LA PEUR-PANIQUE DU FUTUR NOUS PARALYSE DANS LA PEUR AU PRÉSENT. DIT-ON.


C'EST UN MAUVAIS RÊVE QUI NÉCESSITE D'ÊTRE ENDORMI POUR Y CROIRE.



samedi 25 décembre 2010

Les agences de notation ont pris la tête d’un assaut des marchés contre les nations et les peuples

source : Martin Kettle – Guardian – Presseurop
Le destin économique des nations repose aujourd’hui essentiellement entre les mains des agences de notation Moody’s, Standard & Poor’s, et Fitch. Un éditorialiste du Guardian estime qu’il est temps de faire plier ces institutions non élues, qui ne rendent de comptes à personne et disposent de pouvoirs énormes.
Sur les 46 millions d’habitants que compte l’Espagne, combien seraient capables de vous parler de l’Allemande d’âge moyen qui tient aujourd’hui entre ses mains leur souveraineté démocratique, qu’ils ont acquise de haute lutte, et leur avenir économique ?
Une femme dont les avis détermineront si des millions d’Espagnols courageux pourront garder leur emploi, s’ils pourront rembourser leurs crédits immobiliers en 2011 et au-delà ? Et dont le verdict négatif sur l’économie espagnole accoucherait non seulement d’un programme de mesures d’austérité qui ferait pâlir ceux déjà imposés à la Grèce et à l’Irlande, mais qui risquerait même de sonner le glas de la zone euro elle-même ?
Bien peu, est-on en droit de supposer, puisque cette Allemande d’âge moyen qui joue à Dieu avec l’une des plus grandes nations d’Europe n’est pas Angela Merkel. La chancelière allemande occupe une position clé dans la bataille pour défendre l’Espagne, qui se livre une fois de plus aujourd’hui à l’occasion du sommet des chefs de gouvernement de l’UE à Bruxelles. Or, ce n’est pas de Merkel que va dépendre la vie des Espagnols pendant la prochaine décennie ou plus.
La femme dont les diktats plongent l’Espagne dans l’inconnu
Cet honneur revient plutôt au personnage mystérieux qu’est Kathrin Muehlbronner, polyglotte et diplômée de l’université de Tübingen qui, est-on tenté d’ajouter, exerce sur la vie de l’Espagne une influence plus réactionnaire que toute autre femme depuis que la reine Isabelle a chassé les Maures, expulsé les juifs et placé l’Inquisition au cœur de la nation, il y a de cela plus de cinq siècles.
Comment ? Muehlbronner est vice-présidente et principale analyste des risques souverains, spécialiste de l’Espagne pour l’agence de notation Moody’s. Ce qui fait d’elle la femme dont les diktats peuvent plonger l’Espagne dans l’inconnu en déclarant simplement que la cinquième économie d’Europe ne mérite plus sa note d’Aa1.
Cette semaine, Muehlbronner a manqué tirer sur le levier susceptible de faire tomber l’Espagne par la trappe d’une salle de tortures fiscale dont Torquemada en personne n’aurait pas eu à rougir. « Moody’s pense que les risques baissiers sont tels qu’il est normal de réviser éventuellement à la baisse la note de l’Espagne », a lancé Muehlbronner, la main sur le levier — à la suite de quoi et l’euro et la bourse ont flanché. Peu après, elle relâchait son emprise. « Moody’s ne pense pas que la solvabilité de l’Espagne soit menacée, » a-t-elle concédé, tandis que l’euro et les marchés se reprenaient en chancelant.
Pourquoi mettre un genou à terre devant Dame Muehlbronner ?
Moody’s pense ? Mais, dites-moi, qui a élu Moody’s ? Quels traités a signé Moody’s ? Sur quoi nous fondons-nous pour mettre genou en terre devant Dame Muehlbronner ? Je n’ai rien contre elle. En revanche, j’ai franchement quelque chose contre la prédominance et l’influence de la culture de la notation, dont elle est un porte-flambeau montant.
Car, alors que les pays de la planète se débattent pour s’extirper du krach financier mondial, Moody’s et ses deux principaux concurrents, Standard & Poor’s et Fitch, ne sont pas des acteurs neutres et objectifs qui n’auraient d’autre souci que de superviser avec intelligence les marchés.
Nous traitons les agences de notation comme s’il s’agissait d’arbitres. Elles ont même leur place dans certains des systèmes de réglementation concoctés à la hâte. Alors qu’en réalité, ce sont des acteurs, et pas seulement des acteurs, mais des spéculateurs. Ainsi, quand le crédit était en pleine expansion et bon marché dans les années 90 et 2000, quiconque émettait des obligations se voyait gratifié systématiquement de triples A.
Moody’s, a commenté le chef de la commission d’enquête fédérale sur la crise mise en place par Barack Obama, était une “usine à triples A”. Avec pour résultat que, depuis les prêts hypothécaires à risque jusqu’au marché obligataire lui-même, le système était submergé de produits financiers monstrueusement surévalués, tous garantis par ce qui était finalement des notes tout aussi dépourvues de valeur.
Le processus kafkaïen des notations personnelles
La malédiction de la culture de la notation dans l’économie personnelle n’en est encore qu’à ses débuts en Grande-Bretagne. Mais elle a gagné en puissance, continue à s’étendre et devrait être endiguée. Quiconque est familier de la culture de la notation personnelle aux Etats-Unis, qui a engendré la culture du risque souverain, sait qu’elle procède de façon kafkaïenne.
Si, aux Etats-Unis, vous faites une demande de carte de crédit sans disposer d’une bonne note d’une agence américaine, non seulement on vous refusera une carte, mais votre note en pâtira, et il vous sera donc encore plus difficile d’obtenir le crédit dont vous avez besoin. Soyez en retard de paiement pour quelque raison que ce soit, et l’agence vous considèrera comme un risque — ce qui lui vaudra d’être payée par les banques pour la peine. Comme dans toutes les activités bancaires et de prêt partout dans le monde, un système où il suffit de cocher des cases sur un ordinateur s’est substitué à l’individu.
Il en va exactement de même, mais à une tout autre échelle, dans le monde du risque souverain. Toutefois, là, les agences se prononcent sur la gestion des économies de peuples libres et souverains. Pourtant, le problème dans le monde de la dette souveraine est aussi, sous certains aspects, une version surdimensionnée du problème que connaît le monde de l’économie personnelle.
Tout comme la dette personnelle, alimentée par le crédit, est partie en vrille parce que l’on ne trouvait plus de grands banquiers qui connaissaient les gens et le coin, capables de prendre des décisions intelligentes sur des cas particuliers, le monde de la dette souveraine a aujourd’hui perdu tout sens commun et toute équité dans ses relations avec les nations.
L’assaut des marchés contre les nations et les peuples
Dans la vraie vie, l’histoire est affaire d’êtres vivants. Dans le monde illusoire des agences de notation, l’histoire est une question de chiffres. Au-dessus de la ligne : bien. En dessous : pas bien.
Quand on conçoit l’histoire comme une aventure humaine, on ne peut que partager la douleur de l’Irlande humiliée par les marchés. Mais il est scandaleux d’imaginer qu’une grande nation comme l’Espagne — pour la liberté de laquelle des amis de mes parents se sont battus et sont morts — puisse être mise à genoux par le caprice d’une poignée de directeurs trop payés devant leurs écrans d’ordinateur. Comment osent-ils ?
Les agences de notation ont pris la tête d’un assaut des marchés contre les nations et les peuples. Nous devons les faire plier sans pitié si nous le pouvons. C’est ce que prévoit entre autres le nouveau plan de l’Allemagne pour la zone euro. C’est pourquoi, quels que soient ses défauts, nous devrions à chaque fois soutenir Frau Merkel contre Frau Muehlbronner.

