

source : pauljorion.com

samedi 26 février 2011

De la “chaîne crisique” au “temps crisique”



Aujourd’hui, une nouvelle forme d’événement s’impose depuis l’explosion tunisienne. (Noam Chomsky affirme qu’en fait tout a commencé, pour cette séquence, avec une crise et une répression marocaines au Sahara Occidental en novembre 2010, mais nous nous en tenons à l’écho de communication qui donne toute son importance, presque sa réalité à la crise. Le choix de la Tunisie à partir de la mi-décembre 2010 est alors évident).
Il ne s’agit plus de crises diverses qui se succèdent et s’installent, mais sans rapport direct de cause à effet entre elles, mais bien de crises “s’enchaînant” l’une après l’autre, parfois même simultanément, avec un rapport évident, direct et extraordinaire de cause à effet, comme s’il y avait un lien entre elles. Nous parlerions alors d’un “enchaînement crisique” ou d’une “chaîne crisique”, avec les crises comme les maillons d’une chaîne, étroitement liées l’une à l’autre. Le phénomène ne supprime nullement la structure crisique (la crise iranienne continue, la crise financière aussi, la crise afghane, etc.) ; il la “double”, il la renforce, il la transforme en quelque sorte.
Cette sorte d’événement(s), – dont on ne sait s’il faut employer le singulier ou le pluriel à ce propos, – est évidemment caractérisé d’abord par son extrême rapidité, laquelle confond jusqu’à l’amiral Mullen lui-même et nous suggère, on l’a vu, des hypothèses sortant de l’ordinaire historique. Si l’on choisit l’expression de “chaîne crisique”, qui fixe bien l’aspect durable de la situation, on doit garder à l’esprit son aspect dynamique, qui pourrait justifier également l’expression d’“enchaînement crisique” à laquelle nous avons également songé. Ainsi peut-on rendre compte de l’originalité de l’événement : à son extrême rapidité s’ajoute le caractère durable et indécis de chaque “maillon” (de chaque crise, de chaque “révolution”). Rien n’est réglé, ni en Tunisie, ni en Égypte, les deux premières crises, et notre hypothèse est que rien ne sera réglé rapidement, ni même sur le terme, intégrant la chaîne crisique dans la structure crisique.