mercredi 22 décembre 2010

LÉNINE, "L'IMPÉRIALISME STADE SUPRÊME DU CAPITALISME" (EXTRAITS)

EXTRAITS

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Le parasitisme et la putréfaction du capitalisme



Nous l’avons vu, la principale base économique de l’impérialisme est le monopole. Ce monopole est capitaliste, c’est-à-dire né du capitalisme ; et, dans les conditions générales du capitalisme, de la production marchande, de la concurrence, il est en contradiction permanente et sans issue avec ces conditions générales. Néanmoins, comme tout monopole, il engendre inéluctablement une tendance à la stagnation et à la putréfaction.Dans la mesure où l’on établit, fût-ce momentanément, des prix de monopole, cela fait disparaître jusqu’à un certain point les stimulants du progrès technique et, par suite, de tout autre progrès ; et il devient alors possible, sur le plan économique, de freiner artificiellement le progrès technique.
Un exemple : en Amérique, un certain Owens invente une machine qui doit révolutionner la fabrication des bouteilles. Le cartel allemand des fabricants de bouteilles rafle les brevets d’Owens et les garde dans ses tiroirs, retardant leur utilisation. Certes, un monopole, en régime capitaliste, ne peut jamais supprimer complètement et pour très longtemps la concurrence sur le marché mondial (c’est là, entre autres choses, une des raisons qui fait apparaître l’absurdité de la théorie de l’ultra-impérialisme). Il est évident que la possibilité de réduire les frais de production et d’augmenter les bénéfices en introduisant des améliorations techniques pousse aux transformations. Mais la tendance à la stagnation et à la putréfaction, propre au monopole, continue à agir de son côté et, dans certaines branches d’industrie, dans certains pays, il lui arrive de prendre pour un temps le dessus.
Le monopole de la possession de colonies particulièrement vastes, riches ou avantageusement situées, agit dans le même sens.
Poursuivons. L’impérialisme est une immense accumulation de capital-argent dans un petit nombre de pays, accumulation qui atteint, comme on l’a vu, 100 à 150 milliards de francs en titres. D’où le développement extraordinaire de la classe ou, plus exactement, de la couche des rentiers, c’est-à-dire des gens qui vivent de la « tonte des coupons », qui sont tout à fait à l’écart de la participation à une entreprise quelconque et dont la profession est l’oisiveté. L’exportation des capitaux, une des bases économiques essentielles de l’impérialisme, accroît encore l’isolement complet de la couche des rentiers par rapport à la production, et donne un cachet de parasitisme à l’ensemble du pays vivant de l’exploitation du travail de quelques pays et colonies d’outre-mer.
« En 1893, écrit Hobson, le capital britannique placé à l’étranger s’élevait à 15% environ de la richesse totale du Royaume-Uni. » Rappelons que, vers 1915, ce capital était déjà environ deux fois et demie plus élevé. « L’impérialisme agressif, poursuit Hobson, qui coûte si cher aux contribuables et qui représente si peu de chose pour l’industriel et le négociant... est une source de grands profits pour le capitaliste qui cherche à placer son capital... » (en anglais, cette notion est exprimée par un seul mot : investor = « placeur », rentier.) « Le revenu annuel total que la Grande-Bretagne retire de son commerce extérieur et colonial, importations et exportations, est estimé par le statisticien Giffen à 18 millions de livres sterling (environ 170 millions de roubles) pour 1899, calculés à raison de 2,5% sur un chiffre d’affaires total de 800 millions de livres sterling. » Si grande que soit cette somme, elle ne suffit pas à expliquer l’agressivité de l’impérialisme britannique. Ce qui l’explique, c’est la somme de 90 à 100 millions de livres sterling représentant le revenu du capital « placé », le revenu de la couche des rentiers.
Le revenu des rentiers est cinq fois plus élevé que celui qui provient du commerce extérieur, et cela dans le pays le plus « commerçant » du monde ! Telle est l’essence de l’impérialisme et du parasitisme impérialiste.
Aussi la notion d’« Etat-rentier » (Rentnerstaat) ou Etat-usurier devient-elle d’un emploi courant dans la littérature économique traitant de l’impérialisme.
L’univers est divisé en une poignée d’Etats-usuriers et une immense majorité d’Etats-débiteurs. "Parmi les placements de capitaux à l’étranger, écrit Schulze-Gaevernitz, viennent au premier rang les investissements dans les pays politiquement dépendants ou alliés : l’Angleterre prête à l’Egypte, au Japon, à la Chine, à l’Amérique du Sud.
En cas de besoin, sa marine de guerre joue le rôle d’huissier. La puissance politique de l’Angleterre la préserve de la révolte de ses débiteurs. « Dans son ouvrage Le système économique de placement des capitaux à l’étranger, Sartorius von Waltershausen prend comme modèle d’ »Etat-rentier« la Hollande et montre que l’Angleterre et la France, elles aussi, sont en train de le devenir . Schilder considère que cinq Etats industriels sont des »pays-créditeurs nettement prononcés«  : l’Angleterre, la France, l’Allemagne, la Belgique et la Suisse. Il ne fait pas figurer la Hollande dans cette liste, uniquement parce qu’elle est »peu industrielle ". Les Etats-Unis ne sont créditeurs qu’envers l’Amérique.
"L’Angleterre, écrit Schulze-Gaevernitz, se transforme peu à peu d’Etat industriel en Etat-créditeur. Malgré l’accroissement absolu de la production et de l’exportation industrielles, on voit augmenter l’importance relative qu’ont pour l’ensemble de l’économie nationale les revenus provenant des intérêts et des dividendes, des émissions, commissions et spéculation. A mon avis, c’est précisément ce fait qui constitue la base économique de l’essor impérialiste. Le créditeur est plus solidement lié au débiteur que le vendeur à l’acheteur. "
 En ce qui concerne l’Allemagne, l’éditeur de la revue berlinoise Die Bank, A. Lansburgh, écrivait en 1911 dans un article intitulé : « L’Allemagne, Etat-rentier » : "On se moque volontiers, en Allemagne, de la tendance qu’ont les Français à se faire rentiers. Mais on oublie qu’en ce qui concerne la bourgeoisie, la situation en Allemagne devient de plus en plus analogue à celle de la France. "
L’Etat-rentier est un Etat du capitalisme parasitaire, pourrissant ; et ce fait ne peut manquer d’influer sur les conditions sociales et politiques du pays en général, et sur les deux tendances essentielles du mouvement ouvrier en particulier. Pour mieux le montrer, laissons la parole à Hobson, le témoin le plus « sûr », car on ne saurait le soupçonner de parti pris envers l’« orthodoxie marxiste » ; d’autre part, étant Anglais, il connaît bien la situation des affaires dans le pays le plus riche en colonies, en capital financier et en expérience impérialiste.
Décrivant, sous l’impression encore toute fraîche de la guerre anglo-boer, la collusion de l’impérialisme et des intérêts des « financiers », les bénéfices croissants que ceux-ci retirent des adjudications, des fournitures de guerre, etc., Hobson écrivait : « Ceux qui orientent cette politique nettement parasitaire, ce sont les capitalistes ; mais les mêmes causes agissent également sur des catégories spéciales d’ouvriers. Dans nombre de villes, les industries les plus importantes dépendent des commandes du gouvernement ; l’impérialisme des centres de la métallurgie et des constructions navales est, dans une mesure appréciable, la conséquence de ce fait. »
Des circonstances de deux ordres affaiblissaient, selon l’auteur, la puissance des anciens empires : 1) le « parasitisme économique » et 2) le recrutement d’une armée parmi les peuples dépendants. « La première est la coutume du parasitisme économique en vertu de laquelle l’Etat dominant exploite ses provinces, ses colonies et les pays dépendants pour enrichir sa classe gouvernante et corrompre ses classes inférieures, afin qu’elles se tiennent tranquilles. » Pour qu’une semblable corruption, quelle qu’en soit la forme, soit économiquement possible, il faut, ajouterons-nous pour notre part, des profits de monopole élevés.
Quant à la seconde circonstance, Hobson écrit : « Un des symptômes les plus singuliers de la cécité de l’impérialisme, c’est l’insouciance avec laquelle la Grande-Bretagne, la France et les autres nations impérialistes s’engagent dans cette voie. La Grande-Bretagne est allée plus loin que toutes les autres. La plupart des batailles par lesquelles nous avons conquis notre Empire des Indes ont été livrées par nos troupes formées d’indigènes. Dans l’Inde, comme plus récemment aussi en Egypte, de nombreuses armées permanentes sont placées sous le commandement des Britanniques ; presque toutes nos guerres de conquête en Afrique, l’Afrique du Sud exceptée, ont été faites pour notre compte par les indigènes. »
La perspective du partage de la Chine provoque chez Hobson l’appréciation économique que voici : « Une grande partie de l’Europe occidentale pourrait alors prendre l’apparence et le caractère qu’ont maintenant certaines parties des pays qui la composent : le Sud de l’Angleterre, la Riviera, les régions d’Italie et de Suisse les plus fréquentées des touristes et peuplées de gens riches - à savoir : de petits groupes de riches aristocrates recevant des dividendes et des pensions du lointain Orient, avec un groupe un peu plus nombreux d’employés professionnels et de commerçants et un nombre plus important de domestiques et d’ouvriers occupés dans les transports et dans l’industrie travaillant à la finition des produits manufacturés. Quant aux principales branches d’industrie, elles disparaîtraient, et la grande masse des produits alimentaires et semi-ouvrés affluerait d’Asie et d’Afrique comme un tribut. »