Cette hypothèse répond à notre analyse que ces crises successives ne sont pas seulement des crises locales ou une suite de crises affectant une seule région, mais des soubresauts brutaux de la crise générale du Système (comme des “répliques” parcellaires d’un séisme général, si l’on veut) ; elles font partie de la crise du Système, donc par définition crises insolubles tant que cette crise du Système ne sera pas arrivée à sa maturation extrême. De même, notre refus de considérer cette chaîne crisique comme régionale nous conduit à y intégrer la crise de Madison, dans le Wisconsin, laquelle pourrait s’étendre selon le même principe dynamique à d’autres Etats de l’Union (dans l’Ohio et le Montana, par exemple).
Cet ensemble dynamique, avec le facteur nouveau de la chaîne crisique s’intégrant à la structure crisique, tout cela étant directement référencé à la crise du Système, conduit à une intégration générale. On observe une accélération du facteur crisique, conduisant comme on l’a déjà vu à une contraction du temps (caractère observé le 22 février 2011, à propos de la déclaration de l’amiral Mullen) ; le temps “contracté” devient une sorte de “temps crisique”. On observe effectivement une intégration générale tendant à s’unifier sous la forme de la crise générale du Système, selon des facteurs divers qui, tous, concourent à rendre ce “temps crisique” autonome, répondant à ses propres lois, à sa propre logique, à sa propre dynamique. Nous approchons de, ou nous sommes arrivés dans la période où les caractères de puissance extraordinaire du Système se retournent contre lui, – l’exemple le plus évident étant celui du système de la communication, notre fameux Janus, qui semble de plus en plus souvent fonctionner, dans certaines circonstances presque exclusivement, dans un sens destructeur par rapport au Système, donc selon une dynamique antiSystème.
Le résultat de cette évolution, – passant de l’étape “structure crisique”/“chaîne crisique” à l’étape “temps crisique”, – est l’entrée dans une phase où l’évolution générale, politique, sociale, culturelle, etc., de notre civilisation globalisée ne peut plus être définie que par une situation de crise. Il est et il sera de moins en moins possible de distinguer les crises selon leurs caractères sectoriels (crise financière, crise géopolitique, crise sociale, etc.), l’essence de la situation du monde se transformant en crise. La rapidité extraordinaire de cette évolution, et en accélération constante, est le facteur essentiel qui nous fait accepter cette sorte d’hypothèse. La vitesse même des choses permet de concevoir des idées comme celle de la contraction du temps, et la transformation de l’essence même de la situation du monde…
Un aspect notable, sinon remarquable de cette évolution, est qu’il n’est pas nécessaire que la majorité des sapiens, ou, plus encore, qu’il n’est pas nécessaire que la plupart des directions politiques et des “élites” s’aperçoivent de ce phénomène pour qu’il soit effectif et acté comme tel, – peut-être même, au contraire (moins ce phénomène est réalisé par les directions politiques, plus il a de chance de s’imposer et de se développer)… C’est sans doute le caractère le plus remarquable, pour considérer l’hypothèse de la fin du Système, que cet aveuglement absolument complet de nos dirigeants et de nos élites, cet aveuglement qui semble suivre comme règle de ne cesser de se renforcer à mesure que s’accumulent les signes de la crise. Cela va du constat le plus général et le plus global qu’on puisse faire, aux détails courants de la vie politique (lire ce que dit Marwan Bishara, d’Aljazeera, de la vie politique à Washington et de la complète déconnexion du monde réel, de la totale incapacité de tirer un enseignement constructif et correspondant à la réalité de la “chaîne crisique” qui s’est déclenchée avec la Tunisie). Par ailleurs, cet aveuglement semble un caractère inévitable de ces directions politiques et de ces élites, quelque chose qui fait partie de leur nature même, – cela entraînant l’“eschatologisation” des événements…
L’“eschatologisation” des crises humaines
Voici un de nos nouveaux et horribles néologismes : l’“eschatologisation”, qui proposerait la signification du “fait de devenir eschatologique”. Notre conception de l’eschatologie, bien entendu hors du domaine religieux et prophétique, et à côté de la définition théorique (“Etude des fin dernières de l’homme et du monde”), se fait à partir de la définition qu’en propose Roger Garaudy : «L’eschatologie ne consiste pas à dire: voilà où l’on va aboutir, mais à dire: demain peut être différent, c’est-à-dire: tout ne peut pas être réduit à ce qui existe aujourd’hui.»
Le fait eschatologique, adapté aux enjeux qui caractérisent cette époque de crise centrale, revient à décrire une situation, et précisément une crise pour notre propos, hors de la maîtrise des puissances humaines. Les situations menant à des crises eschatologiques, et pesant déjà comme telles dans notre situation, sont celles de l’épuisement des ressources, de la catastrophe environnementale, de la crise du climat, etc. L’idée que nous introduisons de l’“eschatologisation”, pour tirer un enseignement essentiel de ces phénomènes de la “chaîne crisique” et du “temps crisique”, est que ce caractère eschatologique est en train de gagner, si ce n’est déjà fait, les “crises humaines” elles-mêmes (politiques, géopolitiques, sociales, culturelles) ; qu’il prend alors une dimension radicale, avec ces “crises humaines” soudain hors de la maîtrise humaine, et même hors de l’influence humaine, avec un effet contre-productif de la plupart des tentatives humaines d’influer, de regagner de l’influence sur elle.
On constate dans le comportement et l’évolution des classiques détenteurs de la puissance, de ceux qui ont l’habitude d’être les acteurs des grandes crises, une impuissance extrême, non seulement dans l’action mais dans la prévision, voire dans l’état d’esprit par rapport à la prévision et à l’action, où l’on se reconnaît par avance impuissant à prévoir et à faire quoi que ce soit. On a vu, dans l’actuelle séquence de ce temps crisique, un exemple de ce phénomène, avec les chefs du renseignement US, voire avec les déclarations de l’amiral Mullen. C’est cette conscience de l’impuissance qui marque la véritable “eschatologisation”, parce qu’elle conduit par simple réflexe de la psychologie, presque un réflexe d’automatisme, à une pusillanimité, une prudence extrême, un découragement par avance, qui équivalent effectivement à une démission de toute influence effective. (Auparavant, les acteurs pouvaient souvent être impuissants ou inefficaces mais le plus souvent ils ne le reconnaissaient pas puisqu’ils n’en avaient nulle conscience ; ils jouaient donc un rôle, bon ou mauvais, efficace ou pas, etc., parce qu’ils estimaient dans tous les cas qu’ils avaient de l’influence et qu’ils contrôlaient les choses, et ils avaient effectivement de l’influence et contrôlaient les choses même si l’effet était mauvais pour eux-mêmes et leurs intérêts. Le changement est moins dans les faits que dans les psychologies, – et l’on comprend que c’est bien entendu l’essentiel.)
Le résultat de cette évolution d’“eschatologisation” est non seulement la perte de contrôle et d’influence des acteurs humains sur les crises humaines, mais l’évolution inéluctable de toutes les activités des acteurs humains vers des situations de crise hors de leur contrôle, avec à mesure leur intégration dans la chaîne crisique puis dans le temps crisique, puis enfin dans la crise générale du Système. Bien entendu, cette évolution est un renforcement de plus de cette crise centrale, comme réceptacle de toutes les crises, – bien plus que “la mère de toutes les crises”, finalement la seule crise vers laquelle tout le reste tend à converger et s’intégrer, – l’événement de la crise centrale remplaçant à mesure, en en devenant le composant essentiel, toutes les structures des relations humaines (politiques, géopolitiques, sociales, culturelles…) et ces relations elles-mêmes.
L’actuelle séquence de “chaîne crisique” doit alors apparaître comme un tournant intéressant. Les sapiens impliqués dans le Système et qui l’ont défendu jusqu’ici, particulièrement ceux qui peuplent les directions politiques et qui occupent les positions dites des élites, ne peuvent plus prétendre apporter une contribution globale à la compréhension de la situation qui pourrait servir au Système. Ils s’en remettent éventuellement à leurs experts et, surtout, à leurs services de communication. Aujourd’hui, la chaîne crisique démarrée avec la Tunisie évolue dans l’esprit de ces directions politiques sous le label de “démocratisation” (pays “à démocratiser”), – avec les hypocrisies habituelles selon les pays et les intérêts qu’on y a, – ce qui est affreusement lourd à supporter tant l’appréciation est évidemment pure sornette de communication par rapport à la réalité de la complexité et de la puissance du problème. Cela conduit d’autre part à rater diverses conjonctures importantes, comme celle de comprendre que la crise de Madison, Wisconsin (qui ne peut être un pays “à démocratiser”, – bien entendu sacrilège, une telle hypothèse) doit être considérée comme faisant partie de cette chaîne crisique. Ces erreurs d’identification des réalités de la crise alimentent l’enchaînement des impuissances et des paralysies du côté des directions politiques, et favorisent dans la situation générale le développement de la chaîne crisique et tout ce qui en découle, jusqu’à la crise du Système.
D’une façon plus générale, il s’agit du processus inéluctable d’intégration de toutes les activités humaines, y compris et principalement les activités des directions politiques et des élites qui jusqu’ici ont écarté le constat de la crise centrale, dans le processus de la crise centrale du Système. Cela revient évidemment, sans nécessité de réalisation et de conscience de la chose, à la reconnaissance de facto, par le simple comportement et le déplacement des conceptions, que le Système est effectivement en crise, et que cette crise est nécessairement, par nature, centrale et surtout terminale. On voit que se poursuit le paradoxe d’autodestruction du Système puisque c’est la puissance même du Système, qui se répercute dans sa crise elle-même, qui prive par ses effets indirects les sapiens à son service de toute réelle possibilité de faire subsister avec suffisamment de puissance et de conviction les illusions diverses (le virtualisme et le reste) déployées pour tenter de masquer et de déguiser la réalité terrible de cette même crise du Système. Au contraire, cette même puissance du Système contribue décisivement à faire évoluer ces mêmes sapiens serviteurs du Système comme des facteurs involontaires nous aidant à la reconnaissance de cette même crise…

lundi 21 février 2011

Le zombie moderne, catharsis d’un urbanisme de classe







Un petit mot de l’auteur :-)





Géographe, consultant freelance en prospective urbaine, je déploie habituellement mon flow sur pop-up urbain,   “popservatoire d’urbanités” où j’explore les imaginaires de la ville  de  demain dans la pop-culture contemporaine. Au menu : des billets  jeunes et ambitieux, parfois vicieux, souvent LOL mais toujours sérieux !





Urban after all est né d’une discussion avec Nicolas Nova, consultant chez Liftlab, suite à la fermeture du Laboratoire des villes invisibles  qu’il animait et auquel j’avais eu la chance de contribuer. Dans cette  perspective, Urban after all s’envisage comme une plateforme  collaborative où interviendront de temps à autre d’autres intervenants  au regard acéré sur la ville.




Le zombie est dans l’air du temps, c’est indéniable. Les films  (originaux ou remakes acclamés, mais aussi parodies), comics et séries (The Walking Dead), ou encore jeux vidéo exploitant le genre, prolifèrent depuis quelques années. Le phénomène descend aujourd’hui dans la rue pour quelques joyeux “Zombie Walk” à travers le monde. Bref, le mort-vivant a la cote, à tel point que Wired prédit même l’éclatement prochain de cette “bulle zombie”  [en], qui sature nos écrans de morts-vivants en tous genres.  L’industrie culturelle n’est d’ailleurs pas la seule à contribuer à  l’inflation : même les prix Nobel [en] s’y mettent, comme le rappelle avec humour le très sérieux Econoclaste, pour qui 2011 sera “l’année des zombies” économiques.

Tout  a été dit sur le sujet.. ou presque. Car ce “retour” du zombie  est plus subtil qu’il n’y paraît. À première vue, rien de bien nouveau :  dans l’esthétique comme dans l’attitude, les morts-vivants n’ont que  peu évolué, à l’exception du fameux “zombie sprinteur” imaginé par Zach  Snyder dans son remake de Dawn of the Dead. C’est peut-être un détail pour vous mais pour les zombies ça veut dire beaucoup, comme l’explique Slate [en] : “Peut-être [...] l’obsolescence du zombie lent signale le déclin de la culture “mobocratique” [en] au bénéfice d’un penchant moderne pour l’individualisme.” Cinétudes s’interroge aussi sur cette (r)évolution, et y perçoit un  “révélateur de cet état d’esprit très contemporain où non seulement la  croyance en  la science [...] mais aussi la croyance en l’homme [...]  donnent une  certaine naïveté au propos” du film. Le zombie sprinteur dédouanerait donc l’homme de ses responsabilités communautaires… Une figure moderne, dites-vous ?



Les trois époques “zombie”



Mais mettons de côté pour l’instant cet exemple notable, mais encore  isolé dans la mythologie zombologique. C’est davantage dans des détails  plus subtils que l’on peut constater une mutation pleine de sens. À y  regarder de plus près, le zombie des années 2000-2010 diffère en effet  de son aîné des seventies, popularisé par Romero et quelques autres,  malgré un comportement similaire. Dans sa chronique sur Influencia, Thomas Jamet distingue ainsi trois “époques zombie” dans la culture moderne occidentale, auxquelles il fait correspondre trois périodes de “transition” sociétale :
“La  première époque zombie a été incarnée par le « Frankenstein »  de Mary Shelley, le thème du Prométhée moderne symbolisant le passage à  l’ère industrielle à la fin du 19e siècle victorien et dénonçant les dangers de la technique et de la science.
Le  deuxième âge a été la fin de cette ère moderne avec les films de  Romero, dénonçant une société de consommation et ses travers, et  appelant à la révolte contre l’ordre bourgeois en pleine période de   libération des mœurs. Le zombie apparaît alors dans les années 60 comme  un symbole de soumission contre lequel il faut se dresser.
Le  thème du zombie a été traité depuis, mais on peut peut-être voir une  troisième époque apparaître avec le retour en force de ce mythe. Le  zombie revient en effet à un moment où le monde connaît une lente  période de transition et de remise en cause du modèle économique, social   et politique et une mutation profonde de tous ordres.”