  • "Telles sont les possibilités que nous offre une plus large alliance des Etats d’Occident, une fédération européenne des grandes puissances : loin de faire avancer la civilisation universelle, elle pourrait signifier un immense danger de parasitisme occidental aboutissant à constituer un groupe à part de nations industrielles avancées, dont les classes supérieures recevraient un énorme tribut de l’Asie et de l’Afrique et entretiendraient, à l’aide de ce tribut, de grandes masses domestiquées d’employés et de serviteurs, non plus occupées à produire en grandes quantités des produits agricoles et industriels, mais rendant des services privés ou accomplissant, sous le contrôle de la nouvelle aristocratie financière, des travaux industriels de second ordre.
Que ceux qui sont prêts à tourner le dos à cette théorie« (il aurait fallu dire : a cette perspective) »comme ne méritant pas d’être examinée, méditent sur les conditions économiques et sociales des régions de l’Angleterre méridionale actuelle, qui en sont déjà arrivées à cette situation. Qu’ils réfléchissent à l’extension considérable que pourrait prendre ce système si la Chine était soumise au contrôle économique de semblables groupes de financiers, de « placeurs de capitaux » (les rentiers), de leurs fonctionnaires politiques et de leurs employés de commerce et d’industrie, qui drainent les profits du plus grand réservoir potentiel que le monde ait jamais connu, afin de les consommer en Europe. 
Certes, la situation est trop complexe et le jeu des forces mondiales trop difficile à escompter pour que ladite ou quelque autre prévision de l’avenir dans une seule direction puisse être considérée comme la plus probable. Mais les influences qui régissent à l’heure actuelle l’impérialisme de l’Europe occidentale s’orientent dans cette direction, et si elles ne rencontrent pas de résistance, si elles ne sont pas détournées d’un autre côté, c’est dans ce sens qu’elles joueront. "
L’auteur a parfaitement raison : si les forces de l’impérialisme ne rencontraient pas de résistance, elles aboutiraient précisément à ce résultat. La signification des « Etats-Unis d’Europe » dans la situation actuelle, impérialiste, a été ici très justement caractérisée. Il eût fallu seulement ajouter que, à l’intérieur du mouvement ouvrier également, les opportunistes momentanément vainqueurs dans la plupart des pays, « jouent » avec système et continuité, précisément dans ce sens.
L’impérialisme, qui signifie le partage du monde et une exploitation ne s’étendant pas uniquement à la Chine, et qui procure des profits de monopole élevés à une poignée de pays très riches, crée la possibilité économique de corrompre les couches supérieures du prolétariat ; par là même il alimente l’opportunisme, lui donne corps et le consolide. Mais ce qu’il ne faut pas oublier, ce sont les forces dressées contre l’impérialisme en général et l’opportunisme en particulier, forces que le social-libéral Hobson n’est évidemment pas en mesure de discerner.
L’opportuniste allemand Gerhard Hildebrand, qui fut en son temps exclu du parti pour avoir défendu l’impérialisme et qui pourrait être aujourd’hui le chef du parti dit « social-démocrate » d’Allemagne, complète fort bien Hobson en préconisant la formation des « Etats-Unis d’Europe occidentale » (sans la Russie) en vue d’actions « communes »... contre les Noirs d’Afrique, contre le « grand mouvement islamique », pour l’entretien « d’une armée et d’une flotte puissantes » contre la « coalition sino-japonaise » , etc.
La description par Schulze-Gaevernitz de l’« impérialisme britannique » nous révèle les mêmes traits de parasitisme. Le revenu national de l’Angleterre a presque doublé de 1865 à 1898, tandis que le revenu « provenant de l’étranger » a, dans le même temps, augmenté de neuf fois. Si le « mérite » de l’impérialisme est d’« habituer le Noir au travail » (on ne saurait se passer de la contrainte...), le « danger » de l’impérialisme consiste en ceci que « l’Europe se déchargera du travail manuel - d’abord du travail de la terre et des mines, et puis du travail industriel le plus grossier - sur les hommes de couleur, et s’en tiendra, en ce qui la concerne, au rôle de rentier, préparant peut-être ainsi l’émancipation économique, puis politique, des races de couleur ».
En Angleterre, une quantité de terre sans cesse croissante est enlevée à l’agriculture pour être affectée au sport, à l’amusement des riches. Pour ce qui est de l’Ecosse, pays le plus aristocratique pour la chasse et autres sports, on dit qu’« elle vit de son passé et de M. Carnegie » (un milliardaire américain). Rien que pour les courses et la chasse au renard, l’Angleterre dépense annuellement 14 millions de livres sterling (environ 130 millions de roubles). Le nombre des rentiers de ce pays s’élève à un million environ.