Nous  aurions donc affaire à un “zombie nouveau”, cuvée 2000. Un  zombie à l’image de notre société occidentale, marquée par la crise  économique et sociale, mais aussi par la peur croissante de “l’ennemi de   l’intérieur”. [note : la figure moderne du terroriste, “née dans les valeurs occidentales”,  en est un bon exemple, largement couvert par les médias suite entre  autre aux attentats de Londres ou à la fusillade de  Fort Hood.].
Et Thomas Jamet de conclure en ces termes : “Laissons les zombies nous raconter l’histoire, comme la catharsis d’un monde qui ne tient toujours pas droit”…
Quelle est donc cette “histoire” que nous content les zombies post-modernes ? Land of the Dead [vidéo], dernier volet de la tétralogie zombologique du maître Romero, sera notre premier témoin. Dans Cadrage, le chercheur Max Rousseau se propose ainsi “de rendre compte de la critique radicale de l’espace urbain exposée” dans le film :
“Encerclée par des fleuves traversés de ponts-levis, par des murs  d’enceinte et par des miradors, la ville de Romero évoque une  forteresse. À l’intérieur de celle-ci coexistent deux mondes regroupés  dans des  univers parfaitement étanches : les riches, regroupés dans la  tour, et les pauvres dans les rues qui entourent celle-ci. En plus du  siège subi par les humains, il existe ainsi, en sus, un second état de  siège dans Land of the Dead : celui des élites se coupant du reste de la ville.
L’imperméabilité entre ces deux mondes rappelle les écrits du sociologue américain Mike Davis [dans City of Quartz]   sur ce qu’il nomme « la militarisation de la vie urbaine » : « nous   vivons dans des “villes forteresses” polarisées à l’extrême, entre, d’un  côté, les “cellules fortifiées” de la société d’abondance, et, de  l’autre, les “espaces de la terreur” où la police mène une guerre contre   des pauvres criminalisés. »”
En un mot :


Land  of the Dead reflète parfaitement ces tendances  actuelles à l’œuvre dans l’urbanisme américain [nord et sud] et,  au-delà, occidental”.


L’auteur vise ici la croissance des “gated-communities”, espaces clos réservés aux plus fortunés (communément appelés “ghettos de riches”), avant de conclure ainsi :
“La  plupart des phénomènes de séparatisme social travaillant  actuellement des villes occidentales se vivant de plus en plus comme  ‘assiégées de  l’intérieur’ sont présents dans Land of the Dead.”



Le zombie des années 2000 symbolise le  “lumpenprolétariat”  urbain menaçant l’ordre bourgeois des centre-villes



Cette analyse permet de prendre la pleine mesure de cette “troisième époque”  qu’évoque Thomas Jamet. Hier métaphore de la classe moyenne  consumériste, le zombie des années 2000 symbolise le   “lumpenprolétariat”  urbain menaçant l’ordre bourgeois des  centre-villes. Un zombie dont l’errance n’est plus le fait d’une volonté  consommatrice [réclamant sa  dose de “braaaains”], mais bien de  l’éviction des classes précaires vers les marges de la ville. Nos deux  derniers témoins, qui s’éloignent volontairement des figures  traditionnelles du zombie, attestent de cette vision moderne.
Premier  exemple : en haillons, fouillant les poubelles, le mort-vivant joué par François Sagat dans L.A. Zombie  de Bruce La Bruce représente clairement la figure du clochard  californien. [note : il s’agit d’un  film porno gay, mais le trailer  reste totalement Safe For Work. Vous pouvez donc cliquer sans inquiétude  !]



On  traverse maintenant le continent pour atterrir sur la côte Est, à  New York, avec ce superbe clip accompagnant le retour au micro du grand  Gil Scott-Heron. Si l’on n’y retrouve pas de “zombie” à proprement  parler, le maquillage des jeunes skateurs noirs évoque celui des rites  vaudous (l’origine du mythe zombie) ; de même, l’apparence du clochard  divaguant dans la seconde partie du film ne laisse pas de doutes sur  l’interprétation. Le “zombie” sert là encore de métaphore au vagabond  urbain, errant car chassé par les forces de l’ordre établi (renforcé par  la présence de nombreux SDF au long du clip)



Comment  expliquer l’émergence de cette figure nouvelle du zombie  errant ? Rien d’étonnant, à bien y regarder : celle-ci apparaît en  réaction de la gentrification des centres urbains occidentaux, qui s’est accélérée dans les années 1990-2000. Témoin visible de cette évolution : “la chasse aux pauvres” s’inscrit maintenant dans les formes mêmes de la ville, et notamment de son mobilier urbain (“barres   ou piques métalliques, cactus… le mobilier urbain s’équipe de tout un   arsenal d’options qui visent à chasser les SDF des trottoirs, porches  et autres devantures”).



Cet “urbanisme” porte un nom, aussi opaque qu’insidieux : la “prévention situationnelle”, ou comment diminuer les violences urbaines en reconfigurant les formes et lieux de la ville dense. Florilège :


Ne  plus construire de toits plats (pour éviter que des  émeutiers y  stockent des pierres), améliorer l’éclairage public, ne  plus construire  d’auvents (pour limiter les rassemblements) ou  interdire les coursives (perçues comme propices aux trafics et qui  compliquent la  surveillance)…


Si  cet urbanisme sécuritaire ne vise pas précisément les classes  précaires (contrairement au mobilier “anti-stationnement”, plus  explicite dans sa formulation), la logique reste la même : repousser  certaines populations à l’écart des centres bourgeois. SDF, roms,  racailles ou  prostitué(e)s : ces catégories de population forment les  nouveaux  “zombies” de nos villes. [note : pas étonnant, dès lors, de  voir qu’un rappeur se réapproprie [vidéo] la terminologie au nom de la “street”…].
Il  est d’ailleurs intéressant de constater que ce type de mesures  préventives “fabrique” au final de nouveaux zombies : en obligeant le “mouvement”   de ces populations, l’urbanisme sécuritaire contribue à alimenter le   flot des errants urbains qui viendront tôt ou tard assiéger les centres   aseptisés… Ce n’est qu’une question de temps, si l’on continue dans  cette voie. Bientôt sur vos écrans ?

dimanche 20 février 2011

SITUATION DE TRANSHUMANCE

L'addiction à l’aliénation que diffuse l’ensemble des ministères psycho-sociaux de l'ordre ou du désordre dominant abolie la conscience des souffrances qu’elle engendre et entretient la survie augmentée dans la perpétuation de ses limbes plastiques...mais tout produit a une fin, il faut augmenter les doses, et la douleur reste, et la douleur se retourne en haine de celui qui ne dispensant plus la paix de ma négation devient le responsable du réveil brutal de la douleur, de la souffrance niée, de la négation entretenue, qui ne fonctionne plus.
Je shooterai le dealer et tout ses ministères de m’avoir converti en un zombie larbin de leurs merdes.

samedi 19 février 2011

Naturaleza, Ruralidad y Civilización, de Félix Rodrigo Mora


rodrigo
Se puede adquirir al precio de 9 euros a través de
La Librería de El Sueño Igualitario
libreria@cazarabet.com
Tlfs. 978 849970 – 686 110069
252 páginas
16 x 21 cm


“A mediados de los noventa algunas publicaciones como Futuro primitivo de J. Zerzan o los trabajos de Theodore J. Kaczynski, fundamentalmente el Manifiesto de Unabomber (La Sociedad Industrial y su futuro), revitalizaron la crítica a la sociedad tecnológica e industrial desde la perspectiva anarquista. En el Estado Español, al que fueron llegando sucesivas traducciones, no aparece una publicación importante en sus contenidos hasta 2001 por parte del colectivo Los Amigos de Ludd y en forma de boletín, trabajos de los que formó parte el autor de los textos que aquí presentamos. Estos se encargan de una investigación del pasado pre-industrializado, por ejemplo de la Alta Edad Media y del mundo rural, así como los procesos de la revolución liberal y del régimen franquista que liquidaron el orden agrario popular. Por otra parte, desde el análisis crítico, se alientan los procesos de desurbanización, la movilización contra el sistema tecno-industrial y la marcha al mundo rural, dando apoyo y proporcionando en la medida de lo posible elementos de juicio a quienes deciden emprender tales actividades, alternando el trabajo de historia con el apoyo a las luchas de colectivos de resistencia a los sistemas técnicos, o que buscan retomar el contacto con la tierra y lo rural en las condiciones actuales.”
Los textos que aquí se encuentran recogidos también tratan de recuperar la memoria de las elaboraciones intelectuales y la luchas del pasado contra la modernidad, la tecnología y el aparato estatal, desde las milicias concejiles medievales hasta la obra escrita de F. Urales, F. Alaiz y otros integrantes del movimiento anarcosindicalista anterior a 1936 calificados de “agraristas”, continuando con las grandes movilizaciones campesinas contra la II República española, sin olvidar la guerrilla antifranquista (1939-1952), que es principalmente un movimiento de masas de carácter rural y las luchas de los años 60 contra la expropiación de los bienes comunales por parte del Estado-Capital.”
http://naturalezaruralidadcivilizacio.googlepages.com
PASADO Y PRESENTE DEL MEDIO RURAL: POR UNA SOCIEDAD DESURBANIZADA Y DESINDUSTRIALIZADA
En lo formal, “Naturaleza, ruralidad y civilización” compendia, en la primera parte, artículos y guiones de charlas, publicados o promovidas por diversos colectivos: de crítica antiindustrial, “Los Amigos de Ludd”; de resistencia a grandes infraestructuras, la “Asamblea del País Vasco contra el TAV” y de fomento de la horticultura popular en los espacios urbanos y periurbanos, los BAH (Bajo el Asfalto está la Huerta). En la segunda parte, elaborada específicamente para este libro, se ocupa de los problemas actuales de la agricultura (convencional y ecológica), la calidad de los suelos, el arbolado, el agua, los regadíos, las nocividades inherentes a la ciudad y el movimiento de ida y retorno al campo emprendido por un sector, aún muy minoritario pero ya significativo, de la juventud. Se puede decir que lo agrario ayer, hoy y mañana es la noción vertebradora de la obra.
Su título aúna tres nociones organizadoras. La naturaleza en tanto que naturaleza política, esto es, elegida y escogida y no meramente exterior y dada al ser humano, como ha sucedido hasta hace poco. La ruralidad, sinónimo de no-ciudad, que fue en el pasado y quizá sea en el fututo pero que hoy apenas existe, al haber sido aniquilada (y al haberse dejado aniquilar, enfoque que evita el victimismo, por tanto, la irresponsabilidad y su consecuencia, el narcisismo paralizante) por la sociedad de las megalópolis y los poderes ilegítimos ilimitados. Axial es la categoría de civilización, que no equivale aquí a formación social, sino que está tomada de la obra de Salviano de Marsella, autor del siglo V que forma parte del monacato cristiano revolucionario, quien la contrapone a barbarie, a vida incivil, no libre, encanallada y amoral. De manera que el titulo expresa la aspiración a construir una sociedad civilizada por medio de una relación renovada con la naturaleza y en el ámbito de lo rural recreado.
En su epistemología y estilo, el libro resulta de un enfoque holístico, plural y complejo, de las materias consideradas, con exclusión del criterio cartesiano, que lleva a un saber ilusorio, por especializado, parcelado y fragmentado, por estático y desdeñoso de las interconexiones realmente existentes entre las diversas realidades singulares, las cuales, además, son presentadas con una simplicidad puramente inventada que rehuye el conocimiento cierto sobre sus contradicciones internas y automovimiento. Como consecuencia, es una suma de esbozos, aserciones seminales y pinceladas que, lejos de agotar ninguno de los temas, tiene como primer designio el animar a continuar la reflexión experiencial, el estudio, el debate y la acción transformadora. Ello demanda una exposición concentrada, decidida a exponer la multiplicidad y complejidad de lo real, en la que se procura que sólo tenga cabida lo más fundamental. Ello acaso requiera de una lectura atenta, reposada y relajada, mejor si es individual y colectiva al mismo tiempo.