mardi 21 décembre 2010

L’actualité de la crise : QUAND LES ZOMBIES L’EMPORTENT

PAR FRANÇOIS LECLERC




Paul Krugman titre sa dernière chronique dans le New York Times « When Zombies Win » (Quand les zombies l’emportent). Il la débute ainsi : « Quand les historiens étudieront les années 2008-2010, ils seront interloqués par l’étrange victoire que les idées fausses y auront remporté. Les fondamentalistes du marché libre, qui ont eu tort sur tout, dominant la scène politique plus fortement que jamais. »
La question mérite en effet d’être posée. Est-il possible que le système financier, qui a implosé et dont la crise se poursuit sans être maîtrisée, puisse continuer à parader en prétendant retomber sur ses pieds ? De quelles nouvelles promesses désastreuses sera-t-il dans ce cas capable ? Toutes les hypothèses, après tout, doivent être posées, même les pires.
Si l’on considère les Etats-Unis et l’Europe, des chemins opposés y sont pour l’instant empruntés, selon le rôle qu’y jouent ou non les banques centrales. La Fed et la Bank of England utilisent généreusement la planche à billet, tandis que la BCE s’y emploie plus modérément en s’en défendant maladroitement. Le déficit public américain ne cesse de croître, tandis que les Européens prétendent le freiner brutalement sans attendre.
Mais les choses changent du tout au tout, si l’on adopte un autre critère de comparaison. Dans les deux cas, on assiste en effet à un rétrécissement du rôle de l’Etat, des organismes sociaux et des administrations publiques ; conséquence d’allégements fiscaux – voie privilégiée des Américains – de restrictions budgétaires ou de diminutions des prestations sociales. Ouvrant en Europe grande la porte pour de nouvelles intrusions du privé dans des domaines où il n’intervenait que de manière relativement limitée. Paradoxalement, la crise lui donne l’occasion d’élargir son champ d’action.
Si cette tendance devait se confirmer, on assisterait à une extension du rôle du marché financier, à qui il serait confié de nouvelles responsabilités, alors qu’il a sans conteste failli. Qui plus est, sans qu’il soit encadré par de strictes mesures de régulation, afin de si possible éviter que cette situation ne se renouvelle. Comme si aucune leçon n’était tirée des événements et que la poursuite de ces turpitudes allait de soi.
Cela accentuerait alors encore plus les déséquilibres déjà bien engagés dans les sociétés développées. Additionnant aux effets de l’émergence de nouvelles puissances industrielles et commerciales ceux d’une inégalité sociale accrue, dans un contexte où la machine à faire de la dette ne pourra plus remplir le même rôle afin de la rendre moins douloureuse.
Si l’on se tourne du côté des mégabanques, comment prévoient-elles de s’adapter à la nouvelle donne, continuant de bénéficier pour une longue période de liquidités à bas prix mises à leur disposition par les banques centrales ? Conscient d’une chute prévisible et inévitable de leur ROE (return on equity, retour sur investissement), elles tentent de limiter les dégâts en se raccrochant aux branches, actives sur tous les fronts. Elles poursuivent leur résistance acharnée à l’adoption de mesures de régulations financières contraignantes, réorientent une partie de leur activité vers les nouveaux marchés émergents et cherchent à réduire leurs coûts, notamment grâce à l’utilisation de nouvelles technologies.
Rien ne sera plus tout à fait comme avant. Dans les pays développés il faut exploiter d’autres gisements et, chez les émergents, s’implanter localement de manière plus solide face à des banques locales imposantes et protégées par les Etats qui y défendent des intérêts. Les mégabanques se préparent à jouer pour les grandes entreprises de ces pays le rôle qu’elles ont joué dans les années 70, en aidant les entreprises occidentales à devenir des multinationales. Ainsi qu’à développer des marchés financiers encore embryonnaires, afin d’ouvrir des salles de jeu à l’identique de celles où les mises sont désormais restreintes.
Mais il est illusoire de relancer le marché de la titrisation et de retrouver un marché de la dette identique, ainsi que de retrouver les mêmes effets de levier faramineux, que la réglementation de Bâle III va restreindre. Bien que plus ou moins encadrés dans des chambres de compensation, les produits dérivés ne seront plus aussi profitables. L’interdiction aux Etats-Unis du proprietary investment, le trading sur fonds propres des banques, va également peser sur leurs résultats.
Tout additionné, les retours sur investissement atteignant 20 à 25% seront désormais hors de portée, les investisseurs devant se contenter de 10 à 15 % maximum, pour les banques les plus profitables, d’aux environs de 10% pour la catégorie au dessous, et encore moins pour les autres. Il devrait en découler une course à la dimension et une nouvelle vague de concentrations bancaires.

jeudi 16 décembre 2010

Mort à distance. Clic.

SOURCE & TRAD. : emcee
Quelque part, le long de la frontière afghane, les régions tribales pakistanaises sont considérées par les Américains comme des bastions de combattants talibans et d'Al-Qaïda au Pakistan et en Afghanistan.
L'armée US a trouvé un bon moyen de se débarrasser de ces - au choix - "insurgés", "terroristes", "rebelles", "talibans": les frappes de drones. 
Les drones : on ne les voit pas, et aussi silencieux qu'un oiseau dans le ciel, on ne les entend pas, et brusquement on explose. Tué par un avion sans pilote. 
Ils sont, en fait, téléguidés à des milliers de kilomètres de là, depuis la Floride ou le Nevada, par un militaire en uniforme, qui, bien calé dans un fauteuil rembourré, planté devant un écran, un joystick à la main, suit un personnage, zoome sur son visage, décide qu'il a bien une tête d'insurgé, et, clic, le bombarde. Ou bien frappe des bâtiments censés abriter des rebelles. Ou encore pilonne un village. Puis, le militaire, sa "mission accomplie", rentre chez lui retrouver sa femme et ses enfants, satisfait d'avoir œuvré pour la "liberté". 
Plus d'un millier de "rebelles" ont été tués par des frappes de drones au Pakistan depuis août 2008.
Le nombre et l'intensité de ces frappes a nettement augmenté ces derniers mois, et plus de 40 d'entre elles ont tué au moins 220 insurgés depuis le 3 septembre, selon des sources de sécurité pakistanaises. C'est donc l'escalade depuis la prise de pouvoir d'Obama. 
Merci, Obama. Il y en a qui croyaient en toi.
Voici un article de BRIAN CLOUGHLEY publié dans CounterPunch : Obama the Bomber / Thanksgiving of the Drones en novembre 26 - 28 2010

mercredi 15 décembre 2010

L'architecture du Sarkosistan

Spécialiste de la haute bourgeoisie, Michel Pinçon, aidé par sa femme, Monique Pinçon-Charlot, a rédigé une « enquête sur l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy ».
Il est difficile de résumer cet ouvrage, collection d’anecdotes révélatrices. Forcément, la note de lecture ci-dessous ne peut que transcrire les très grandes lignes, exprimer la sensation générale du lecteur. Mais ne serait-ce que pour donner envie de lire ce livre, cela vaut la peine de le commenter.
C’est un sujet d’actualité, ô combien. Non que Nicolas Sarkozy en lui-même soit important. Mais parce qu’il représente quelque chose, sa présence à l’Elysée signifie quelque chose : elle veut dire que les « élites » de notre pays sont devenues les ennemies de leur propre peuple.
Nous sommes passés de la lutte des classes à la guerre des classes. La lutte, c’était tant que les classes supérieures avaient besoin des classes inférieures. Maintenant, elles n’en ont plus besoin, et c’est la guerre.  Dans cette guerre, pour l’instant, ce sont les riches, les très riches, qui gagnent.
Voilà le décor planté, le personnage principal peut apparaître…