Podría decirse que es la experiencia reflexionada, no las teorías ni los doctrinarismos a priori, la que suministra el sistema de proposiciones y argumentaciones de la obra. Experiencia propia y, más aún, del otro, de los iguales, recogida en un texto que es, en buena medida, una puesta por escrito de las viejas y nuevas formas de saber popular propias de la tradición oral que siempre han dotado de conciencia (autoconciencia, más bien) autónoma a las gente de la ruralidad. Eso no es óbice para que el libro, a pie de página, incluya una amplia bibliografía, la mayoría de ella considerada en sus aspectos positivos, por parciales que sean.
“Naturaleza, ruralidad y civilización” se ofrece a lectoras y lectores en un momento en que el ecologismo ha girado casi en su totalidad hacia las instituciones, dejando de ser un movimiento de base para transformarse en una parte del aparato gubernativo y mediático, poco apto por ello mismo para proporcionar propuestas y soluciones independientes que vayan a la raíz de los problemas, que se agravan con el paso de los días. En realidad, todo el radicalismo de pega que cooperó de un modo u otro a que en 2004 ganara el PSOE las elecciones se ha oficializado, o ha desaparecido. El libro, con sus limitaciones y defectos, se propone contribuir a remediar tal estado de cosas, preconizando formulaciones y metas que tienen la verdad concreta-finita como designio y que pretenden ser, por ello, verdaderamente revolucionarias.
En la parte histórica incluye elementos para un análisis concreto del mundo rural de la península Ibérica que ha existido hasta hace unos decenios, desde sus orígenes en la gran mutación civilizadora de la Alta Edad Media hasta su liquidación por el Estado franquista, sin olvidar el carlismo, la guerrilla antifascista de 1939-52, esencialmente rural, ni la emigración, de unos 6 millones de personas, desde las zonas agrarias a las industriales y urbanas en los años 1955-70. Es central, en el libro, la investigación sobre la génesis, naturaleza y trayectoria de la institución del concejo abierto, como forma asamblearia tradicional de gobierno de las comunidades campesinas, así como de las villas hasta cierta fecha. En la indagación de sus orígenes se remonta a la obra escrita de Beato de Liébana, del siglo VIII. Todo ello es proyectado hacia el futuro, al formular que sólo un régimen de autogobierno fundamentado en una gran red de asambleas soberanas es capaz de realizar la libertad política para el pueblo, lo que equivale a tildar de dictatorial el vigente régimen parlamentario y partitocrático.
Los patrimonios comunales, o concejiles, son objeto de estudio, que contempla su casi liquidación por los diversos episodios desamortizadores promovidos por la modernidad, ilustrada y liberal, y la precaria y degradada situación de lo que aún sobrevive de ellos hoy. La obra y figura del ideólogo de tan desventurados acontecimientos, el ilustrado Jovellanos, autor de “Informe de Ley Agraria”, de 1795, no resulta olvidada. Tal sirve de preámbulo al estudio de los bosques actuales, víctimas del proceso de particularización y dañados por unas condiciones adversas, resultantes del lunático proceso de tala y roturaciones a descomunal escala, con la correspondiente agricolización y cerealización llevado a efecto desde el siglo XVIII por imposición del Estado, de todo lo cual, muy probablemente, proceden enfermedades actuales tan inquietantes como la “seca” de los Quercus, entre otras. El régimen comunal de la tierra en el pasado marca la pauta, corregidas las imperfecciones y debilidades de aquél, de lo que es deseable para el futuro.
La gran tradición hispana de autonomía y soberanía del municipio, de donde resultan los fueros y cartas pueblas de los siglos IX-XIII, expresión escrita del derecho consuetudinario, o de elaboración popular, es igualmente examinado, con una proyección sobre el presente (crítica con la vigente Ley de Régimen Local y con su norma superior la constitución española de 1978, tiránica y antipopular), y sobre el futuro. En efecto, una sociedad libre ha de asentarse en el municipio que se autogobierne por medio de un régimen de asambleas políticas: deliberantes, decisorias, legislativas y judiciales, que posea en común los más fundamentales factores de producción, en primer lugar la tierra, condición necesaria para constituir una sociedad libre (sin artefacto estatal, sin ciudad capital, sin ciudades, sin casta pedantocrática y sin clase empresarial) y convivencial, apta para la realización de la esencia concreta humana.
Las nocividades de la agricultura que, habando en puridad, resulta ser, en su esencia, una forma de artificialización de los agrosistemas, es examinada no solo en sus manifestaciones actuales o realidades concomitantes más aciagas (agricultura bajo plástico, factorías vegetales, desherbado térmico, horticultura de exportación, uso a gran escala de feromonas, parques eólicos mortíferos para la avifauna, etc.) sino en todas sus formas, también las menos agresivas. Sus consecuencias en el presente son la erosión, desertificación, mineralización de los suelos, acidificación, contaminación por metales pesados, salinización, sequía estival creciente (que, a partir de un límite temporal, no puede ser soportada por el arbolado autóctono, especialmente por sus plántulas), grave merma de las aguas subterráneas, consumo ascendente de agrotóxicos (convencionales y ecológicos) y de maquinaria. La agricultura ecológica a gran escala, hoy regida por los reglamentos de la Unión Europea y rígidamente institucionalizada, es considerada con escepticismo. El análisis de los tortuosos avatares de la Política Agraria Común también se esboza.
El distanciamiento argumentado que “Naturaleza, ruralidad y civilización” adopta hacia la agricultura ecológica ordenada y manipulada desde Bruselas, que es presentada por algunos (Naredo, González de Molina, Juana Labrador) como la solución, al parecer completa y perfecta, a las desatentadas nocividades que azotan a terrazgos, praderías, montes, atmósfera, masas de agua dulce y mares, resulta avalado por la simple lectura del reglamento marco 834/2007 y de su reglamento de aplicación, elaborados y promulgados por la Unión Europea, en vigor desde enero de 2009.