*

Nicolas Sarkozy (NS), c’est d’abord un réseau d’amis : Dominique Desseigne (Groupe Lucien Barrière), Vincent Bolloré (Havas, Groupe Bolloré), Martin Bouygues (Groupe Bouygues), Bernard Arnault (LVMH), Serge Dassault (Groupe Industriel Dassault, Le Figaro), Jean-Claude Decaux (Groupe Decaux, mobilier urbain), le Canadien Paul Desmarais et le Belge Albert Frère (Groupe Bruxelles Lambert), Agnès Cromback (branche française de Tiffany), Mathilde Agostinelli (Prada), Antoine Bernheim (Banque Lazard). Ce sont ces gens-là qui ont convergé vers le Fouquet’s le 7 mai 2007 au soir. Plus discrètes, les grandes familles, Rothschild, Wendel, n’avaient pas fait le déplacement : mais elles comptent aussi parmi les « bons amis » de NS.
Quand on connaît ce réseau d’amis, qui ont financé NS et fêté avec lui sa victoire de mai 2007, on ne s’étonne pas de l’avalanche de mesures favorables aux riches, aux très riches, qui a marqué les premiers mois du quinquennat : abaissement du seuil du bouclier fiscal, multiplication des nouvelles niches fiscales, défiscalisation de fait de la majorité des successions, défiscalisation des donations entre parents en enfants. D’une manière générale, c’est une politique favorable aux familles fortunées.
En réalité, une oligarchie a pris le pouvoir en France avec NS. Cette oligarchie n’a pas d’appartenance ethnique, religieuse ou géographique précise, même s’il existe quelques « noyaux » identifiables. Globalement, c’est l’oligarchie des très riches, un réseau de quelques centaines de familles, structuré par des liens informels mais étroits. Les membres de cette oligarchie forment un « milieu ». Ils ont leurs lieux (les conseils d’administration du CAC 40, mais aussi le dîner du Siècle, les loges de l’hippodrome de Longchamp, le Golf de Morfontaine, etc.). Et si cette oligarchie n’a pas d’organisation formelle pour la structurer, c’est qu’elle n’en a pas besoin : elle est structurée par un fonctionnement en vase clos, où les très riches ne fréquentent que les très riches, s’adjoignant de temps à autres quelques comparses utiles, recrutés dans les classes associées à la domination.
Analysons les « lieux » et « sous-milieux » de cette oligarchie. Il y a d’abord bien sûr les points de convergence des très, très riches (Bolloré, Bouygues, etc.). La Villa Montmorency dans le XVI°, le Cap Nègre, etc. Des endroits où le gratin des affaires fréquente le gratin du showbiz, sous l’œil du gratin politique. Avis aux amateurs : si vous voulez harceler l’oligarchie, c’est aux sorties de ses lotissements privés qu’il faut se poster : on y trouvera du beau monde, encore plus beau qu’au dîner du Siècle !
Mais au-delà de ces ghettos de riches, on peut relever…
CAC 40 : 445 administrateurs. 98 d’entre eux, qui siègent pour la plupart à plusieurs conseils, trustent 43 % des droits de vote. Ainsi, Michel Pébereau est président du CA de la BNP, mais il est aussi administrateur chez TOTAL, EADS, AXA, Saint-Gobain et Lafarge. Les quatre plus hauts dirigeants de la BNP siègent en tout dans douze CA du CAC 40. Il suffit en pratique de deux dizaines de personnes pour résumer à peu près toute la réalité du pouvoir économique dans les grandes entreprises françaises. Ces gens se croisent constamment, s’entendent constamment. En pratique, le CAC 40 est syndicat des puissants, pas un indice boursier. L’épine dorsale de ce sous-milieu au sein de l’oligarchie est constituée par les anciens Inspecteurs des Finances.
Haute magistrature : c’est une classe associée à la domination du « milieu », en échange de quoi elle doit garantir un traitement judiciaire favorable au reste du « milieu ». Le procureur Philippe Courroye, imposé par le pouvoir politique au Parquet de Nanterre, contre l’avis du Conseil Supérieur de la Magistrature, est un exemple de cette sous-oligarchie, associée à l’oligarchie dominante. Ce sont ces magistrats qui auront un jour, si la réforme pénale envisagée sur l’abus de bien social est adoptée, le « plaisir » de constater que, la prescription courant du jour du délit, la plupart des abus sont en pratique impossibles à poursuivre, pourvu qu’ils aient été commis par quelqu’un en poste assez longtemps pour se couvrir lui-même, ou pour se faire couvrir par son successeur.
Les conseillers du Prince : c’est une autre classe associée à la domination, selon la formule classique des « producteurs d’idéologie » qui vendent un discours légitimant au pouvoir en place, en échange des miettes du gâteau. Minc, Attali, etc. Moins connu et plus ambigu, le conseiller discret peut aussi, lui, vendre une forme de compétence spécifique, non médiatisée ou peu médiatisée. Exemple : Mathieu Pigasse,  membre du Parti Socialiste et banquier chez Lazard Frères. C’est un technicien, mais il a élargi son domaine d’action aux médias, avec l’achat des Inrockuptibles. Le conseiller du Prince est, dans l’oligarchie sarkozyste, une figure souvent à l’intersection de plusieurs sous-milieux dominants.
L’ensemble de ces réseaux finit par fabriquer une classe sociale au sens marxiste du terme, c'est-à-dire un milieu regroupant des individus et des familles bénéficiaires d’un certain mode de fonctionnement socio-économique (le capitalisme virtualisé), milieu conscient de son positionnement et s’organisant collectivement pour défendre ses intérêts.
Fondamentalement, NS est le fédérateur de cette classe sociale. C’est ce qui explique que ce personnage en lui-même falot, presque médiocre, ait pu devenir Président la République Française : il est tout simplement le mandant d’une classe sociale dominante, prédatrice et très consciente d’elle-même.

*

Au-delà du cas NS, Michel Pinçon nous décrit l’ensemble des réseaux de cette classe oligarchique.
Ce qui frappe en premier lieu, c’est l’existence de passerelles innombrables entre l’UMP de Sarkozy et le PS de Strauss-Kahn. Outre Pigasse, on peut s’intéresser par exemple au cas de Stéphane Richard. Ancien du cabinet de DSK en 1991, il est parachuté à la branche immobilière de Vivendi, qu’il brade (ce qui lui rapportera 35 millions d’euros de stock-options). Deux décennies plus tard, bien qu’il soit sous le coup d’un redressement fiscal, Sarkozy Président fera de lui un conseiller de Christine Lagarde au ministère de l’économie et des finances.
En second lieu, on peut relever que l’opposition public/privé a largement perdu toute substance, étant donné les stratégies de cooptation et d’infiltration de l’oligarchie. Henri Proglio, président du conseil d’administration de Veolia (groupe privé) devient en même temps PDG d’EdF (groupe public). Le Fonds stratégique d’investissement, créé par Sarkozy en 2008 pour orienter les dépenses de relance de l’Etat, est présidé par un monsieur Dehecq, qui se trouve aussi être président du CA de Sanofi-Aventis.
A gauche et à droite, dans le privé et dans le public : l’oligarchie est partout à la fois. Pour verrouiller le pouvoir, elle ne s’appuie pas sur un parti unique : elle est l’épine dorsale de tous les partis.
A lire Michel Pinçon, on éprouve la sensation très nette que cette vaste opération de verrouillage ne renvoie à aucune finalité idéologique (d’où la facilité avec  laquelle l’oligarchie peut singer aussi bien la droite que la gauche). Il n’y a pas vraiment de ligne directrice au sarkozysme, sauf une : maximiser les gains financiers de l’oligarchie elle-même. L’étude du dépeçage de l’audiovisuel public, par exemple, indique que les enjeux financiers (pour TF1, donc pour le groupe Bouygues) ont largement décidé du tempo de l’opération. Avoir le pouvoir pour faire de l’argent, faire de l’argent pour maximiser son influence, et disposer d’une forte influence pour garder le pouvoir. C’est tout.
La psychologie qui sous-tend cette aridité des motivations n’est compréhensible, nous dit Pinçon, que si on s’intéresse au vécu des enfants du sommet des classes supérieures, dont sont issus presque tous les oligarques sarkozystes. Ils ont grandi dans un univers où les rapports de force étaient pratiquement les seuls rapports possibles, le pouvoir ayant pour propriété de saturer l’espace mental de celui qui le détient. Jusque dans le foyer familial, la présence de la domesticité a induit une compréhension des rapports sociaux enfermée dans les logiques de domination.  Les plus agressifs de ces oligarques, fort logiquement, sont ceux qui viennent du bas de ce groupe supérieur : c’est là que la soif de pouvoir est la plus intense, puisque l’espace mental est saturé par le pouvoir qu’on a, et cette saturation est rendue plus douloureuse du fait que, malheureusement, on n’a pas tout le pouvoir. C’est exactement le milieu d’origine de NS.
Autre caractéristique de NS qui explique qu’il ait pu, malgré son évidente médiocrité, devenir le fédérateur de ce milieu oligarchique : c’est un avocat d’affaires. Or, la maîtrise du droit est devenue un élément-clef du pouvoir des oligarchies. La bourgeoisie de jadis s’enorgueillissait de ses ingénieurs, de ses capitaines d’industrie. Aujourd’hui, l’oligarchie sarkozyste ne s’intéresse pas à la technique (c’est devenu trop difficile, la concurrence des forts en maths de la classe moyenne est trop forte), peu à l’industrie (délocalisations, prime au capital spéculatif sur le capital productif), et la plupart des oligarques sont des « fils de » qui n’ont pas réellement bâti une fortune par leur courage, mais qui en ont hérité. Comme toute oligarchie en réalité déclassée dans l’ordre de l’économie productive réelle, l’oligarchie contemporaine s’est donc barricadée dans la bonne connaissance des mécanismes sociaux, le droit étant, dans ce domaine, la voie royale. Que le « président des riches » soit un avocat d’affaires est un bon indice du caractère défensif profond de l’oligarchie contemporaine, malgré  son évidente rapacité, qui peut donner l’impression de l’esprit offensif. Si cette oligarchie tient tant à verrouiller le pouvoir, ce n’est pas seulement parce qu’elle vit par lui, c’est aussi parce qu’elle redoute de le perdre. Pinçon ne formule pas ainsi le diagnostic, mais c’est la conclusion qu’on tire en le lisant.
Enfin, ce qui caractérise cette oligarchie et qui, sans doute, dénote le plus clairement son caractère profondément décadent, c’est une incroyable déconnexion avec les exigences du simple bon sens, de la décence la plus ordinaire. Pinçon raconte l’arrivée surréaliste de NS à une assemblée des copropriétaires du Cap Nègre. On vient de lui apprendre la mort de dix soldats français en Afghanistan. Mais comme il a pris en main la gestion de la superbe villa de sa belle-famille italienne (nous sommes peu de temps après son mariage avec  Carla), notre Président priorise, et décide qu’avant d’aller en Afghanistan (où il se comportera comme on sait), il doit se rendre à l’assemblée des copropriétaires du Cap Nègre, pour exiger… le raccordement au tout-à-l’égout. Une anecdote révélatrice de l’univers mental où évoluent nos oligarques, y compris leur fédérateur président : un univers où le petit confort des oligarques eux-mêmes est infiniment plus important que la vie et la mort des Français ordinaires.
En conclusion, disons que le tableau du sarkozysme par Michel Pinçon n’est pas sans rappeler celui du Second Empire finissant par Zola, tandis que l’ambiance générale des fêtes de madame Carla évoque vaguement celles de Marie-Antoinette. La France est manifestement parvenue à une de ses fins de cycle, qu’elle connaît régulièrement, où la reproduction des élites impose un fonctionnement oligarchique en vase clos. On sait qu’historiquement, ce genre de décadence a toujours débouché soit sur la révolution (1789, 1830, 1848), soit sur la défaite (1870, 1940), soit sur le mélange des deux (1871).

"Fractures françaises" de Christophe Giulluy (recension)


Christophe Guilluy, géographe et chercheur auprès des collectivités locales et d’organismes publics, mobilise une géographie sociale renouvelée dans un triple objectif : remettre en cause la représentation « officielle » d’une société française opposant les banlieues et leurs minorités aux autres territoires et à leurs classes moyennes ; identifier et qualifier les recompositions sociospatiales induites par le processus de mondialisation ; mesurer les implications de ces évolutions, et notamment du séparatisme culturel, sur la cohésion nationale.
Le constat initial – contestable – est celui de l’illusion d’une France apaisée, où le conflit ne serait jamais  ouvert ni assumé. La démonstration s’attache alors à souligner les mécanismes révélateurs d’un séparatisme social et culturel grandissant, notamment au sein des classes populaires. Centrée sur ces "classes populaires" au sens large, cette réflexion entend leur redonner une place dans l’analyse des effets de la mondialisation, en mettant en évidence leur fragilité face à des processus métropolitains sélectifs et ségrégatifs et en démontrant le délaissement dont une partie d’entre elles – celles de la France périphérique – fait l’objet de la part des politiques. 
Mobilisant statistiques et exemples locaux, l’auteur offre à ses lecteurs des repères nouveaux et renverse efficacement certaines idées reçues. En cela, l’Atlas des nouvelles fractures sociales en France du même auteur et de Christophe Noyé (Autrement, 2004) est un complément de lecture quasi indispensable pour un ouvrage qui aurait sans doute gagné à présenter quelques cartes comme les aiment tant les géographes.
Les onze chapitres constituant le livre peuvent être regroupés en quatre grands temps permettant de clarifier une démonstration à l’argumentaire parfois répétitif.

Qui a dit "ghetto" ?
Les deux premiers chapitres ("Un ghetto intellectuel et médiatique" / "La gauche française dans le ghetto") mettent en lumière une vision bipolaire fausse de la société française qui opposerait des banlieues ethnicisées et précarisées à une "France des pavillons" et des classes moyennes. Le traitement médiatique des banlieues et l’intervention politique qui en découle (comme réponse à une "demande médiatique" et non à une "demande sociale") contribuent à ce biais en oubliant certaines évidences - "on vieillit aussi en banlieue !" - et en utilisant des concepts inadaptés aux réalités françaises - le "ghetto". Médias et politiques contribuent à un écart dans la visibilité politique de certains territoires et populations : quand les quartiers sensibles font l’objet de toutes les attentions, 85% des ménages pauvres, qui ne vivent pas dans ces quartiers, sont oubliés.


La fausse évidence des minorités ethniques exclues pour une majorité incluse

Les trois chapitres suivants ("L’autre diagnostic" / "Le temps des minorités et des majorités relatives" / "Comment je suis devenu blanc") analysent les effets des dynamiques migratoires sur le territoire national et sur les espaces urbains. Le passage d’une immigration de travail à une immigration familiale a par exemple conduit à un changement de fonction des quartiers d’habitat social : de lieux d’accueil des petites couches salariées en phase d’ascension sociale dans les années 1960, ils sont devenus un nouveau sas entre le Nord et le Sud, accueillant de nouvelles couches populaires souvent précaires et sans formation. L’insécurité liée au développement de l’économie informelle dans ces quartiers opère une disqualification de leur image et renforce leurs difficultés. Ainsi, ces recompositions liées à une immigration féminisée, précarisée et concentrée dans certaines zones conduisent à relativiser, selon les territoires considérés, les notions de minorités et de majorités relatives. On observe ainsi une certaine ethnicisation des territoires, ethnicisation nuancée par des trajectoires individuelles de réussite, facteurs de dispersion, comme le montre le cas des jeunes d’origine étrangère.