Tal normativa hace de dicha agricultura una actividad organizada desde arriba, por medio de leyes y otras normas sancionadoras, de cuyo cumplimiento se encarga el SEPRONA de la Guardia Civil, así como una parasitaria falange de expertos, tecnócratas y funcionarios. Está, además, dirigida al mercado y a la búsqueda de beneficios; es gran consumidora de productos neo-químicos, maquinaria, agua y energía; promueve el monocultivo y el latifundismo, perpetúa la separación entre agricultura, ganadería y selvicultura, se propone mantener a la ciudad abasteciéndola desde el campo y haciéndola “sostenible”, reedita la división entre productores y consumidores, daña los suelos, se desentiende en los hechos del quehacer más decisivo, la forestación de millones de has. con especies autóctonas, arroja por la borda el principio de precaución (que exige a la agricultura convencional) y no proporciona alimentos más sanos ni mejores que las prácticas agronómicas convencionales, como lo evidencia, entre otros muchos puntos concretos, que admita una contaminación “accidental” por OGM del 0,9%. Lo expuesto debe entenderse como una crítica al régimen que la U.E. impone a aquélla, no a los agricultores y ganaderos modestos que se acogen a la certificación, los cuales son gente benemérita merecedora de toda consideración.
La indagación sobre la naturaleza de la agricultura como tal se lleva, en “Naturaleza, ruralidad y civilización”, hasta la investigación de sus orígenes en la p. Ibérica, en el caso del mítico reino de Tartessos y en las consecuencias de las guerras cántabras contra Roma, en los años del 29-19 antes de nuestra era. Se escruta, así mismo, de forma crítica, la obra de Columela, el agrónomo romano de origen hispano, y, de manera apologética, la de Miguel Caxa de Leruela, autor del siglo XVII (su texto central es “Restauración de la antigua abundancia de España”, 1631) partidario de minimizar las superficies agrícolas en beneficio de las montuosas y pecuarias. Finalmente, se preconiza una forestación con especies autóctonas a gran escala, una disminución radical de las tierras cultivadas y una nueva forma de alimentación, que incluya una proporción notoria de frutos arbóreos (bellotas, castañas, hayucos, etc.) y plantas silvestres, como era habitual en los pueblos prerromanos peninsulares, y en la sociedad rural popular tradicional hasta la segunda mitad del siglo XX. Ello hará posible la regeneración del bosque, y de todas las formas de cubiertas vegetales, con incremento de las precipitaciones y mejora de los suelos, que es lo único que puede detener la rápida marcha de los 4/5 de la superficie peninsular hacia la desertificación.
La cuestión del agua se ha hecho central, y así es considerada en “Naturaleza, ruralidad y civilización”. Devastados los bosques por la política ilustrada y luego por la constitucional y parlamentaria (sin olvidar a la fascista en los tiempos aciagos del franquismo), se ha ido produciendo en los últimos 300 años un declive acentuado de las precipitaciones. Mientras la derecha se aferra a los trasvases, la izquierda apuesta por las desaladoras. Si los primeros son inaceptables, no resultan ser mejores las segundas, verdaderas fábricas de agua que llevan hasta el extremo la artificialización de la existencia humana. El agua no puede venir de instalaciones fabriles sino de donde ha venido siempre, de las nubes. Las desaladoras, por las que se inclina J.R. Naredo, siempre fiel al credo socialdemócrata, no salvarán, además, al bosque autóctono de la Iberia seca que, en los estíos, agoniza. El remedio está en la reducción a la mitad de la actual superficie agrícola, para expandir paso a paso los bosques, propiciadores de lluvias y regeneradores de suelos.
Similarmente, hay que emitir un veredicto negativo sobre la agricultura manejada por ingenieros, expertos y autoridades académicas. Desde hace milenios aquélla ha sido actividad de la gente común, de los hombre y las mujeres del pueblo, y así debe seguir siendo. Los sabelotodo con títulos universitarios: ingenieros, titulados y doctores, son quienes han creado la actual situación de devastación sin medida y nocividades acumuladas, que hacen mirar con aprensión el futuro inmediato de la humanidad. Como funcionarios del Estado que son (o de la gran empresa), tales no poseen un saber imparcial y encaminado a la realización del bien común, sino un amasijo de técnicas irresponsables cargadas de ansias de dominación y lucro, dirigidas, en definitiva, a la depredación y la destrucción.
La ciudad es considerada con realismo en “Naturaleza, ruralidad y civilización”, es decir, como espació para el desenvolvimiento del artefacto estatal, explicando su origen y patológico crecimiento a partir de la estatización rampante (no sólo aplaudida sino también demandada por la izquierda, institucional y “radical”, el ecologismo y el feminismo, para los cuales el Estado es la potencia redentora y benéfica por antonomasia, lo que les convierte en partidarios de hecho del Estado policial) de las sociedades contemporáneas, fenómeno aciago para el que se esbozan soluciones. Entre ellas se privilegia la inicial corriente de retorno al campo, loada con reflexiones y proposiciones de diversa naturaleza, en la convicción que será, en los próximos decenios, una vía de acción inmediata escogida por más y más jóvenes, para los cuales las hórridas urbes de la modernidad resultan ser intolerables. Tal movimiento hace suyo, en las actuales condiciones, el poema de Miguel Hernández titulado “Silbo de afirmación en la aldea”. Con su existencia, aquél pone en evidencia la banal retórica oficialista, acogida e interiorizada por muchos que se creen radicales sin pasar de propagandistas de lo institucional, sobre la pertinencia y posibilidad de una ciudad “sostenible”.