"La France des plans sociaux"
Alors que certains quartiers sensibles connaissent des mutations positives trop souvent minorées ou mal analysées, la représentation ethnicisée (et intériorisée) d’une classe moyenne blanche tend à masquer ses propres fragilités. Christophe Guilluy revient rapidement sur des phénomènes urbains connus liés notamment au doublon mondialisation - métropolisation pour expliquer une périphérisation des classes populaires. "Des espaces périurbains aux espaces ruraux, des petites villes moyennes et industrielles aux villages de la campagne profonde", tels sont les territoires considérés comme victimes de la mondialisation libérale et du modèle métropolitain correspondant. Notons que cette analyse faisant des espaces métropolitains les seuls gagnants de la mondialisation pourrait cependant être nuancée par l’analyse proposée par Laurent Davezies dans La République et ses territoires : la circulation invisible des richesses (Seuil, 2008).

Ce processus de dispersion de la précarité contribuerait à l’émergence, dans cette "France des plans sociaux", d’une "nouvelle identité populaire, qui se nourrit de la critique de la mondialisation et de son corollaire, le multiculturalisme". L’effacement des conflits sociaux résulterait de la substitution de la question ethnoculturelle à la question sociale via la promotion du multiculturalisme par les classes dominantes. "La lutte des classes pour l’égalité sociale laisse ainsi la place à un combat pour la diversité et à une légitimation de l’inégalité".

Les derniers chapitres semblent dresser un constat d’échec du multiculturalisme vanté par les classes dominantes mais subi par les classes populaires. Dynamiques urbaines et foncières favoriseraient un séparatisme culturel au sein des classes populaires, un séparatisme lisible dans un diptyque France des grandes métropoles / autres territoires. Une analyse de la géographie électorale met en lumière cette fracture, notamment celle s’étant faite au sein des classes populaires du fait de perceptions différentes de la mondialisation et de l’immigration. D’après Christophe Guilluy, c’est en 2007 que le facteur ethnoculturel est entré dans les urnes.

Ainsi, en considérant que la France n’échappe pas à un ordre social inégalitaire et communautariste issu de la mondialisation libérale et masqué par des discours sur l’idéal républicain et le "vivre ensemble", Christophe Guilluy, dans cet ouvrage aux résonances politiques militantes, offre un argumentaire pour un retour du social face à une question ethnoculturelle parasitant les débats.

Classes populaires: pour sortir des mythes

Une tribune de la Fondation Res Publica (auteurs: Gaël Brustier, docteur en science politique et Julien Landfried, membre du Conseil scientifique de la Fondation Res Publica), parue dans les pages Rebonds de Libération ("Les enjeux de 2012"), lundi 13 décembre 2010.


Classes populaires: pour sortir des mythes
L’évidente rupture entre les classes populaires et la politique découle directement d’une vision erronée de la société française. La compréhension géographique et sociale de la France doit s’émanciper du sens commun et de trop fréquentes représentations imposées pour retrouver le chemin d’une représentation réaliste et lucide de la France populaire. Il faut « chasser les mythes » comme aurait dit le sociologue Norbert Elias. 

D’abord concentrons-nous sur les faits. Il n’existe pas de jeunesse qu’en ville et, à fortiori, les « quartiers populaires » sont loin d’être tous concentrés dans les métropoles. Une nouvelle réalité sociale est née de la mondialisation néolibérale et s’incarne dans une géographie sociale nouvelle. La mutation de l’économie liée à la globalisation financière a engagé la mutation du territoire : la France ne ressemble plus à l’image que l’on se fait d’elle. Un puissant effet de persistance rétinienne a en effet empêché de comprendre les mutations à l’oeuvre. Cette nouvelle géographie sociale a entraîné un profond changement des représentations collectives. Globalisation financière, changement de géographie sociale et modification des représentations collectives sont liés. 

Il faut d’abord préciser le vocabulaire employé. Parler des « quartiers populaires » c’est avant tout parler des milieux populaires, dont la présence ne peut plus être réduite – loin s’en faut – au fait urbain dense. La vision déformée (et médiatique) de la géographie française qui résume les « quartiers populaires » aux banlieues à forte concentration de populations immigrées est réductrice et ne correspond pas à la réalité. En outre, le fait urbain dense est aujourd’hui minoritaire, ainsi que l’a démontré le géographe Christophe Guilluy (« Fractures françaises », Bourin Editeur, 2010). La France populaire, celle des ateliers et des usines n’est plus celle des grandes métropoles mais une France périphérique, soit périurbaine, soit rurale. Depuis le début des années 1980, la France subit un double effet d’étalement urbain et d’expulsion des ouvriers et des employés de ses villes centres. Ce phénomène concerne le halo périurbain qui entoure les grandes métropoles urbaines françaises. Mais une partie de l’espace rural aussi est en pleine croissance démographique. 

Un exode urbain se produit en direction des zones périurbaines d’une part et des zones rurales de l’autre. Ainsi les communes péri-urbaines, peuplées de 820 habitants en moyenne, accueillent-elles un nombre croissant d’ouvriers et d’employés. Les grandes métropoles se nourrissent par exemple d’un salariat d’exécution dans le domaine des services qui a élu domicile dans l’espace périurbain. Ce dernier rassemble 12% des emplois mais 22% des salariés. Ces mêmes salariés sont soumis aux plus longs temps de transport et bien souvent subissent les effets de la rigueur salariale. En effet, les employés sont ceux qui ont le plus perdu, d’un point de vue salarial, dans les deux dernières décennies. Cette réalité périurbaine est aussi liée à l’importance de la petite propriété. Le dédain pour la France des pavillons fait l’impasse sur le fait qu’une grand partie du salariat d’exécution français a opté pour l’habitat individuel et le pavillon loin des centre-villes où on peut encore trouver des prix de terrain accessibles, loin aussi des quartiers gangrènés par la délinquance. Etalement urbain et précarisation des classes dites « moyennes » mais appartenant en réalité au salariat d’exécution sont deux phénomène corrélés l’un à l’autre. 

Plusieurs rapports – celui de l’IGAS ou de la direction du Trésor – pointent pour l’un les difficultés liées aux mondes ruraux et pour l’autre à la désindustrialisation, qui sont étroitement liés. Pourtant, la vision médiatique de la société nous masque ces enjeux. 35% des actifs des mondes ruraux sont des ouvriers, fait constamment ignoré ou mésestimé. Les premières victimes de la crise et des délocalisations depuis 2008 sont en effet les ouvriers ruraux ainsi que les précaires, de plus en plus nombreux dans un rural tout à la fois délaissé et refuge des plus modestes. 

Dans un bassin comme le Charolais, connu pour son agriculture d’embouche, 38% des actifs sont concernés par l’industrie et le secteur de la construction. Les zones rurales ne comptent plus, dans leur ensemble, que 7 à 8% d’actifs concernés par l’agriculture. Il faut donc relativiser l’idée d’une « ruralité agricole » et comprendre qu’il existe désormais des mondes ouvriers ruraux. Un chercheur comme Nicolas Renahy a très bien démontré la réalité de la jeunesse rurale ouvrière ou précaire (« Les gars du coin, Enquête sur une jeunesse rurale », La Découverte, 2005). A l’ère de la mise en avant des « victimes », il est frappant de constater que la discrimination la plus meurtrière concerne les accidents de la route. La jeunesse ouvrière rurale (plus d’un Français sur trois de 15 à 24 ans est un rural) en est la première victime. Dans l’indifférence quasi-générale pourtant, alors qu’il s’agit d’une véritable « hécatombe sociale », ce fait majeur continue de marquer les milieux populaires ruraux. 