El desplome del mito que el progresismo y el izquierdismo han urdido en torno a la ciudad, presentada por ellos como realización del bien, frente a lo rural y aldeano, satanizado en tanto que expresión de “atraso” e incluso de existencia infrahumana (recordemos el “documental”, en realidad un panfleto fílmico, del hiper-moderno Buñuel sobre las Hurdes, “Tierra sin pan”), tiene una significación histórica, pues indica que nuevas perspectivas se abren para regenerar las seniles sociedades contemporáneas. La ciudad está perdiendo toda significación en lo cultural, en lo político y en lo convivencial, como espacio de saber y como concentración de los tenidos por mejores. Su naturaleza barbárica, fomentadora de una vida solitaria e insociable que no es ya humana, hecha de aleccionamientos y amaestramientos sin tregua, volcada en la incivilidad, la neo-ignorancia, el culto al dinero, los ocios embrutecedores, el egotismo y la degeneración física está ahora poniéndose en evidencia para más y más personas.
Aduce Orwell que la meta del progreso y de los progresistas es precipitar a la humanidad en “algún horrible e infrahumano abismo de comodidad e incapacidad”, pues bien, ello tiene lugar sobre todo en la ciudad. No es casual que el mundo romano, en putrefacción, comenzase a regenerarse cuando, a partir del siglo III, las ciudades conocieron una decadencia ya obvia, que era consecuencia de la descomposición del aparato estatal romano, con marcha de las gentes a las áreas rurales, en las cuales floreció el monacato cristiano revolucionario, que creó una nueva formación social, mejor y superior a la precedente aunque no perfecta. Con todo, el actual movimiento de retorno al campo tiene mucho que hacer aún hasta dotarse de una cosmovisión, un programa y una vida colectivista y comunitaria local y supralocal, abandonando las ingenuidades, afanes escapistas, mentalidad precipitada, escasa reflexión y fáciles utopismos sin fundamento que ahora le lastran, los cuales están en la base de decepciones y fracasos.
Para que la vuelta a la ruralidad sea una contribución a la constitución de una nueva sociedad y de un nuevo ser humano, e incluso para que alcance una cierta entidad como tal, se han de cubrir ciertas condiciones, ahora poco atendidas. Previo a todo es la puesta en común y reflexión conjunta de las experiencias acumuladas. Sobre esa base se ha de realizar un análisis razonablemente acertado del actual momento histórico y, sobre él, una fijación de fines estratégicos. El problema de la convivencia y las relaciones interpersonales es de primera importancia, así como el de combinar el trabajo productivo con el esfuerzo reflexivo, no sólo el estudio sino también la creación. Quienes hacen de la marcha al agro un mero cambio de lugar olvidan que la maldad promovida e impuesta por el Estado y el capitalismo la llevamos todos dentro de nosotros mismos y que por ello es de primordial importancia esforzarse en adquirir, como expone Salviano de Marsella, “una conducta nueva”, que ha de resultar de una nueva cosmovisión, realizada en lucha interior tanto como exterior. El estudio de la historia, en particular de la que se ocupa de los movimientos del pasado que repudian la urbe y reconstruyen la civilización sobre todo desde el campo, en los siglos IV al X, es necesario.
Dado que vivimos en “la sociedad de la información”, esto es, en un régimen de dictadura política que viola a descomunal escala la libertad más fundamental de todas, la de conciencia, cuya particularidad es el adoctrinamiento inmisericorde, desde la cuna a la tumba, de los integrantes de las clases populares, vil labor que realiza sobre todo la pedantocracia (los cuerpos de catedráticos y profesores de la universidad en primer lugar), es imprescindible alcanzar la autonomía en el terreno de las elaboraciones intelectuales, único modo de no ser víctimas de aleccionamiento o, al menos, de reducir sus efectos sobre el propio entendimiento. Por tanto, en el retorno al campo, el trabajo intelectual, de autoformación y al mismo tiempo dirigido al exterior, es una cuestión de singular importancia
En esa dirección, la significación última de “Naturaleza, ruralidad y civilización” está en que es un esfuerzo concreto, sin duda imperfecto, encaminado a avanzar en la realización de la tarea número uno de nuestro tiempo, superar el vacío intelectual que ha dejado el derrumbamiento de las viejas certidumbres, constituir un sistema de ideas que sea la negación de lo existente en tanto que institucional. El naufragio de los viejos credos redentoristas, el descrédito de una buena parte de las ideas tenidas por emancipadoras hasta unos decenios, demanda, si se desea poner fin al vigente estado de cosas a través de una revolución de naturaleza innovadora, cuya meta sea la realización de la libertad (política, civil y de conciencia), elaborar nuevas convicciones con base en la experiencia, adelantar novedosas formulaciones, establecer programas de fines y de acción a la altura de las circunstancias del siglo XXI.
Por ello, el trabajo de reflexión, dirigido a constituir materiales intelectuales de algún valor, ha de primar sobre el activismo, la ceguera pragmática, el culto por las luchas hoy posibles (que, por ello mismo, no son y no pueden ser revolucionarias) y la falta de metas estratégicas, males que llevan ya más de 40 años con nosotros. Si se trata de realizar una transformación total suficiente de la actual sociedad los textos que esbocen nuevos enfoques son imprescindibles, y su confección ha de ser tarea de todas y todos. Tales fines pretende contribuir a cubrir la obra aquí comentada.
Félix Rodrigo Mora
I.- Presentación.
II.- El antimaquinismo rural y la mecanización de la agricultura bajo el franquismo (1936-1970).
III.- Reflexiones sobre la fiesta popular de la sociedad rural tradicional.
IV.-El pueblo y el carlismo. Un ensayo de interpretación.
V.- Por una sociedad desindustrializada y desurbanizada.
VI.- Bienes Comunales en Castilla.
VII.- Agricultura, medio ambiente y desurbanización en el siglo XXI.
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