L’IGAS a démontré, dans son rapport daté de septembre 2009, que la situation des 11 millions de ruraux était, plus généralement, loin d’être enviable : « les catégories les moins qualifiées sont sur-représentées parmi les actifs en emploi : 32% d’ouvriers et 27% d’employés, contre 7% de cadres et professions intellectuelles (7% d’agriculteurs). Dans les dernières années, le milieu rural a subi de plein fouet les réductions d’emploi qui ont touché les secteurs de l’industrie et de l’agriculture ». Le rapport ajoute que le « le taux de pauvreté monétaire moyen dans l’espace rural en 2006 est de 13,7%, contre 11,3% dans l’espace urbain ». Les ruraux sont donc en moyenne “plus souvent pauvres”. Toutefois, cette réalité là est aussi masquée par une construction sociale de la réalité qui estompe grandement les traits saillants de cette évidence sociologique. 

Il s’agit aussi de s’interroger sur les représentations collectives nées de la mutation de cette géographie sociale. Une dimension fondamentale de la globalisation financière est l’œuvre de sape qu’elle a accomplie au regard de l’identité des mondes ouvriers. Le sociologue Norbert Elias avait défini dans « Les logiques de l’exclusion » le fonctionnement des ressources d’autochtonie qui était consubstantiel à la définition de l’identité des mondes ouvriers de l’Europe d’après la Révolution Industrielle. Le capital d’autochtonie – conceptualisé par Jean-Noël Retière - est définissable comme l’ensemble des ressources mobilisables par celui qui est né là où il vit et qui lui donnent un avantage social par rapport à celui qui vient d’ailleurs. Ce capital, adossé au sentiment de l’enracinement local, a longtemps permis une participation à la vie publique et une insertion dans l’économie locale plus aisées pour les couches populaires. La globalisation financière, et son impact en termes de délocalisations, est coupable d’avoir fait voler en éclats le « capital d’autochtonie » et d’avoir entraîné une désaffiliation massive des citoyens. Il s’ensuit que le besoin de « sécurisation morale » s’est développé et que, l’exercice de la citoyenneté se trouvant malmené par la crise, les revendications sociales ont pu, parfois, se muer en revendications « morales ». 

La question du lien entre les territoires et les entreprises doit être posée. La France souffre, dans la compétition mondiale, d’une désindustrialisation massive, dans un contexte de monnaie surévaluée, d’absence de protections commerciales et de refus de politique industrielle cohérente. Mettre un terme à l’appauvrissement des classes populaires et redonner un avenir à la jeunesse du monde du travail passe par une réindustrialisation de la France. Où l’on voit qu’à l’heure de la globalisation financière, tout est lié. 

Enfin, comment ne pas voir que, face à cette réalité sociale, l’offre politique peine à répondre ? Les questions de l’industrie, du libre-échange, de l’Ecole, de la sécurité ne sont pas traitées dans le champ politique. La crise de la représentation puise ses sources dans cette non prise en compte des enjeux qui déterminent pourtant l’avenir des classes populaires… autant que de notre pays.

lundi 13 décembre 2010

L’actualité de la crise: L’HISTOIRE ÉDIFIANTE du New York Times


« Tous les mois, le mercredi, neuf membres d’une société de l’élite de Wall Street se rencontrent dans Midtown Manhattan [le quartier des affaires de New York]. Ils partagent un même objectif : protéger les intérêts des grandes banques qui agissent sur le vaste marché des produits dérivés, l’un des plus profitables – et controversé – de la finance. Ils ont aussi en commun des secrets, le compte-rendu de leurs réunions de même que leurs identités, strictement confidentiels ».
C’est ainsi que Louise Story débute son article dans le New York Times, dont elle est une journaliste financière vedette. Au terme d’une enquête fouillée, elle met en évidence, détails et noms à l’appui, les mécanismes utilisés par les mégabanques qui dominent le marché des produits dérivés. Dans le but d’empêcher que de nouveaux entrants élargissent leur club très restreint et afin que continue à régner sur ce marché une totale opacité, garante de leurs immenses profits.
Les noms de ses membres sont ceux du gratin de la banque : Goldman Sachs, Morgan Stanley, JP Morgan Chase, UBS, Deutche Bank, Barclays, Crédit Suisse, Citigroup, Bank of America. Tous se retrouvent membres du comité du risque de ICE, une nouvelle chambre de compensation des produits dérivés qui a vocation à dominer ce marché, mais également au comité de nombreux autres, ainsi qu’à la direction de l’International Swaps and Derivatives Association (ISDA), le lobby international qui fait la pluie et le beau temps sur ce marché.
Ce n’est évidemment pas par hasard, car ces comités du risque des chambres de compensation qui ont poussé comme des champignons ont été investis par la loi Dodd-Frank de régulation financière de très importants pouvoirs. Notamment ceux de décider quels sont les produits dérivés qui n’ont pas à utiliser les services des chambres de compensation – et restent ainsi totalement négociés de gré à gré – au prétexte qu’ils ne sont pas standardisés et ne peuvent donc être compensés. Ainsi que de déterminer le coût du service, qui s’ajoute aux commissions des banques, et les montants financiers qui doivent être apportés en couverture. Les mégabanques sont donc totalement juges et parties.
Sur ce marché, les commissions bancaires ne sont pas connues, et il n’y a pas comme sur le marché boursier de cote officielle à la disposition des intervenants. Les banques achètent et vendent à des prix qu’elles seules connaissent, fixant ainsi leur marge selon leur bon vouloir.
« Pas un seul domaine financier n’est probablement aussi profitable aujourd’hui que les produits dérivés », explique Louise Story. « Plus que l’activité de prêt, celle des cartes de crédit, des fusions et acquisitions ou de la gestion de fortune. » poursuit-elle, pour conclure : « Le secret qui entoure le marché des produits dérivés est un facteur clé des importants profits réalisés par les banques ». Les moyens dont elles disposent et qu’elles mobilisent pour le protéger sont à l’avenant.
Ce qui n’est pas sans expliquer comment elles sont parvenues à faire barrage avec succès à des dispositions trop incisives du Congrès, et comment elles peuvent encore prétendre bloquer, fort de l’appui massif des républicains – mais de démocrates également – les nouvelles dispositions que cherche à prendre la Commodity Futures Trading Commission (CFTC), le régulateur compétent, afin de limiter le contrôle des chambres de compensation par les banques.
Le Département de la justice a pour sa part engagé une enquête afin de vérifier l’existence éventuelle de pratiques tombant sous le coup de la loi anti-trust, qui sont de notoriété publique à Wall Street, dont on attend avec intérêt les résultats.
Ironiquement, les positions prises par les mégabanques ont pour origine une demande de l’administration aux mégabanques. Devant la panique crée par la menace d’effondrement d’AIG, qui assurait avec des CDS de nombreuses grandes banques, celle-ci était autant que les régulateurs dépassée par les événements et ignorante du fonctionnement de ce marché sur lequel elle n’avait aucune prise. Au milieu de la tourmente, les régulateurs se tournèrent donc vers les banques pour leur demander de monter dans l’urgence une chambre de compensation, afin de réduire les risques et stabiliser le marché. InterContinentalExchange (ICE), qui compensait déjà les commodities et les futures, servit de base.
Au fil de son enquête, Louise Story raconte comment les mégabanques firent par la suite obstacle aux velléités d’autres intervenants d’entrer sur le marché des chambres de compensation, avec également comme souci d’empêcher l’avènement d’une quelconque cotation électronique des produits dérivés, qui apporterait de la transparence et risquait de court-cicuiter les banques. Citadel Group, un très important hedge fund qui chercha à s’y lancer en joint venture avec le Chicago Mercantile Exchange, dut finalement y renoncer au terme de batailles de coulisses homériques.
Elle narre également comment certaines banques, telle Bank of New York Mellon, essayèrent de rentrer dans le « club des négociants en dérivés », comme il est appelé à Wall Street, pour en être rejeté par le physionomiste.